ACADÉMIE. ENSEIGNEMENT. ÉLÈVES
J'ai dû, par égard pour la hiérarchie, parler d'abord de mes fonctions législatives, mais je dois avouer que je mettais bien plus d'intérêt à mes fonctions comme professeur à l'Académie. C'était là ma véritable carrière ; je l'avais ambitionnée dès mon enfance, et depuis que ma santé m'a forcé de la quitter, je sens toujours que, hors de ma famille, c'est ma première affection. J'ai toujours trouvé tant d'amitié chez mes collègues et mes élèves, que je serais bien ingrat s'il en était autrement ; d'ailleurs j'ai toujours été persuadé que dans un pays aussi petit et aussi actif que le nôtre les études étaient ce qui pouvait lui faire le plus d'honneur.
Les choses que j'ai à dire sur mes fonctions académiques peuvent se ranger sous deux chefs : l'enseignement, dont je vais m'occuper ici, et la direction des études, que je développerai plus tard.
J'ai déjà dit comment, chargé de l'enseignement de l'histoire naturelle élémentaire, à faire en deux années, et voyant dans l'Académie un professeur de minéralogie * , j'avais dû, conformément à mes goûts, réduire mon cours à l'histoire naturelle organique et enseigner alternativement la botanique et la zoologie. De 1816 à 1835, j'ai fait dans l'auditoire de philosophie dix-neuf cours, dont dix de botanique et neuf de zoologie. Ces cours étaient fort longs, car ils comprenaient cent six leçons par année. Je dus me soumettre à cette marche, et je le fis sans peine, quoique ma conviction n'ait pas changé, que des coura aussi longs ne sont bien favorables ni au professeur, dont ils amortissent le zèle, ni aux étudiants, qu'ils chargent de détails et qu'ils habituent à se dispenser de recherches en
* Et plus tard un professeur de géologie, M. L. Necker.
dehors des leçons*. A l'époque où je commençai ces cours, je me vis en présence d'une trentaine d'étudiants, et j'avoue qu'en sortant de l'École de Montpellier, où j'en avais quatre à cinq cents, je me croyais dans mon cabinet. Si j'avais eu moins de zèle, j'aurais pu me laisser décourager, mais le nombre des élèves alla en augmentant graduellement par suite des facilités qu'on donna aux externes, et lorsque je quittai, en 1835, je comptais quatre-vingt-quinze élèves à mon cours.
J'ai eu, outre les étudiants réguliers, un assez grand nombre d'externes, quelques-uns remarquables par leur rang social, tels que le prince Frédéric de Danemark, le prince de Linange, frère de la reine Victoria, le prince Paul, aujourd'hui grand-duc de Mecklembourg, et d'autres, remarquables par leur rang dans la science, tels que MM. Dumas, Coulter, Seringe, Daubeny, etc. Ces auditeurs bénévoles servent particulièrement à imprimer aux jeunes étudiants, qui font la masse de l'auditoire, une certaine retenue et à leur donner une opinion plus relevée des leçons qu'ils écoutent. Au reste, malgré l'âge très -jeune, peut-être trop jeune, des élèves auxquels je devais parler, je n'ai jamais eu qu'à me louer de leur conduite, soit à Montpellier, soit à Genève : je n'ai jamais eu besoin de gronder ni même d'élever la voix. Ma plus grande méthode de discipline était, lorsque j'entendais ou apercevais quelque marque d'inattention dans l'auditoire, de me tourner de ce côté, tout en continuant de parler, et de regarder fixement ceux qui me paraissaient disposés à l'étourderie. Mon regard faisait sur eux l'effet qu'on dit exercé par les boas sur les oiseaux ; ils se taisaient, et je n'ai jamais eu besoin d'autre chose.
C'est là un des avantages de l'improvisation, car le pro-
* Que dirait l'auteur aujourd'hui que sa chaire a été divisée d'abord en deux, puis l'une de ces divisions en deux et presque en trois !
(Alph. de C.)
fesseur qui lit ne peut pas surveiller son auditoire quand il a les yeux sur son papier. Cet avantage est lié à plusieurs autres : la possibilité de répéter et de varier les explications dès qu'on sent qu'on n'est pas bien compris; la variété des tons, des tournures, des inflexions qu'on adopte sans s'en douter, et qui relèvent l'attention des auditeurs ; la facilité de varier les cours et de les tenir au courant de la science, au lieu de les relire éternellement, comme le font les professeurs à cahiers ; la probabilité qu'on n'entrera pa& dans des détails trop minutieux pour la mémoire des élèves, puisque l'on ne dit que ce dont on se souvient soimême; la certitude qu'aucun homme trop ignorant n'osera se présenter pour remplir des fonctions dans lesquelles l'improvisation est exigée, etc. Ces avantages m'ont tellement frappé, que si j'avais eu à régler l'organisation d'une école quelconque, je n'aurais établi pour tout concours que l'obligation de donner des leçons forcément improvisées sur des sujets indiqués une heure à l'avance, et Pobligation de faire à l'ordinaire les leçons également improvisées * .
Je trouvai, établi d'ancienne date dans l'Académie, Pusage d'interroger chaque jour quelques élèves sur la leçon de la veille. Cette méthode remplace avec avantage la récapitulation qu'on fait dans la plupart des écoles, et elle entretient l'activité des élèves ; elle les force à faire les extraits des leçons; elle apprend au professeur s'il a été compris la veille ; elle habitue les élèves à répondre aux examens. J'eus soin de noter chaque jour, en chiffres convenus, la valeur des réponses que chaque élève me faisait, de sorte que je pouvais m'assurer d'interroger tous les élèves à peu près également et reconnaître si la valeur de leurs réponses allait en augmentant ou en diminuant. J'en tenais compte à l'examen final de l'année et cela me permettait de corri-
* L'usage d'improviser, introduit par mon père , s'est promptement généralisé dans la Faculté des sciences. (Alph. de C.)
ger ce qu'U y a souvent d'inexact à juger im jeune homme sur une question posée au hasard. Cette méthode a été goûtée par mes collègues ; elle est devenue d'un usage général dans la Faculté des sciences.
A l'époque où j'ai commencé à professer dans l'Académie de Genève il n'existait aucune collection publique d'histoire naturelle, et la plus grande partie des leçons se donnaient en hiver, ce qui, pour la botanique au moins, rendait toute démonstration impossible. Cela semble un grand obstacle à l'enseignement, mais je n'y ai jamais attaché une importance réelle. A Montpellier, j'avais le moyen de montrer beaucoup d'objets et je m'en servais, par égard pour l'opinion, mais je suis resté convaincu que les démonstrations d'histoire naturelle, pendant les leçons, nuisent plus à l'enseignement qu'elles ne lui sont utiles. Les élèves font de ces objets des sujets de plaisanterie et de désordre. Les êtres organisés sont complexes, et les jeunes gens sont toujours tentés de regarder les organes dont on ne leur parle pas. Montre-t-on les choses de loin, à peine ils les voient ! les fait-on circuler, elles arrivent à la plupart au moment où le professeur parle d'autre chose, et ne servent qu'à détourner l'attention. Je me suis trouvé mieux, en général, de représenter rapidement sur la planche noire les organes dont j'avais à parler, parce que la figure s'y présente au moment utile et dégagée de tous les objets voisins. J'avais quelque facilité à tracer ces dessins lorsqu'il s'agissait de botanique, parce que les formes des plantes m'étaient familières, mais j'osais rarement me risquer à ces essais pour les animaux, que je connaissais moins bien, et je suppléais à ce vide en montrant plus de planches, ou, lorsque je l'ai pu (après la fondation du Musée), plus d'animaux empaillés ou conservés.
De ce que je viens de dire, il ne faudrait pas conclure que je regarde les musées et les jardins comme inutiles à l'enseignement: je les crois au contraire éminemment utiles,
3i8 LIVRE QUATRIÈME.
mais sous un autre point de vue. On ne saurait trop encourager les jeunes gens à aller, après leurs leçons, voir les objets dont on a parlé, étudier par eux-mêmes les caractères des êtres natui'els , se famiKariser avec leurs formes et essayer de faire des descriptions techniques de leur structure. Ce dernier exercice est un de ceux sur lesquels j'ai le plus insisté, au moins auprès des élèves qui me semblaient avoir du goût pour l'histoire naturelle, ou qui en avaient le plus besoin pour leur vocation future.
Les deux circonstances qui me paraissaient le plus contraires au développement des élèves dans plusieurs écoles, et surtout dans la nôtre , malgré leur petit nombre, c'est le manque de rapports habituels entre le maître et les étudiants, et le peu d'habitude de ceux-ci de travailler pai* eux-mêmes. J'ai taché d'obvier à ces deux inconvénients en encourageant les élèves à fréquenter le Jardin botanique et en les recevant dans mon propre herbier, où je trouvais l'occasion de causer avec eux et de leur faire faire quelques travaux. Je tentai d'introduire l'usage des herborisations, mais je ne pus donner suite à ce projet, à cause du grand nombre d'objets que la règle de l'Académie obligeait de suivre à la fois et de l'époque hibernale où j'étais forcé de donner mes cours. Je me suis mieux trouvé d'inviter quelques-uns des élèves les plus zélés, ou de ceux que je désirais pousser vers la botanique, à faire avec moi de petits voyages dans les parties montagneuses du pays.
Le premier essai de ce genre eut lieu, en 1823, avec dix étudiants de choix et deux naturalistes propres à me seconder, savoir : mon collègue, M. Louis Necker, professeur de minéralogie, et M. le docteur Coulter, Irlandais, fort instruit, qui suivait mon cours. Cette excursion fut dirigée sur le Chablais, partie de nos environs que je ne connaissais pas. Nous passâmes derrière le Môle, pour aller à la vallée d'Abondance, que nous parcourûmes jusqu'à son point culminant; de là nous visitâmes celle de Mor-
sine, et nous revînmes par Taninge. Cette petite course fut agréable par la gaîté et le zèle de mes compagnons, par la beauté du pays et le bon accuéU des habitants. A Morsine, la joie de voir arriver des naturalistes alla jusqu'à me faire donner une sérénade, et aux étudiants un bal en plein air. La course, qui dura dix jours, ne fut pas fructueuse pour moi, quant à la botanique, mais elle l'était pour M. Coulter, qui ne connaissait pas le pays, et pour les élèves, qui étaient des commençants.
Une seconde expédition du même genre fut dirigée sur Bex et ses environs, en 1825. J'avais avec moi une douzaine d'élèves; je trouvai sur place l'excellent M. de Charpentier et le brave Thomas, qui se joignirent à nous dans la plupart de nos courses, et qui, parleurs connaissances locales et leur aimable société, contribuèrent beaucoup à accroître l'utilité et Tagrément de nos excursions. Indépendamment des environs immédiats de Bex et des montagnes qui le couronnent, nous allâmes visiter la curieuse vallée des Ormonds, dont l'aspect tout particulier nous intéressa vivement. Dans cette région alpine, toute de pâturages, chaque propriétaire, au lieu d'avoir une maison centrale pour ses troupeaux, et pour y transporter le foin des diverses pièces de terre qu'il possède, a l'usage d'avoir une métairie dans chaque parcelle de terre et de se transporter successivement de l'une à l'autre avec sa famille et ses troupeaux. Cette vie nomade a été probablement déterminée par la difficulté des transports, qui se concilie mal avec le morcellement des propriétés, due à la division des héritages. On nous a cité un paysan riche qui avait quarante pièces de terre, et par conséquent quarante maisons, qu'il habitait toutes successivement chaque année. Il résulte de cet usage original que lorsqu'on entre dans la vallée, elle paraît prodigieusement plus peuplée qu'elle ne l'est réellement.
Ces deux excursions ne furent suivies d'aucune autre ; la goutte \int peu à peu me saisir et m'empêcha de conti-
nuer un genre d'exercice qui est assez pénible , vu qu'à la fatigue naturelle de la marche s'ajoutent des soins continuels de surveillance et d'enseignement. Je ne trouvai pas d'ailleurs que les résultats répondissent à la peine que je me donnais. A Montpellier j'avais obtenu quelques succès, parce que les élèves étaient très-nombreux et tous voués à la même étude; à Genève ils étaient peu nombreux, plus jeunes et destinés à des vocations très-diverses ; à Montpellier, mon désir était de les encourager tous à une étude qui se liait à leur vocation et dans laquelle ils pouvaient espérer de trouver un sort et des récompenses; à Genève je n'osais, à moins de talents transcendants, encourager à la botanique que des jeunes gens de fortune aisée, car on ne peut guère trouver de rémunération dans cette science.
Indépendamment des nombreuses leçons que j'avais à donner aux élèves de l'Académie, je continuai, pendant huit années (de 1817 à 1828), des cours extra-académiques pour les amateurs des deux sexes. Ces cours roulaient sur la botanique et la zoologie élémentaires, ou sur la botanique agricole. Us formaient un supplément à mon minime traitement, qui ne laissait pas d'avoir de l'intérêt pour moi avant que l'héritage de mes parents eût amélioré ma position. L'un de ces cours, en 1821, a été donné, avec quelques-uns de mes collègues (MM. Necker, Mayor, Deluc), au profit du Musée naissant, et a contribué à ses progrès, non-seulement par l'argent dont il le dota, mais encore par l'intérêt qu'il inspira en sa faveur aux gens du monde. Ces cours me causaient bien quelque fatigue, mais me délassaient, pour ainsi dire, des cours plus techniques de l'Auditoire. Ils me mirent en relation avec une foule de personnes dont la connaissance m'a été agréable. Je terminai l'un d'eux par une herborisation à Salève : il s'y trouva une quarantaine de jeunes dames et demoiselles, qui jouissaient avec gaité de la beauté du paysage et de la nouveauté de cette course
insolite. Le coup d'œil en était gracieux et pittoresque. Ces cours me conservaient un peu de l'entrain et de la vivacité de l'improvisation que la froideur de ceux de l'Auditoire éteignait en moi.
Si je résume ici les résultats de ma carrière d'enseignement, je dirai que j'ai donné, en trente-deux ans de professorat, quarante cours, qui ont fait entre eux près de trois mille leçons * . Sur ce nombre j'ai, par cause d'indisposition, manqué quelques leçons, mais je ne me rappelle que d'une seule manquée sans motif. C'était à Genève : je travaillais avec ardeur et je laissai passer l'heure où je devais donner ma leçon ; à l'ouïe de l'heure suivante je reconnus ma faute. Le lendemain j'en rendis compte à mon auditoire, en disant que si cet exemple pouvait donner une idée de l'intérêt qu'inspire l'étude de la botanique, cette leçon manquée serait peut-être plus utile que si je l'avais donnée. Quant aux élèves, j'ai compté que j'avais, tant à Montpellier qu'à Genève, donné des instructions à environ six mille six cents élèves. Sur ce grand nombre, je puis sans doute espérer que plusieurs, peut-être la plupart, y auront acquis quelques connaissances générales, mais quoique j'aie été peut-être l'un des professeurs qui ont mis le plus de zèle à former des naturalistes, je dois avouer que le nombre de ceux amenés par moi à mériter ce titre est bien borné. J'ai déjà mentionné ceux que j'ai formés pendant mon séjour à Montpellier ; les élèves dignes d'être comptés parmi ceux que j'ai eus à Genève sont MM. Choisy ^ Duby, Edmond Boissier, Fr. -Jules Pictet et mon fils, pour indiquer d'abord les Genevois. Plusieurs étrangers sont venus suivre mes leçons et travailler dans mes collections : je citerai MM. Coulter, Mercier, Daubeny, Rœper ', Ed. Chavannes,
' Voir aux Pièces justificatives , n* vi.
* Voir ma notice biographique sur Choisy, publiée en 1860.
(Alph. de C.) ' Maintenant recteur de TUniversité de Rostock. (Id.)
de Gingins, Otth, Meissner *, Wydler, Berlandier, Damas, Guillemin, Margot, Charles Martins % etc.
M. le docteur Coulter, Irlandais, travaille avec intelligence et a fait chez moi une monographie des Dipsacées qui a du mérite. Il avait pris une sorte de passion pour l'examen des mœurs des reptiles et vivait entouré de serpents et de lézards. Presque toujours il en avait quelquesuns vivants dans ses poches : il les plaçait sur sa main et les faisait rester immobiles en leur sifflant des airs. II se lamentait de ce qu'il n'y a pas de serpents en Irlande, et à son départ il a cru faire un acte patriotique en y expédiant une caisse de serpents vivants. Il n'a cependant pas poussé ce genre de patriotisme erpétologique au point d'envoyer des vipères ! Peu après il est allé passer quelques années au Mexique, d'où il a adressé au Jardin de Genève une belle collection de Cactus. J'en ai donné dans le temps l'énumération méthodique, et j'ai dès lors continué à faire dessiner et à publier les espèces à mesure de leur floraison. Je ne doute pas qu'il n'ait recueilli en Amérique des herbiers précieux. C'est un homme instruit, d'un conunerce sûr et agréable, pour lequel j'ai conservé de l'amitié ^
Un autre Anglais, M. Daubeny, est venu suivre mes cours et a travaillé chez moi. Il était bon chimiste, mais désirant obtenir la place de professeur de botanique à l'Université d'Oxford , il vint passer l'été de 1830 à Genève pour se mettre au courant de la botanique. Il a obtenu la chaire qu'il désirait, et a publié quelques bons mémoires qui touchent de près ou de loin à la physiologie végétale *.
* Maintenant recteur de l'Université de Bàle et mon collaborateur zélé pour Tachèvement du Prodromus. (Alph. de C.)
* Maintenant professeur à Montpellier. (Jd.)
' Le docteur Coulter est mort au Mexique ; ses collections sont à Dublin.
CAlph.deC.)
* M. le professeur Daubeny a présidé à Oxford l'Association britannique pour Tavancement des sciences. La notice qu'il a publiée en 1843 sur son ancien maître en botanique, dans VEdinburgh Philos, Journal, est une de
M. Mercier était un Français, d'âge mûr, qui, après avoir été militaire, puis commissaire général de police dans le royaume de Westphalie, avait longtemps voyagé en Amérique pour faire le commerce, et qui, à son retour, ayant perdu une partie de sa fortune et n'aimant guère les Bourbons, était venu se retirer à Genève pour y soigner une santé délabrée. Il y prit le goût de la botanique.* A peu près tous les jours il venait travailler dans mon herbier, où il rangeait mes plantes avec soin et se familiarisait avec la méthode. Il connaissait bien les deux Amériques et a contribué à m'y donner des relations utiles, telles que MM. Vargas, Lallave, etc. Lui et sa femme étaient des personnes d'une aimable société, et j'avais pour eux un véritable attachement. Il avait entrepris avec zèle une monographie des Phlox, mais la maladie et la mort sont venues le surprendre dans ce travail inachevé. Je l'ai regretté comme un ami. Mon fils a consacré sa mémoire en donnant son nom à un genre très-singulier de Campanulacées du Cap.
Deux jeunes Français, qui étaient venus à Genève pour étudier la pharmacie, sont au nombre de ceux dont je m'honore d'avoir dirigé les premiers pas dans la carrière scientifique : je veux parler de MM. Dumas et Guillemin.
Le premier conquit bien vite, par son caractère, sa bonne conduite et ses talents, l'estime de tous ceux qui s'occupaient de sciences. Il s'occupait surtout de chimie, mais en suivant mes cours il prit aussi quelque goût à la botanique. J'ai cité de lui, dans VOrganographie^ une observation sur une monstruosité de campanule qui montre son aptitude dans cette science, mais quelque estime que j'eusse de ses talents.
celles où les principes théoriques de mon père sont le mieux exposés. — L'importance d'une école doit se mesurer à la nature plus qu'au nombre des élèves. A ce point de vue le fait d'un savant, déjà docteur et professeur à Oxford, venant séjourner un an à Genève pour apprendre une science voisine de celle qu'il cultivait, ce seul fait constate un des points culminants de Phistoire littéraire de Genève. (Alph. de C.)
je ne cherchai point à l'entraîner dans ce sens, persuadé que la chimie était sa vraie carrière. Il s'est chargé de le démontrer par les succès qu'il y a obtenus, puisqu'il compte aujourd'hui parmi les premiers chimistes de l'Europe. Lorsqu'il partit pour Paris, je lui donnai des recommandations qui lui ont été utiles, et j'ai surtout influé sur son sort eu ce que, sur mon témoignage consciencieux, mon ami Brongniart se décida à lui donner sa fille aînée en mariage. J'ai joui de son bonheur et de ses succès et m'applaudis d'y avoir un peu contribué.
Guillemin est originaire de la partie de la Bourgogne voisine de la terre de Saint-Seine que j'ai possédée. U a pris le goût de la botanique en suivant mes cours et en travaillant dans mes collections. Après quelque séjour à Genève, je l'ai placé à Paris, chez mon ami Delessert, comme conservateur de ses herbiers. C'est un homme bon, serviable, actif, et qui, sans être dans les premiers rangs de la science, a fait cependant quelques utiles travaux, entre autres la Flore de Sénégambie, à laquelle il a pris une part importante, des Mémoires sur les gentianes hybrides, sur l'amertume des végétaux, etc., les Archives de botanique, etc. Pendant 590 séjour à Paris il m'a rendu beaucoup de services. U avait consenti à être, pour ainsi dire, mon chargé d'affaires botaniques. Il corrigeait les épreuves de mes ouvrages, recevait et expédiait les articles nombreux de ma correspondance scientifique, engageait les voyageurs à m' envoyer une part de leurs récoltes, etc., et tout cela avec une complaisance qui ne s'est jamais démentie un instant. Je le regarde comme un des hommes sur Tamitié desquels je puis le plus complètement compter, et je conserve une vraie reconnaissance de ses procédés à mon égard *.
M. de Gingins-La Sarraz m'a donné des espérances bril-
* Guillemin est mort peu de temps après mon père, le 15 janvier 1842. M. Lasègue a publié ime notice sur lui dans les Annales dea scietuxs ncUvrelies, vol. XVII. (Alph. de C.)
laiites, qui n'ont pas été réalisées, sans que je puisse le lui reprocher. C'est un homme d'une naissance distmguée, de beaucoup d'esprit, d'un caractère gai, et qui était remarquable par la manière habile avec laquelle il a su éludw les effets d'une triste infirmité. Dès l'âge de quinze ans il avait l'ouïe un peu dure, à vingt et un ans il s'est trouvé sourd au point de ne pas entendre le canon Guidé par les conseils d'un oncle atteint du même malheur, il s'est étudié à reconnaître les modifications que les lèvres prennent pour la prononciation de chaque syllabe, et il y est parvenu au point de pouvoir lire sur les lèvres des personnes qui lui parlaient tout ce qu'elles disaient, et cela avec la rapidité de la parole. Pourvu que ses interlocuteurs eussent une diction pure, il ne les faisait jamais répéter. Il reconnaissait même les accents, comme on le fait avec l'oreille. Il pouvait lire ainsi la parole dans toutes les langues qu'il savait, le français, l'allemand, le latin et l'aûglais. Cette dernière langue lui donnait plus de peine, parce qu'on la parle la bouche plus fermée. Il comprenait très-bien les mots qui lui étaient le plus inconnus, ainsi à l'époque où il savait très-peu de botanique, il suivait avec moi des conversations où je lui citais une foule de noms nouveaux pour lui. Doué dans ce temps d'une vue perçante, il lisait sur les lèvres des acteurs au théâtre ou des professeurs dans une leçon : on raconte même des choses plaisantes sur la manière dont il voyait du bout à l'autre d'un salon ce qu'on disait de lui. M. de Gingins avait pris à Berne quelques notions de botanique élémentaire en suivant les herborisations de M. Seringe. Dès qu'il vint à Genève, il m'intéressa par son infirmité et me frappa par son esprit et son ardeur pour la botanique théorique. Je passai à peu près trois jours entiers à en causer avec lui, et après ces séances je puis dire qu'il savait réellement la théorie au point de s'en servir avec intelligence. Une pareille facilité m'intéressa vivement, et je fis tous mes ef-
forts pour que la science en profitât. Après quelques travaux préparatoires et élémentaires, je le mis à l'œuvre. D s'attacha à la famille des Violariées, et fit un mémoire qui fut inséré parmi ceux de la Société d'histoire naturelle de Genève, puis rédigea l'article correspondant pour le Prodromus. Ces deux morceaux contiennent de bonnes observations. Plus tard M. de Gingins a entrepris une monographie des Labiées et a commencé par publier le genre des Lavandes, d'une manière qui montrait les progrès qu'il avait faits. D continuait ses travaux sur les Labiées avec zèle et sagacité, lorsqu'il fut découragé par l'apparition du bel ouvrage de Bentham sur cette famille, et bientôt il fut lui-même détourné de tout travail de ce genre par l'affaiblissement de ses yeux. Cet organe est pour lui plus qu'il n'est pour personne, car il lui sert à la fois pour la vue et pour l'ouïe. Dès lors, souvent malade, il a renoncé à la botanique : je l'ai regretté, mais n'ai pu que l'approuver*.
Berlandier était un jeune homme né en France, près du Fort-de-l'Écluse, d'une famille fort pauvre. U avait commencé par être commis dans une maison de droguerie. D montrait de l'activité, de l'ardeur pour l'histoire naturelle, et s'était fait à lui-même une sorte d'éducation classique. Touché de ses efforts, je la fis recevoir parmi les étudiants et je l'admis à travailler dans mes collections. U' fit alors un travail sur la famille des Grossulariées, qui a été inséré dans les Mémoires de la Société d'histoire naturelle de Genève^ et dont il a depuis tiré l'article du Prodromus. Ce travail, sans être distingué, n'était pas sans quelque mérite pour un commençant. Je fis choisir l'auteur par le Musée pour aller à Marseille recevoir une autruche vivante qu'on nous avait
* M. de Giogins, dont l'activité d'esprit ne s'est point ralentie, n'a abandonné la botanique, dont les détails lui fatiguaient les yeux, que pour se livrer à des recherches très-profondes sur l'histoire de Suisse. Ses travaax, dans cette branche d'études, sont appréciés de tous les hommes compétents.
(Alph. de C.
envoyée. Je l'admis aussi à mes herborisations avec les élèves. Nous eûmes alors l'idée, sans nous laisser décourager par l'insuccès de Wydler \ d'envoyer un collecteur botaniste au Mexique, et nous choisîmes Berlandier, mais son caractère sottement ambitieux, remuant, vaniteux et indépendant, ne s'arrangea pas de quelques taquineries de celui d'entre nous qui était chargé des détails du voyage et il partit déjà mal disposé. Nous avions pensé au Mexique à cause de ses richesses naturelles alors peu connues, et parce que j'étais lié avec M. Alaman, ministre de l'intérieur, qui me promettait sa protection pour mon employé. En effet, elle ne lui manqua point, et entre autres faveurs il le lit adjoindre à une grande expédition du gouvernement mexicain pour la délimitation des frontières du nord; mais Berlandier profita mal de ces avantages. Il envoya des plantes sèches en petit nombre, mal choisies et mal préparées ; il négligea complètement les envois d'animaux, de graines, et la communication de notes sur le pays. Au bout de quelque temps il négligea même de nous écrire, à tel point que nous avons douté longtemps s'il était mort ou vivant. Nous nous sommes donc trouvés avoii' dépensé environ 16,000 francs pour avoir des plantes sèches qui en valaient à peine le quart ! Ce résultat, joint au précédent, nous dégoûta tout à fait des expéditions de ce genre '^.
* M. Wydler était allé à Porto-Rico aux frais d'une Société composée de MM. Philippe Dunant, Moricand, Mercier et mon père. Il y prit la fièvre jaune presque au moment de son arrivée, et ne put expédier que des collections bien inférieures à ce qu il aurait fait sans cet accident. Ce fut la même association qui envoya Berlandier au Mexique. (Alph. de C.)
* Berlandier, honteux de sa conduite, fit semblant d'être mort. Je découvris, à Paris, qu'il avait écrit une lettre au Muséum poiu* oflfrir ses services, en date du 20 décembre 1838, douze ans après son départ. J'ai su ensuite qu'il s'était fait docteur en médecine de sa propre autorité, qu'il avait été employé par un général mexicain pour une affaire de délimitations, s'était fixé à Matamoros, y avait pratiqué la médecine d'une manière assez honorable et désintéressée, avait été envoyé par Arista au-devant du général Taylor pour lui demander de ne pas franchir le Bio-Colorado , enfin avait
J'oserai peut-être compter parmi les personnes auxquelles j'ai inspiré le goût de la botanique M.^^ Marcet, veuve de mon ami, qui est elle-même pour moi une excellente amie. Elle est fort connue, surtout en Angleterre, par le talent qu'elle possède d'écrire des livres élémentaires sous forme de dialogues, destinés aux jeunes demoiselles. Après avoir publié des traités d'économie politique et de physique, elle prit, en suivant mes cours, l'idée d'écrire sous cette forme une physiologie végétale. Je fus très-frappé de l'habileté avec laquelle elle était parvenue à exposer cette science d'après de simples notes. Son ouvrage, intitulé Cower sortions on vegetable physiology (2 vol. in-12; London, 1829), a été traduit en français par M. Macaire (2 vol. in-S^ ; Genève, 1830).
Je pourrais allonger cette liste de mes élèves qui ont eu quelque succès, mais je me borne à mentionner ceux sur lesquels je crois avoir exercé une certaine influence. Ce genre d'action privée des professeurs sur les commençants m'a paru un de leurs devoirs les plus doux et les plus util^. Le souvenir des bontés de M. Desfontaines me l'a toujours rendu sacré. L'enseignement public des cours sert en répandant une instruction vague dans les masses, et en donnant occasion de reconnaître les jeunes gens qui, par leur zèle ou leur talent, méritent d'être distingués ; mais ce n'est guère que par les communications familières qu'on forme vraiment des élèves. Cela est surtout vrai dans les sciences physiques et naturelles, où il est nécessaire, pour s'instruire, de pouvoir expérimenter ou observer soi-même et dans des collections considérables. L'action du maître sur
péri (véritablement) en traversant la rivière San-Fernandez, dans Tété de 1851. n a laissé des manuscrits de géographie et d'histoire naturelle concernant le pays qui ont été achetés à Matamoros par un officier des États- Unis, le lieutenant Couch^ lequel en a fait cadeau à l'Institution Smithsonnienne, et a même eu la générosité de m'envoyer quelques plantes sèches eu égard aux frais que nous avions faits pour envoyer Berlandier en Amérique. (Alph. de C.)
les disciples tient moins à la supériorité de l'intelligence qu'à l'amitié, à l'intérêt qu'il leur porte, et c'est pourquoi on rencontre souvent des hommes médiocres qui ont réellement formé des élèves distingués. Pour moi, j'y étais porté sans efforts. J'ai toujours aimé la jeunesse et joui de ses succès. L'affection de mes élèves m'en a récompensé, et sous ce rapport ma carrière professorale a été vraiment douce et heureuse \
Je reviendrai plus tard sur les fonctions administratives qui se trouvent liées avec celles de l'enseignement dans l'Académie de Genève.