DÉTAILS SUR MA CARRIÈRE POLITIQUE
Dès mon arrivée j'ai fait partie du Conseil Représentatif et j'en ai été réélu deux fois après ma première nomination. En 1816, je fus élu le second ; M. Naville, qui avait rendu beaucoup de services dans l'administration à l'époque de la Restauration, était le premier. En 1829, je fus élu le premier, ayant obtenu 877 suffrages sur 934 votants ; M. Ri« gaud-Constant était le second. En 1839, j'ai été nommé le troisième, ayant obtenu 1333 voix sur 1423 votants. Chacune de ces réélections fut précédée, d'après la constitua tion, d'une année pendant laquelle je ne pouvais faire partie du Conseil.
Pendant ce temps, ou, pour parler plus exactement, de 1819 jusqu'en 1835, époque à laquelle ma santé me libéra de tout travail , j'ai fait partie d'un grand nombre de commissions et en général des plus importantes ; en les énumérant rapidement, je ferai connaître le genre d'action que j'ai pu exercer.
La première et la plus laborieuse de toutes a été connue sous le nom de Commission des subsistances. Sous l'ancien gouvernement de Genève, on avait organisé à grands frais des magasins de blé pour pourvoir à la nourriture du pays qui ne pouvait y sufiire par lui-même, à cause de son exiguïté. Quoique sa surface eût été accrue par suite du traité de
Vienne, on sentait encore la crainte de manquer de blé, et la disette assez grave et très-coûteuse de l'hiver 1817-1818 avait réveillé dans plusieurs esprits l'idée que le rétablissement de l'ancienne chambre des blés serait convenable. La commission dont je fis partie se livra à un travail trèsétendu et très- consciencieux, sur cette question déhcate. Les uns voulaient l'ancienne chambre des blés, avec toutes les dépenses et les gènes qu'elle entraînait; les autres préféraient se confier en entier aux eflforts du commerce et de l'agriculture pour l'approvisionnement du pays ; tous pensaient qu'il fallait donner des encouragements à la culture, et cette idée donna naissance à la Classe d'agriculture dont je parlerai plus tard. Quelques-uns, considérant les perfectionnements agricoles comme ne pouvant agir dans un temps rapproché, voulaient établir quelques mesures de précaution pour nous mettre à l'abri d'une disette telle que celle dont on sortait. Ces mesures étaient: 1^ une provision de blé, pour deux mois seulement, dans le but de nous donner le temps de tirer des blés de Crimée, par Marseille, en cas de besoin; 2® des dépôts ou magasins gratuits, où les cultivateurs pourraient déposer leurs produits et où les commerçants pourraient les placer lorsqu'ils voudraient en tirer de l'étranger ; 3^ des approvisionnements de farine ou fécule de pommes de terre, etc. Je partageais l'opinion de la convenance de ces précautions, principalement par le motif que je trouvais impossible de rétabUr les anciens approvisionnements, et imprudent de se confier au hasard complet des événements au début d'un nouvel ordre politique dont les chances étaient peu calculables. Après de longs débats, cette opinion fut adoptée par la majorité de la commission, et je fus chargé du rapport au Conseil Représentatif.
Je le rédigeai avec soin et j'en fis une sorte de traité sur la matière. Ce rapport eut du succès, et (ce qui n'avait pas eu lieu jusqu'alors) le Conseil en ordonna l'impres-
sion *. Quant au projet de loi, il fut beaucoup moins bien reçu : la plupart des précautions que nous avions préparées furent ou refusées ou amoindries : le Conseil se prononça pour une liberté illimitée , presque sans mesure de précaution; jusqu'à ce jour (1840) on n'a pas eu lieu de s'en repentir, et il faut espérer qu'il en sera toujours ainsi. Je n'ai cependant pas eu de regret de l'avis que j'avais soutenu : il est clair que si quelque disette grave était survenue, le Conseil, par le nombre de ses membres, aurait pu soutenir le choc de l'opinion populaire, tandis que les membres d'une commission peu nombreuse auraient encouru une trop grande responsabilité.
En 1821, je fus appelé à deux commissions, l'une, peu importante, pour concilier une difl&culté à l'occasion des élections ; l'autre, sur un objet qui excita fort mon intérêt. Celle-ci fut nommée au scrutin secret par le Conseil Représentatif ; elle avait pour mission de prendre connaissance des négociations faites au nom du canton par M. de Niebuhr, chargé d'affaires de Prusse à Rome, dans le but d'obtenir du pape la translation du pays, en ce qui concerne les catholiques, de l'évêché d'Annecy à celui de Fribourç. Ces négociations traînaient depuis trois ans sans aucune issue, malgré le zèle que M. de Niebuhr mettait à soutenir nos intérêts. Tout d'un coup il profita adroitement d'une occasion où la cour de Rome avait besoin de lui; il lui rappela sa demande, et obtint de suite la translation demandée. Il était très-important pour nous de ne plus dépendre d'un évêque étranger, mais de ressortir à mi évêque suisse; aussi ce changement fut-il reçu avec joie. La lecture de toutes les pièces de cette négociation excita fort ma curiosité en me
< J'ai réuni un grand nombre de documents qui avaient servi au travail de cette commission et au rapport de mon père, et j'en ai fait cadeau à la Classe d'agriculture. Toute personne qui voudra étudier Phistoire de la législation et du commerce des blés à Genève, du milieu du siècle dernier jusqu'en 1820, fera bien de les consulter. (Alph. de C.)
faisant comprendre la manière dont les choses se traitent dans cette cour papale si célèbre par ses réticences et son adresse. La commission fut très-frappée du service rendu à Genève par M. de Niebuhr, et sur sa proposition le Conseil décida de lui donner la bourgeoisie du canton et de lui oflfrir un bijou représentant la vue de la ville : il accepta la bourgeoisie en termes très-polis et refusa le bijou. Oserai-je ajouter qu'à la suite de cette affaire je lui fis aussi une politesse à ma façon : je donnai le nom de Niebuhria à un beau genre d'arbustes d'Arabie, en l'honneur du père de notre nouveau concitoyen, compagnon de voyage de Forskal, et qui a, comme on sait, écrit un voyage rempli de détails précis.
L'année suivante (1822) je fus nommé membre et même rapporteur d'une commission sur le concordat de représailles, proposé par plusieurs cantons suisses, pour s'opposer aux douanes françaises. J'ai toujours professé une grande antipathie contre les lois de douane, et j'aurais pu me laisser entraîner, par ce motif, à des représailles, mais je pensai d'un côté qu'adopter des mesures de ce genre c'était en légitimer le principe et perdre le droit de se plaindre, que de l'autre l'organisation fédérale et morcelée de la Suisse rendait tout système impossible à bien exécuter. Je fis valoir ces raisons dans la commission, et à la suite d'un rapport assez soigné, j'eus le plaisir de voir que dans le Conseil dix-sept voix seulement se levèrent pour le concordat, en sorte qu'il fut rejeté par une immense majorité.
L'année 1823 est l'une de celles où je fus le plus occupé de travaux de ce genre. En avril, le Conseil Représentatif nomma au scrutin une commission de quinze membres pour donner, sans compte rendre, des pouvoirs extraordinaires au Conseil d'État, à l'occasion de demandes assez impérieuses faites par les puissances au sujet de l'appui, au moins inconsidéré, que la Suisse donnait aux réfugiés politiques. J'en fus nommé à une grande majorité. La discus-
sion dans la commission fat vive et délicate, et Ton décida^ à l'unanimité, d'accorder les pleins pouvoirs demandés. Peu après, et par suite de cette affaire, je fis partie et même je fus rapporteur de la commission destinée à préparer les instructions des députés du canton à la Diète helvétique^ commission dont je fus encore en 1825 et 1826, mais aucun de ces débats sur les instructions ne m'a présenté grand intérêt, sinon de me faire connaître la marche lente et méthodique d'après laquelle la Confédération traite ses affaires. Je trouvai, au contraire, beaucoup d'intérêt dans une autre commission dont je fus (quoique bien étranger à la matière) nommé au scrutin par le Conseil. Elle était relative aux modifications à faire dans nos lois sur le mariage, par suite des demandes diplomatiques de la cour de Turin. Celle-ci soutenait que l'article du traité qui établit le maintien des lois religieuses dans les communes cédées au canton, impliquait l'adoption du mariage religieux et la suppression du mariage civil. Le débat, mi-partie de droit canon et de droit civil et politique, fut très-curieux, surtout en ceci que certains catholiques fervents (tels que M. Christine) soutenaient que le mariage est purement civil, et que certains protestants zélés (tels que M. le syndic Trembley) soutenaient qu'il est exclusivement religieux. La pluralité se rangea à l'avis de conserver les deux célébrations, civile et religieuse, et entra dans des dispositions un peu minutieuses, nécessitées par la position où nous nous trouvions. Ces matières m'étaient peu familières et j'acquis à les débattre plus d'instruction que je ne pouvais certes en apporter.
Je revins en 1824 à des objets plus analogues à mes occupations, et je fus nommé membre et rapporteur d'une commission relative à la fondation du Musée Rath. Je parlerai plus tard de cet objet.
En 1826, je fus de même membre et rapporteur d'une commission conforme à mes goûts, mais qui me donna du
désagrément. Elle était relative à l'établissement d'un pont de fil de fer sur le Rhône, entre Saint-Jean et la Coulouvrenière.
Vers la fin de l'année je fus de nouveau entraîné dans la politique en étant nommé d'une commission relative aux demandes des puissances sur les restrictions à apporter au droit d'asile et à la liberté de la presse. Quant au premier point, nous n'eûmes rien autre à faire que de confirmer les pouvoirs donnés par nos lois au Conseil d'État, mais la question de la presse était plus difficile. Nous n'avions depuis la Restauration aucmie loi sur ce sujet ; nous sentîmes la nécessité d'en faire une, au moins pour empêcher qu'il ne sortît de chez nous des écrits insultants contre les gouvernements étrangers et pour prévenir quelques-uns des abus les plus criants des pamphlets anonymes et des journaux. Je fis partie, avec MM. Bellot, Rossi, etc., d'une sous-commission chargée de rédiger ce projet de loi. Notre projet était le plus doux, le plus insignifiant possible, mais enfin il donnait à l'autorité judiciaire le droit d'intervenir dans les cas trop scandaleux. Cependant il fut attaqué avec violence par les radicaux du Conseil, qui savaient aussi bien que nous qu'il était nécessaire de faire quelque chose, mais qui voulaient profiter de l'occasion pour faire parade de leurs opinions. Malgré leurs attaques, le projet passa à la presque unanimité, n'ayant que treize voix contre lui, et il fut de même adopté de nouveau, en 1834, à la suite d'une commission dont je fis aussi partie. Je profitai de ma présence dans ces comités législatifs pour faire insérer un article qui oblige tous les éditeurs à déposer deux exemplaires de leurs publications à la chancellerie , pour être de là transmis à la bibliothèque publique.
Ayant été réélu membre du Conseil en 1829, je fus, dès la session d'hiver, nommé de la commission des budgets cantonaux et municipaux, qui n'avait plus pour moi un grand intérêt, puisque j'en avais fait partie deux fois. Après les évé-
nements de juillet 1830, je fus appelé à une commission de simple forme sur la reconnaissance par le canton du roi Louis-Philippe. Je fis le rapport, et on comprend que je n'eus pas grand'peine à obtenir l'unanimité. Je trouvais piquant de penser que si j'étais resté Français je n'aurais eu aucune occasion de dire si j'agréais ou non ce nouveau roi, et que comme Genevois j'étais appelé à proposer et à voter sa reconnaissance. Je le faisais du reste de grand cœur. On peut se rappeler que c'était mon vœu dès 1815. J'étais, en 1830, du nombre des membres du Conseil qui osaient le dire tout haut, tandis que plusieurs de ceux qui depuis ont été les plus radicaux se défiaient alors et vendaient leurs rentes.
Le premier résultat de la révolution de juillet fut de décider le Conseil d'État à proposer une loi pour modifier le mode d'élection au Conseil Représentatif. Ce mode, dans l'origine très-absurde, avait déjà été modifié en 1819 ou 1820, mais on crut populaire de le modifier encore sur divers points. Je n'y vis, pour ma part, aucun inconvénient, et je contribuai à faire adopter le projet. Comme dans nos lois les ecclésiastiques ne sont éligibles à aucune place politique, j'aurais voulu leur conserver le petit privilège d'être électeurs, lors même qu'ils ne paieraient pas le cens voulu; mais malgré l'insignifiance de cette politesse, j'échouai dans ma proposition. Un an plus tard, le Conseil d'État, poursuivant la marche démocratique qu'il venait d'adopter, proposa une loi sur l'amovibilité de ses membres : je fus aussi de la commission, et quoique cette mesure ne me parût pas bien bonne, je ne m'y opposai pas, dans l'espoir (justifié jusqu'à ce jour) que le bon sens du Conseil Représentatif en atténuerait l'effet; puis, en 1832, le Conseil d'État proposa d'abaisser le cens électoral jusqu'à quinze florins (sept francs). Je regardai cette mesure comme une concession inutile à la popularité et comme une pierre d'attente dangereuse dans les temps de trouble; cependant
une fois qu'elle était proposée publiquement par l'autorité, je ne crus pas qu'on pût s'y opposer sans inconvénient.
Pour revenir à l'ordre chronologique, je dirai qu'en 1830 je fus appelé à une commission sur un sujet assez bizarre, et dont le sort fut décidé par mon vote. Un industriel de notre ville avait trouvé le moyen de fabriquer des estampilles fausses, au moyen desquelles on faisait la contrebande, en Savoie, des objets fabriqués. Le Conseil d'État, sur la demande du roi de Sardaigne, proposait une loi pour poursuivre cette fabrication dans le canton, comme frauduleuse. La commission de treize membres se partagea d'abord en deux groupes égaux : les uns trouvaient la loi proposée juste, puisqu'il s'agissait d'atteindre la fraude, et convenable, pour assurer les rapports de bon voisinage ; les autres pensaient que ce n'était pas à nous de nous faire les agents des douanes sardes contre nos propres concitoyens. Les premiers acceptaient, les seconds refusaient purement et simplement Je me trouvai le dernier à opiner. Je déclarai que je trouvais les arguments pour et contre la loi également forts, et qu'à mes yeux le seul moyen de nous tirer d'embarras était de ne point faire de rapport, d'autant qu'on savait la fabrication des fausses estampilles suspendue depuis la menace d'une loi : si le roi de Sardaigne renouvelait ses plaintes, le ConseiJ d'État dirait qu'il a proposé une loi au Conseil Représentatif, et qu'il en attend la votation. Chacun se récria contre mon idée, et quelques-uns même très- vivement. Je laissai dire; comme il n'y avait point de majorité, on ne pouvait proposer une loi. L'événement s'est chargé de prouver que j'avais eu raison.
Je fus encore nommé, en 1832, d'une commission assez insignifiante sur le mode de discussion des lois constitutionnelles ; mais surtout je fus entraîné de nouveau à m' occuper des affaires fédérales de la Suisse. Je dois avouer que depuis la révolution elles prenaient une direction si déplaisante pour les amis de l'ordre, qu'elles me devenaient pé-
nibles à traiter. Je fus membre eu 1833 d'uue commission sur les affaires de Bàle. Je parlai fortement contre le projet d'une Université fédérale que l'on mettait imprudemment en avant. Je fis partie d'une commission relative à une proposition de conciliation faite, en 1833, par le canton des Grisons; surtout, enfin, je fus appelé, par la votation du Conseil Représentatif, à faire partie d'une commission pour examiner le projet de nouveau pacte fédéral proposé par la Diète, ou plutôt par M. Rossi.
Celui-ci était né dans les États du pape; il s'était joint à Murât quand il avait fait mine de vouloir s'emparer de l'Italie; obligé de fuir, il s'était réfugié à Genève, où on l'avait reçu citoyen, nommé professeur de droit et même membre du Conseil, il était enfin parvenu à se faire nommer député à la Diète helvétique. Arrivé dans ce corps avec les idées d'unité que les Italiens nourrissent depuis Machiavel, et ne faisant aucune attention aux différences extrêmes des pays, il voulait étabUr en Suisse le principe uuitaire dont une expérience récente avait montré l'impossibilité. Il parvint à faire adopter par la commission de la Diète un projet de pacte qui semblait maintenir l'existence des cantons, mais qui, en réalité, la détruisait. Ce projet fut envoyé aux cantons pour l'étudier et pour préparer leurs votes. Notre Grand Conseil surpris, au premier moment, par cette proposition très-complexe, et entraîné par les discours de M. Rôssi et les opinions de quelques membres influents, nonuna pour r examen du projet une commission presque toute composée de ses partisans. J'y fus cependant élu, quoique opposant. A la première séance je vis que la conunission comptait huit adhérents et seulement trois membres d'une opinion contraire. Cette position était diflSicile, mais je ne me décourageai point. Aidé des deux collègues qui partageaient ma manière de voir, je fis sentir la portée de chaque article, de telle façon qu'à la fin nous avions la majorité et nous étions même environ huit contre ti'ois. Pour arriver à
ce résultat, nous ne proposions pas le refus des articles, mais nous les amendions de manière à en changer entièrement le sens. Les amendements de la commission furent adoptés par le Conseil, qui avait eu le temps de réfléchir, et qui même alla plus loin que nous contre le projet, tout en ayant l'air d'en admettre l'ensemble. Une autre commission sur le mode de votation du pacte fut nommée, et j'y fus appelé par le Conseil le second d'après le nombre des voix, ce qui prouve que ma résistance ne m'avait pas ôté l'adhésion de mes collègues. En arrivant à la Diète, M. Rossi trouva que la plupart des cantons avaient refusé son projet.
Cette discussion sur le pacte me donna de l'inquiétude. J'ai toujours désiré de voir Genève suisse, mais en supposant que la Suisse resterait une confédération où chaque canton garderait ses lois et ses mœurs. L'idée de voir Genève soumise à des pays parlant allemand et différant d'elle par les mœurs, les lois, les habitudes, etc., m'a paru une monstruosité. Toute tendance de ce genre m'a été odieuse et m'a éloigné de ceux qui pouvaient s'y porter.
En 1830 ou 1831, le Conseil d'État, se rappelant que j'avais été professeur d'une école de médecine , me nomma de deux commissions médicales : l'une sur les précautions à prendre contre l'invasion du choléra, qui heureusement fut inutile; l'autre sur l'organisation médicale à adopter dans le canton. Celle-ci donna naissance à un projet de loi, et je fus appelé, en 1832, à faire partie de la commission du Conseil Représentatif, qui devait l'examiner. Le travail fut assez désagréable : il s'agissait de concilier les prétentions contradictoires des médecins, des chirurgiens et des pharmaciens, des amateurs pratiquant l'homœopathie et des véritables gens de l'art; il fallait régler les examens d'une manière rationnelle, etc. Toutes ces questions étaient délicates à traiter devant des personnes ou intéressées ou étrangères aux premières notions de l'art médical. Comme je connaissais le sujet, et que cependant j'étais désintéressé.
je crus de mon devoir de suivre la discussion avec soin, et je crois y avoir au moins servi à empêcher Fintroduction de dispositions absurdes que proposaient des gens paradoxaux.
En 1834, le Conseil Représentatif me nomma d'une commission chargée d'examiner s'il convenait de donner un bill d'indemnité au Conseil d'État, qui, à l'occasion de l'attaque des Polonais contre la Savoie, avait, par urgence, outrepassé ses pouvoirs. Ce bill fut accordé à l'unanimité. Je fis encore partie, en 1835, d'une commission sur l'organisation municipale de la ville de Genève. Elle n'eut guère d'autre résultat que de séparer la Chambre municipale et la Chambre des comptes, qui ne formaient qu'un seul corps.
Pour achever ce qui est relatif à mes fonctions de député, je devrais citer plusieurs commissions relatives à l'organisation de l'Académie, mais je préfère les mentionner dans l'un des articles suivants, qui sera consacré à mes fonctions académiques, et je terminerai celui-ci par quelques considérations sur l'esprit et les opinions qui m'ont dirigé dans ce que je puis appeler ma carrière politique pendant la période à laquelle ce livre est consacré (1816-1834).
Lorsque j'arrivai à Genève, c'était sous l'impression d'une affection sincère et profonde pour la patrie, d'un dévouement complet à son bonheur et d'un désir ardent de lui être utile, surtout dans les objets relatifs à mes occupations ordinaires. On a pu voir par ce qui précède une partie des effets résultant de ces dispositions ; mais à peine nommé membre du Conseil, je sentis le besoin de me faire une règle de conduite dans une carrière si nouvelle pour moi. J'avais quitté la France sous l'impression de deux sentiments très-prononcés. D'un côté, le despotisme du gouvernement impérial et les petites persécutions qui, dans le Midi surtout, signalèrent les commencements des Bourbons, me disposaient à adopter les principes libéraux; mais en même temps les souvenirs de la Terreur et de la vue des
différences immenses qui séparent un grand pays comme la France d'un atome conmie Genève, me tenaient en garde contre l'admission précipitée dans l'un des deux pays de ce qui peut convenir à l'autre. Mes souvenirs d'enfance etmes amitiés actuelles me disposaient à soutenir le gouvernement dans les actes de son administration civile, tout en désirant améliorer plusieurs points de la législation qui me paraissaient défectueux.
Un second sentiment m'était resté de ma vie antérieure, c'était l'horreur de la guerre et Tantipathie de la vie militaire. Je ne me dissimulais pas que les grands États ne peuvent se dispenser de quelque appareil militaire , mais lorsque je vis un petit pays comme le nôtre se jeter à corps perdu dans des dispositions de ce genre, détourner ses citoyens du travail, nourrir en eux des idées d'emploi de la force, qui ne peut que tourner contre eux, dépenser, non-seulement en pure perte, mais pour nuire à l'État, une partie des revenus publics plus grande à proportion que dans les grands pays, j'avoue que je conçus un vrai dégoût pour ces enfantillages coûteux et dangereux, et je cherchai toutes les occasions de m'y opposer par mes votes et par mes paroles. Dans les premières années de la Restauration, le parti libéral du Conseil adoptait aussi cette opinion, et je votais avec lui.
Je me trouvais donc dans cette position un peu bizarre d'être partisan du gouvernement dans la plupart des affaires civiles et de l'opposition dans ce qui tenait au militaire, mais surtout, étranger à tous les partis, je me décidais dans chaque cas par ma propre impulsion. J'ai été fidèle à ces opinions dans toute ma carrière ; cependant les hommes et les choses ont changé autour de moi, et on n'a pas manqué de dire que j'avais changé.
Dans la période de 1816 à 1830, le Conseil d'État, débarrassé graduellement par la mort ou les démissions de quelques vieillards obstinément attachés à l'ancien régime,
s'était rapproché de mes idées de réforme modérée : il avait coopéré à la modification de la loi électorale ; il avait sur plusieurs points travaillé à d'utiles modifications aux lois civiles; il avait consenti à un grand nombre d'institutions utiles au développement de l'intelligence; il avait cessé de s'opposer à la publication des journaux, etc., etc. J'étais content et de ce qu'on avait fait et de la certitude qu'on ferait facilement et sans secousse les changements peu nombreux qui étaient encore désirables selon mon opinion.
Les journées de 1830 arrivèrent. Je m'en réjouis sous plusieurs rapports : !<> je redoutais la puissance toujours croissante du clergé catholique, et je sentais qu'elle serait enrayée; 2^ je craignais que les idées les plus modérées de liberté ne fussent peu à peu étouflfées en France et chez les voisins de la France par les Bourbons de la branche aînée, et plus encore par leurs adhérents; 3® surtout, persuadé qu'une révolution était, par suite de leurs fautes, devenue inévitable, je jouissais de penser qu'elle s'était opérée avec si peu de secousse, en évitant le régime républicain, peu fait pour la France, et en appelant au trône un prince qui devait être et a été ennemi de toute réaction et ami de la paix de l'Europe.
Mais il faut avouer que, par une suite bizarre des événements et des fautes de quelques personnes estimables, cette révolution a eu de tristes conséquences pour certains pays, en particulier pour la Suisse. Celle-ci s'est trouvée peu après bouleversée, sous des formes et par des raisons trèsdiverses, dans la plupart des cantons. Celui de Genève est resté l'un des plus calmes. Je concevais très-bien que dans ces moments critiques il fallait faire quelques concessions aux idées populaires, et je m'y suis moi-même prêté sans regrets dans plusieurs votations, mais j'ai trouvé que le parti dominant allait trop vite et trop loin; j'ai pensé que dans plusieurs cas il tendait à compromettre la prospérité
future de la République, et j'ai craint Texagération toujours croissante de cette tendance. Satisfait des améliorations apportées à notre constitution, je me suis uni avec ceux qui désiraient enrayer cette foreur d'innovations et remettre au moins à des temps plus calmes les quelques améliorations qu'on pouvait désirer. Je consentais encore sans peine aux innovations purement cantonales, parce que je pensais que si elles ne réussissaient pas on serait à temps d'y apporter un remède qui dépendrait de nous ; mais notre parti radical s' étant jeté, avec une imprudence que rien ne peut expliquer, dans les idées d'unité helvétique contraires à tous nos intérêts, je me suis opposé, avec toute l'énergie dont j'étais capable, à leurs projets inconsidérés, et j'ai défendu la souveraineté cantonale chaque fois que je l'arvue attaquée, car une fois compromise, il n'y avait plus de ressource. Je me suis donc trouvé en butte aux tracasseries du parti novateur, et le gouvernement, plus ou moins dominé par ce parti, m'a inspiré moins de sympathie, quoique j'aie, par sentiment de devoir, continué aie défendre lorsqu'il était injustement attaqué, et tâché de lui conserver quelque autorité. Cette position fausse, où mes devoirs et mes opinions étaient sans cesse en collision, a contribué à m'éloigner de la politique. J'ai beau sonder ma conscience, je ne trouve en moi aucun changement dans mes principes , mais j'ai changé d'opinion sur quelques hommes '.
' Ce paragraphe a été écrit dans la période de 1834 à 1840, mais il m'est impossible d'en fixer plus exactement la date d'après le contenu et l'apparence des feuillets du manuscrit. J'ai retranché quelques phrases concernant des personnes, quoique les divisions survenues entre les hommes les plus marquants de Genève, qui s'étaient entendus pendant vingt ans, aient lin intérêt historique, indépendamment de considérations purement individuelles. En compensation, et pour faire comprendre mieux la ligne suivie par mon père, je dirai que celui de ses amis politiques avec lequel il s'est le mieux entendu jusqu'à la fin a été M. de Sismondi. (Alph. de C.)