AUDITOIRE DE PHILOSOPHIE
Je trouvai la ville dans un morne silence. La plupart des personnes avec lesquelles je pouvais avoir des relations s'étaient enfuies; celles qui restaient encore ne se voyaient plus que de loin en loin. Tout plaisir avait disparu, chacun ne songeait qu'à réparer les débris de sa fortune ou à détourner de soi l'attention publique. Cet état de choses était triste sans doute, mais il eut en ce qui me concerne quelques résultats utiles. L'impossibilité de toute distraction me jeta avec une nouvelle ardeur dans la carrière des études, comme le seul plaisir qui restât à ma portée. J'entrais enphilosophie^; la nouveauté et l'intérêt des matières, le mérite éminent des professeurs qui les développaient, l'émulation que mes camarades m'inspiraient, tout tendait à développer chez moi le goût des études scientifiques. La logique et la métaphysique étaient enseignées par M. Prévost, homme exact, profond et spirituel, qui, au moyen des connaissances trèsvariées qu'il possédait, savait donner à ces études, ordinairement arides, un grand intérêt. Mes camarades goûtaient peu ses leçons; elles me plaisaient au contraire beaucoup. J'étais presque le seul qui en fît des extraits réguliers, que mes condisciples copiaient ensuite, à ce point que, lorsque j'avais mal compris un sujet toute la classe semblait ne l'avoir pas mieux entendu. Le bon M. Prévost qui le lendemain d'une leçon interrogeait les élèves sur ce qu'il avait dit
* Dans la forme ancienne des études à Genève, VAttéUtoire de philosophie répondait à ce qu'on appellerait aujourd'hui une Faculté des sciences. Les élèves étaient obligés de suivre des cours scientifiques pendant deux ans, et subissaient des interrogations journalières et des examens annuels. Ils passaient ensuite en droit ou en théologie, ou allaient à l'étranger suivre d'autres cours. (Alph. de C.)
la veille, se désolait quelquefois de voir que tout l'auditoire avait compris telle proposition de travers; il nous disait alors avec sa bonne foi ordinaire : i7 parait que je me suis bien mal exprimé puisque vous m'avez tous mal compris^ et il se donnait une peine inouïe pour s'expliquer plus clairement. Vingt fois j'ai été sur le point d'avouer que j'étais le seul coupable, mais la crainte de nuire à mes camarades me liait la langue. Je nç sais si ces études se trouvaient en harmonie avec ma tournure d'esprit ou si elles ont développé en moi des habitudes logiques, mais il est certain qu'elles ont souvent été depuis lors le sujet de réflexions utiles, et je n'ai point douté qu'une partie du succès de ma Théorie élémentaire ne soit due à l'influence des cours de M. Prévost '.
Je fiis moins heureux pour la partie des mathématiques. Je reçus quelques mois de leçons de M. Bertrand, homme qui avait tous les genres d'esprit, sauf celui de l'enseignement, et qui, fatigué de ce métier monotone, lassé par l'âge et dégoûté par l'état politique des choses, abandonna son poste sans nous avoir appris grand'chose. Sa place fut remplie pendant la vacance par M. Peschier, homme savant et spirituel, je veux le croire, puisqu'on le dit, mais professeur obscur et ennuyeux, qui ne savait faire aimer à ses élèves ni la science ni lui. Je me rappelle que je passais le temps des leçons à faire des vers, quelquefois même des épigrammes contre le professeur. Est-ce dire assez que je ne faisais guère de progrès en mathématiques ? Je me tirai cependant de l'examen, en vérité je ne sais comment. A M. Peschier succéda l'année suivante M. LhuiUer qui re-
• Cet hommage rendu aux cours de M. Prévost a été répété sous bien des formes et à des époques différentes par des savants ou des jurisconsultes (|ui avaient appris de lui ce que c^est qu'une observation bien faite et un raisonnement exact. Qu'il me soit permis de payer aussi mon modeste tribat à la mémoire de ce digne et savant professeur ! Je n'ai suivi qu'un seul cours de lui, le dernier de sa longue carrière académique , et j'en ai retiré plus d'instniction, surtout plus de développement intellectuel, que de la plupart des autres cours que j'ai suivis à Genève ou à Paris. (AlpL de C.)
venait de Pologne, précédé d'une réputation de géomètre. Il était alors zélé pour l'enseignement, aimé de ses élèves, qui espéraient beaucoup de lui, et il excita dans mon esprit quelque désir d'étudier les mathématiques, surtout la géométrie qui me déplaisait moins que l'algèbre. Je réparai un peu dans cette seconde année la nullité de la première ; j'atteignis en algèbre les problèmes du second degré, en géométrie les sections coniques, les courbes et la trigonométrie; je fis un examen assez brillant sur les logarithmes, et je souriais en moi-même quand le recteur m'assuradt que d'après cet examen j'étais destiné à devenir un mathématicien. Si j'avais osé, je lui aurais dit que je n'avais aucun goût pour cette étude, à laquelle je n'avais donné quelque soin que pour ne pas rester au-dessous de mes camarades. Enfin, la physique était enseignée par M. Pictet, professeur remarquable par la clarté et l'élégance de son style ; il était alors un des physiciens les plus distingués de FEurope et parfaitement au courant de cette branche fondamentale de toutes les sciences naturelles.
Deux années se passèrent avec rapidité et avec intérêt sous ces professeurs ; je me les rappelle encore avec une véritable jouissance. Je demeurais chez M. Humbert, moins comme élève que comme simple commensal et ami de la maison; il ne me donnait aucune leçon et j'étais maître absolu de moi-même. Mes liaisons s'accrurent beaucoup, par la conformité des goûts et des occupations, avec trois de mes condisciples qui suivaient la même carrière et avec lesquels je faisais tous mes travaux particuliers ; ils sont restés mes amis trop intimes pour ne pas les mentionner ici avec quelques détails.
Picot avait été mon plus proche voisin quand j'habitais la maison paternelle, et celui de mes camarades avec lequel j'avais le plus de liaison. Nous avions eu en commun le goût de la poésie, de la littérature, du théâtre, et il avait un peu en ma faveur pris celui de la botanique. Il avait
de la facilité, de l'intelligence ; son caractère était doux^ son commerce facile; la maison de son père nous offrait un lieu de rendez-vous agréable et il était en quelque sorte le centre de notre quatuor. Pictet, parent du professeur, avait été aussi mon voisin d'enfance et se trouvait alors mon commensal dans la maison Humbert. Il n'avait point partagé nos goûts de littérature et ne s'était rapproché de nous que depuis que nous nous étions voués aux sciences. Girod n'avait pas fait partie de notre société enfantine. H s'était lié avec nous vers la fin de nos années de collège et nous l'avions admis dans notre intimité par le sentiment de son mérite. Il avait réussi dans toutes ses études et aimait particulièrement les mathématiques. Son caractère était grave et sévère, sa tournure d'esprit sérieuse, sa logique serrée, et il a sûrement contribué alors à nous donner l'habitude de la réflexion.
Ma vie se passait avec ces trois amis que j'ai retrouvés dans la suite mes collègues à l'Académie. Nous suivions les leçons de concert; nous en faisions les extraits en commun ; nous nous promenions toujours ensemble ; notre conversation habituelle roulait sur des sujets sérieux ou sur des plaisanteries du moment, et je puis dire avec vérité qu'à cet âge de seize ans où nous étions et dans une telle intimité, il nous arrivait à peine de dire un mot équivoque '.
* De ces trois amis intimes de mon père, M. Picot, le seul survivant aujourd'hui, est Fauteur de YHistoire de Genève et de VHistovre des GatUois. M. Pictet (Jean-Pierre), plus connu à Genève sous le nom de Pictet-Baraban, a été momentanément professeur de physique, ensuite magistrat, et à la fin de sa vie agriculteur. J*ai eu Foccasion, comme président de la Société des Arts, de pouvoir retracer dans une séance publique les diverses phases de sa vie modeste, utile et honorable {Procès-verhaux des séances^ 1847, page 221). Enfin, M. Pierre Girod, d'abord avocat et professeur de droit, a été longtemps un des magistrats les plus respectables de Genève et l'un des députés du canton à la Diète suisse. Des principes politiques opposés à ceux qui ont prévalu lui nuisaient dans l'opinion de plusieurs personnes, aussi a-t-on oublié quelquefois la science et la bonne volonté dont il faisait preuve lorsqu'il secondait nos deux grands jurisconsultes, Rossi et BeUot,
Parmi les circonstances qui influèrent sur mon avenir, je dois mentionner quelques relations avec des savants que je dus à mon ami Picot Son père, qui était professeur, cherchait à le mettre en rapport avec les personnes qui pouvaient développer son goût pour les sciences et j'en profitais par occasion. C'est ainsi que nous allions quelquefois ensemble visiter M. Le Sage, homme savant autant qu'on peut l'être, mais bizarre plus qu'on ne l'est d'ordinaire. Il avait consacré sa vie à la recherche de la cause de l'attraction et avait rapporté à ce but unique tous ses travaux, toutes ses lectures, toutes ses méditations. Sa chambre était meublée d'une multitude de petits sacs dans lesquels il déposait toutes les notes et même toutes les réflexions qu'il faisait sur chaque sujet. Dès que la conversation atteignait quelque point particulier, il allait chercher son petit sac et nous en tirait quelque carte, sur laquelle était inscrite son idée principale, toujours accompagnée de la date précise, du jour et de l'heure où elle était venue à son esprit. H n'avait jamais pu, à force de minuties, parvenir à rien rédiger de suivi, et les travaux d'une vie entière n'ont été connus que par ce qu'en ont publié MM. De Luc et Prévost, ses disciples et ses amis. Tout en voyant très-bien les ridicules de notre philosophe, nous avons appris à son école à faire cas de l'ordre et du soin que l'on doit apporter dans ses lectures et ses méditations. Lorsque le tribunal révolutionnaire imposait à tous les citoyens des taxes arbitraires, il fit la plaisanterie (lui qui n'était guère plaisant!) de condamner M. Le Sage à publier son livre annoncé depuis trente ans. Je le revis quelques mois après et lui demandai à quoi il en était pour sa publi-
dans la réforme des lois civiles et criminelles. Pour moi, je me plais à rendre justice aux qualités affectueuses de cet ami de mon père et aussi à son zèle pour l'étude, jusque dans un âge avancé, à son patriotisme sincère et à son extrême délicatesse. Les relations de ces trois amis entre eux et avec mon père ont été un exemple assez rare d'une amitié multiple ou croisée, pour ainsi dire, qui ne s'est jamais interrompue ni refroidie depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse. (Alph. de C.)
cation. Oh! me dit-il, fai travaillé^ fai fait le titre du Iwre; on juge qu'il n'a jamais fait le livre lui-même '.
Ce fut à peu près alors que je connus le célèbre physicien de Saussure ; il était déjà atteint de la singulière sorte de demi-paralysie qui l'a conduit au tombeau; mais sa physionomie était encore celle d'un homme supérieur, et pourvu qu'on lui donnât du temps, sa conversation était pleine d'intérêt. Il semblait mettre une espèce d'importance à m'enrôler pour les sciences qu'il aimait, et à me dégoûter de la botanique. Chaque fois que je le voyais il me réitérait l'assurance que cette étude ne promettait aucun succès, et ne valait pas la peine d'être suivie autrement que comme un délassement J'osais , quoique bien jeune, avoir une autre opinion et la soutenir vis-à-vis de ce maître imposant En y réfléchissant depuis, je me suis presque étonné d'avoir résisté à cette épreuve. J'ai retrouvé des idées analogues chez la plupart des physiciens; comme ils n'ont ja* mais besoin de l'histoire naturelle organique pour leurs propres travaux, ils ne l'étudient pas et n'en comprennent ni l'intérêt ni l'utilité, tandis qu'au contraire les naturalistes, qui ont souvent besoin de la physique et de la chimie, rendent à ces études la justice qui leur est due. Il en est des sciences comme de plusieurs autres choses : chacun n'est disposé à estimer que ce qui lui sert, et ce n'est que par un eflFort de raison ou par un sentiment élevé des principes généraux de la civilisation qu'on parvient à honorer les sciences qu'on ne connaît pas. L'exemple de M. de Saussure m'est souvent revenu dans la pensée lorsque je sentais naître en moi certaines préventions contre des études que je con-
• Le nom de Le Sage a reparu depuis quelques années sur l'horizon, pour une idée à laquelle il n'attachait sûrement aucune importance, lui, homme essentiellement théoricien : il avait proposé le télégraphe électrique. Dans les sciences physiques et mathématiques les applications découlent avec tant de facilité des théories, que les plus utiles découvertes sont quelquefois indiquées, pour ainsi dire en passant, par des hommes que le pubhc appelle des rêveurs. (Alph. de C.)
naissais peu, et j'ai eu pour principe, dans mes relations avec les jeunes gens , de ne jamais les décourager de la branche qu'ils aimaient, persuadé qu'on peut être utile dans toutes les carrières, pourvu qu'on s'y plaise.
Ce fut en mai 1796 que je quittai l'auditoire de philosophie. Pour là forme et selon un usage assez établi à Genève, j'entrai dans celui de droit, bien décidé à n'être jamais jurisconsulte ni avocat, mais pour acquérir quelques connaissances des affaires de la vie et surtout pour me procurer vis-àvis de mon père un prétexte qui me dispensât de rester à Champagne et me permit de revenir à la ville pendant l'hiver.
Mon été se passa à la campagne, plus occupé que jamais d'études physiques et naturelles. Je m'amusai à répéter pour quelques personnes de ma famille une espèce de petit cours de chimie ; je lus avec attention la Physique des arbres de Duhamel, ouvrage précieux par sa simpUcité, et les Recherches de Bonnet sur Vmage des feuilles^ où brille éminemment le génie de l'observation ; je m'occupai à traduire de l'anglais la Statique des végétaux de Haies, ce qui était à la fois une étude de physiologie végétale et une étude de langue. Je parcourus les montagnes du Jura pour en étudier les plantes ; je décrivais celles que je rencontrais , et ayant acquis le Linné de l'Europe de Gilibert, je commençai à connaître quelques noms ; mais les deux années consacrées à cette étude sans aucun livre m'avaient déjà habitué à certains rapports naturels que je voyais rompus dans le système de Linné, de sorte que je m'accoutumai dès lors à le considérer comme un simple dictionnaire *. Je fis avec mon frère et un jôune étudiant en théologie de notre village, nommé Vautravers, une course dans les montagnes de Neuchâtel, qui fut la première de celles que je puis considé-
> Dans cette esquisse très-rapide de ses premiers pas en botanique, l'auteur a omis quelques détails dignes d'intérêt que la lecture de ses lettres à son père m'ont fait connaître, par exemple ses herborisations autour de Genève y ses déterminations d'après la méthode dichotomique de Lamarck, etc. Voir aux Pièces justificatices, n" xi. (Alph. de C.)
rer comme consacrées à l'histoire naturelle. J'y fus comme témoin d'un accident aflreux produit par la belladone; nons arrivâmes dans un village près de Valangin où le jour même trois enfants, en courant les bois, avaient rencontré des fruits mûrs de cette plante qui les avaient séduits par leur apparence et qu'ils avaient mangés, croyant, disaient-ils, manger des cerises en herbe ; deux étaient morts et le troisième luttait contre le poison.