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COURSE A GENÈVE APRÈS SA RESTAURATION

Les circonstances où je me trouvais par suite de la séparation de Genève d'avec la France, me firent penser que, quel que fût mon sort personnel, il était avantageux à mon fils Alphonse de faire son éducation à Genève. Je l'avais fait entrer depuis un an, comme externe, au lycée de Montpellier, où il faisait peu de progrès; au mois de septembre 1814, je me décidai à le mener à Genève, que j'étais d'ailleurs bien aise de revoir sous son nouvel état politique. Je fis le voyage avec M. Adolphe Butini, qui venait d'être reçu docteur à Montpellier.

Genève avait, depuis quelques mois, repris son indépendance. Ceux des membres de l'ancien Conseil d'État * qui vivaient encore s'étaient constitués en gouvernement provisoire et complétés par l'adjonction de quelques personnes. Mon père avait refusé d'en faire partie, soit à cause de son âge, soit parce qu'il avait craint, en acceptant cette fonction avant la reconnaissance de la république par la France, de compromettre ma position; mais il fut mis par l'opinion publique à la tête d'une réunion de citoyens qui vinrent faire acte d'adhésion à l'établissement du gouvernement provisoire*. Celui-ci fit rédiger une constitution par une commission qui, avec un certain nombre de bonnes idées sur la tolérance religieuse et la séparation des pouvoirs, en fit une espèce de farrago inintelligible. On crut bien faire de se hâter, dans la crainte (vraie ou supposée) que la diète helvétique ne voulut pas nous admettre comme canton avant qu'elle fût acceptée. Quelques citoyens notables réclamèrent contre cette précipitation ; on passa outre. J'arrivai le lendemain de l'acceptation par le peuple.

Sismondi venait de publier une brochure assez acre, où il tournait la constitution en ridicule. Ayant lu le soir même la constitution et la brochure, voyant l'exaspération de bien des gens contre Sismondi, j'allai le voir le lendemain de grand matin. Je lui représentai lés inconvénients de sa brochure pour la cause publique et pour lui-même. Il me comprit, et me demanda mon avis. Je lui proposai de la retirer; à l'instant il vint avec moi chez le libraire, reprit tous les exemplaires invendus et me les remit pour les porter de sa

• Antérieur à 1790. (Alph. de C.)

' L'adresse des Genevois au gouvernement provisoire , pour reprendre ses fonctions momentanément interrompues, ftit signée par 6500 citoyens, nombre considérable, puisque le territoire n'avait pas encore été agrandi. Elle fut remise par mon grand-père, accompagné d'une députation des citoyens, le 18 mars 1814. Je possède les lettres et discours qui se rapportent à cet événement important de lliiatoire de Genève. (Alph. de C.)

part au gouvernement Pénétré d'estime pour un procédé si loyal, je me chargeai volontiers de cette commission; j'allai à l'hôtel de ville, où je trouvai le second des syndics provisoires, M. Des Arts. Au lieu des remerdements que j'attendais de lui, je fus reçu comme un chien ; il ne voulait pas seulement agréer le dépôt de Tédition entière que je lui apportais. Je fus blessé de sa manière, et m'affligeai de voir mon pays entre les mains d'un honmie si aveuglé par l'esprit de parti * . Combien je plaçais plus haut dans mon estime son collègue le syndic LuUin , dont je fis aussi connaissance à cette époque ! Il était voisin de campagne de mon père et j'allais le voir de temps en temps. C'était un homme énergique, dévoué, qui me semblait un ancien Romain. Il comprenait tout et entendait la vérité comme un homme qui l'aime; mais étant doué d'une imagination vive, il subissait l'influence de son collègue, qui finissait toujours par lui faire faire ce qu'il voulait. Je m'attachai à lui sincèrement, et quelques années après j'ai pleuré sa mort.

Ce fut pendant ce court séjour à Genève que la république fut annexée, comme vingt-deuxième canton, à la Confédérafion helvétique. J'en ressentis une vive joie, et je l'exprimai par un hymne. Connaissant l'ancien état de la Suisse, je croyais que Genève trouverait dans cette ai^onction une garantie contre les troubles intérieurs, et j'étais loin de me douter que quelques années plus tard ce serait

* Je vois dans un manuscrit de mon grand-père que M. Des Arts eut da regret de cette scène et lui fit des remerciments de l'intervention toute pa* cifique et modérée de son fils. U vint même faire une visite à celui-ci sans le rencontrer. D'après cette circonstance^ j'ai hésité à publier ce paragraphe , mais il m'a semblé qu'il renfermait une instruction sur l'état des partis à Genève en 1814. D'ailleurs il est possible que, sans cette vivacité qui entraînait quelques écarts , la république n'eût pas repris son ancienne indépendance : les grands changements n'arrivent que par Teffet des passions. Ce qu'on doit désirer, ce n'est pas l'apathie, c'est que les passions servent de bonnes causes. (Alph. de C.)

notre canton qui serait le plus calme de tous et qui aurait à redouter l'exemple des autres *.

Ce fut encore pendant mon séjour à Genève qu'on fit la première élection du corps législatif à laquelle on m'engagea, peut-être d'une manière peu régulière, à prendre part comme électeur. Mon père fut nommé le premier, et jouissait vivement, ainsi que moi, du nouveau sort qui se préparait pour la patrie. Je témoignai dès lors le désir de pouvoir y revenir un jour, mais l'exiguïté de ma fortune me faisait encore une loi de conserver ma place de Montpellier, où d'ailleurs je me trouvais heureux.

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