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DÉSASTRES MILITAIRES DE L'EMPIRE

Je quittai Paris vers la fin de 1813 et je vins à Genève prendre ma femme et mes enfants que j'y avais laissés en attendant. C'était le moment où commençait la débâcle de l'empire, où les armées vaincues se repliaient sur la France, >où Genève reprenait quelque espoir de recouvrer sa liberté. Je pensai que dans de pareilles circonstances, lorsque tant de désordres pouvaient avoir lieu, mon devoir m'appelait à mon poste. Je me rendis donc à Montpellier vers la fin de l'automne, et j'y passai un hiver inquiet et malheureux.

Peu après mon arrivée, mon oncle et ma tante de CandoUe-Boissier vinrent m'y demander l'hospitalité. Ayant aflSché à Genève des sentiments favorables à l'empereur et à la domination française, ils craignaient les événements et s'étaient décidés à quitter la ville. Je les reçus aussi bien qu'il m'était possible ; je leur cédai la partie de ma maison que j'habitais et me réfugiai avec ma femme et mes enfants dans un étage supérieur assez mal meublé, enfin je fis ce que je pus pour les bien recevoir. Nous étions d'ailleurs, malgré la similitude de nos positions, dans des sentiments fort opposés. Fatigués des secousses de la révolution et n'ai mant que le repos, ils s'étaient complètement ralliés à l'empereur comme un garant de tranquillité. J'étais, au contraire, parfaitement dégoûté du régime impérial, en raison des vexations qu'entraînaient à l'intérieur un grand nombre de mesures tyranniques et à l'extérieur la manie d'une guerre interminable. Je servais cependant le gouvernement avec loyauté et dans la crainte de ce que sa chute pouvait amener.

Cependant l'arrière-pensée du rétablissement de la république de Genève préoccupait souvent mon esprit, et le hasard du fait que le jour même de la restauration de la république, le 31 décembre 1813, je portais, dans un dîner

composé de protestants de Montpellier, la santé de cette restauration que j'ignorais encore , ce petit fait peut montrer combien à cette époque il y avait dans le Midi peu de sympathie pour la guerre que l'empereur soutenait, et combien les protestants se sentaient liés de cœur avec la ville, de Genève, qui est ou du moins a été leur centre.

Cependant les progrès des armées coalisées devenaient imminents : l'armée française était refoulée en deçà du Rhin ; Genève avait ouvert ses portes aux alliés ; la France entière s'armait. Quoiqu'il y eût peu d'élan à Montpellier^ l'École de médecine vota l'armement à ses frais de quelques troupes, et de plus les habitants étaient assujettis à diverses charges. J'eus à loger un sous-officier chez moi, et pendant plusieurs jours à recevoir à dîner quinze ou vingt hommes des troupes qu'on faisait passer de l'armée d'Espagne à celle de Lyon. Ces soldats disaient qu'ils allaient reprendre Genève. A toute fin je leur donnais un bon dîner et leur faisais promettre que, s'ils entraient à Genève, ils ménageraient la ville et protégeraient ma famille, ce qu'ils promettaient avec l'entrain et le bon cœur qui caractérisent le soldat jfrançais. De temps en temps le bruit de la prise de Genève se répandait et me donnait de l'inquiétude. J'en étais délivré par celui même auquel il semblait que je dusse le moins en parler, M. Pelet de la Lozère, conseiller d'État (ou sénateur), que j'avais beaucoup connu dans la maison Delessert. Il était à Montpellier comme coumûssaire extraordinaire de l'empereur ; la ville a dû beaucoup à sa sagesse et à sa modération pendant ces temps de crise. Je le voyais souvent ; il me donnait les nouvelles vraies de Genève, et me rassurait sur mes craintes avec une bonté dont je lui ai toujours su beaucoup de gré.

Cependant le gouvernement prit ce moment pour accepter la démission que le préfet, M. Nogaret, avait offerte un an plus tôt. D crut qu'un nouvel administrateur saurait mieux échauffer le zèle de la population, et envoya pour

préfet M. Aubernon, auditeur au conseil d'État. M. Nogaret avait été préfet de l'Hérault depuis l'origine des préfectures. Il connaissait bien le pays, en était universellement aimé et estimé, et fut regretté de tous les partis : son départ, dans un temps de crise, fut un véritable malheur. Pour moi, je l'aimais et je le regrettai bien sincèrement. Grâce à sa recommandation, je n'eus qu'à me louer de son successeur avec lequel je soutins même des rapports assez intimes.

Peu à peu les événements militaires interrompirent une grande partie des communications entre Montpellier et le reste de la France : l'armée de Catalogne se replia sur le Roussillon, celle de Navarre sur Toulouse, celle de Lyon sur Valence, et le Languedoc se trouva comme isolé du reste de l'empire, car les communications par l'Auvergne étaient et sont encore très-peu organisées. Vers le milieu de mars, nous ne reçûmes ni journaux, ni lettres de Paris. Nos traitements et les fonds destinés à l'entretien du Jardin manquèrent, de sorte qu'au moment même où je ne recevais plus rien pour moi, je voyais le Jardin prêt à manquer du nécessaire. Je pris immédiatement le parti de le soutenir avec ce qui me restait de ressources personnelles. Je fus secondé, dans ce plan par le hasard que mon frère, craignant que ses débiteurs du Languedoc ne prissent occasion de l'état des choses pour ne pas payer à sa maison ce qu'ils lui devaient, leur donna ordre de solder entre mes mains ; ils le firent, et je me trouvai, sans m' être donné la moindre peine, recevoir quelques mille francs qui me procurèrent un peu de sécurité et pour le Jardin et pour l'approvisionnement de ma propre maison, car on commençait à avoir de l'inquiétude à cet égard. L'alarme était telle dans le pays qu'on ne pouvait emprunter qu'à un taux extrêmement élevé.

Ce fut dans ce moment de crise que nous vîmes arriver à Montpellier M™® Bacciochi, ou, pour parler plus officiel-

lement, la princesse Élisa, sœur de l'empereur, et grandeduchesse de Toscane. Elle avait pour dame d'honneur Mme Finguerlin, qui se trouvait parente de ma tante logée chez moi. Je ne sais si ce fut à cette occasion, ou par simple curiosité, mais la princesse me fit dire qu'elle viendrait voir le Jardin à une heure qu'elle fixa. Je dus la recevoir, et, connaissant les dispositions hostiles du bas peuple, je fis, sous prétexte de lui faire honneur, fermer le Jardin pour le public. Elle fut très-aimable dans sa visite, et un incident curieux me donna une idée de son caractère. Pendant qu'elle était dans la serre, on lui apporta une lettre arrivée par estafette (citr depuis dix à douze jours nous n'avions plus de nouvelles par la poste) ; elle la lut devant nous, se retourna d'un air très-calme en nous disant : « Messieurs, l'empereur se porte très-bien. » C'était la nouvelle de la prise de Paris qu'elle venait de recevoir avec ce sang-froid. Elle continua sa visite en détail, me consulta longuement sur la manière d'inspirer le goût de la botanique à sa fille, me promit à son retour en Toscane (ce sur quoi je ne comptais guère) de m'envoyer des plantes, puis rentra chez elle et partit dans la nuit Cette visite de la princesse Élisa, que certes je n'avais pas provoquée, et que je ne pouvais éviter, contribua plus tard à me donner dans le peuple de Montpellier la réputation de bonapartiste lorsqu'on eut envie de me noircir comme homme de partL

Bien peu de jours après, nous apprîmes à Montpellier les événements de Paris et de Fontainebleau. Le courrier arriva avec la cocarde blanche. Il est difficile de se faire une idée de la joie publique. Tout le monde fut obligé de prendre la cocarde des Bourbons, et bientôt des désordres menaçants signalèrent ce changement de gouvernement. Quelques mauvais sujets, excités par les Dax, les Montcalm, etc., se portèrent chez le commissaire impérial pour l'insulter, quoique sa sagesse et sa modération eussent épargné bien du mal à la ville. On renversa une colonne à

l'Esplanade où était un buste de l'empereur ; on traîna dans la rue le buste de M. Chaptal, qui avait rendu une foule de services à Montpellier. Tout faisait présumer des désordres plus graves encore. Le nouveau préfet, M. Aubemon, qui ne connaissait pas le pays, s'alarmait de cet état de choses, et me demanda conseil. Je lui représentai que la garde nationale de la ville (seule force disponible) n'était pas assez forte, et je lui conseillai de la doubler, afin de classer parmi les soutiens de l'ordre tous ceux qui s'y intéressaient et même une partie de ceux qui le troublaient. Il m'objecta la crainte de ne pas trouver de volontaires : « Eh bien ! lui dis-je, je suis exempt par la loi ; je vais à l'École de médecine annoncer publiquement la volonté d'offrir mes services, et vous verrez que je vous amènerai du monde. » C'est ce que je fis ; plusieurs élèves m'imitèrent ; la ville suivit l'impulsion, et en peu de jours la garde fut doublée et Tordre rétabli. Je parus en uniforme de soldat (car je n'avais voulu aucun grade) à quelques revues, à quelques gardes, dont il est juste de dire qu'on m'exemptait souvent. Je continuai ce service jusqu'au retour de Bonaparte, l'année suivante; alors je fis valoir mon droit d'exemption, comme professeur, ne voulant pas être obligé de soutenir, comme volontaire, une cause que j'aimais médiocrement En qualité de garde national, je reçus la décoration du lis, joujou bientôt avili par son abondance ; je la reçus, en eflfet, conraie professeur, comme correspondant de l'Institut, etc., etc., et au bout de quelques mois, elle tomba en désuétude.

Après que l'ordre eut été rétabli, la population de Montpellier chercha à témoigner sa joie de la Restauration par des fêtes populaires. Dan^ ce but, chaque rue donnait un bal dans la cour de la plus grande maison. Ces bals se composaient des gens de tous les états du quartier, et on y invitait quelques personnes des autres rues. J'ai été à plusieurs , et ai fort joui de cette gaité languedo-

cienne. Cependant l'esprit politique de la ville ne répondait qu'imparfaitement à mes sentiments. On y voulait, comme en Espagne, il re netto, et une contre-révolution. Chacun reprenait ses titres, et plusieurs s'en forgeaient. Lorsque l'annonce de la charte fut connue, on la reçut avec peine, et je fus quasi taxé de républicain, parce que j'en témoignai du plaisir. Le commissaire du roi, à cette époque, fut le comte de Bausset. D se trouvait allié de ma famille de Provence, et m'accueillit avec beaucoup de bonté. Dans le courant de l'année, le comte d'Artois passa à Montpellier ; il reçut l'École de médecine avec hauteur, et, par compensation, il combla d'égards un coquin qui sortait des galères, où il était pour vol, et qui sut lui persuader qu'il y avait été mis pour son attachement aux Bourbons. Ces inepties, qui se répétaient sous diverses formes parmi les zélés bourboniens, ne tardèrent pas à leur aliéner une partie des gens susceptibles de réflexion. Pour ma part, je me^réjouissais de la Restauration, parce que Genève lui devait le retour de son indépendance, et que j'avais une sorte d'horreur du régime militaire de l'empire ; mais je m'inquiétais en voyant le retour du crédit exagéré des nobles et des prêtres.

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