AUTRES INSTITUTIONS QUE J'AI CONTRIBUÉ A FONDER A GENÈVE
Le premier essai que je fis dans ce genre, après le Jardin, fut de proposer l'établissement de la Société de lecture. Frappé de la pauvreté de la Bibliothèque publique et du peu de ressources que je trouvais dans les collections particuhères ' , je parlai en 1818, d'abord en petit comité, chez le professeur Pictet, de créer un établissement nouveau, et je parvins à en prouver l'utilité. Quelques amis des études se joignirent à nous, et enfin douze personnes se mirent en avant pour fonder l'institution. Les unes, choisies parmi les plus riches de la ville, s'engagèrent à supporter les premiers frais, les autres contribuèrent au succès par leur réputation scientifique ou littéraire. Le projet fut arrêté dans une réunion chez le professeur Boissier. A peine fut-il publié qu'en-
* Quoique Genève soit depuis longtemps Tune des villes où le goût des études a été le plus répandu, il en est peu où les bibliothèques et les collections soient aussi rares : la cause en est 1* dans l'exiguïté des logements, déterminée par le fait que la ville est resserrée dans des fortifications depuis une époque où sa population était de moitié moins grande qu'aujourd'hui, et 2" dans la prééminence obtenue, lors de la Réformation, par les études théologiques, qui ont le moins besoin de collections.
viron deux cents souscripteurs nous donnèrent les moyens de l'exécuter. Nous louâmes l'étage supérieur de l'ancienne préfecture : M. Boissier fut nommé président ; je fus un des membres du comité d'administration, et la seconde année je devins président. Dès le premier moment nous reçûmes de beaux cadeaux de livres, et le nombre des souscripteurs, qui a dépassé quatre cents (payant chacun deux louis, plus douze francs d'entrée), nous a permis d'avoir presque tous les bons journaux littéraires, scientifiques et politiques, et d'acquérir les livres nouveaux. En peu d'années notre bibliothèque dépassa vingt mille volumes, et elle en a, je crois, à présent environ trente mille. J'ai fait six ans partie du comité ; j'ai été deux fois président ; je puis croire avoir beaucoup contribué à la prospérité de cette institution, car, outre que je l'ai conçue et proposée et que j'ai rédigé la plupart de ses règlements, j'ai fait adopter des méthodes d'ordre pour les catalogues, la comptabilité et la distribution des livres, qui ont contribué au succès *. La Société de lecture donne à tous ceux qui veulent travailler ou s'instruire des moyens abondants de connaître les livres; elle a établi des relations entre des personnes de vocations trèsdifférentes et a contribué à rompre les habitudes de coterie que nos anciens cercles favorisaient ; elle a contribué aussi à rendre le séjour de Genève agréable à une foule d'étrangers, les règlements permettant leur introduction avec une grande libéralité. Cette institution si prospère a été imitée dans plusieurs villes.
Le succès du Jardin botanique et la faveur dont il jouissait dans le public firent naitre chez mon collègue M. Boissier ridée de proposer la fondation du Musée académique,
* M. Bellot a été, si je ne me trompe, celui des anciens membres du Comité qui a le plus aidé mon père , dans Torganisation vraiment excellente des registres et catalogues. La Société a été si bien organisée que depuis quarante-trois ans qu'elle existe, aucun changement important n'a été fait, ni même demandé par ime fraction des sociétaires.
(Alph. de C.)
destiné aux collections de physique, de chimie, de mineralogie et de zoologie. Tout en approuvant fort ce projet et en cherchant le plus possible à le favoriser, je ne crus pas convenable de me mettre en avant bien ouvertement. Je venais d'obtenir pour le Jardin tant de dons et de marques de confiance du public et du gouvernement, que je craignais d'en abuser. Mais, à peine l'institution décidée, je mis beaucoup de zèle à la développer. Je fus nommé membre de l'administration : les choses dont je m'occupai le plus étaient d'introduire des méthodes d'ordre dans les collections, d'exciter les particuliers à faire des dons et surtout d'établir des relations avec les musées étrangers. Sous ce dernier rapport, mes liaisons avec les professeurs du Muséum d'histoire naturelle de Paris, en particulier avec Cuvier, ont valu à notre Musée de notables accroissements. J'ai donné moi-même une collection de végétaux fossiles des houillères d'Alais, une collection des matières volcaniques d'Auvergne et plusieurs objets de zoologie.
Parmi les moyens d'accélérer la fondation du Musée, je * dois citer une idée que je proposai à mes coliques et à l'exécution de laquelle je concourus avec zèle. Nous donnâmes, en 1822, un cours de zoologie dont le produit, affecté en entier au Musée, lui fournit les moyens d'acquérir un grand nombre d'objets. MM.Mayor, De Luc, L. Necker se joignirent à moi pour l'exécution de ce plan, mais m'en laissèrent la part principale. Un pareil moyen fut dès lors pratiqué par MM. de la Rive et Marcet, et plus tard paileurs fils, pour subvenir à la pénurie des cabinets de physique et de chimie.
De toutes les affaires dont mon activité d'alors me poussa à m'occuper, celle qui était le plus loin de mes études habituelles était l'établissement de ponts de fil de fer. Nous entendîmes parler, en 1822, de ces constructions qui avaient été inventées récemment en Amérique, et qu'on disait imitées avec succès par M. Seguin, d'Annonay. Frappés
des avantages qui pourraient en résulter dans un pays aussi coupé de ravins que la Suisse, nous nous décidâmes, M. Pictet * et moi, à faire une course à Annonay pour en juger par nous-mêmes. Ce voyage, fait en bonne société, fut trèsagréable et l'aurait été bien plus sans l'impatience excessive et presque maladive de mon excellent collègue, qui nous permettait à peine de nous arrêter pour rien voir attentivement Dès notre arrivée à Lyon, nous entrâmes dans la voiture de Saint-Étienne et pûmes à peine jeter un coup d'œil sur la bourgade cyclopéenne de Rive-de-Gier que j'aurais voulu visiter en détail.
Saint-Étienne me frappa beaucoup : j'y avais été onze ans auparavant ; c'était alors une ville laide, mal bâtie, trèsenfumée par le charbon de terre, où l'on comptait quinze à seize mille âmes ; je la retrouvai agrandie, embellie au point d'être méconnaissable, bâtie dans le genre de l'architecture lyonnaise, et peuplée de plus de quarante mille âmes. Le mélange de deux industries très-disparates, celle des armes et d'autres objets en fer avec celle des rubans les plus frais, est quelque chose de bizarre. Nous trouvâmes à Saint-Étienne le bon M. Élie Montgoltier qui, sachant notre projet , avait eu l'extrême obligeance (aucune route à voiture n'allant alors directement de Saint-Étienne à Annonay) de venir nous chercher pour nous conduire chez lui. Nous fîmes la route à cheval, presque à travers des landes stériles, guidés par lui et profitant de sa conversation pour connaître le pays. Nous logeâmes chez lui et profitâmes de la société de son intéressante famille. M. Seguin, que nous venions chercher, était absent et ne devait revenir que le soir : M. Pictet, dans son impatience, me proposait de partir dès le lendemain matin, de sorte que nous aurions fait cinquante lieues pour ne pas voir ce qui était le but de
* Marc-Auguste Pictet, professeur de physique, dout il a été question plusieurs fois dans les pages précédentes. (Alph. de C.)
notre voyage ; je refusai formellement, et j'obtins de lui de rester un jour à Annonay.
Cette journée fut employée avec un vif intérêt à voir la ville et ses environs montueux, à causer avec toutes les personnes de l'aimable famille Montgolfier, et à voir divers objets d'art La ville d'Annonay est, par son caractère moral, une sorte de petite république ou d'oasis enclavée dans la France. Elle m'a présenté un aspect très-diflFérent de ce que j'avais vu ailleurs. Les manufactures de papeterie forment la richesse du pays, et comme chacune d'elles a plus spécialement un genre de fabrication, il en résulte que les chefs ne sont pas jaloux les uns des autres et maintiennent des relations amicales qui rendent leur vie heureuse. Cette concorde, utile à tous, contrastait dans mon souvenir avec ce que j'avais vu quelques années auparavant dans le hameau de Roquefort, où les trois fabricants de fromages, seuls habitants de ce désert, passaient leur temps à se faire toutes les méchancetés possibles. Je vis avec intérêt le beau bélier hydraulique au moyen duquel M. Canson exhausse l'eau à cent quatre-vingts pieds (si ma mémoire est fidèle), et fertilise ainsi un plateau naguère condamné à la stérilité. Je visitai plusieurs papeteries et, indépendamment de ce qui tient à la fabrication, j'y vis un fait de botanique assez curieux : les cuves immenses, où l'on faisait alors macérer les chiffons, étaient couvertes de diverses espèces d'agarics, modifiés dans leur forme par leur croissance à l'obscurité ; je ne tardai pas à reconnaître, et les fabricants me le confirmèrent, que certaines espèces de champignons croissaient régulièrement sur certaines espèces de chififons ; de sorte qu'après un peu d'études, je reconnaissais par la vue du champignon si le chiffon de telle cuve provenait de Bourgogne, de Provence, etc. Ce fait me parut curieux : tientil à la nature diverse des chiffons, considérés comme formant le sol ? ou peut-être à la diversité des germes renfermés dans les chiffons de diverses provinces ? Je n'ai pu
résoudre ces questions n'ayant avec moi aucun moyen de détenniner ou de dessiner les espèces avec exactitude. Je projetai alors de revenir une fois avec un peintre et un microscope pour étudier ce phénomène. Je n'ai pas eu Toccasion de faire cette course, et je crois que le changement apporté dans l'art de la papeterie a dès lors empêché la naissance des champignons, à en juger du moins par ce que j'ai vu à la fabrique de La Sarraz établie d'après les nouvelles méthodes.
Enfin, la chose à laquelle nous donnâmes notre principale attention, fut la construction des ponts suspendus. M. Seguin aîné, neveu par sa mère du célèbre Montgolfier, et qui a avec lui des rapports assez frappants, avait en quelque sorte deviné cette construction d'après quelques mots qu'il avait entendu dire sur les essais faits en Amérique. Il nous montra un modèle, fort en petit, qu'il avait exécuté dans son jardin, mais surtout il nous conmiuniqua, avec une complaisance parfaite, les dessins et les calculs qu'il avait faits pour construire un de ces ponts sur le Rhône. Les plans nous frappèrent par leur simplicité. Il nous conta que depuis plus d'un an il était en instance auprès de la direction des ponts et chaussées pour obtenir la concession du pont de Tain à Tournon, mais qu'on éludait ou refusait sa demande sous prétexte que la solidité des ponts de fil de fer était trop douteuse. Enchantés de ce que nous avions vu des études de M. Seguin, nous lui demandâmes s'il consentirait à nous les communiquer et à nous permettre de construire un pont suspendu à Genève, ne fûtce que pour constater par un exemple leur solidité: il y consentit avec empressement.
A notre retour, nous organisâmes une souscription pour faire un pont de piétons sur les fossés des fortifications, de la promenade de Saint- Antoine à celle des Tranchées. Cette souscription fut remplie dans la journée même où nous l'ouvrîmes, et comme nous voulions constater que nous ne fai-
sions pas une spéculation, nous ne permîmes à pereonne (pas même à nous) de prendre plus d'une des actions de 250 francs. Le colonel Dufour* se chargea de la construction ; il imagina plusieurs perfectionnements qui ont servi à populariser ce système nouveau. Les ouvriers, désireux d'y contribuer, se distinguèrent par la modération de leurs prix et la plupart ne demandèrent que leurs déboursés.
Quand tout fut bien préparé, M. Seguin vint à Genève nous aider de ses conseils. Le l^^ août 1823 le pont fut ouvert avec un succès complet, et nous eûmes plus tard le plaisir de voir que ce succès décida la direction des ponts et chaussées de France à accorder à M. Seguin la concession qu'on lui avait refusée jusque-là ! Ce système de ponts s'est répandu en France et dans toute l'Europe. On en a construit de très-grands et dans des localités (Fribourg, La Caille, etc.) où toute autre construction était impossible. Ce développement remarquable a été dû à notre exemple et à notre modeste construction. C'a été une véritable satisfaction pour moi d'avoir, par cette excursion hors de mes études ordinaires, contribué à une importante amélioration industrielle. La part que j'y ai prise a été consacrée dans un portrait que W^^ Rath a fait graver de moi, où le pont des Tranchées est figuré dans le lointain.
Quelques années plus tard (1826), j'organisai une petite société anonyme pour faire un second pont de fil de fer sur les fossés d'une autre partie de la ville (de Saint-Gervais aux Pâquis), mais cette entreprise a bien moins réussi que la première. Ce n'était plus une nouveîiuté et la curiosité publique n'était plus excitée. L'ingénieur et les ouvriers furent payés assez largement, comme pour les indemniser de leur coopération gratuite au pont des Tranchées. L'autorité militaire, qui voyait de mauvais œil ces constructions, nous força de prendre une direction oblique qui rendait la construction chère et disgracieuse. Le pont a réussi comme
* Maintenant général. (Alpli. de C.)
objet d'utilité, mais il a été le dernier que la jalousie des militaires ait permis de construire.
Je ne me suis dès lors occupé de ponts de fil de fer qu'à l'occasion de celui de Fribourg, en 1834. J'allai faire une course avec ma belle-sœur, ma nièce Rilliet, M. et M^^ Van Berchem, pour voir cet ouvrage gigantesque. En arrivant, je cherchais partout quelqu'un qui pût me mettre en relation avec M. Clialley, l'ingénieur français qui le construisait. Ayant appris mon arrivée il me cherchait de son côté, car il avait été au nombre de mes élèves à Montpellier, et avait conservé quelque souvenir de moi. Grâce à lui, je \is le pont dans tous les détails possibles, et, pour répondre à sa politesse, je lui oifrls de mettre sur cette construction gigantesque une notice dans la Bibliothèqtie universelle. Il s'y prêta avec empressement et me communiqua ses plans, ses notes, etc. ; j'en fis l'extrait ; j'obtins de la complaisance de ma nièce de copier pendant la nuit une partie des plans, et je rédigeai au retour une notice sur ce pont qui a peut-être un peu contribué à sa célébrité. Ce petit voyage fut d'ailleurs fort agréable par la bonne société avec laquelle je le faisais. Au retour, sur le bateau à vapeur, nous trouvâmes lord Mahon et sa charmante femme, qui rendirent par leur entretien cette partie du trajet fort intéressante.
Puisque je suis en train de raconter des épisodes de ma vie étrangers â mes travaux et à mes fonctions, et que je me suis écarté de l'ordre rigoureux des dates, je mentionnerai encore quelques objets analogues.
Je pourrais citer ici la création de la Classe d'agriculture (1820) que j'ai proposée, mais ce sera mieux à sa place lorsque je m'occuperai de la Société des Arts. A l'occasion de cette association agricole, je fus frappé de l'irrégularité et de la difficulté des correspondances entre la ville et les campagnes dans notre territoire si exigu, et je fis au Conseil Représentatif (1823) la proposition d'établir une petite poste dans le canton. Cet objet fut d'abord reçu avec froideur ;
quelques années plus tard l'administration reprit l'idée et la mit à exécution. A peu près à la même époque, pour rendre service au docteur Morin, je proposai d'organiser un enseignement public et régulier de sages-femmes ; cette proposition fut accueillie et le docteur Morin en fat chargé* Enfin je raconterai plus tard la proposition que je fis en faveur des sourds-muets et l'institution à laquelle elle donna lieu, mais il convient auparavant de jeter un coup d'œil sur ce que je puis appeler ma vie politique.