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VOYAGES DIVERS

Outre les courses dont j'ai déjà rendu compte, j'ai été entraîné à en faire d'autres, tantôt pour revoir d'anciens amis, tantôt pour quelques affaires d'intérêt, ou pour visiter des collections, ou enfin tout simplement pour me distraire de mes travaux, et pour satisfaire à un certain besoin de mouvement que la nature a mis en moi et que l'habitude m'a rendu nécessaire. En 1818, au printemps, j'allai faire une course rapide à Paris. Je fis la route avec M. Saladin de Crans, bon compagnon de voyage, qui m'entretint surtout des idées de son grand-père sur l'art de gouverner sa fortune, chose à laquelle je n'avais jusqu'alors jamais pensé. A Paris, j'examinai les herbiers pour l'étude des familles qui devaient entrer dans le second volume du Systema. Je revins avec mon ami Benjamin Delessert, et j'eus un grand plaisir à me trouver ainsi quelques jours en tète à tète avec lui.

Vers la fin de l'été la fièvre scarlatine se développa dans ma maison. Ma femme et mon fils Benjamin en forent attemts. Je désirais soustraire Alphonse à cette maladie, et je me décidai à exécuter une course à Bâie que je projetais depuis quelque temps. Mon but était de visiter l'herbier de Gaspard Bauhin, déposé dans la bibliothèque du Jardin, et de pouvoir citer dans le Systema les synonymes du Pinax d'après la vue des échantillons authentiques. J'avais entrevu cet herbier l'année précédente et je connaissais sa valeur sous ce rapport. L'université de Bâle et surtout M, Burkhardt, professeur de botanique, me donnèrent toutes les facilités désirables pour mon travail. J'en ai précisé les résul-

* Voyez Pièces justificatives, n» viii, ma note sur les associés étrangers.

(Alph. de C.)

tats dans un exemplaire du Pinax où j'ai noté la nomenclature moderne des espèces que j'ai vues à côté des phrases spécifiques de l'auteur. Malheureusement je m'étais imaginé (erreur fréquente en voyage) qu'il fallait me hâter de retourner chez moi, et j'ai laissé le travail incomplet. Je croyais le reprendre une autre année, ce que*je n'ai jamais fait. Au retour, je passai par Neuchâtel pour voir mon vieux ' ami Chaillet, par Corcelette pour faire une visite à M™e de Luze, puis de là, traversant le lac, je passai à Estavayer, et j'allai à Fribourg voir le Père Girard et ses beaux établissements d'instruction primaire.

L'année suivante je fis mon second voyage en Angleterre. Confondant un peu mes souvenirs avec ceux du premier, j'en ai déjà dit quelque chose dans le livre précédent. Mon ami Dunal était venu me prendre à Genève et fit le voyage avec moi. Mon but était de voir les herbiers pour les familles à traiter dans le second volume du Systema. En partant de Genève, ma malle, mal attachée sur ma chaise de poste, tomba entre Lavatay et les Rousses, et quand j'arrivai à ce relai, je m'aperçus de son absence : je me désolais, comme on peut croire, de la perte de mon manuscrit, dont je n'avais point de copie, et de plusieurs papiers précieux, et je me disposais à expédier sur les routes voisines des courriers à cheval pour tâcher de retrouver cette malle, quand un brave homme arriva dans une petite carriole me la rapportant intacte, comme il l'avait trouvée sur la route. Ma joie fut extrême, car j'hésitais à rebrousser chemin, ne voyant plus rien à faire à Londres si j'avais perdu mon manuscrit.

Dans l'année 1820 et quelques-unes des suivantes je fis plusieurs courses à Lyon. Le désir de voir mon ancien ami Balbis y était pour beaucoup, mais j'avais un autre motif qui pourra sembler étrange.

Ma vie de Genève était tellement chargée de petits devoirs publics et particuliers, de visites à recevoir ou à ren-

dre, de comités, de commissions, etc., que je trouvais avec une extrême diflSculté le temps de faire certains travaux de réflexion ou de rédaction. Je sentais le besoin d'en sortir : la campagne ne me séduisait pas, parce que j'y aurais manqué de certains secours en livres ou collections, et que l'isolement absolu énerve la trempe de mon esprit. J'allais donc 'm'établir dans une auberge à Lyon : j'y travaillais toute la journée, en paix, et le soir j'avais quelques rares distractions de société ou le spectacle, pour me délasser. J'ai fait ainsi^ à YHôtel du Nord^ plusieurs articles de mes omTages, les plans de plusieurs cours, et quand j'avais besoin de quelques livres je les trouvais chez l'excellent Balbis.

Ce brave homme avait quitté le Piémont par suite de persécutions politiques dues à des imprudences de sa première jeunesse. Il avait accepté la place de directeur du Jardin de Lyon et y a passé bien des années à s'occuper de botanique. C'était un cœur chaud et susceptible d'une amitié vive ; il m'en a toujours témoigné beaucoup. Lorsque j'arrivais chez lui, il commençait par ôter sa perruque et la jetait trois ou quatre fois en Tair comme les ouvriers jettent leur bonnet : puis il venait m'embrasser. Sa maison était la mienne si je voulais, mais il respectait mes goûts de retraité. J'ai vu chez lui les magnifiques collections que son élève Bertero lui envoyait des Antilles ; il m'en faisait part, tant en son nom qu'en celui du collecteur, avec une libéralité parfaite. Je me suis efibrcé d'entrer dans ses vues en citant fréquemment Bertero dans mes ouvrages et en lui dédiant un genre. Le bon Balbis était plus sensible aux égards que je témoignais à son élève que si c'eût été à lui-même. Quelques années plus tard Bertero alla au Chili, un peu sur mou indication ; il s'embarqua pour 0-TaIti, et; un naufrage, dont les détails n'ont jamais été connus, a enlevé cet excellent voyageur à ses amis et à la science. Balbis était déjà mort; il a échappé au malheur de le pleurer.

Dans l'été de 1821, j'allai avec ma femme, son père et

Mj^^ Pictet-Menet* passer quelques semaines à Paris. Nous nous arrêtâmes à la terre de Saint-Seine, dont je venais d'acquérir une portion et dont je n'aurai que trop à parler dans la suite. Mon principal soin à Paris fut d'acheter des animaux pour le Musée : plusieurs personnes m'avaient remis des fonds dans ce but; j'encourageai les Genevois établis à Paris à suivre cet exemple, et je revins apportant au Musée plusieurs caisses d'animaux assez précieux. Je rapportai aussi plusieurs plantes vivantes, pour le Jardin, de la part du Muséum d'histoire naturelle et de quelques amis. J'obtins pour moi, du Muséum, d'assez belles collections de plantes sèches exotiques, en échange d'un herbier de France, type de la Flore française^ que j'avais apporté dans ce but. Je fis alors connaissance avec le bon Perrottet (jardinierbotaniste, originaire du canton de Vaud), qui revenait de la Guyane et qui me donna des plantes de son voyage.

Presque toutes les années suivantes je suis allé faire une course à Paris (1823, 1824, 1825, 1826, 1827, 1828, 1829, 1833). Ces courses avaient pour objet de surveiller la publication de mes ouvrages, d'entretenir mes relations avec mes amis, avec les parents de ma femme, et, à la mort de son père, de sa mère et de sa grand'mère, de soigner nos intérêts. Sans entendre beaucoup aux affaires d'argent, j'ai le sentiment d'avoir été utile à ma famille.

Le voyage de 1823 fut marqué par un mauvais incident: étant en diligence, entre Saint-Seine et Paris, j'eus froid, et arrivé à Paris je pris une attaque de goutte, assez légère, il est vrai, mais qui me parut un avertissement désagréable. Ma mère y avait été sujette et j'étais à l'âge de recueillir cette part de son héritage. Dès lors, jusqu'à ma grande maladie de 1836, j'ai eu chaque année une et quelquefois deux attaques de goutte. Sans être jamais très- violentes, elles m'ont fait souiB&îr et m'ont beaucoup dérangé. Je me consolais en pensant que c'est la maladie des auteurs de

* Parente et amie intime de ma mère. (Alph. de C.)

Spedes, ainsi Linné, VaM, Rœmer en ont été atteints : en d'autres termes, c'est plutôt la maladie de ceux qui, ayant fait beaucoup d'exercice dans leur jeunesse, commencent à quarante-cinq ans à en faire peu.

En 1827, après avoir été à Paris, je revins avec Alphonse en passant par Nancy, Strasbourg et Bâle, d'où j'allai assister à la Société helvétique à Zurich. Après la session, je me décidai, comme je l'ai dit, à aller à Munich, assister à la réunion des savants allemands, et à Vienne. Outre l'intérêt que je me promettais de la vue de ces deux villes, je désirais montrer à mon fils (qui était à l'âge de commencer ses voyages) comment on s'y prend pour les faire avec quelque profit. C'était pour ainsi dire un cours pratique de l'art de voyager que je me proposais de lui donner, et c'est dans ce but que je choisissais un pays nouveau pour moi.

Munich m'a beaucoup intéressé. C'est une ville agréable, bien bâtie, mais sous un climat froid et dans une localité sévère. Le roi Louis y a fait faire de grands embellissements : la Glyptothèque était alors sur le point d'être achevée et la Pinacothèque commençait à peine à s'élever, sous l'habile direction de M. Klenze, qui m'en montra les plans. Un grand nombre de rues nouvelles se construisaient par les soins de cet habile architecte. L'aspect des parties plus anciennes de la ville excitait aussi mon intérêt : l'ancienne galerie de tableaux est au nombre des plus belles de l'Europe ; les promenades et surtout le Jardin anglais sont très-agréables ; la salle de spectacle est belle; le palais du roi, dans sa vétusté, ne manquait pas de quelque intérêt. L'aspect général de Munich me surprit donc agréablement. J'y fus reçu avec une extrême obligeance par M. de Martius, qui était revenu depuis peu de son voyage au Brésil et avait déjà publié quelques-uns des beaux ouvrages qu'il a consacrés à ce pays, et par M. Zuccarini, qui s'occupait avec habileté de botanique, et qui fut très-complaisant pour me faire voir une foule d'objets. Je retrouvai aussi à Munich

le comte de Montgelas, qui m'accueUlit avec beaucoup de politesse. Parmi les étrangers que la réunion germanique des sciences avait attirés, je rencontrai M. deBuch, que je connaissais depuis longtemps et dont l'esprit original et malin, comme celui de tous les Berlinois que j'ai vus, me divertissait fort, surtout en me faisant connaître les nombreux personnages de la réunion qui se présentaient à moi pour la première fois.

Je fis connaissance avec deux naturalistes distingués par leur zèle et leur position sociale : l'un était le comte de Bray, ambassadeur de Bavière en Autriche ; l'autre, qui m'a beaucoup intéressé, était le comte de Stemberg. U avait été coadjuteur de l'archevêque de Ratisbonne, et lui aurait succédé sans les secousses politiques qui avaient fait supprimer cette grande fonction. Il s'était noblement consolé en se vouant à la pratique et à l'encouragement des sciences. On lui doit de beaux ouvrages de botanique et il a doté la ville de Prague d'un Musée d'histoire naturelle. C'était un homme d'une belle prestance, d'un caractère doux et digne, d'une conversation intéressante : j'ai eu un vif plaisir à faire sa connaissance personnelle, et je le mets à un rang, honorable dans la collection de portraits que j'aime à retrouver dans mes souvenirs.

Je pourrais allonger fort cette^énumération en citant tous les naturalistes distingués que je vis dans cette réunion : le vieux jésuite Paula de Schrank, le vénérable Frœlich, le paradoxal Oken, l'exact Tiedemann, le vieux collecteur Hoppe, le baron deWelden, qui avait franchi par ruse les irontières de l'Autriche pour venir à la réunion, Schultz, qui me montra sa découverte de nouveaux vaisseaux dans les plantes, qui plus tard lui a valu un prix de l'Institut, etc., etc.

La réunion elle-même avait pour moi quelque chose d'insolite. On a droit d'y assister pourvu qu'on ait publié sur les sciences naturelles quelque chose (bon ou mauvais) qui

ne soit pas une thèse doctorale. D n'y a, par conséqaent, point de membre élu et reconnu, partant point de discos* sion. On élit le président pour l'année suivante, et celui-ci distribue les lectures à sa volonté. Il résulte de cette oi^anisation que l'opinion sur les mémoires présentés se manifeste hors des séances. A Munich (j'ignore ce qui s' est passé ailleurs), les membres de la réunion dînaient ensemble : au dessert on portait des toasts, et c'était par la faveur plus ou moins grande qui les accueillait qu'on pouvait juger de l'opinion de l'assemblée. Au premier dîner, il y eut un tonnerre d'applaudissements en faveur d'Oken, fondateur de la société et chef des philosophes de la nature (Natur- Philosopher!) ; au second, les vivat furent partagés entre lui et son antagoniste Tiedemann ; au troisième, Oken resta en arrière et Tiedemann l'emporta. Je m'amusai fort de cette manière de juger, en trinquant, les doctrines les plus élevées de la science. Au milieu de ce conflit d'opinions, je me trouvais dans une situation singulière: j'avais émis dans la Théorie élémentaire plusieurs assertions que les Naiur' Philosophen prenaient pour favorables à leur opinion , et ils s'efforçaient de me regarder comme un des leurs; mais, d'un autre côté, je disais à eux comme à leurs rivaux, que j'étais arrivé à ces conclusions tout simplement par la vue des faits, a posteriori et non a priori^ ce qui me rendait le parti opposé favorable et avec pleine raison. Cette ambiguïté, jointe à ma position d'étranger, faisait qu'on m'accordait dans les dîners des vivat superbes. Le soir, les membres de la société se réunissaient dans une vaste tabagie où Ton buvait et on fumait au point d'obscurcir tout à fait la salle. Vers le milieu se trouvait une table autour de laquelle étaient assises quinze ou vingt dames, femmes ou filles des savants ; elles tricotaient paisiblement au milieu de cette fumée et de deux ou trois cents hommes. Ce coup d'œil me parut tout à fait digne de l'ancienne Allemagne. Nous vîmes encore un tableau assez curieux dans un

grand souper que le premier médecin du roi donna aux membres dé la société. Les convives étaient dans plusieurs salons, assis autour de petites tables rondes de cinq à six couverts. La femme du maître de la maison et ses deux nièces, toutes trois fraîches et élégantes, allaient de table en table, servant à manger et à boire, d'une manière fort gracieuse, mais fort embarrassante pour ceux qui n'ont pas l'habitude d'avoir de telles camérières.

Cet usage, conservé dans une grande ville, m'en rappela un dont j'avais été jadis témoin dans les montagnes de Neuchâtel. En compagnie de quelques camarades, j'étais allé passer la journée dans une maison respectable de Saint- Sulpice où se trouvaient trois jeunes demoiselles de notre âge : tout le jour, de l'aveu des parents, nous allions avec «lies courir les bois et les montagnes sans surveillance et sans qu'on eût l'idée de se défier de nous ; puis au dîner, les trois demoiselles, debout contre la mm-aille, nous regardaient manger as3is à table avec leurs parents et leur frère. Nous en étions fort mal à notre aise, et quand nous disions quelques mots à ce sujet, les parents, de la vieille roche, nous disaient que de jeunes filles devaient savoir la distance qui les sépare du sexe masculin.

Revenons à Munich, non pour en faire la description, ce qui est hors de mon plan, mais pour continuer mon récit. Pendant les quelques jours que j'y ai passés, j'avais vu les portions de l'herbier de Martius relatives aux familles dont je m'occupais pour le troisième volume du Prodromus. Ce que j'aperçus d'un genre alors très-peu connu, le Diplusodon, et la certitude que l'herbier de Pohl en contenait plusieurs espèces, fiit la cause qui, toute légère qu'elle était, me détermina à aller à Vienne, ce dont j'avais d'ailleurs une grande envie. Dès que la société de Munich tira à sa fin, je partis donc pour Vienne, et je m'en suis dès lors applaudi à cause des souvenirs intéressants que cette excursion m'a laissés.

On m'avait fait peur de l'inquisition que les douanes autrichiennes exerçaient, disait-on, sur les livres ; au premia* bureau on nous demanda si nous avions du tabac, et sur notre réponse négative, nous avons passé sans qu'on ait rien visité. De même à notre arrivée, l'un de nous alla porter nos passe-ports à la police : il fiit reçu dans le cabinet de l'un des chefs. La seule question fut : qui nous connaissions à Vienne? et au nom du baron de Jacquin* toute recherche ultérieure cessa. Ainsi ces terribles Autrichiens sont au moins assez habiles pour ne pas inquiéter les gens inoffensiiis. £n passant à Molk, après avoir admiré la magnifique vue du Danube qu'on a du couvent, nous apprîmes que l'archiduc Jean était arrivé en petit cabriolet et était descendu à la même auberge que nous. Les habitants de l'hôtel et quelques voisins témoignaient une joie naïve de voir le irère de leur souverain, et l'archiduc les saluait de la manière la plus affectueuse. Je déjeunais dans une chambre contiguë à la sienne : j'aurais voulu oser l'aborder, car il est botaniste et il a fondé le bel établissement connu sous le nom de Johanneum. Je n'osai cependant pas me présenter moi-même^ et quand j'ai dit cela à mes amis de Vienne ils se sont moqués de moi et m'ont assuré que l'archiduc m'aurait bien accueilli sur mon nom. Je rappelle ces faits comme preuve de la popularité des princes de la maison d'Autriche : il est vrai qu'ils ont affaire avec une nation qui leur est dévouée et qui ne tend point à abuser de la familiarité.

A mesure que nous approchions de Vienne, nous trouvions les routes toujours plus couvertes d'une masse effroyable de poussière : dans aucun pays je n'en ai tant vu, et il faut que le sol soit d'une nature bien friable, car le nombre des voitures n'était pas immense. Celles qu'on rencontre le plus souvent sont de longs chariots de la forme de nos chars à foin de Genève, recouverts d'une tente, et où gisent de gros paysans, étendus tout de leur long

* Alors directeur du Jardin impérial de botanique. (Alph. de C.)

sur de la paille, à peu près comme les veaux dans d'autres pays.

A mon arrivée à Vienne je courus chez le baron de Jacquin. Il était sorti. Je fus reçu par sa fenune, qui m'accueillit fort bien, et j'y fus sensible, car il était clair que mon nom avait été prononcé pai' son mari devant elle avec amitié. Lorsque je le trouvai, il me fit l'accueil le plus amical et n'a cessé pendant mon séjour de me combler de bontés. J'ai eu beaucoup à me louer aussi de la réception de M. Host, premier médecin de l'empereur, chez lequel Jacquin me conduisit; de l'excellent M. Pohl, directeur du Musée brésilien, qui m'a montré cet établissement avec beaucoup de complaisance ; du vieux Trattinick, qui m'a montré les herbiers impériaux dont il était le gardien ; de M. Heyne, qui m'a accompagné dans ma petite course en Hongrie. Hélas, bien peu d'années se sont écoulées et tous ces savants sont morts (1840). Je les ai regrettés à raison de leur bon accueil, mais j'ai pleuré Jacquin comme un véritable ami.

Tous les établissements de Vienne m'ont été ouverts avec Ubéralité , et j'ai pu travailler dans les herbiers , tant publics que particuliers, avec autant de facilité que si j'eusse été dans le mien; j'ai en particulier admiré l'herbier du Brésil, le plus riche de ceux de ce pays que j'ai examinés.

Les Jardins botaniques de Vienne, dont Jacquin était inspecteur, sont nombreux et variés. Celui de Schœnbrunn, le plus grand de tous, est surtout remarquable par son immense orangerie. J'ai vu M. Bredemeyer, qui le dirige, et M. Schott, qui a accompagné Pohl au Brésil et a publié depuis plusieurs mémoires. Le Jardin dit de la Raffinerie ou du Faubourg est un établissement privé de l'empereur , où j'ai admiré des serres chaudes hautes de quarante pieds et tenues avec la propreté d'un boudoir. Dans le palais même que l'empereur habite se trouvent encore de jolies serres, établies à plusieurs étages, dans d'anciennes fortifi-

cations ; on m'y a montré un pavillon dans lequel François II a l'habitude de venir travailler entouré de fleurs. Le Jardin plus spécialement destiné à l'instruction est celui de l'Académie, où le professeur de botanique loge pendant Tété. Ce qui m'y a le plus frappé c'est Varboretum^ récemment planté par Jacquin; il présentait déjà une belle collection d'arbres de pleine terre, dont le directeur se proposait de publier la description. A côté du Jardin de l'Académie se trouve le Jardin de la flore d'Autriche , dirigé par M. Host H est peuplé des plantes de l'Autriche et présente cet intérêt qu'on y voit les types des variétés que Host a si souvent élevées au rang d'espèces dans son ouvrage.

Le jour où j'ai été le visiter, j'y ai trouvé la comtesse d'Harrach, tante de la seconde femme du roi de Prusse, qui s'intéresse à la botanique et possède elle-même un beau jardin. Elle parut prendre plaisir à causer avec moi, et me retint longtemps au serein : j'y gagnai une complète extinction de voix, ce qui me dérangea assez. Dès que cette petite indisposition fut diminuée , nous allâmes , avec le bon M. Heyne, faire une course dans le district de la Hongrie le plus voisin de Vienne.

Nous passâmes à Laxemboui^, château impérial assez beau, mais situé dans un pays plat De là, nous vînmes à Ëysenstadt, près du lac appelé en allemand Neusiedel. La vue de ce bourg hongrois eut pour moi beaucoup d'intérêt. On distinguait au premier coup d'œll qu'il était (comme cela est fréquent dans ce pays) peuplé de quatre ou cinq races difierentes, demeurées d'autant plus distinctes, qu'elles se détestent ou se méprisent : Slaves, Madgyars, Allemands, Juifs, Bohémiens ou Gitanes. Je ne pouvais me lasser de voir passer devant moi des échantillons de races si diverses, conservant toutes leur empreinte primitive. Je n'ai vu aucune partie de la population parlant latin comme on prétendait que cela se rencontre dans quelques parties du pays, mais le latin en est la langue officielle, et mon passe-port

avait été visé en latin à la chancellerie hongroise qui siège à Vienne.

La construction des villages que j'ai traversés est assez caractéristique. Les maisons ne donnent sur la rue que par une face étroite et sans fenêtre ; à côté d'elle est la porte .cochère d'une cour longue et étroite , le long de laquelle se trouvent non - seulement la maison d'habitation, mais plusieurs petits bâtiments de dépendance en un seul rez-de-chaussée, tous placés à la file les uns des autres. L'intérieur même des maisons dans les bourgs, bâtis selon la méthode ordinaire, est assez malpropre, et la cuisine slave est une des plus détestables que j'aie jamais rencontrées.

La chose la plus curieuse à Eysenstadt est le palais du prince d'Esterhazy. Son entrée a quelque chose de grandiose, à raison de la garde noble hongroise, que, par une faveur spéciale et conmie récompense de services rendus par ses ancêtres, le prince a le droit d'avoir à sa porte. La face du palais, du côté du bourg, est d'une vieille architecture assez simple, mais elle est ornée des bustes en terre cuite des anciens rois Huns. En tête se trouve Attila, dont jusqu'ici je n'avais vu personne se vanter. On traverse les cours du château et on trouve, accolé à l'ancienne architecture, un bâtiment sur le modèle du palais Barberini de Rome, contraste curieux, qui fait de ces édifices un ensemble des plus singuliers. Les jardins sont beaux et les serres, quoique mal entretenues, sont encore assez remarquables.

Nous allâmes visiter les enviions du lac de Neusiedel, près duquel le bourg est bâti. J'eus le plaisir d'y trouver quelques plantes hongroises, que je conserve dans mon herbier en souvenir de ma course.

D'Eysenstadt nous nous dirigeâmes sur Bruck. En route, nous rencontrions de grands chariots revenant du marché de Vienne, la plupart tirés par quatre chevaux de front. Autour d'eux se voyaient des cochons à duvet laineux et

épais, des vaches à formes insolites, etc. Tout nous indiquait que nous approchions des limites de pays fort dîfiférents des nôtres.

Bruck est un gros bourg où le comte d'Harrach possède un vieux château; il y a construit, sur la face exposée an midi, des serres à plusieurs étages, d'une construction originale, et remplies de belles plantes. Son goût pour la botanique a engagé Jacquin à établir un genre d'Acanthacées, sous le nom d'Harrachia. Le parc de Bruck a près d'une lieue de longueur ; il a été distribué avec art ; son principal ornement vient de la rivière de Leitha, qui servait de limite entre l'Autriche et la Hongrie, et que le comte a eu la permission de détourner pour la faire passer dans son parc.

J'ai été du reste très-bien reçu par le jardinier en chef, qui paraissait me connaître de réputation. J'avais, je l'avoue, la vanité de croire qu'il connaissait la Flore française^ la Théorie ou le Prodromm^ mais je me suis aperçu que ce qu'il savait de moi , c'est que j'avais envoyé à Vienne des boutures d'un arbre rare* ! Quelle bonne leçon de modestie! Le comte d'Harrach m'en a fait entrevoir une autre. Il m*a parlé de son indignation de ce que sa nièce avait dérogé au point d'avoir épousé le roi de Prusse sans avoir le titre de reine. Son frère a une passion décidée pour la pratique de la médecine; pour éviter de déroger, on Fa créé chevalier de Malte, et il fait ses caravanes en soignant les mar lades de l'hôpital de Vienne. Tout cela n'empêche pas le comte d'être un excellent homme, aussi instruit que poli, et qui m'a fort bien reçu.

Après avoir pris congé de mes relations viennoises, j'ai songé au retour, et, pour varier la route, nous sommes revenus par Salzbourg, ville remarquable, dont l'aspect est déjà itaUen, et qui est située dans une des contrées les plus pittoresques qu'on puisse imaginer. De là nous sommes allés

* Le Gincko femelle.

à Munich, Augsbonrg et Ulm. Tai va, en passant, le ruisseau qui porte déjà le grand nom de Danube; enfin nous sommes rentrés en Suisse par Schaffhouse.

L'année suivante (1828), je me trouvais à Paris avec mon fils, qui revenait de Londres ; pour varier notre route, nous revînmes par TAuvergne. Nous passâmes quelques jours à Clermont, où je revis beaucoup des mêmes lieux que j'avais visités dans mon anden voyage. «Ty fis connaissance avec ^L Lecoq, professeur d'histoire naturelle, lH»anie instruit, qui fut très-obligeant pour nous. J'allai fidre une course à Randanne, chez M. de Montlosier, leqod alors attirait beaucoup Tattaition par sa résistance aux jésuites. D s^était créé dans un liai stérile une sorte de ferme, qui lui coûtait plus probablement qu*dte ne valait, mais qu*on pouvait admirer comme un témoignage de Tactirité d^un vidllaid. D^aiDeors il ne me reste que peu de souvenirs de cette excursion.

Xen conserve davantage dune course analogoe que je fe. en 1839, aussi avec mùa fik. Après mon sé}oiir ordîoaire i Plrts, je vouh^ également varier la route, et je me décidai à travorser la Belgique. Xoœ vînmes passer quelques jours à Bruxelles qui était encore sous la poissaiice du n4 des Psys- Bas, Guillaume, et ou je fus tnê^frappé des di^jsîtMB lio^es que le peuple nourrissait centre loL Je ris beaaeo«p le général de C<*astant. firère de mon ami et coUègne au Cousefl Reprêsenutîf , aos^ bien que sfjn oade et un de sfê orjasins, tous tràs-dêvouês au rxiî : ik m'étc^miîest j/so' les îDuskuns qu Us me panissiîatt Duvrir. Tcvs. oîmm^ t'était lEiturel ciiei des gens dêToifees à cette casse, étaieia fart «ppi^sès à «a r^TOfaitî»:«: Bûs en Kae te^ns ik imnîfr à tirer nutê des taksis de kar oMâm Bei^smû ^ m^taâ Ami ils ne pirlaîesit qn~ aT\e)C lae grinde tumsÂirsù^m, Xei^ «1 mi plùsir à vw 1£ BdsKL qui était reveoB deyvé peu de Javx. et q« nit ixw hsixrimf ^TobGsfs&Kie ^ji^ bcrtéer

De Bruxelles j'allai à Dyck, dans la Prusse rhénane, faire visite au prince et à la princesse de Salm, et je trouvai chez eux la même bonne réception qu'à mon précédent voyage en 1810. Le château était fort embelli par des plantations qui l'entourent, et les serres étaient devenues très-remarquables, à cause des belles collections de plantes grasses que le prince y a réunies, surtout depuis la paix. Je retrouvai à Dyck le \ieux Van Marum que j'avais aperçu jadis à Harlem, et qui venait comme moi admirer ces collections. Le prince faisait faife les dessins destinés à l'ouvrage qu'il a depuis commencé de publier. La princesse travaillait à une nouvelle édition de ses œuvres : elle sortait alors d'une épreuve bien douloureuse '.

De Dyck, le prince nous prêta ses chevaux pour àiler à Bonn prendre la poste. Au moment où nous y arrivâmes, nous vîmes passer la princesse de Bavière qui se rendait au Brésil pour y devenir impératrice : elle me frappa par sa beauté. Nous vîmes le Jardin botanique et son directeur Nées (le cadet), qui fiit enlevé aux sciences bien peu d'années après. De Bonn nous revînmes en droiture par Trêves, Metz, Nancy, Epinal, Vesoul, Besançon. Notre arrivée à Genève fut fort triste : nous trouvâmes ma nièce mourante*. Nous la perdîmes peu de jours après et donnâmes de sincères regrets à cette excellente jeune femme.

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