SOCIÉTÉ HELVÉTIQUE DES SCIENCES NATURELLES. VOYAGE EN SUISSE
La Société helvétique des sciences naturelles, dont j'ai déjà dit quelques mots à l'occasion de la première réunion à Zurich * , a pris naissance à Genève, par les soins de M. Gosse, en 1815. Elle a dès lors eu lieu régulièrement chaque année dans l'un des cantons. Cette réunion excite un peu à l'étude des sciences en fournissant à quelques amateurs l'occasion d'écrire des mémoires et en encourageant les gouvernements cantonaux à faire des efforts en faveur des travaux scientifiques, mais son principal résultat est de donner à tous les Suisses qui s'occupent de sciences une occasion de se connaître et de visiter les divers cantons. Son organisation, très-simple, a été imitée en Allemagne, en Angleterre, en France et en ItaUe ; elle est spécialement adaptée aux États fédératifs, tels que la Suisse et l'Allemagne, on polycépliales^ comme l'Italie et, à quelques égards, l'Angleterre, tandis qu'elle a peu d'importance dans les pays vraiment unitaires, comme la France. J'ai assisté aux sessions helvétiques chaque fois que mes affaires et ma santé me l'ont permis, et j'y ai appris à connaître assez bien la Suisse, soit par les conversations avec les membres qui s'y rendentMes divers cantons, soit
* Voyez page 294.
par la vue des pays que j'avais à parcourir, soit par le bon usage qu'on y a adopté de loger chez les notables de la ville, usage qui donne l'occasion de voir de près les individus et les familles.
Dans les seize ans que comprend l'époque de ma vie dont je m'occupe ici, j'ai assisté neuf fois à la réunion annuelle delà Société, et je dirai quelques mots de ce qui m'y a plus particulièrement concerné.
La réunion de 1817 à Zurich, que j'ai déjà mentionnée plus haut, et sur laquelle je ne reviendrai pas, se ressentait de l'enfance de la Société. En 1820, la réunion eut lieu à Genève, sous la présidence du professeur Pictet. Je fis partie d'un petit comité bénévole chargé, sous sa direction, d'organiser ce qui était relatif à la réception. J'eus à loger chez moi M. de Haller, fils du grand Haller, qui s'occupait un peu de la botanique suisse et avait désiré être à portée de voir mon herbier. C'était un homme froid, sec et assez bizarre dans ses manières ; ainsi, par exemple, ni en arrivant ni en partant il n'a pris la peine de nous dire bonjour ni bonsoir. Je l'ai cependant reçu avec égards, et suis resté convaincu qu'il y avait dans sa manière plus d'ignorance des usages de la vie que de mauvais procédé *. Peu après son départ il envoya au Musée une petite pierre de serpent à laquelle il paraissait mettre un grand prix, et à sa mort il a légué à notre Jardin des plantes son herbier de Suisse, qu'il avait fait d'après les débris de celui de son père et avec les documents qu'il avait recueillis lui-même. Cet herbier est le type le plus authentique de la Flore suisse, et par ce motif les botanistes genevois doivent de la reconnaissance à M. de Haller. La réunion de Genève me donna assez de besogne, même hors des séances : mon herbier et ma bibliothèque étaient ouverts dès le grand matin pour les
* Il écrivit à son retour une lettre extrêmement polie, soit pour son hôte, soit pour la ville de Genève. (Alph. de C.)
amateurs ; j'avais à surveiller leur réception dans les établissements qui dépendaient de moi en tout ou en partie, tels que le Jardin, la Société de lecture, etc. Je me chargeai de donner aux membres une soirée très-nombreuse, ce qui était une espèce de tour de force, vu la petitesse de mon appartement; en un mot, je fis tous mes eflForts pour concourir au succès de la réception.
La troisième réunion à laquelle j'ai assisté était à Arau, en 1823. J'étais logé chez M. Herzog, grand manufacturier de toiles peintes et landamman du canton. Nous passions, comme à l'ordinaire, nos journées dans les séances de la Société ou dans les repas de corps. Je fis dans cette session une proposition pour engager la Société à s'informer de l'état administratif et statistique des forêts de la Suisse : la proposition fut assez bien reçue, mais n'eut aucune suite. A cette occasion je fis connaissance avec le grand forestier du canton, M. Zschokke^ plus connu par ses romans. Je vis aussi M. Rengger, qui revenait du Paraguay, où il avait vu de près le fameux docteur Francia. Il avait rapporté une collection de crânes humains, destinés à faire connaître les diverses races de l'Amérique méridionale, et me la montrait avec complaisance ; en causant avec lui, je lui demandai quelles précautions il avait prises pour s'assurer de la race à laquelle appartenait réellement chaque individu. « Parbleu, me dit-il, j'en suis bien sûr; c'est moi qui les ai tués ! * Je ne pus retenir un geste d'indignation, et il ajouta : « C'était à la guerre! Chaque fois que le docteur Francia avait une affaire avec une peuplade, je demandais à servir comme volontaire, et je complétais ma collection. * Je n'ai jamais ouï parler d'un zèle de naturaliste aussi sauvage.
Chaque soir nous soupions chez notre hôte. Après que les dames s'étaient retirées, nous restions à converser sur les divers cantons que nous connaissions. Cette petite causerie avait lieu entre MM. Herzog, landamman d'Argovie,
Millier de Friedberg, landamman du canton de Saint-Gall, Merian, professeur à Baie, et moi. Le premier était un honmie d'affaire et de pratique; le second, un vieillard de beaucoup d'esprit, qui, depuis trente ans, gouvernait son canton; le troisième, un homme instruit, calme et malin, qui contrastait avec la verve de M. Millier. Nous représentions ainsi quatre points assez différents de la Suisse, et chacun de nous connaissait bien son propre canton et souvent les cantons voisins. Nous passions en revue tous les points principaux de l'organisation politique et sociale, et j'ai plus appris sur la Suisse dans ces veillées chez M. Herzog que dans le reste de ma vie. J'eus le tort de ne pas noter ce que j'entendais ; je l'ai regretté, car, malgré ma mémoire, je n'ai pu conserver que quelques généralités.
En 1825, la session était à Soleure, sous la présidence de M. Pfluger. J'y allai avec mon fils, qui avait environ vingt ans, et qui fut reçu membre de la Société. Je passai par Neuchâtel, pour revoir mon ancienne amie, M^^^ de Luze ' , qui me donna à cette occasion la copie du manuscrit du chancelier de Montmolin sur l'histoire de Neuchâtel*. A Soleure je fus logé chez M™^ Grimm, veuve d'un conseiller d'État. Elle et sa fille nous reçurent de la manière la
* Mon père fut reçu à Corcelette comme un ancien ami, de la manière la plus aimable. Ses relations littéraires et épistolaires avec M"* de Luze avaient fini dès 1797, lorsqu'il avait cessé d'être, pour ainsi dire, un écolier. Une fois revenu dans le pays et établi à Genève, M'"^ de Luze, âgée de plus de cinquante ans, reprit la correspondance avec la même spontanéité qu'elle avait mise autrefois à l'abandonner. La société de Neuchâtel était remarquable alors, comme elle l'a toujours été, par beaucoup d'instruction, de moralité, d'esprit, et par d'excellentes manières combinées avec une certaine simplicité. Mon père s'y plaisait beaucoup et était touché de l'accueil qu'on lui faisait. Après avoir revu d'anciens amis, en particulier M. de Chaillet, il écrivait à ma mère, le 27 juillet 1825 : « Je ne sais comment il se fait que Neuchâtel est la ville du monde où j'ai toujours trouvé le plus d'amitié sans avoir jamais rien fait que d'en être très-reconnaissant dans le fond de mon âme.» (Alph. de C.)
* n a été imprimé depuis cette époque. {Id.)
plus aimable. La ville donna à la Société une jolie fête dans les jardins de M. de RoU : je fus chargé d'aller en remercier le landamman. Nous vîmes la belle collection de fossiles formée par M. Hugi, les carrières et, en général, les environs de Soleure. Tout notre séjour fut très-agréable ; je lus à la Société des extraits de mon travail sur la cause qui, l'hiver précédent, avait rougi les eaux du lac de Morat, et un autre sur les lenticelles des arbres.
Après cette session, qui m'a laissé de bons souvenirs, j'allai jusqu'à Lucerne, où siégeait la Diète. M™^ Marcet nous rejoignit à Zofingue , et nous trouvâmes nos amis Fatio ' établis à Lucerne. Nous fîmes une excursion à Schwytz et à Zug, puis nous revînmes, M. Guillauine Prévost, mon fils et moi, en traversant le canton d'Unterv^ald, le Brunnig, les lacs de Brienz et de Thoun et la vallée de Gressenai. Cette petite course fut très-intéressante, mais elle a eu lieu dans des pays trop connus pour qu'il vaille la peine d'en parler. Le souvenir le plus spécial qui m en reste, est que je fus chargé, par nos députés à la Diète, de remettre, de la part du canton, au landamman d'Obwald, qui avait signé la réunion de Genève à la Suisse, une médaille relative à cet événement. Ce landamman se trouvait cousin de l'hôte chez lequel nous étions descendus. Après avoir rempli notre commission, et tout en nous promenant avec les deux cousins dans le bourg de Saamen, nous remarquions les grandes figures de saints peintes sur toutes les maisons. * Ce sont elles, me disait l'aubergiste, qui protègent nos maisons et qui font que nous n'avons jamais eu d'incendie à Saarnen. — Oui, me disait à voix basse le landamman, témoin deux maisons qui ont brûlé cet hiver et l'obligation où nous avons été d'augmenter le nombre de nos pompes. *
La session de 1827 eut lieu à Zurich. Je fus logé chez
• M. le syndic Fatio était premier député du canton de Genève.
(Alpb. de C.)
M. Finsler, conseiller .d'État. M.^^ Finsler , qui est une femme d'esprit et qui est liée avec plusieurs de mes amis, me reçut d'une manière fort aimable. Comme j'avais beaucoup plaisanté de ce que dans la réunion de 1817 je n'avais pas aperçu une seule femme à Zurich, elle eut soin d'inviter chaque soir une petite réunion de dames, ce qui me fit connaître la ville sous un rapport nouveau. J'étais allé à Zurich au retour d'un voyage à Paris, et au lieu de revenir directement, je partis après la session, avec mon fils, pour aller à Munich et à Vienne. Je parlerai plus tard de ce voyage, et je continué à raconter mes apparitions à la Société helvétique.
Elle se réunit l'année suivante (1828) à Lausanne, sous la présidence de M. Alexis Chavannes. J'y présentai une notice sur les Cactus du Mexique, dont le Jardin de Genève venait de recevoir une collection envoyée par le docteur Coulter. J'étais logé chez M. le landamman Secretan, avec lequel j'avais déjà eu quelques relations botaniques, et qui depuis a publié la Mycographie suisse. En admirant le zèle de ce vieillard pour une étude si éloignée de ses travaux judiciaires et législatifs, je crus de mon devoir de l'avertir des chances d'erreur auxquelles il s'exposait par la marche qu'il suivait, mais je ne pus le convaincre. Son siège était fait.
Deux ans plus tard (1830), la réunion eut lieu à Saint- Gall, à la fin de juillet, sous la présidence du docteur Zollikofi'er. Cette réunion présenta, en ce qui me concerne, quelques circonstances que je crois devoir mentionner. Je partis de Genève, seul, dans une petite calèche, manière de voyager qui me plaît beaucoup, parce que le mouvement de la voiture et l'aspect d'un pays peu connu favorisent la pensée, taudis que l'isolement absolu permet de la diriger' avec suite sur des objets quelconques. Aussi ce fut alors que, reportant mon souvenir sur l'un de mes anciens voyages, je composai une fable intitulée : Le Genêt des Laiides^
qui fera, je pense, partie des pièces annexées à mon récit. Elle marque dans mon esprit le premier symptôme d'une sorte de désappointement moral *.
En passant à Berne, je dînai avec les membres de la Diète, et je vis M. de Gabriac, ambassadeur de France : c'était le 23 ou 24 juillet 1830. Aucun ne se doutait des événements qui allaient si prochainement changer les positions. Je continuai paisiblement ma route jusqu'à Arau, où j'assistai avec le célèbre Zschokke, à la fête des enfants, qui me donna une idée des mœurs du pays; puis à Schinznach, où je trouvai avec plaisir M. et M^e Favre ; puis à Zurich , où je trouvai mon collègue et ami de la Rive, qui allait, avec sa charmante femme, à la réunion de Saint-Gall. Nous fîmes route ensemble. En passant à Winterthur je vis les établissements industriels de M. Ziegler, qui sont remarquables. J'allai voir aussi le vieux M. de Clairville, Français, établi en Suisse depuis longtemps, et qui a fait une petite flore du Valais. Il était retiré dans une jolie campagne, avec une jeune et jolie Anglaise, laquelle, malgré son grand âge, l'avait épousé, ce dont il semblait très-fier et très-heureux.
A Saint-Gall, je fus logé chez M. Emile Scherer, que j'avais jadis connu à Montpellier, et qui me reçut d'une manière très-amicale. Son aimable femme, née Rauch, de Schaffhouse, et toute sa famille, proche parente de W^^ de CandoUe-Boissier, ma tante, m'accueillirent aussi avec beaucoup de bonté. J'appris par la conversation de M. Scherer beaucoup de choses sur les usages de Saint-Gall et des environs; j'ai consigné les souvenirs de cette course dans un article de la Bibliothèque universelle. Notre séjour à Saint- Gall fut agréable. Vers la fin de la session j'allai visiter quelques districts du canton d'Appenzell, notamment Trogen, que le séjour de l'excellent M. Zellweger rendait inté-
' Voir aux Pièces justificatives, n" xiii. L'auteur avait atteint Tâge de cinquante-deux ans. (Alph. de C.)
ressant; Gais, célèbre par ses bains de lait de chèvre, et enfin le bourg de Teuffen.
Celui-ci est situé à une forte lieue de Saint-Gall. Une société de simples paysans appenzellois, musiciens par nature, comme cela est fréquent en Allemagne, se réunit chaque année dans l'un des bourgs du canton pour un grand concert. Elle en donna un à Teuffen en l'honneur de la Société helvétique. Je m'y rendis avec quelques autres membres. On nous reçut avec beaucoup de politesse, et on demanda quel était le président de la Société : je l'étais depuis la veille; alors ces braves paysans me déclarèrent que j'étais le président de leur fête. Personne, hors les musiciens, n'entra, sans ma permission, dans l'église où elle avait lieu : on comprend que j'étais bon prince, vu que je ne connaissais ni la langue ni à peu près personne. — Je trouvai assez piquant de faire entrer au concert d'Appenzell plusieurs Saint-Gallois que j'avais vu la veille chez eux , et entre autres M. et Mn^e Millier de ï'riedberg, dont j'avais connu le père à Arau. Les artistes d'Appenzell chantent en chœur nombreux sans aucun accompagnement et avec une précision d'ensemble qui étonne les oreilles les plus exercées. Ces braves gens me firent beaucoup d'amitiés lorsqu'ils me surent Genevois; ils avaient la plupart fait partie du contingent qui était venu à Genève en 1816, et se louaient de l'accueil qu'ils y avaient reçu. Cette petite fête, si originale et si inattendue, termina d'une manière agréable notre séjour à Saint-Gall.
Pendant que nous étions dans cette ville, nous y vîmes arriver l'excellente lady Raffles \ qui avait passé une année à Genève, que M. et M™^ de la Rive et moi connaissions et aimions , et qui , ayant su notre plan de course, venait se joindre à notre caravane pour voir une partie de la Suisse. Elle avait avec elle sa jeune et jolie fille Ella,
* Veuve de sir Staraford Raffles , ancien gouverneur de Java.
(Alph. de C.)
échappée miraculeusement au naufrage que s^ parents essuyèrent en quittant Sumatra, et qui joignait à une santé fort délicate une figure intéressante. Hélas ! au moment où j'écris ces lignes (1840) je viens d'apprendre que, devenue une jeune fille belle et accomplie, elle est morte au moment où elle allait se marier avec le fils de l'évêque de Winchester, le petit-fils de mon collègue Maunoir ! Triste rapprochement avec le temps heureux dont je retrace le souvenir!
Nous partîmes de Saint- Gall avec nos trois voitures, suivant gaiment notre route et nous faisant de temps en temps des visites d'une station à l'autre. A Uznach nous visitâmes de curieuses mines d'un lignite, exploité comme combustible, pour la consommation de Zurich. Ce lignite est si peu décomposé, qu'on le coupe à la hache et qu'on y reconnaît tous les bois des arbres encore \ivants dans les environs. D'Uznach nous vînmes coucher près de Rapperschwyl, à l'hôtel du Paon, situé dans une position agréable. Après avoir parcouru cette ville originale, nous trouvâmes dans l'hôtel des personnes qui nous parlèrent des événements des 28 et 29 juillet, à Paris, mais c'étaient des gens qui ne connaissaient point la France et ne savaient guère autre chose sinon qu'il y avait eu des militaires suisses blessés ou tués. Ces renseignements vagues excitèrent notre curiosité; nous étions cependant loin de nous douter de la gravité des faits.
De Rapperschwyl nous traversâmes le lac de Zurich sur le pont de bois, si remarquable par sa longueur, que la piété des pèlerins allemands a jadis établi pour aller à Einsiedeln ; nous gravîmes le matin la délicieuse route qui, à travers de riches hameaux et des forêts pittoresques, conduit au célèbre monastère. Nous vîmes celui-ci avec beaucoup de facilité, grâce à la politesse d'un bon moine qui se fit notre cicérone sachant que j'étais naturaliste. Il m'assura que le couvent possédait un cabinet d'histoire naturelle complet !
Nous entrâmes dans l'espèce de conclave situé derrière l'orgue où les pères assistent ou sont censés assister aux oflâces sans être vus; lady Raffles se mit à l'orgue et joua un cantique; le peuple, qui remplissait l'église, se mit en prière sans se douter que le cantique et l'organiste étaient protestants. Cette magnifique église d'Einsiedeln frappe beaucoup, située comme elle Test dans une plaine aride, entourée de montagnes assez sauvages.
D'Einsiedeln nous allâmes visiter Schwytz, puis Altorf, et, revenant sur nos pas, Zug et Lucerne. Là nous trouvâmes, pour la première fois depuis notre départ de Saint- Gall, des journaux français, et nous connûmes toute l'importance des journées de juillet. Nous nous hâtâmes de revenir à Berne par la jolie route de Langnau. Toute la ville était occupée des événements. J'allai, comme à mon premier passage, dîner avec les membres de la Diète, mais plusieurs étaient absents, et les autres étaient tristes ou inquiets. Je €ompris, en les voyant, qu'ils regardaient la position comme dangereuse, et l'attitude goguenarde des gens de moyenne classe dans les cafés me le confirma pleinement. Nous nous hâtâmes de regagner Genève, achevant ainsi, avec inquiétude, un voyage qui, jusqu'à Lucerne, avait été une distraction agréable et intéressante.
Par suite des événements politiques, la Suisse se trouva, dès la fin de 1830 et pendant l'année suivante, dans un état d'agitation qui engagea à ne pas réunir la Société en 1831. L'année suivante, la réunion se tint à Genève, et j'en avais été nommé président. Nous avions du plaisir à montrer à nos confédérés le développement qu'avaient pris depuis dix ans tous nos établissements, mais nous n'étions pas sans inquiétude sur l'esprit dans lequel quelques-uns des membres qui appartenaient aux cantons révolutionnés pouvaient venir chez nous. Cette circonstance me fit redoubler de soins pour que la politique fut tout à fait exclue de nos réunions. Jamais présidence ne m'a donné
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autant de peine que celle-là ; depuis cinq heures du matin les botanistes venaient visiter mes collections, et j'en gardais quelques-uns à déjeuner avec M. HegetschweUer de Zurich, qui logeait chez moi , et qui, au lieu de parler de politique, fut tout entier consacré à la science. Heureux s'il avait continué à s'en occuper exclusivement! car quelques années plus tard (1839), cet homme de mérite, devenu conseiller d'État, a été victime de son zèle pour maintenir l'ordre; il a été tué dans l'insurrection qui a modifié le gouvernement zurichois. Après les réunions du matin, nous nous rendions au local des séances, où nous restions jusqu'ià trois heures. Nous allions dîner à Thôtel de la Navigation, aux Pâquis, et après nous avions chaque jour quelque course à faire ou quelque réunion préparée en l'honneur de la Société. Le premier jour nous reçûmes au Jardin botanique, puis M™^ de la Rive reçut à Hermance, et j'en fis autant à La Perrière. Nous menâmes aussi, ce jour-là, les membres de la Société à Pregny voir le puits artésien dont on s'occupait chez M. Giroud, et les serres de MM. Saladin et de Saussure. Notre réception réussit bien, mais je n'ai jamais éprouvé une fatigue pareille. Après ces trois jours de présidence, je restai trois autres journées dans un état d'affaissement complet au physique et au moral
La Société avait, sur ma proposition, décidé de se réunir l'année suivante (1833) à Lugano, et cette décision ayant été agréée par le canton du Tessin, je me trouvai ccmune engagé à m'y rendre. J'étais d'ailleurs curieux de connaître la partie italienne de la Suisse. Je fis le voyage avec M. de Constant, dont la gaîté anima toute notre route, et avec mes collègues les professeurs Choisy et Munier; leur société le rendit tout à fait agréable, et je n'eus à regretter rien autre que sa brièveté, déterminée par les occupations de mes deux collègues.
Nous partîmes le 15 juillet par le bateau à vapeur. A Ouchy nous entrâmes dans une voiture de Lausanne,
arrêtée d'avance, et allâmes coucher à Moudon, puis, sans incident, à Berne, Lnceme et Schwytz. Là nous aperçûmes en passant les membres (Je la petite Diète Samienne sortant de leur séance ; puis nous allâmes à Altorf , et en montant le Saint-Gothard , nous admirâmes la route carrossable faite tout récemment par le canton du Tessin et le petit canton d'Uri. J'en fus si frappé que je publiai, à mon retour, un article sur cette construction dans la Bibliothèque universelle. Le pont du Diable, refait à neuf et mieux calculé que l'ancien quant à Tutilité, a perdu de son aspect pittoresque. La voûte, connue sous le nom de Trou d'Uri, a aussi perdu de son intérêt depuis qu'on en a fait, et de bien plus longues, dans diverses montagnes, mais l'aspect de la vallée d'Urseren frappe encore d'étonnement par sa beauté et la nature de sa population, lorsqu'on y arrive par cette espèce de souterrain. On y parle yne sorte de baragouin composé de mots de toutes les langues voisines. La descente du côté d'Italie est une route en zigzag, très-habilement construite, dans une localité dangereuse ; à peine l'a-t-on francliie, qu'on commence à entendre de l'italien. Nous couchâmes au village de Faido, et le lendemain, après avoir diné à Bellinzone, nous arrivâmes à Lugano.
Nous fûmes logés chez M. Rivaz, qui nous abandonna un étage de sa maison, mais que nous vîmes à peine. La session fut présidée par M. Alberti, conseiller d'État, homme instruit et poli, qui a eu longtemps de l'influence dans son canton et qui, vieux abbé lui-même, m'a rappelé, dans sa manière d'être, plusieurs des abbés itaUens que j'avais connus. D fut très-âmable pour nous, et nous n'eûmes qu'à nous louer de lui. La session ne fiit pas remarquable sous le rapport scientifique, mais l'aspect du pays, si différent du reste de la Suisse, nous intéressa.
L'un des incidents les plus piquants de notre séjour à Lugano fut une partie préparée par nos hôtes pour aller
voir les grottes, moitié naturelles, moitié artificielles, connues sous le nom de Caves de Lugano. Ces grottes, décrites par de Saussure, sont situées sur le flanc de la montagne, en face de la ville, sur le bord du lac; elles sont ouvertes du côté du nord, paraissent creusées dans un sol percé de fentes et de cavités, qui permettent à l'air d'y jouer et déterminent une température toujours fraîche. On y cou- , serve avec avantage les vins des environs, et cette propriété en fait un entrepôt considérable. Tous les marchands, avec leurs familles, s'étaient rendus dans leurs caves et nous offraient leurs vins à goûter avec une gaîté et une hospitalité amusantes ; nous avions peine à nous défendre de leurs politesses. Au retour nous fûmes rejoints par une foule de bateaux portant toutes les dames de Lugano, et notre rentrée dans la ville, à la tombée de la nuit, avait un aspect de fête très-original.
Nous vîmes à Lugano plusieurs savants italiens qui avaient voulu profiter du rapprochement pour nous faire visite; tel furent M. Gêné, de Turin, et surtout mon ancien ami Bertoloni, de Bologne. Je vis aussi le docteur Frank, qui me dit être venu pour moi. Il nous pressa obligeamment de pas* ser par Come à notre retour. Son invitation nous décida à revenir par le Splugen. Nous allâmes donc chez M. Frank, qui habite une chai-mante petite villa, nommée la Jolietta (si ma mémoire est fidèle), à la porta de Come. Lui, sa femme et une dame polonaise, qui logeait avec eux, nous reçurent de la manière la plus aimable. Je vis chez lui M. Comolli, auteur de la Flore de Come, qui me donna quelques détails sur le pays. Après avoir fait un dîner très-agréable (et par parenthèse très-exquis), nous partîmes en bateau pour aller coucher à la Canebiana, bonne petite auberge située au bord du lac. En chemin , nous aperçûmes la Pliniana et cette foule de jolies maisons de campagne qui ornent les bords du lac enchanteur de Come. Près de notre aubei^ se trouvait la belle villa où M. Sommarina avait réuni une
foule d'objets d'art. Nous la visitâmes le lendemain, toujours avec M. Frank, qui avait poussé l'obligeance jusqu'à nous accompagner. Nous allâmes encore avec lui à Bellaggio, village curieux, sur la côte opposée ; nous y visitâmes la villa Ludovisi, située admirablement à la pointe qui sépare les deux bras du lac connus sous les noms de lac de Como et lac de Lecco. Peu s'en est fallu que, pour rendre hommage à Manzoni, nous n'ayons poussé jusqu'à Lecco.
Cette course à la villa Ludovisi m'a fait voir un fait que M. de Buch m'avait déjà appris. J'ai trouvé sur la colline le Rhododendron ferrugineum, croissant sous les oliviers. Le lac de Corne est à six cent quarante-deux pieds au-dessus de la mer, et en faisant une allouance approximative pour la hauteur de la colline, on peut estimer que le rhododendron croît à une hauteur d'au plus cent vingt toises audessus de la mer ! On pourrait croire, malgré l'aspect sauvage du lieu, qu'il y a été planté, mais comme MM. de Buch et Comolli l'ont déjà signalé dans des localités analogues, il faut admettre cette singulière exception aux lois ordhiaires *.
Après la promenade dont je viens de rendre compte, nous prîmes congé de l'excellent M. Frank, et nous montâmes dans le bateau à vapeur qui venait de Come, portant notre voiture. Nous allâmes ainsi jusqu'à Domaso et de là, sur un autre bateau, à Riva. Cette partie supérieure du lac est aussi laide que la partie inférieure est admirable ; les bords en sont plats et marécageux. Riva est un village tellement malsain, que les gens de l'auberge nous assuraient que nous ne pourrions pas, en notre qualité de nouveaux venus, y coucher sans prendre la fièvre. Nous partîmes de suite et, par une route charmante, nous vîi^nes à Chiavenna, vieille et pittoresque ville située dans le fond d'une
* J'ai expliqué ce fait dans ma Géographie botanique raisonnée, vol. 1, p. 317 et 323. (Alph.deC.)
vallée et entourée de murs crénelés beaucoup plus bas que les collines qui les entourent.
Après y avoir passé une bonne nuit, nous avons commencé à gravir la montée du Splttgen. Dans la partie inférieure, la route traverse de magnifiques forêts de châtaigniers; leur coup d'œil, déjà très-remarquable en lui-même, se trouvait encore embelli, par une fête religieuse. De longues files de pèlerins et de pèlerines montaient au travers des arbres en marmottant leurs litanies et Ton entendait de tous côtés les chants de ceux qui marchaient en procession. Cette foule se rendait à une petite chapelle située dans un bois romantique; là, après avoir entendu la messe, les pèlerins se réunissaient sur le gazon et faisaient mi joyeux déjeuner, qui contrastait avec l'air contrit des arrivants : l'élégance et la diversité des costumes embellissaient tous ces groupes. J'ai rarement vu un aspect plus vivant et plus original.
Au-dessus de Campo-Dolcino, nous gravîmes la partie dépourvue d'arbres de la montagne. Une longue galerie couverte y, protège la route contre les avalanches. Ayant franchi le sommet, nous vînmes coucher à Splttgen, premier village du canton des Grisons, dans la vallée du Rhin. Là, nous nous rappelions à l'envi tout le charme de la contrée que nous venions de parcom^ir, et pendant la nuit je m'amusai à exprimer en quelques stances mes adieux à la belle Italie. Ayant égaré ces vers, je ne puis les joindre à mon récit*.
Le lendemam nous descendîmes la vallée du Rhin en suivant la portion abrupte et sauvage qu'on nomme le chemin du Diable ou la Via mala. En comparant cette
* Je les ai retrouvés, écrits au crayon, dans un carnet de voyage. C'est une ballade, la seule peut-être qu*un botaniste ait jamais faite. Quelquesuns des vers sont heureux, mais l'auteur ne les aurait pas tous publiés sans modifications, et par ce motif je m abstiens de les citer.
(Alph. de C.)
route avec nos souvenirs récents de Fltalie, nous trouvions un curieux contraste, et l'austère Helvétie nous apparaissait sous des couleurs bien sombres. En passant à Reichenau notre attention se porta tantôt sur la réunion pittoresque des deux bras du Rhin, tantôt sur les souvenirs qu'y a laissés Louis-Philippe, lorsque, dans sa jeunesse, il y a exercé le métier de maître de mathématiques. Nous arrivâmes à Coire assez tôt pour parcourir la ville, qui n'a rien de remarquable. Le vieux palais de l'évêque présente sur l'une des faces un lierre d''une grandeur extraordinaire.
Le jour suivant nous allâmes visiter les bains de Pfeffers, dont la position , quoique souvent décrite, ne laisse pas d'inspirer un véritable étonnemeut. Après cette course nous passâmes le lac de Wallenstadt pour aller à Wesen. Nous fûmes admis, sans la moindre difficulté, dans le couvent des femmes qui s'y trouve, et, en général, ces couvents sont très-accessibles en Suisse. De Wesen, le lendemain, nous allâmes visiter le joli bourg de Glaris. J'y vis faire le fromage dit SchcAziegér, qui doit sa saveur et sa couleur verte au suc du mélilot bleu, cultivé dans ce but aux environs. Nous revînmes de là à Rapperscliwyl, puis à Zug, où nous passâmes le jour même de l'échauflFourée de Ktissnacht; enfin à Lucerne, d'où nous revînmes en droiture à Genève.
Dans tous ces récits de mes apparitions à la Société helvétique, j'ai peu parlé des séances elles-mêmes, considérées sous le rapport scientifique, soit parce que leurs résultats sont consignés dans les comptes rendus de la Société, soit, je dois l'avouer, parce qu'ils me paraissent peu importants. Ce que j'ai tiré de vraiment intéressant de ces réunions, c'est de mieux connaître la Suisse elle-même. J'ai commencé un opuscule destiné à faire comprendre la partie morale de ce pays ; on a beaucoup décrit son aspect physique, on a quelques exposés de ses institutions politiques,
mais je ne connais absolument rien sur le caractère des cantons, et cependant leur diversité m'a paru un sujet curieux à exposer. J'ignore si le temps me permettra d'achever ce travail. En attendant, ce qui en est rédigé dort, avec bien d'autres essais inédits, dans les tiroirs secrets de mon bureau ' .