PREMIERS TEMPS A GENÈVE
Peu après mon arrivée à Genève, je dus commencer mes leçons, car alors les cours s'ouvraient le 1^^ août. Ce cours était le quatrième de l'année (deux à Genève en hiver, un à Montpellier au printemps), et ce qui m'était plus pénible, il devait rouler sur la zoologie, science que j'avais beaucoup
moins étudiée que la botanique. Je suivis pour les généralités les Leçons d'anatomie comparée de Cuvier, et pour la classification, son Règne animal; mais malgré ces guides, j'avais besoin de travail préparatoire : il me fallait à chaque leçon lire avec soin les écrits que je devais commenter, et je n'en serais jamais venu à bout sans les souvenirs qui m'étaient restés des cours que j'avais suivis dans ma jeunesse et des conversations que j'avais écoutées, dans nos réunions du Bulletin, entre les deux Cuvier, Duméril, Brongniart et Geofiroi. Aucune occasion de ma vie ne m'a fait comprendre aussi bien le mérite des conversations pour l'instruction : à chaque chapitre elles se représentaient à moi avec vivacité, et ces souvenirs me rendaient la tâche plus facile.
Dans les premiers jours d'octobre j'allai, avec mes collègues les professeurs Vaucher, Pictet et Duby, et M. Colladon, pharmacien, faire une course à Zurich, pour assister à la réunion de la Société helvétique des sciences naturelles *. Le temps était sombre, la session fut terne ; je n'étais pas habitué à la froideur des mœurs zurichoises; aucune fête ne les anima, et nous aperçûmes à peine une dame, tant la séparation des sexes est d'usage dans cette ville. Je fis connaissance avec MM. Usteri et Rœmer, anciens rédacteurs des Annales botaniques. Le premier était un homme de talent, qui avait alors abandonné la botanique pour la politique. Il était membre du Conseil d'État de Zurich et l'un des coryphées du parti radical de la Suisse : c'était un homme froid et réservé, qui me témoignait beaucoup d'égards et nous fit assez de poUtesses. Son ancien
* Cette Société, fondée en 1815, à Genève, ou plutôt près de Genève, dans l'ermitage de M. Gosse, au-dessus de Mornex, a été la première Société savante nomade, c'est-à-dire siégeant successivement dans une ville et dans une autre. L'Allemagne a imité ce système, puis la Grande-Bretagne, puis la plupart des autres pays, tant il est vrai que la civilisation avance quelquefois par idées qui germent dans de très-petits États.
(Alph. de C.)
collaborateur Rœmer était resté attaché à la botanique, mais n'en était guère plus intéressant pour moi, vu la manière étroite dont il l'entendait
Cette session, où l'on ne parla guère qu'allemand, ne me donna pas beaucoup d'entrain pour la Société, mais les suivantes, et celle même qui eut lieu à Zurich en 1827, présentèrent beaucoup plus d'agrément et d'intérêt. Au retour, nous passâmes par Schaflfhouse, où je vis pour la première fois la chute du Rhin, avec l'admiration qu'elle a coutume d'inspirer. Nous vînmes, par le grand-duché de Bade, à Baie, où j'aperçus l'herbier de Bauhin, ce qui me décida plus tard à l'étudier en détail. Ce petit voyage, fait en bonne compagnie, me fit passer quelques jours agréables et connaître un peu cette Suisse dont j'étais redevenu citoyen.
En arrivant à Genève, nous apprîmes qu'une émeute assez grave, mais promptement arrêtée, avait porté le trouble dans la ville. Elle avait été déterminée par le haut prix des pommes de terre, et par les fausses idées d'économie politique répandues dans le bas peuple et qu'une proclamation maladroite du lieutenant de police avait encom'agées. Après en avoir causé avec M. de la Eive-Boissier * , premier syndic, je fis, à sa demande, une brochure pour redresser les erreurs populaires. Elle parut le lendemain sous le titre ; Un Genevois à ses concitoyens, et fut bien accueillie; on m'assura qu'elle avait contribué à calmer l'effervescence des esprits.
On avait arraché les pommes de terre qui occupaient le Jardin, et je commençai à le diviser en plates-bandes. Le 19 novembre, j'engageai le premier syndic, M. de la Rive, à venir, avec les membres de la commission du Jardin, assister à la plantation de la première plante de l'École botanique.
* Guillaume de la Rive , père de notre collègue le célèbre physicien.
(Alph. de C.)
Un chagrin profond m'attendait à la fin de Taimée. Le 26 novembre 1817, ma bonne mère, dont la santé était depuis longtemps altérée, succomba, sans trop souflWr dans les derniers moments. Les maux cruels qu'elle avait éprouvés furent une triste consolation à sa perte, mais mon chagrin fut très-vif, et il a été très-durable. J'ai dû beaucoup à ma mère pour mon développement intellectuel, et elle a été la personne que j'ai le plus profondément aimée. Vingt ans après cette perte, je ne puis écrire ces lignes sans verser des larmes à son souvenir et sans rendre un hommage de cœur à sa mémoire! Nos sentiments, nos esprits sympathisaient jusque dans les moindres détails, et j'ai la consolation de penser que mon retour à Genève a jeté de la douceur sur ses dernières années. J'ai oui dire à M. Dupont de Nemours que tous les hommes distingués qu'il avait connus avaient eu des mères de mérite et d'esprit *. Je n'ose guère me mettre dans ce rang, mais je puis bien dh-e que les aimables encouragements de ma mère ont eu une grande part aux développements de mon enfance et de mon adolescence.
Pendant le cours de cette année 1817, j'avais été reçu de la Société des Arts et de la Société médico-chirurgicale. Pour remplir mon devoir dans celle-ci, je rédigeai un morceau sur la Pelagra, maladie très-singulière qui exerce ses ravages dans le Milanais. Un M. Sette, que je ne connaissais pas, m'avait envoyé un mémoire sur ce sujet et des échantillons de maïs attaqué par une moisissure qu'il regardait comme la cause de la maladie. J'étudiai les divers écrits relatifs à la pélagra, et j'en fis un article détaillé, auquel je joignis l'extrait des lettres de M. Sette ; mais il me restait des doutes sur l'exactitude des faits; aussi, après avoir lu mon travail à la Société, je le remis dans un tiroir d'ou-
• Buffon pensait de même. Voir sa Correspondance, publiée en 1860, vol. I, p. 196. (Alph. de C.)
bliettes, et je ne l'ai jamais publié. D'autres ouvrages plus importants réclamaient mes soins.
Dès la fin de 1816 j'avais achevé la rédaction du premier volume du Systema regni vegetabilis. Son impression fut lente, et l'ouvrage ne parut qu'à la fin de 1817. Il fut même, selon l'usage des libraires, daté de 1818. La préface, qui rend compte du plan de l'ouvrage et des moyens que j'avais eus pour l'exécuter, fut soumise, quant à sa latinité, à la révision obligeante de mon ancien maître, M. Humbert, que je perdis peu de temps après. La famille des Anonacées avait été en entier rédigée par mon ami Dunal. Le reste était le produit de mes propres travaux. Ce volume eut, j'ose le dire, un assez grand succès, mais dès lors je commençai à comprendre que l'ouvrage était conçu sur un plan trop vaste, et que je ne pourrais pas l'achever. Je me laissai cependant entraîner à continuer, soit par déférence pour les conseils de M. Desfontaines, soit à cause des éloges qu'on me donna, soit enfin, je dois l'avouer, parce que j'étais encore sous un certain charme qui me faisait espérer de finir. J'avais quarante ans, et à cet âge on croit encore que la vieillesse n'est pas si proche qu'elle l'est réellement. Je me mis donc à travailler au second volume avec une nouvelle ardeur.
Pendant cet hiver (1817-1818), je donnai deux cours, l'un à l'Académie, pour les élèves, l'autre dans la salle de la Société des Arts, pour les gens du monde. Ce dernier roulait sur la physiologie végétale. Il reste dans mon souvenir, parce qu'il y avait parmi mes auditeurs M™*^ la comtesse de ***, femme assez extraordinaire, qui avait, dit-on, été belle et galante, mais qui restait fort originale. Elle suivait mes leçons avec zèle et en faisait de soi-disant extraits où elle mettait bien moins ce qu'elle avait entendu que ce qu'elle avait pensé, et comme ses pensées étaient fort excentriques, j'avais toujours peur qu'à son retour en Allemagne elle ne montrât ses cahiers comme venant de moi. Son
mari, qui vint la rejoindre plus tard, était un homme trèsspirituel et très-causeur, qui animait assez nos réunions, n avait joué un rôle important, et avait une foule d'anecdotes curieuses à conter, car il était de la classe des diplomates babillards qui causent sans cesse pour qu'on ne puisse pas les interroger. Sa femme, qui s'ennuyait de ce qu'on ne lui faisait plus la cour, prétendait que l'air de Genève l'avait rendue amoureuse de son mari, et nous amusait fort par les expressions de cette résipiscence d'amour suranné.