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RESTAURATION DES BOURBONS

Dès que j'appris cet état de choses, je pensai à préserver les membres de l'Académie des persécutions qu'ils pourraient encourir pour avoir prêté serment à l'empereur. J'avais conservé tous ces serments ; j'aurais pu ou les détruire en secret ou les garder par devers moi ; je trouvai plus noble de convoquer le conseil académique et de les brûler en sa présence, afin que tous ses membres sussent qu'ils n'avaient plus rien à craindre même de moi. Le bon Lafabrie, l'un des plus anciens professeurs de l'École de médecine, auquel je communiquai ce plan le désapprouva hautement : « Vous êtes trop honnête homme, me disait-il, vous ne connaissez pas ces gens-là ; gardez tous ces serments. Faitesleur savoir que vous les avez, et ils seront tous dévoués à vos intérêts, sachant que leur sort est entre vos mains. » Je trouvai cette conduite machiavélique ; je brûlai les serments. Dès le lendemain bon nombre de ceux qui les avaient prêtés se tournèrent contre moi et prétendirent n'en avoir prêté aucun. Lafabrie avait raison. Je l'ai su plus tard, j'en ai pâti; mais je n'ai jamais eu de regret de ma conduite.

Pendant le peu de temps que M. de Montcalm commandait la ville, et que j'exerçais les fonctions de recteur, je fus occupé à défendre ceux des membres de l'instruction publique qui s'étaient compromis par leur bonapartisme. Ainsi j'avertis M. de Montcalm que la populace se portait sur la maison de M. Virenque pour la brûler, et, sur mon avis, il envoya une garde de sûreté. Dans ces semaines de désordre, où les deux partis alternativement vainqueurs ou vaincus cherchaient à s'opprimer, j'eus un rôle singulier à remplir. Il y avait des bonapartistes et des

royalistes parmi les employés et les voisins du Jardin : dès que l'un d'eux était menacé, je le faisais venir et je le cachais dans un petit appartement de ma maison. Aucun n'a été insulté ni attaqué, et mon impartialité a servi alternativement aux gens des deux opinions. Aussi je disais en riant à ceux qui demandaient de quel bord j'étais : « Mettez-vous dans la tète que je suis toujours du parti des battus. »

Le commissaire du roi, ou plutôt du duc d'Angoulême, M. de Montcalm, rendit une ordonnance pour que tous les fonctionnaires nommés dans les Cent jours eussent à cesser leurs fonctions ; je ne pensai pas à les retenir, car j'en étais bien las, et j'annonçai la décision de les quitter ; mais peu après je reçus de l'évèque Villaret, grand maître de l'Université depuis le retour du roi, une lettre en réponse à celle que j'avais écrite le 3 juillet au grand maître de l'Université impériale pour lui rendre compte de Tafifaire du 2. Cette lettre disait : « J'ai lu avec de vives craintes les détails con- « tenus dans votre lettre du 3 juillet courant. Les mesures « de précaution que vous avez prises pour mettre le Lycée

* de Montpellier à l'abri de tout danger dans les circon- « stances malheureuses dont vous me rendez compte, sont

* une nouvelle preuve de votre sagesse et ne peuvent que « mériter mon approbation. Continuez, je vous prie, de « veiller avec le même zèle et la même sollicitude à la sû-

* reté de nos établissements dépendant de votre adminis- « tration. Je sens comme vous la difficulté de votre posi-

* tion, et je m'en rapporte entièrement à votre prudence « pour les mesures particulières que vous jugerez conve- « nable d'ordonner. Je vous donne à cet égard toute la « latitude dont vous pouvez avoir besoin. »

Je trouvai piquant d'avoir été nommé recteur par l'Université impériale sur une demande faite au gouvernement du roi, et d'être maintenant comme investi de pleins pouvoirs par un évêque, grand maître de l'Université royale, sur le compte rendu adressé au gouvernement impérial. Je

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me rendis auprès de M. de Montcalm, que j'avais souvent rencontré en société, et je lui dis que, quoique la veille je lui eusse annoncé l'intention de me conformer à son ordonnance, j'étais maintenant fort embarrassé, car je ne voulais pas avoir l'air de déserter mon poste après avoir reçu une telle lettre, qu'en conséquence je l'avertissais que, quoique je n'y tinsse pas le moins du monde, je ne quitterais les fonctions de recteu» que sur son ordre. Il me pressa beaucoup de me retirer de moi-même pour lui éviter l'embarras de décider; je tins bon, et il m'écrivit le lendemain une lettre très-polie où, après m'avoir dit que le grand maître dans l'approbation de ma conduite était d'accord avec tous les bons citoyens, il me déclarait que je devais remettre les fonctions à M. de Bonald. Le grand maître, auquel je fendis compte, m'écrivit une lettre dans laquelle, après m'avoir approuvé d'avoir cédé la place, il ajoutait: «Je vous re- « nouvelle au surplus mes félicitations sur la manière dis- « tinguée avec laquelle vous avez administré l'Académie « de Montpellier pendant le peu de temps que ses intérêts « vous ont été confiés, et je vois avec plaisir que M. le * marquis de Montcalm vous a rendu la même justice. *

Je ne voulus pas quitter immédiatement Montpellier après cette démission, dans la crainte de paraître redouter quelque chose. Je restai donc encore quinze jours en butte aux brocards des petits journaux du pays, aux menaces indirectes qui m'arri valent et qui en atteignaient d'autres. La rage du bas peuple, excitée par quelques royalistes, connaissait peu de bornes. J'ai entendu à cette époque, d'une maison qui donnait sur la rue des Étuves, les coups par lesquels on fouettait de malheureuses femmes considérées comme bonapartistes, et beaucoup de désordres plus graves se commettaient dans les campagnes.

Après être resté le temps nécessaire pour faire apurer mes comptes et pour prouver aux tapageurs que je ne les craignais pas, je profitai du départ pour Genève de M. et

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]y[me Levât pour me joindre à eux. En passant à Nîmes^ nous vîmes les traces horribles des désordres qui avaient eu lieu contre les protestants, et nous n'étions guère ras^ sures par la vue d'une bande d'atroces ^acripans qui montaient la garde devant nos fenêtres. Ce ne fut que lorsque nous eûmes passé le pont Saint-Esprit que nous nous crûmes hors des insultes de ces bandits. Nous sortions en eflfet du royaume du duc d'Angoulême où les ardents portaient une cocarde blanche bordée de vert, et nous entrions dans le royaume de Louis XVIII où dominait la cocarde blanche.

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