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VOYAGE A PARIS

Je ne restai à Genève que le temps nécessaire pour embrasser mes parents, les rassurer sur mon sort, et peu de jours après je partis pour Paris avec ma femme. Nous savions le bon M. Varnier (second mari de la grand'mère de ma femme) malade, et nous espérions arriver à temps pour le voir. Dans le voyage, nous trouvâmes toutes les villes occupées par les troupes étrangères ; mon passe-port était visé par les délégués de cinq ou six nations différentes.

Nous arrivâmes à Paris le 16 août. M. Varnier était mort la veille et je ne pus que lui rendre les derniers devoirs. Je le lis avec une bien sincère affliction, car je lui étais fort attaché et il m'avait toujours témoigné de l'amitié. Il m'en donna une dernière preuve en me laissant un legs de douze mille francs. Je lus l'année suivante une courte notice sur cet homme de bien à la séance publique de la Société philomathique *.

* Le docteur Charles-Louis Varnier, né à Paris en 1739, avait pubUé quelques mémoires estimes sur des questions d'anatomie. n s'était retiré de bonne heure de la pratique médicale, soit parce que sa fortune le lui permettait, soit à cause de désagréments que ses confrères lui avaient suscités pour SCS opinions sur le magnétisme animal. Les quarante dernières années de sa vie furent consacrées à de bonnes œu\Tes , comme de donner des soins gratuits aux malades pauvres, de distribuer les secours accordés par la Société philanthropique, etc. (Alph. deC.)

AGE VIRIL. — MONTPELLIER. 26l

A peine eus-je achevé de remplir mes devoirs de famille que j'allai faire visite aux fonctionnaires de l'Université, afin de contre-balancer les impressions que les exaltés du Midi avaient pu faire sur leur esprit. Il en était temps ; il pleuvait à l'Université sur moi, comme sur une foule d'autres, des dénonciations politiques. La manière dont j'avais exercé le rectorat donnant peu de prise, on reprenait toutes les moindres circonstances de ma vie privée : le bal donné à ]y[me Trouvé fut représenté comme un délit jacobin ; une course botanique faite aux Capouladoux, dans la première semaine des Cent jours, avec quelques élèves, avait pour but de m'entendre avec le général Gilly (que je n'ai jamais vu) pour le faire arriver à Montpellier, tandis que je n'avais voulu qu'échapper aux bavardages de la ville ; ma naissance dans une république, mon protestantisme, etc., tout devint le sujet de calomnies. Heureusement ces dénonciations arrivaient à mon ami Cuvier, lequel, comme conseiller de l'Université, était chargé des facultés. Il me les lisait, en me cachant seulement le nom du dénonciateur ; je lui expliquais les faits et tout en restait là.

J'eus un entretien avec M. Ro} er-CoUard qui, comme président de la commission d'instruction publique, exerçait la plupart des fonctions de grand maître. Après avoir entendu l'exposé détaillé de ma conduite, il me dit que, s'il agissait d'après son sentiment, il me rendrait le rectorat, mais qu'il ne l'osait pas. Je lui dis que je n'en voulais à aucun prix, mais que je serais bien aise d'avoir une faveur quelconque de l'autorité, afin de constater l'approbation de ma conduite ; il m'offrit de suite les décanats des facultés de médecine et des sciences. En lui témoignant ma reconnaissance, je refusai le premier, vu que j'étais trop peu médecin pour pouvoir me présenter à ce titre, et j'acceptai celui des sciences auquel je fus nommé immédiatement. Il me parla alors de son plan d'appeler M. Du Chayla au rectorat de Montpellier, ce dont je lui témoignai ma satisfaction. Quel-

ques jours après, dans sa réception du soir, il me présrata Du Chayla comme recteur, en lui disant devant cinquante personnes, qu'il n'avait qu'une instruction à lui donner, savoir : « De prendre mes avis sur tous les points et de les suivre avec confiance. » Je n'ai eu, en effet, qu'à me louer de M. Du Chayla pendant tout le temps que je suis resté depuis à Montpellier. On voit qu'il était difficile d'être destitué plus poliment que je ne l'avais été, aussi je croyais ma position bien assurée, et je ne m'occupais plus que de botanique.

J'avais préparé à Montpellier le premier volume du Systema; je me mis à étudier les herbiers de Paris pour le perfectionner et j'oubliai presque la politique. J'allai de de loin en loin voir M. de Montcalm, avec lequel j'étais resté dans de bons termes. Ce fut à peu près à cette époque, qu'à l'occasion d'un discours de M. d'Argenson sur les persécutions des protestants à Nîmes, M. de Montcalm fit une violente sortie à la Chambre des députés. Le lendemain j'étais chez lui, avec une dizaine de royalistes renforcés; on parlait de cette scène, et lui-même s'exprimait comme si M. d'Argenson l'avait personnellement insulté : <c Mais, lui dis-je, M. le marquis, pourquoi avez- vous pris pour vous ce qu'on a dit des persécutions des protestants ? Je suis protestant et je suis prêt à déclarer qu'à Montpellier vous n'avez rien fait contre eux. * Il réfléchit une minute, puis il repartit : <c Ma foi, c'est vrai! au fond j'ai été bien bête de prendre tout ça pour moi; je n'ai rien contre les protestants, ma grand' mère était de la vache à Colas ! » On peut juger par ces expressions, que je rapporte textuellement, quelle sorte d'homme était Montcalm et combien peu il était capable de gouverner dans un temps de crise. Aussi, quoiqu'il fût beau-frère de M. de Richelieu, premier ministre, n'a-t-il jamais pu, après ce premier essai, parvenir à aucune place.

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