‹ MemoiresChapitre 62 sur 117 · ÉVÉNEMENTS DES CENT JOUKS · texte numérisé non relu

ÉVÉNEMENTS DES CENT JOUKS

Je revins à Montpellier dans les premiers jours d'octobre. Je trouvai la ville encore sous l'impression de sa joie ; le retour de la paix favorisait le commerce et faisait croire aux commerçants et aux agriculteurs qu eleurs vins allaient se vendre au poids de l'or ; les nobles et les prêtres rêvaient le retour de leur prédominance, et en goûtaient déjà quelques prémices. On ne pensait qu'à se réjouir. Notre société protestante, quoiqu'elle pût avoir de l'inquiétude, se mêlait à la joie publique. Nous vivions en fêtes perpétuelles; nous jouions la comédie, etc. Tout à coup, dans les premiers jours de mars, au milieu d'une comédie qui avait lieu chez moi, nous apprenons la descente de l'empereur à Cannes. L'inquiétude et l'effroi se répandirent dans la ville. Dans les premiers moments, on ne savait quelle direction suivre, mais bientôt on apprit l'envoi du duc d'Angoulême

' Ceci doit avoir été rédigé en 1834 ou à peu près. La république de Genève en est à sa troisième période d'agitations et de révolutions : celle du seizième siècle lui a donné l'indépendance; celle du dix-septième la lui a fait perdre, et celle qui a commencé en 1834, par Téchauffourée dite des Polonais, n'a pas encore une fin et un résultat qu'on puisse connsdtre.

(Alph. de C.)

dans le Midi pour y organiser une résistance et les levées d'hommes qui se préparaient à Nîmes et ailleurs. On s'occupa donc à lever des volontaires.

En voyant ces préparatifs, je profitai du peu de temps qui restait, et je fis partir pour Genève ma femme et mes enfants, sous la garde de Fréd. CoUadon, qui venait d'être nommé docteur et se disposait à retourner chez lui. Je restai à mon poste, par devoir et par intérêt pour le Jardin. A peine apprit-on l'arrivée de l'empereur à Paris, que la ville de Montpellier arbora de nouveau la cocarde tricolore. M. Aubernon fut remplacé, comme préfet, par M. Cochon de Lapparent, qui fut reçu plus que froidement par la ville. La plupart des royalistes se retirèrent dans leurs terres, et nous restâmes quelques semaines dans un état de stagnation.

Ma position était singulière. J'avais demandé au gouvernement du roi d'être nommé recteur, et je n'avais eu aucune réponse. La place était toujours vacante, parce que M. Fontanes n'osait pas nommer publiquement M. de Bonald fils. Celui-ci quitta son poste comme tous les purs bourboniens, M. Fontanes fut remplacé , comme grand maître, par M. Lebrun, l'ancien architrésorier , qui me nomma recteur de l'Académie de Montpellier. Je fus embarrassé au moment de me décider; d'un côté je n'aimais guère Bonaparte, ni son régime militaire; de l'autre, je n'aimais guère plus les Bourbons, escortés de leurs prêtres et de leurs nobles, hostiles aux protestants et aux sciences. Je me décidai à céder aux vœux de mes collègues, et j'acceptai, d'abord par l'idée qu'une place de recteur n'était point politique et ne devait pas exciter beaucoup de haine, puis par l'exemple de mes amis les plus sages, tels que Cuvier, Delessert, etc., que je voyais conserver ou acquérir des positions publiques, et enfin d'après le raisonnement ^vant: Si l'empereur s'établit, il reprendra Genève, je n^aurai d'autre existence que la France, et alors je me trouverai

bien d'avoir accepté ; si les Bourbons l'emportent, Genève gardera son indépendance, et alors j'irai m'y réfugier dans le cas où je serais mal en France; si, enfin, un tiers parti vient à surgir, il est probable qu'il respectera les positions acquises, et je resterai libre de demeurer en France ou d'aller à Genève. J'acceptai donc, sans me dissimuler cependant les désagréments que je risquais d'éprouver, mais me flattant, avec mon inexpérience des affaires de ce genre, que je pourrais remplir la place de manière à calmer les haines. J'entrepris ma tâche avec zèle et avec l'intention de l'isoler le plus possible de la politique.

Je savais que l'École de médecine avait vu de mauvais œil que Dumas se fût emparé d'une partie de son bâtiment pour le secrétariat de l'Académie. Je le transportai dans la partie du Jardin botanique qui portait le titre de Jardin académique, et j'y logeai le secrétaire, brave homme dont j'eus beaucoup à me louer.

Je donnai l'exemple de l'assiduité en continuant, quoique le recteur en fût dispensé, à donner mes leçons et à faire les examens à mon tour. Il résulta de l'exemple et de mes exhortations que tous les professeurs remplirent leur tâche avec une exactitude parfaite, à ce point qu'il n'y eut pas une leçon manquée pendant ces trois mois de troubles. Je pensais bien que les dévots catholiques me verraient de mauvais œil. En conformité des instructions du grand maître, j'allai chez l'évêque de MontpelUer l'assurer qu'en ce qui concernait la religion, je me conformerais à ses avis, et lui demandai immédiatement de me désigner un aumônier pour le lycée, qui avait perdu le sien. Je fis parvenir l'expression des mêmes sentiments aux évêques des trois autres départements de l'Académie (l'Aveyron, l'Aude et les Pyrénées-Orientales) ; je n'ai eu à me plaindre d'aucun et j'ai pu, au contraire, me louer d'une partie d'entre eux.

Au moyen de ce système de conduite, l'Académie cheminait aussi bien qu'on pouvait l'espérer. Je reçus la visite

des inspecteurs généraux de l'Université, qui me donnèrent approbation et encouragement. L'un d'eux, auquel je parlai de mes inquiétudes politiques, me dit en confidence que les meneurs de Paris ne croyaient pas que l'empereur pût âe soutenir, mais que leur but était de proclamer le duc d'Orléans. Je pense bien qu'on répandait ce bruit dans l'espoir de diviser les deux partis dominants, mais j'avoue que je me laissai prendre à ce leurre, car c'avait été mon rêve. Je voyais que l'Angleterre n'avait retrouvé le repos que par l'accession de Guillaume, et je pensais que la France avait un élément semblable de paix dans la personne du duc d'Orléans. Je ne me trompais que sur l'époque.

Cependant la guerre devenait imminente, et on s'y préparait ouvertement. Ce fut dans ce moment que le grand maître me donna Tordre de faire prêter serment à l'empereur par tous les fonctionnaires de l'instruction publique. Je sentis vivement les diflSicultés de cette tâche, et je cherchai les moyens de les éluder. J'allai chez l'évêque, M. Fournier; je lui communiquai mon ordre, et lui dis qu'après y avoir réfléchi, et pour le bien de la paix, je prenais sur moi de ne pas communiquer cet ordre aux ecclésiastiques jusqu'à nouvelle sommation du grand maître. L'évêque me témoigna une vive approbation, et me dit, entre autres, cette phrase assez piquante dans la bouche d'un évêque parlant à un protestant : « Oui, M. le recteur, vous avez raison. . . , quelques victoires mettraient les consciences bien à l'aise. * J'adressai de suite au grand maître l'exposé de ma conduite, et comme je n'eus aucune réitération, je pus croire qu'il m'approuvait.

Quant aux laïques, je donnai cours à l'ordre que j'avais reçu, et presque tous m'envoyèrent leur serment. Un seul, parmi les professeurs de la Faculté, manquait à l'appel : c'était un malheureux professeur de physique, très-incapable, et par son ignorance, et parce qu'il était perclus de la moitié du corps, mais très-brave homme et très-pauvre,

nommé Larcher-d'Aubancour. JTallai le voir amicalement; je lui représentai le danger qu'il courait d'être destitué, et le peu d'importance qu'aurait ce serment prêté en commun avec tous ses collègues. Sa femme se joignit à moi pour l'encourager, car elle savait bien qu'elle n'avait pour nourrir ses enfants que le traitement de son mari : d'Aubancour tint bon ; j'admirai sa conscience , et fis de suite mon plan pour éviter de le compromettre, et peut-être, selon la tournure des choses, toute l'Académie. Je gardai sans rien dire tous les serments, au lieu de les envoyer à Paris, et je les avais encore au retour du roi. Je dirai tout à l'heure le résultat de ma bonne intention.

Cependant, à mesure que les chances de guerre augmentaient, à mesure aussi les royalistes du Midi, comptant sur les revers de l'empereur, commençaient à s'agiter. Des bandes de paysans, excités surtout par M. de Montcalm, vinrent occuper la ville qui, en majorité, était pour eux. Je me rappelle que le l^r juillet j'allai faire ma leçon en passant au milieu d'une tourbe indisciplinée de paysans armés, étendus par terre, plusieurs ivres et meuaçants. Les élèves n'osèrent pas manquer quand ils me virent dans ce moment de désordre. Le lendemain, 2 juillet, les troupes du général Gilly, qui tenaient pour l'empereur, vinrent par la route de Nîmes soutenir celles qui occupaient la citadelle. Elles montèrent l'arme au bras et sans tirer jusqu'à la place de Peyrou. Les paysans, en les voyant arriver, fuyaient à toutes jambes et jetaient leurs armes et leurs gibernes pour courir plus vite. J'ai vu, de mes yeux, cette terreur panique, chose dontje ne m'étais jamais fait d'idée. Pendant ce temps la citadelle, pour seconder l'action des troupes de Gilly, tirait sur la ville ou par-dessus la ville des boulets et des obus, n en tomba autour du Jardin, mais sans rien endommager. Je postai les jardiniers dans les divers enclos pour obvier aux dommages s'il s'en présentait, et je me rendis au Lycée.

Celui-ci, placé en face de la citadelle, pouvait courir des dangers, et je frémissais des résultats pour les élèves qui y étaient renfermés. Il n'était pas facile d'arriver, car j'avais la ville entière à traverser : les paysans de Montcalm tiraient sur ceux qui portaient la cocarde tricolore et les soldats de Gilly sur ceux qui avaient la cocarde blanche. Je me mis en route, sans cocarde, pour arriver à bon port. Je rencontrai en chemin plusieurs traces de sang versé, mais j'arrivai sans accident. Après m'être concerté avec le proviseur, je haranguai les enfants sur un ton moitié sérieux, moitié plaisant, et après les avoir fait mettre en ordre de bataille, je les fis conduire dans des souterrains vastes et clairs où ils étaient à l'abri des obus et des bombes, et où je leur fis donner un dîner aussi bon que la règle pouvait le permettre. Quand toute cette famille, confiée à ma surveillance, fut en sûreté, je me sentis tellement soulagé de ma responsabilité que je passai une partie de la journée à aller, malgré les dangers évidents qu'on courait, voir quelques dames de mes amies pour savoir des nouvelles d'elles et de leur famille. C'étaient des étonnements extraordinaires de me voir arriver dans ce jour (le crise, mais étant seul chez moi, je sentais le besoin de voir quelqu'un dans un semblable moment où il est impossible de rien faire. Le matin, avant la crise, j'avais bien achevé la préface du supplément de la Flore française, mais je n'aurais pu le faire après les émotions de la journée.

Dès le lendemain on eut connaissance de la défaite de Waterloo, et la ville devint le siège d'une agitation continuelle. Déjà le 26 juin il y avait eu des scènes de violents désordres et même de massacres. Les fédérés, appelés par le général Gilly, et les paysans soulevés par M. de Montcalm, s'emparèrent alternativement du pouvoir. Presque chaque jour on voyait à la mairie un drapeau différent. J'étais obligé, comme fonctionnaire et pour la sûreté du Jardin, de suivre cette impulsion. J'avais aussi les deux

drapeaux, et je plaçais chaque jour celui qui était à la mairie. Enfin on apprit le retour du roi et le drapeau blanc flotta seul.

Page 1