RELATIONS SOCIALES
On a pu voir par ce qui précède que depuis mon séjour à Genève j'étais loin d'avoir négligé mes travaux botaiiiques, et que même j'y avais joint bon nombre d'autres occupations : cependant je n'avais point vécu en ermite ! Au con-
* Cet article doit avoir été écrit en 1840. (Alph. de C.)
traire, j'ai mené alors une vie très-mondaine, soit par l'effet de mes relations multipliées avec les habitants de la ville, soit à cause des visites d'un grand nombre d'étrangers.
Un des traits distinctifs de la vie de Genève est l'habitude contractée par ses habitants de jouir, autant que dans les grandes villes, des plaisirs de la conversation. Comme l'éducation et l'aisance y sont très-répandues, il se trouve qu'on y voit en proportion de la population un nombre considérable de personnes composant la bonne société. Il y a sans doute, comme partout, et surtout dans les pays où il n'existe pas de noblesse légale, il y a, dis-je, des rangs distincts dans l'opinion :'ces rangs sont fondés sur l'ancienneté des familles dans le pays, sur le rôle politique qu'elles y ont joué, sur la fortune, et plus encore sur la fortune héritée que sur celle qu'on a gagnée soi-même, sur la bonne éducation et l'usage du monde, sur les alUances, etc. Ces diverses causes agissant ensemble ou séparément font que les rangs des familles sont sans cesse mêlés, et qu'il est trèsdifficile, quoi qu'on en dise, de reconnaître celles qui se classent dans le premier, le second, le troisième, etc. Toutes celles qui n'exercent pas le commerce de détail ou les arts mécaniques sont réellement égales, sauf les différences individuelles qui résultent de la fortune ou de l'éducation. Il en doit être ainsi dans tout pays où il n'y a pas de noblesse régulière ; mais précisément parce que la loi ne protège le rang de personne chacun est obligé de. le garder soi-même, ce qui explique pourquoi, dans les pays démocratiques, il y a plus de crainte de se mésallier ou de se mélanger que dans les monarchies. Je ne parle pas des aristocraties, car il n'y a plus d'aristocratie légale, quoiqu'il en reste encore quelques traces dans les mœurs *.
* Le mot avait disparu du langage. La première fois que je l'ai entendu proférer c'était dans l'Assemblée constituante de 1842. U fit.rire ceux à qui on l'adressait, à peu près comme si on parlait aujourd'hui en France, dans une assemblée sérieuse, de droits féodaux ou de baillis. (Alph. de G.)-
Le grand nombre des personnes qui ont des droits presque égaux à se dire de la première société, combiné avec leur rapprochement dans une seule ville, resserrée dans une étroite enceinte, explique le nombre considérable d'individus qu'on est appelé à y connaître et la nécessité de vivre beaucoup dans le monde pour entretenir quelques relations avec chacun;, aussi nul part on ne voit tant de réunions. Celles-ci sont en général assez simples, sauf dans les grandes occasions ou chez les familles très-riches.
Dès mon arrivée à Genève je me trouvai très-répandu et je ne demandais pas mieux, soit par goût, soit parce que j'étais bien aise de voir toutes les coteries dans lesquelles la société se fractionne , afin d'y faire des relations et de choisir celles qui me plairaient le mieux pour la suite. Une fois ce choix fait et lorsque l'âge a émoussé mon activité, je me suis graduellement limité. J'étais membre de la plupart des sociétés d'hommes, telles que les cercles et les associations ayant un but spécial. J'avais aussi plusieurs soirées périodiques de personnes des deux sexes, et j'en fis même organiser une pour réunir une fois par semaine mes anciens camarades d'enfance et leurs femmes, afin d'éviter l'isolement qui résulte quelquefois des diverses alliances.
Les mœurs ont imprimé à toutes ces réunions genevoises une teinte si uniforme qu'il faudrait, pour apercevoir leurs différences, prendre en quelque sorte une loupe. Aussi, quoique pendant T hiver il soit fréquent pour un homme d'aller le même jour dans trois ou quatre sociétés, il lui semble avoir à peine changé de salon, tant il retrouve partout les mêmes opinions, le même ton et la même manière d'être. Cela s'explique par les relations multiples de la plupart des individus avec des personnes de diverses réunions. Comme le jeu (de whist) est un élément essentiel de la plupart d'entre elles, et qu'il ne m'a jamais beaucoup séduit, j'ai recherché de préférence les sociétés dans lesquelles on pouvait s'en dis-
penser. La conversation en prenait la place avec avantage, surtout dans les premières années où nous possédions plusieurs hommes qui exerçaient avec succès l'art de la causerie, et où la société genevoise avait en général un entrain et un charme qu'elle a perdus, en grande partie, depuis que les opinions méthodistes et les idées radicales de 1830 ont commencé à l'atteindre et à la diviser. Je citerai quelques-uns de ceux avec lesquels j'ai eu des relations plus intimes.
Au premier rang se présente M. Dumont, l'un des hommes de meilleure compagnie que j'aie jamais connus. D avait commencé sa carrière par Tétat ecclésiastique et avait été assez ardent représentant lors des troubles de 1781. Obligé de quitter le pays, il avait passé quelques années à Paris, où il s'était lié avec Mirabeau, puis s'était &xé en Angleterre, où il s'était lié avec lord Landsdowne, avec Bentham, dont il a publié les principaux ouvrages, avec sir Samuel Romilly et l'élite de la société anglaise. Il revint, en 1815, dans sa patrie et lui rapporta le fruit de son expérience. C'était un homme instruit dans les sciences politiques, parlant bien, soit en public, soit en particuUer, d'un commerce sûr et agréable. Il mettait beaucoup d'intérêt et de grâce dans sa conversation : sa bonté, principalement vis-à-vis des jeunes gens, le rendait intéressant. Il a fortement contribué à introduire chez nous des idées saines sur la législation. J'ai joui extrêmement de sa société et du charme de sa conversation. Lorsque, en 1829, nous perdîmes cet excellent homme, notre société intime fut fort décolorée. J'exprimai mes regrets dans une notice qui fut insérée dans la Bibliothèque universelle. Dumont m'a laissé une marque de son amitié en me léguant une montre décorée de ses initiales, mais je n'avais pas besoin de ce signe matériel pour me rappeler cet aimable homme.
Dans le cercle des personnes que je voyais le plus, je dois citer, à l'un des premiers rangs, un homme que son âge
m'oblige à appeler vieillard, mais que son caractère aurait plutôt fait prendre pour un jeune homme : je veux parler de M. Victor de Bonstetten. C'était un ancien noble bernois qui, ayant beaucoup voyagé et ayant vécu à Genève dans sa jeunesse, avait pris le goût des idées libérales ; un ancien magistrat, qui semblait avoir oublié toute idée politique ; un littérateur et presque un poëte qui, entraîné par son premier maître Charles Bonnet, s'était jeté dans la métaphysique, quoiqu'elle ne cadrât point avec son naturel. Né dans une ville où les langues allemande et française sont employées indifféremment, il les avait adoptées l'une et l'autre dans ses écrits, avec cette singularité que, à peu d'exceptions près, ses ouvrages allemands semblent faits avec des idées françaises et ses livres français avec des idées allemandes. Il était venu après la tourmente révolutionnaire s'établir à Genève : il mettait de l'agrément dans la société par sa grâce et son originalité ; sa conversation avait ceci de particulier qu'il y suivait toujours sa propre idée, sans se mouler sur celle des autres. Son salon était agréable, parce qu'il y accueillait les étrangers de passage avec un mélange d'intérêt et de curiosité, et je lui ai dû plusieurs relations qui m'ont fait plaisir. Si nos caractères et nos études étaient fort dissemblables, nous nous rapprochions par nos goûts de société, et je puis dire que malgré la distance de nos âges, nous avons vécu plusieurs années dans des relations d'amitié et de confiance dont il m'a donné des preuves particulières. Sa mort a été déterminée par une apoplexie à marche lente, qui l'a laissé huit jours plein de vie, mais complètement privé de la parole. Il a supporté cet état avec une courageuse sérénité. Pendant cette sorte d'agonie j'ai été du petit nombre de ceux qu'il admettait auprès de lui. Après sa mort je lui ai rendu unh ommage, bien concis eu égard à mes sentiments, dans le discours que je fis comme recteur à la cérémonie des promotions de 1832. J'aurais désiré faire l'éloge détaillé et raisonné de cet homme d'esprit, d'une physio-
nomie originale, mais je n'ai pu suivre à ce désir, soit parce que n'entendant pas l'allemand je ne connaissais que par ouïdire la moitié de ses ouvrages, soit parce qu'il m'a paru que ses enfants préféraient qu'on ne publiât rien sur leur père. Bien des années après sa mort, j'ai remis à notre amie commune, M™e de C***, qui annonçait vouloir faire son éloge, j'ai remis, dis-je, une note de mes souvenirs les plus intimes sur cet aimable vieillard, qu'on a quelquefois surnommé l'Anacréon de la Suisse * .
Parmi les personnes que je voyais souvent et avec plaisir, je dois citer M. de Châteauvieux : il était fils du maréchal de camp propriétaire du régiment suisse de son nom, et avait suivi dans sa jeunesse la carrière militaire. Le licenciement des régiments suisses lui rendit sa liberté. Il se consacra alors à l'agriculture: on le vit diriger son domaine, devenir inspecteur des haras de France, et visiter l'Italie sous le rapport agricole ; son voyage, écrit à ce point de vue spécial, est un livre plein d'intérêt. M. de Châteauvieux est un homme agréable en société par ses récits piquants, par son obligeance, sa gaité douce, sa parfaite politesse et, je dirai, sa modestie. Après avoir été fort vif dans sa jeunesse, il avait pris, à l'âge mûr, un caractère calme et même, pom- ainsi dire, impassible. J'ai toiyours goûté sa conversation ; sa femme, sa fille et son gendre, M. Na ville, faisaient de sa maison un centre de société fort agréable, que j'ai toujours apprécié et recherché ' .
M. Charles de Constant était un des hommes qui mettaient le plus de vie dans nos réunions. H avait beaucoup voyagé et fait plusieurs séjours en Chine , de sorte que sa mémoire était fournie d'une foule de faits peu connus, qu'il
* Une biographie^ faite sous un point de vue différent, a été publiée, en 1860, par M. Steinlen. (Alph. de C.)
' M. Liillin de Châteauvieux a survécu de quelques mois seulement à mon père. M. le duc de Broglie a publié sur lui une notice intéressante.
{Alph. de C.)
racontait d'une manière originale. Sa verve et sa gaité étaient remarquables pour un homme de son âge; il nous a été enlevé encore tout en vie, et sa mort a fait un vide dans nos réunions familières.
M. Simonde de Sisraondi , le célèbre historien des républiques italiennes et des Français, était à cette époque l'un des hommes que je voyais et que je vois encore avec le plus déplaisir. Indépendamment de ses talents historiques, il est fort digne d'être recherché pour son caractère moral. C'est un homme de bien, dans toute l'étendue du mot, remarquable par sa parfaite bonté et par l'élévation de ses idées. Il a beaucoup, ainsi que M. de Bonstetten et M. de Châteauvieux, vécu dans l'intimité de M™^ de Staël, et leurs récits du temps où elle résidait à Coppet avaient, sous divers rapports, un grand charme. Sismondi a épousé une Anglaise (Miss Allen, belle-sœur de Mackintosch), qui, par sa grâce et sa bonté, était digne d'être sa compagne. Leur maison est devenue un centre pour les étrangers qui abondent à Genève pendant l'été. Je suis resté attaché aux maîtres de cette maison hospitaUère, comme à des amis sûrs et aimables.
Parmi mes autres collègues à l'Académie (car Sismondi en fait partie, au moins nominalement), j'ai trouvé plusieurs hommes dont l'intimité et l'amitié me sont chères.
Et d'abord, dans le rang de mes anciens maîtres, je dois compter MM. Pictet et Prévost , que j'ai déjà souvent mentionnés, auxquels j'ai eu des obligations réelles, et qui, considérés comme hommes de société, étaient des relations . agréables, soit par eux-mêmes, soit par leurs familles, où je comptais plusieurs amis.
M. Boissier, allié de ma famille, homme d'un commerce facile, plus agréable par sa conversation qu'il n'était remarquable comme littérateur *.
* Lorsque mon père écrivait, à la fin de sa vie, ces quelques mots sur
M.Vaucher, qui m'avait le premier parlé de botanique, et m'a toujours témoigné une amitié réelle. J'ai conservé pour lui des sentiments sincères d'attachement.
Parmi mes contemporains, je citerai au premier rang mes anciens camarades d'étude, Girod, Picot etPictet*, qui sont toujours restés mes amis les plus intimes , et dont les familles font comme partie de la mienne.
Bellot, qui a été mon camarade de classe et que je distinguai dès lors pour son talent solide. Il s'est livré avec distinction à l'étude du droit, a été l'instigateur de presque toutes les améliorations faites dans nos lois et le rédacteur de la plupart d'entre elles *. Je le voyais beaucoup comme homme public ; mais il allait peu dans le monde, de sorte que je n'avais pas avec lui des relations aussi suivies que je l'aurais voulu. Notre amitié commune pour M. Dûment nous rapprochait souvent, mais la diversité de nos travaux tendait à nous séparer. Bellot est mort d'une hernie étranglée au moment où, en 1836, j'étais moi-même presque moribond: je lui ai donné des regrets bien sincères.
Parmi ceux de mes collègues qui étaient plus jeunes que moi, et qui, la plupart, avaient été mes élèves, je noterai Auguste de la Rive (fils de mon ancien collègue M. de la Rive-Boissier), qui s'est, très-jeune, distingué dans la physique. Son esprit est remarquablement actif et inventif. Je l'ai toujours trouvé bon et obligeant ; aussi j'ai conçu pour lui un attachement sincère, malgré la diversité de nos âges.
plusieurs de ses amis de Genève, M. Boissier était très-âgé et depuis longtemps sa carrière active était finie. Si Ton se reporte à une autre époque^ on se rappellera deux faits très-honorables pour le professeur Boissier : il a proposé la fondation du Musée académique, en 1818, et surtout il a maintenu, comme recteur, pendant Toccupation française, les traditions littéraires et scientifiques genevoises, dont la durée a contribué puissamment à la restauration de 1815. (Alph. de C.)
* Voir ci-dessus, pages 33, 34, etc.
* La loi sur la procédure civile, qui a traversé intacte toutes nos révolutions modernes, suffit seule à son illustration. (Alph. de C.)
Choîsy avait été mon élève particulier, et a fait quelques travaux botaniques assez distingués. Il est remarquable par la variété de ses connaissances. Je professe pour lui de l'estime et un véritable attachement.
Fr. Marcet et F.-J. Pictet-de la Rive, l'un et l'autre fils de mes plus intimes amis, doivent aussi être mentionnés dans le nombre de mes jeunes collègues pour lesquels j'ai de l'amitié.
Je pourrais allonger cette liste de ceux de mes confrères avec lesquels j'ai eu des relations agréables, et, à vrai dire, je devrais les nommer presque tous si je voulais énumérer ceux qui m'ont inspiré de l'attachement. Ces sentiments m'ont rendu les fonctions académiques précieuses, même pour le cœur.
Dans mes relations de société; plus ou moins intimes, il me sera permis de déposer ici un souvenir pour plusieurs personnes qui m'ont rendu la vie douce depuis mon retour à Genève, et que je puis compter comme de vrais amis, tels sont M. le syndic Fatio et M^e Fatio, M. et M^^ Favre, M. etMn^ePrevost-Pictet, M™« Pictet-Menet , les femmes des amis d'enfance que j'ai cités plus haut, etc., etc.; mais je dois mentionner très-particulièrement M. etM^^^ Marcet, dont je parlerai bientôt, d'une manière plus spéciale, à l'occasion de l'association que nous fîmes pour l'achat du domaine de Saint-Seine.
Enfin, pour clore cette liste de mes relations sociales, je devrais mentionner plusieurs dames pour lesquelles j'ai une vraie amitié, et qui, j'espère, m'en accordent. L'austérité des mœurs de Genève et l'âge que j'avais atteint ne permettent pas d'attacher à ces relations d'autre idée que celle d'une simple amitié, de sorte que je pourrais citer les noms sans aucune espèce de scrupule, mais ces relations, quoique très -précieuses, offrent trop peu d'événements pour que je croie devoir en parler autrement d'une manière plus précise. Je me bornerai à raconter quelques incidents de cette
vie de société, parce qu'ils se lièrent avec de petits travaux littéraires.
Dans l'été de 1823, nous allâmes, avec M. et W^^ Fatio, M. et Mrae Prevost-Pictet, MP^ Boissier, etc., passer quelques jours à la Tour, près Vevey, chez M. Martin de la Tour. Cette excursion dans un beau pays, en agréable compagnie, et chez un hôte fort obligeant, fut une fête presque continue. Elle me donna l'occasion de reprendre mes anciens goûts de poésie; je fis, presque impromptu, une chanson en l'honneur des cinq dames de notre réunion, que j'intitulai : les Cinq Roses; elle eut un certain succès par un mélange de petites malices et d'amitié. En partant, sur Tinvitation des dames, je fis encore une autre chanson pour remercier le maître du château de sa bonne réception. Elle était grave, imitant un peu l'ancien style français ; elle eut beaucoup moins de succès que la première.
L'hiver suivant on eut l'idée d'organiser un bal où les dames devaient être toutes entre trente et quarante ans. Je fis pour le souper une chanson sur l'air du Ventru^ de Béranger, qui fut accueillie avec beaucoup de faveur. Des copies s'en répandirent de tous côtés avec profusion , et lorsque, quinze ans plus tard , on voulut répéter un bal analogue, mon ancienne chanson fut exhumée de sa poussière et rechantée avec un nouveau succès. Elle en eut un auquel j'étais loin de m'attendre, c'est qu'ayant été envoyée à Stuttgard, elle y fut traduite en allemand.
Quelques autres pièces de vers furent encore faites par moi à l'occasion de divers petits incidents de société, mais elles ne valent pas trop la peine d'être mentionnées ; peutêtre en joindrai -je quelques échantillons à la fin de mes récits * .
* Voir aux Pièces justificativeSy n^ xiii.
§ 18. \7SITES D'ÉTRAÎS^GERS.
Genève, par sa position au centre des parties les plus civilisées de l'Europe, est une des villes qui offrent le plus d'occasions de voir des étrangers. Sa petitesse fait que les habitants, pour peu qu'ils soient connus et bien placés dans le monde, peuvent les voir avec facilité et être même recherchés par ceux des rangs les plus élevés. Sur le grand nomble des voyageurs qui nous visitent, il y en a, à proportion , très-péu qui viennent guidés par des idées mercantiles ; la plupart sont attirés par la beauté du pays et par la curiosité qu'inspire la vue d'une petite république ; ils viennent, en un mot, attirés par des idées morales et non par des motifs pécuniaires, d'où il résulte qu'une plus grande proportion parmi eux offrent un intérêt intellectuel ou moral. La société des étrangers a de grands avantages pour nous. Les fréquentes réunions de Conseils, de Comités administratifs, de Sociétés de bien public ou de sciences, les Cercles, les soirées, font que tout le monde se connaît. Dès que l'un d'entre nous ouvre la bouche, on sait presque d'avance comment il va parler, car s'il s'agit d'objets importants, on sait sa manière de penser, et s'il s'agit de simple conversation, on connaît assez sa tournure d'esprit pour de^îner ce qu'il va dire. Chacun sent cela instinctivement, et il en résulte qu'on fait peu d'efforts pour parler de choses intéressantes ou nouvelles. La participation des étrangers à la conversation lui redonne de l'activité; on jouit de ce qu'ils y apportent de nouveau; on jouit aussi quelquefois de ce qu'ils font jailhr d'imprévu de compatriotes qu'on connaît depuis longtemps sans se douter de ce qu'ils savent.
Sous ce double rapport, la conversation des étrangers m'a beaucoup plu, lorsqu'ils se sont trouvés en état ou de bien raconter leur pays , ou de bien observer le nôtre.
4i0 LIVRE QUATRIÈME.
Mon intention n'est pas, on le comprend, d'énumérer tous les voyageurs que j'ai vus depuis mon séjour à Genève, mais de dire quelques mots des plus remarquables et de ceux avec lesquels j'ai formé des relations d'intimité. Je négligerai dans ce tableau ceux dont j'ai déjà eu, ou dont j'aurai plus tard l'occasion de parler, et ceux que j'ai vus trop en passant. Les voyageurs que je mentionnerai sont de deux sortes : des botanistes, que je puis, sans trop de présomption, croire être venus en grande partie pour moi, et des personnes étrangères à la botanique, avec lesquelles j'ai fait occasionnellement connaissance.
Parmi les botanistes, je citerai les suivants, à peu près selon l'ordre des dates de leur visite* :
Schouw, de Copenhague, a passé à Genève en allant et en revenant de son voyage en Italie, qui fait époque dans la géographie botanique.
Steven, directeur du Jardin de Nikita, a passé un mois à Genève pour visiter mon herbier. Il m'a donné beaucoup de plantes de Crimée et du Caucase. Il avait fort étudié les. peuplades de ces pays et m'a raconté sur elles des détails curieux.
Reynier, de Lausanne, est venu plusieurs fois visiter mon herbier. C'était un homme instruit sur diverses sciences, mais en botanique il adoptait les moindres variétés comme espèces. Seringe, qui avait la tendance opposée, se disputait sans cesse avec lui à ce sujet. J'avais l'habitude de leur dire en riant ; « Disputez- vous bien ! quand vous aurez fini, je prendrai la moyenne entre vos deux opinions, et je parie que je tomberai sur la vérité. »
Perrottet est venu plusieurs fois me voir, soit avant ses voyages, soit pendant ses séjours à Paris. C'est un honmie de mérite, qui s'est formé lui-même, car il était simple jardinier chez M. d'Hauteville. Ses voyages à la Guyane, au
« Deux botanistes étrangers, Coulter et Daubeny, sont déjà mentionnés ci-dessus, page 332. (Alph. de C.)
Sénégal et aux Indes, ont enrichi la science de beaucoup d'objets nouveaux. Je l'ai souvent cité dans mes ouvrages, et j'ai conservé de l'attachement pour lui.
Bridel, originaire également du canton de Vaud, établi à Gotha, a passé à Genève, ce me semble, en 1821. Il avait vécu dans sa jeunesse avec les princes de Saxe-Gotha , dont il était gouverneur. Il a visité les mousses de mon herbier, et y a mis souvent sa propre nomenclature.
Brown (Robert) est venu deux ou trois fois à Genève ; lors l'un de ses séjours il a demeuré chez moi. J'ai été fort sensible à ses visites, et j'ai cherché à lui témoigner toute l'estime que je fais de ses travaux et de son caractère \
Gandin, pasteur à Nyon, est venu très-souvent consulter mon herbier pour la rédaction de sa flore de Suisse.
Gay, de Prangins, établi à Paris, élève de Gandin, est aussi venu chaque fois qu'il faisait une mite à sa famille.
Bonjean, de Chambéry, et Thomas, de Bex, collecteurs de plantes, sont venus quelquefois consulter mon herbier.
Amott (Walker) était à Genève, en 1825, dans un moment où, accablé par la douleur de la perte de mon fils cadet, je n'ai pu lui faire aucun accueil. Il a visité mon herbier.
Saint-Hilaire (Auguste de) a passé plusieurs mois à Genève, en 1828, pour consulter mes collections. H m'a, je crois, accordé quelque amitié, mais n'a guère manqué l'occasion de me critiquer sur des minuties ^.
Young (Thomas) a passé un été (1820), logé à Pregny, près de chez moi. C'est un homme très-remarquable par la
* Déjà mentionné, page 267. (Alph. de C.)
•Ha aussi oublié de mentionner mon père, dans la préface de sa Morphologie, parmi ceux qui ont influé peu ou prou sur la marche générale de la botanique. L'oubli est singulier chez un homme qui s'était si résolument placé dans le courant de méthodes et d'idées que la Flore française et la Théorie élémentaire avaient imprimé depuis vingt ans à la science. U est vrai qu'en adressant à mon père un exemplaire de la Morphologie, il a mis sur la première page une dédicace tellement respectueuse que le contraste rend ce volume une véritable curiosité bibliographique. (Alph. de C.)
variété de ses travaux. Je le connaissais comme un profond physicien, puis j'ai appris qu'il rivalisait avet Champollion sur le déchiffrement des liiéroglyphes, et enfin qu'il avait fait quelques mémoires botaniques, un entre autres sur les Opercuhria, Il est mort peu d'années après son séjour dans ce pays.
Bentham, neveu du célèbre Jérémie, est venu plusieurs fois à Genève. C'est un botaniste distingué, exact et laborieux, et de plus un homme excellent, sur l'amitié duquel je compte et pom' lequel j'ai un véritable attachement. Il m'a rendu beaucoup de petits services relatifs à la science; ii a été aussi fort agréable à mon fils dans ses voyages en Angleterre. Une partie de sa jeunesse s'étant passée à Montpellier depuis que je l'avais quitté; il y avaitsi souvent entendu parler de moi, que nous nous trouvions, pour ainsi dire, liés ensemble avant de nous être vus * .
Blume, que j'avais vu en 1829 à Bruxelles, vint, avec sa jeune femme, me rendre \isite en 1830. Il se trouvait chez moi juste au moment où éclata la révolution de Bruxelles, et j'admirais son sang-froid sur les collections précieuses qu'il y avait laissées. Il m'a beaucoup intéressé par les détails qu'il donnait sur son séjour dans les îles de la Sonde.
Gussone, directeur du Jardin de Bocca di Falco, près de Palerme, est venu la même année visiter avec soin mes collections. C'est un homme simple, bon et obligeant, dont j'ai mieux apprécié le talent en le voyant travailler. Je lui suis resté sincèrement attaché.
Macreight, botaniste anglais, a travaillé, à peu près à la même époque, dans mon herbier.
* M. George Bentham m'a dit et écrit bien des fois qu'il se regardait comme un des élèves de mon père. D a pris goût à la botanique par la Flore française. Les disciples de mon père, formés par ses ouvrages, sont plus nombreux et ont été peut-être en moyenne plus acti&, plus spécialement botanistes, que ceux formés par ses cours. (Alph. de C.)
Collegno est un noble piémontais, cadet de famille, d'une société agréable, qui avait suivi la carrière militaire. Il était aide de camp du prince de Carignan, Charles-Albert, à l'époque de la tentative de révolution de 1821. On dit qu'il a blessé personnellement le roi par quelques propos ; il fut obligé de quitter son pays, et vint passer environ deux ans à Genève. Il suivait mes cours et travaillait chez moi; il avait même entrepris une monographie, celle des Aristoloches, mais le goût de la géologie l'emporta dans son esprit. U est allé ensuite à Paris et il a accepté une place de professeur à Bordeaux * .
Bonafous est un agronome piémontais, distingué, que sa monographie du maïs m'autorise à classer parmi les botanistes.
Colla est aussi Piémontais. Sa vocation est la jurisprudence, mais le goût de la culture des fleurs l'a conduit à la botanique. Il possède un jardin remarquable à Rivoli, et il en a publié la description, accompagnée de planches dessinées par sa fille, M'»^ Billiotti, jeune et belle femme, qui est venue, avec son père, passer quelques jours à Genève.
Webb est un Anglais qui a de la fortune et qui l'a employée à voyager pour l'étude de la nature. Il a fait un premier voyage sur les côtes de la Méditerranée, puis il est allé visiter en détail l'archipel des îles Canaries; il y a trouvé Berthelot, ancien marin français, originaire de Marseille, qui était établi h Ténériffe, en partie pour le même but. Us ont associé leurs travaux et leurs collections. L'un et l'autre ont passé quelques mois à Genève par le motif que mon herbier contenant les collections de Broussonet, de Courant et celles de Christian Smith, décrites par Link, aucun autre ne pouvait leur procurer autant de facilité pour la détermination de leurs plantes. Ils ont eux-mêmes ajouté
• Il est rentré en Piémont lorsque la tendance politique a été totalement changée, et après avoir joué un rôle important comme officier supérieur, il est mort dans im âge peu avancé. (Alph. de C.)
à mes richesses canariennes. Tous les deux sont des gens instruits, obligeants et de bonne société. D n'y avait pas besoin de les nommer pour qu'à leur figure on reconnût vite l'Anglais et le Provençal. J'ai dès lors eu occasion de les voir plusieurs fois à Paris, où ils publient leur grande et belle histoire naturelle des Canaries *.
'Burchell, que j'avais connu à Londres en 1819, est venu me faire une visite avec sa sœur, à Genève, en 1832. Dans l'intervalle, il avait fait un voyage au Brésil. Son caractère indécis avait continué à lui faire perdre une partie du fruit de ses grands voyages. Il est probable qu'il ne publiera jamais rien de ses immenses collections *. On croit généralement que le talent est le seul élément de succès, mais on ne pense point assez que le caractère influe autant que lui. Ainsi le caractère vétilleux de Saint-Hilaire a fort amoindri ce qu'on devait attendre de ses travaux; la timidité d'esprit de Desfontaines l'a empêché de suivre aux conséquences de sa grande découverte sur les monocotylédones ; la paresse insouciante de Correa a paralysé ses brillantes facultés, etc., etc.
Castagne, qui est venu me voir en 1833, pourrait bien fournir un autre exemple du même fait. Il a passé vingt ans à Constantinople, occupé de commerce, il est vrai, mais
* Le savant et excellent P. Barker Webb est mort après avoir achevé son grand omrage sur les îles Canaries. U a laissé sa bibliothèque et ses ridies collections au grand-duc de Toscane. M. Berthelot est consul de France aux Canaries. (Alph. de C.)
' L^auteur ne parle ici que des plantes et collections ; il connaissait trèsbien et appréciait hautement les deux volumes in-4'' de M. Burchell sur son voyage dans T Afrique australe extratropicale. M. Burchell est un voyageur éminent et son ouvrage conservera une place honorable dans les bibliothèques géographiques. En botanique, son nom est cité mainte et mainte fois dans le Prodrcmus à Toccasion des Composées du Cap qu'il avait bien voola communiquer à mon père. D aurait pu être cité plus souvent et par tous les botanistes, mais, de même que beaucoup d'illustres voyageurs, il n'a pas compris que le principe de la division du travail est bon dans les sciences comme dans l'industrie. (Alph. de C.)
ayant bien étudié la nature physique et morale du pays. Il m'a communiqué des documents intéressants sur ce sujet. H est venu visiter mon herbier pour déterminer ses plantes; dès lors, retiré dans sa campagne de Montaud, près Salon, il semble s'y vouer au dolce far niente^ et n'a publié presque rien sur ses travaux.
Sloritzi, originaire des Grisons, est venu passer quelques années à Genève. Je l'ai souvent employé pour traduire de l'allemand en français, pour ranger quelques parties de mes collections, et surtout pour faire un dictionnaire des noms vulgaires des plantes dans toutes les langues, d'après un plan que j'avais tracé. La place de professeur d'histoire naturelle, à Soleure, étant devenue vacante, j'ai pu contribuer à l'obtenir pour lui. C'est un homme inhabile à se faire valoir, probe, obligeant, modeste et patient*.
Salzmann, Allemand, que j'avais déjà connu à Montpellier, où il est établi, a fait des voyages botaniques à Tanger et à Bahia. Il est venu à Genève consulter mon herbier. C'est un homme fort original, qui vaut mieux que son apparence ^
Moretti, professeur de botanique à Pavie, est venu, en 1833, me voir à la suite d'une herborisation dans les Alpes, et je l'ai depuis retrouvé à Paris. C'est un homme cahne, instruit sur diverses sciences, qui s'est occupé de physiologie et d'agronomie plus que de botanique descriptive. J'ai eu quelques relations avec lui, et m'en suis toujours bien trouvé '.
Moris, professeur à Turin*, est venu deux fois à Genève, en 1834 et 1838, avec sa femme. Il a voyagé en
* n est mort en 1850. Voir la notice que j'ai publiée sur lui, la même année, dans la Bibliothèque universelle. (Alph. de C.)
* Mort en 1851. Voyez Botanische Zeitung, 1833, page 4.
(Alph. de C.) » Mort en 1853. [Id.)
* Sénateur du royaume. {Id.)
Sardaigne, île dont il publie la flore. C'est pour cet ouvrage qu'il est veiiu consulter mon herbier. Je m'en suis applaudi, car j'ai singulièrement goûté son excellent caractère et l'exactitude de son travail.
Enfin, dans ces mêmes années, j'ai vu en passant quelques autres botanistes. Les uns étaient d'anciens amis , et le plaisir de les revoir comme tels l'emportait sur celui de les recevoir comme botanistes, tels sont Dunal, Balbis, Adr. de Jussieu, Cambessedes, Acli. Richard, les deux Brongniart, etc. ; les autres étaient de nouvelles relations, tels que MM. Blytt, Olfers, de Girard, Green, Mustel, Kunze, Schykowski, etc., qui sont restés trop peu de temps pour que je puisse dire autre chose sinon que j'ai eu le plaisir de les voir : cela même est du reste quelque chose. J'ai eu effet toujours remarqué combien il est utile de connaître personnellement ceux dont on est dans le cas d'employer les ouvrages. On apprend ainsi le degré de confiance qu'ils méritent sous divers rapports. Je pourrai sembler présomptueux, mais je puis dire avec vérité que toutes les fois qu'il m'est arrivé de rencontrer un botaniste dont je connaissais les livres, ce que j'ai vu de son caractère moral était d'accord avec l'idée que ses ouvrages, même descriptifs et techniques , m'avaient inspirée. Je ne sais vraiment si cette révélation de l'homme par son livre n'est pas tout aussi bien donnée par un ouvrage didactique (pourvu qu'on l'ait bien étudié) que par un livre de morale ou de littérature. Le naturaUstc qui décrit techniquement les êtres ne se doute point qu'on le devinera par ses descriptions et laisse souvent percer son caractère par quelques mots, par la forme ou le style de son Uvre, par le plan qu il adopte, etc., tandis que le littérateur ou le moraliste sait qu'on peut le juger et se tient sur ses gardes pour ne pas trop se dévoiler lui-même. Ainsi se vérifie, même pour les livres techniques, l'adage de Buffon : Le style est tout Vhomme.
Jusqu'ici j'ai mentionné les visites de botanistes, maintenant il me reste à parler d'étrangers appelés à Genève par de tout autres motifs. Ce second tableau sera plus varié, car il comprend des personnes des deux sexes et de toutes les positions sociales les plus diverses, de simples voyageurs en passage et des étrangers plus ou moins fixés dans le pays.
D'après le proverbe : A tout seigneur tout honneur, je parlerai d'abord des princes ou souverains qui sont venus à Genève pendant la période qui m'occupe. L'agitation imprimée à l'Europe lors de la chute de l'empire de Napoléon s'est fait sentir pendant quelques années, et a décidé plusieurs personnages de maisons souveraines à voyager hors de leur pays. Ainsi, dans l'automne de 1821, nous avons eu la visite de plusieurs princes allemands ou du nord. J'ai eu l'occasion de les voir de près et d'apprécier la politesse et la simpUcité qui les caractérisent.
Le roi actuel (1840) de Danemark, alors prince Christian, se présente le premier à mon souvenir. C'est un homme d'esprit, d'instruction et de savon- , qui a, dit-on, la tête un peu ardente, comme on l'a vu quand il s'est fait déclarer roi de Norwége pour éviter de U\Ter ce pays à la Suède. U aime la minéralogie et a consenti à devenir membre honoraire de notre Société d'histoire naturelle; il a voulu que je lui donnasse une lettre de recommandation pour mon ami Brongniart, malgré mes assurances qu'il n'en était pas besoin quand on se présentait comme héritier du trône de Danemark. Sa femme, née princesse d'Augustenbourg, était alors une très-belle personne, qui paraît trèsbonne.
Le grand-duc actuel (1840) de Toscane, alors prince héréditaire, excitait mon intérêt par sa bonté, son instruction et ses excellentes intentions. Je puis citer une preuve personnelle de sa bonhomie : c'est qu'il m'a adressé une lettre de sa main pour me recommander le jeune Savi, fils du
professeur de Pise. U a étudié âvec soin tout ce qui tenait à notre organisation et surtout à notre instruction publique. La grande-duchesse, née princesse de Saxe, était une personne aimable, distinguée par son Caractère moral et son esprit ; elle m'avait accueilli avec bonté, et longtemps après son séjour chez nous , elle ne manquait guère les occasions de me faire parvenir ses compliments ; elle est morte quelques années après. Je l'ai regrettée comme si elle n'était pas d'un rang qui semblait m'interdire toute relation avec elle.
Nous avions encore le duc et la duchesse de Hesse-Philippstadt, citoyens de Genève d'ancienne date, gens trèsbons et très-polis, mais qui parlaient peu, et que j'ai peu recherchés.
Dans le même temps se trouvaient aussi à Genève le prince et la princesse Guillaume de Wurtemberg. Ds ont séjourné un ou deux ans dans notre ville, et je les ai vus beaucoup. Le prince était passionné de médecine. Je n'ai pu lui faire une meilleure politesse que de l'inviter chez moi à la réunion de la Société médico-chirorgicale. Il avait la rage de causer médecine et même de la pratiquer, ce qui était dangereux par les doses qu'il ordonnait. Sa femme était une personne d'esprit et de goût, d'un naturel très-gai, et que j'aimais beaucoup à rencontrer. Elle venait quelquefois me voir dans la matinée , et je me rappelle qu'elle arriva le jour où je venais de recevoir la magnifique collection de plantes du Népaul, que l'excellent Wallich m'avait expédiée ; j'étais fou de joie, et la princesse l'était presque autant que moi de voir ces formes si variées et si extraordinaires des plantes des montagnes ^de l'Inde. Elle était arrivée chez moi dans un état d'hilarité singulière; elle sortait de chez le bon M. de Bonstetten, qui, dans sa distraction de vieillard, l'avait reçue avec une absence de costume impossible à décrire. Bien des femmes, même sans être princesses, se seraient scandalisées :elle
n'avait vu que le côté bouffon de la position. Pourquoi faut-il que ces souvenirs de gaité se lient à celui de la mort de cette charmante femme, qui eut lieu bien peu de temps après?
Ces quatre couples princiers se voyaient souvent le soir, et m'admettaient dans leurs réunions avec un petit nombre d'autres personnes, telles que MM. de Bonstetten et Pictet. Ds faisaient souvent de la musique. Je m'amusais des compliments à toute outrance qu'ils s'adressaient entre eux; accoutumés sans doute à en recevoir, ils croyaient ne pouvoir assez en faire !
Peu de temps après cette époque, nous avons vu passer à Genève les jeunes princes de Saxe, qui allaient voir leur sœur à Florence, le prince de Linange, frère de la mère de la reine Victoria, les princes d'Augustenbourg, frères de la reine actuelle de Danemark , le prince héréditaire de Mecklenbourg, père de la princesse Hélène, et dont le fils a fait ses études à Genève, enfin le duc de Saxe-Weimar. Quoique je les aie vus assez souvent, il ne me reste de souvenirs un peu vifs que du duc de Saxe-Weimar, homme qui, comme on sait, a marqué par son caractère élevé et son amour pour les sciences. Il venait souvent le matin me demander à voir des plantes quil n eût jamais vues, et, malgré son grand âge, il pouvait rester plusieurs heures debout à regarder les échantillons de mon herbier. Je me rappelle qu'il vint un soir, avec son gendre de Mecklenbourg, nous demander une tasse de thé et passer la soirée avec nous, à la mode familière de Genève. Je n'étais pas embarrassé de la conversation, car nous avions par hasard M. et Mme Eynard, gens d'aimable société, et qu'il connaissait; mais je voulus lui présenter quelque chose qui frappât son attention. J'imaginai de lui faire goûter plusieurs sortes de thés extraordinaires que j'avais dans ma collection, tels que le thé de Santa-Fé de Bogota, le maté, le thé des Calmoucks, etc. Il me disait, avec son air franc et observateur :
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« C'est bien mauvais, .... mais donnez-m'en encore un peu, pour en conserver mieux le souvenir! »
Puisque je parle des princes qui sont venus à Genève, je ne dois pas passer sous silence ceux de la famille de Napoléon. Nous avons eu pendant un hiver (1834-1835) l'ancienne reine de Hollande, Hortense, et son fils, Louis Bonaparte, que j'ai vus très-souvent. La reine était une personne d'esprit et de goût, fort remarquable par ses talents pour le dessin et la musique. Je me trouvais avoir des relations communes à Paris, et j'avais souvent causé avec sa mère, l'impératrice Joséphine. Elle-même était si bonne, si sensée, qu'on ne pouvait la voir sans éprouver un sentiment trèsvif d'intérêt, d'autant plus qu'elle venait d'être blessée dans ses affections les plus chères par la mort de son fils, aîné.
C'est, je crois, en 1819 que nous vîmes arriver une colonie de princes grecs, Fanariotes, et que nous pûmes observer cette singulière classe d'hommes, moitié princes, moitié particuliers, moitié asiatiques, moitié européens, moitié civilisés, moitié barbares. Cette colonie avait pour chef le prince Karadja, liospodar de Valachie, qui, soupçonnant le Grand Seigneur de pouvoir bien lui envoyer le fatal cordon, avait un beau jour décampé de sa capitale, en emmenant avec lui sa famille entière et tout ce qu'il avait pu réunir de ses trésors. Après avoir séjourné quelque temps en Autriche, il était venu à Genève, où il a passé plus d'un an, et où je l'ai vu souvent. Je consignerai ici quelques-uns de mes souvenirs.
Le prince Karadja était un vieillard encore assez bel homme ; il avait conservé le costume oriental et, en particuher, le poignard à la ceinture. Il parlait passablement le français, mais était moins que diverses personnes de sa famille au courant des mœurs européennes. Il était arrivé avec de grandes valeurs métalliques, sans avoir aucune idée des placements de fonds à intérêt ; il a vécu pendant quelques mois en vendant les plaques d'argent des harnais de
ses chevaux, et ne voulait pas entendre parler de se ménager des ressources par une administration de ses biens propre à conserver les capitaux. Sa femme , que les mauvais plaisants appelaient la princesse Rotunda^ méritait ce nom par sa rotondité ; elle paraissait une bonne femme, mais ne parlait point français. Le fils était un homme d'une figure agréable, qui annonçait peu de capacité et peu de goût pour les mœurs des peuples civilisés. Deux des filles de rhospodar, M^^^^s yiaoutski et Argyropoulo complétaient, avec leurs maris, cette curieuse famille : elles étaient encore belles et parlaient assez bien notre langue. Leur passion était la toilette, surtout les costumes français ; d'ailleurs elles ne disaient pas grand' chose. Le prince Argyropoulo avait voyagé en Angleterre, mais ne paraissait pas trop comprendre les gouvernements européens, et faisait à ce sujet les réflexions les plus curieuses. Je crois que c'est lui qui demandait si notre syndic de la garde (chef de nos milices) était bien sanguinaire^ et qui hésitait à traverser avec quelquesuns de nous un passage un peu obscur, comme s'il y craignait une embuscade. Vlaoutski était un boyard valaque, qui ne parlait guère, mais avait un naturel charitable; il assista à notre bal national du 31 décembre, et dès le lendemain il adressa cent sequins aux pauvres de l'hôpital, avec une lettre disant à peu près : « J'ai assisté hier à votre grand « bal; je m'y suis fort amusé; j'ai pensé que mes voisins, « les pauvres de l'hôpital , ne s'étaient pas autant divertis « que moi, et j'envoie ces cent sequins aux directeurs pour <c qu'ils fassent une fête à leurs pauvres pour le jour de <c l'an. »
Mais de toute cette colonie fanariote, celui qui me paraissait le plus remarquable était le prince Maurocordato, ancien ministre de l'hospodar. C'était un homme remarquablement instruit et spirituel, plus gai, plus vif et moins solennel que tous les autres; il parlait onze langues orientales ou européennes, et passait son temps à apprendre le latin pour
feire la douzaine. Maurocordato provenait de la grande famille vénitienne , et se regardait comme plus noble que son maître. Un jour je me faisais expliquer par lui le système de la noblesse grecque sous les Turcs, et je lui demandais de me citer les grandes familles. * Oh ! je vais vous dire, me répondit-il devant le prince Earadja, il y a d'abord la mienne! c'est la première; puis viennent les Ypâlanti, les Soutzo, etc., et puis les Karadja, etc.» On trouverait difficilement en Europe un ministre qui osât parler de la sorte devant son souverain, même quand celui-ci serait électif et destitué. Maurocordato venait souvent et familièrement causer avec moi. J'ai un exemplaire du Prodrome de la flore grecque de Smith , où l'orthographe des noms grecs est corrigée sous sa dictée. Dès lors il est retourné en Grèce, et même il a été quelque temps président, avant l'arrivée de Capodistrias.
Peu après le départ de la famille Karadja, nous vîmes arriver le prince Soutzo , ancien hospodar de Moldavie et gendre de celui de Valachie. A son arrivée il portait le brillant costume des Fanariotes, et tant qu'il l'a conservé, il m'a semblé l'homme le plus beau que j'eusse jamais rencontré; je me rappelle encore sa première visite et Fadmiration que j'éprouvai en le voyant entrer à l'improviste dans ma bibliothèque. Dès lors il a pris les vêtements européens et a perdu presque tout son prestige. C'est un homme gracieux, aimable, obligeant, qui a très-bien vu la cour ottomane, où il a rempli l'office de drogman. Il nous en faisait des récits curieux, mais il paraissait avoir moins de capacité et d'instruction que Maurocordato. J'ai revu cette excellente famille à Paris, où le prince a été assez longtemps envoyé de la Grèce.
On ne peut pas séparer de ces souvenirs de princes grecs ceux de l'excellent Capodistrias. En quittant la Russie il vint passer quelques années à Genève, attiré soit par la circonstance qu'il était encore nominalement ministre de
AGE MUR. — GENÈVE. i23
Russie en Suisse, soit par sa qualité de bourgeois honoraire de Genève * . J'ai conservé de lui le souvenir le plus agréable et Je plus sensible, et tous ceux qui l'ont connu en diront autant. Sa physionomie respirait la douceur, la finesse et l'intelligence. Sa conversation avait un charme particulier. Lorsqu'il parlait de la Grèce, c'était le ton , ou d'un amant qui parle de sa maîtresse, ou d'un politique profond qui comprenait bien les diflScultés du présent et les chances de Pavenir. Après l'avoir vu très-souvent, je lui ai fait ma dernière visite la veille du jour où il partait pour Ancône et la Grèce. Je comptais aller seulement lui souhaiter un bon voyage ; mais, ayant dit un mot, je ne sais lequel, sur l'avenir de son pays, sur-le-champ il me prit la main, en me disant : « Vous m'avez compris, asseyez- vous là !» et pendant une heure il m'expliqua, avec son éloquence gracieuse tous les plans qu'il formait dans son esprit. Je l'écoutais avec une sorte d'émotion; il ne se dissimulait point, même alors, que l'assassinat était une des chances qu'il courrait lorsqu'il voudrait arrêter les désordres des chefe, mais il envisageait cette chance avec une sérénité admirable. Hélas ! elle ne s'est que trop tôt vérifiée. Sa mort a été pleurée à Genève comme elle a pu l'être dans la Grèce même. Après avoir eu, pendant une année, l'occasion d'étudier les mœurs des Fanariotes, grâce à la présence au milieu de nous de la famille Karadja, nous avons pu nous former une idée de la haute société de Saint-Pétersbourg. Dans l'au-
» n avait rendu de grands services à Genève et à toute la/Suisse, en 1815, comme ministre de Russie au congrès de Vienne. M. de Talleyrand, impatienté des demandes de nos députés, avait répété ironiquement ce mot qu'il avait déjà dit en 1798 (j'en ai la preuve dans une lettre de mon père, de cette époque) : c D y a cinq parties du monde, l'Europe, l'Asie, l'Afrique, l'Amérique et Genève. * Capodistrias reprit, avec émotion, par un autre mot qui allait droit au cœur des Genevois d'alors, plus ambitieux d'appartenir à une ville célèbre qu'à une ville de quarante mille âmes, voire même de cinquante mille : « Non, Genève n'est pas la cinquième partie du monde; mais c'est un grain de musc dont le parfum se répand dans toute l'Europe.»
(Alph. de C.)
tomne de 1831 , nous vîmes arriver à Genève une espèce de colonie russe; plusieurs seigneurs et dames des fEtmilles Nariselikin, Gallitzin, Wolkonskj^, Gourief, Medem, etc., la composaient. Ils passaient leur temps ou à jouer la comédie ou à faire des parties de whist, et les dames, de macao. C'étaient en général des personnes d'esprit, de très-bon ton, et qui, ainsi réunies entre elles, représentaient assez bien la société de la cour de Russie, Je les voyais souvent, et je prétendais que c'était une manière conunode de faire un voyage à Pétersbourg. Comme je l'ai remarqué toutes les fois que j'ai vu des personnes venant de pays dans lesquels l'esclavage ou le servage existent, les femmes m'ont paru supérieures aux hommes; ceux-ci en effet sont plus gâtés qu'elles par les plaisirs faciles et par les habitudes de commandement despotique. Les personnes qui m'ont le plus frappé dans cette réunion étaient : 1^ M.^^ Narischkin (Marie- Antone), connue aussi par le surnom d'Étoile du Nord, l'ancienne maîtresse de l'empereur Alexandre. Elle avait alors passé l'âge de la beauté, mais on voyait qu'elle avait dû briller surtout par la fraîcheur et la grâce; elle avait une conversation agréable , une manière de recevoir qui annonçait du calme, de la bonté et le désir de plaire. Elle était à Genève avec le général B***, qui n'avait de remarquable que sa passion aveugle pour le magnétisme animal. 20 Mme Olga Narischkin, femme du général Narischkin, et, par là, nièce de la précédente. Elle était fille de la fameuse Sophie Potoçka, esclave grecque épousée par le comte Potoçki, si célèbre par sa beauté, et à laquelle son mari avait dédié la fameuse teiTe de Sophiouska. M"^^ Olga était elle-même une beauté remarquable; sa belle figure inspirait de l'intérêt par une mélancolie douce qui tenait (elle le laissait entendre) à quelque passion contrariée. « L'amour use l'âme, » me disait-elle nonchalamment Madame Olga parlait peu, mais avec des yeux comme les siens la parole est une affaire de luxe.
30 Mme Y***, Polonaise des provinces réunies à la Russie. Elle se trouvait en dehors de la colonie de Pétersbourg. C'était une petite femme vive, jolie et aimable comme le sont les Polonaises, remarquable par sa belle voix et fort divertissante par une sorte de déraison gracieuse. Je l'ai vue assez souvent et je l'ai observée comme un type à part. Un jour je la trouvai écrivant sur une table chargée de bougies et pleurant comme une Madeleine. Je lui témoignai mon étonnement de ce spectacle. * C'est, me dit-elle, que je fais mon testament, et je vous ai fait prier de venir, parce que je veux avoir vos conseils. » Elle m'entretint en effet de ses plans, qui me parurent assez bizarres, et que je lui fis changer, au moins pour le moment.
40 M. et M°ie de Medem, des environs de Mittau, se trouvèrent aussi à Genève en même temps que la colonie russe, dont ils étaient un peu à l'écart. Ce sont des personnes de sens, d'instruction, de très-bon ton, avec lesquelles il m'a été fort agréable d'avoir quelques relations. J'aurai occasion d'y revenir dans la suite.
50 La princesse Sophie Volkonski est venue plusieurs fois à Genève, et j'ai eu toujours un vif plaisû- à voir cette bonne et excellente femme. Elle est première dame de l'impératrice, et son mari premier aide de camp de l'empereur Nicolas. Par sa naissance et sa position, c'est une trèsgrande dame de l'empire russe; elle n'en a pas moins conservé toute la simplicité et la bonhomie compatibles avec sa positioii. Elle emploie son crédit à rendre des services, et met en pratique toutes les idées libérales les plus sages. A sa demande, je lui ai remis une note sur un sujet dont j'avais causé beaucoup avec elle, savoir la manière d'abolir le servage en faisant passer les serfs au rang de métayers, conmie cela a eu lieu en Italie et dans une grande partie de l'Europe occidentale. Cette femme, si haut placée, était tout occupée de cette idée ; elle venait en hiver de la campagne à la ville, à pied, s'asseoir au coin de mon feu, pour
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causer de ce plan, qui, malgré son zèle, n'a eu aucune suite, comme beaucoup d'autres * .
Mais, puisque je raconte mes rapports avec des Russes, je ne puis tarder davantage de parler de ceux auxquels je mets le plus de prix et qui sont devenus de vraies et solides amitiés.
Dans l'été de 1828, j'appris qu'il était arrivé à Genève deux dames russes qui témoignaient le désir de me connaître ; toutefois, vu le nombre immense des voyageurs, je ne m'en inquiétais point Je rencontrai une dame de mes compatriotes qui m'aborda en m'assurant que je devais aller voir ces étrangères, qu'elles avaient grande envie de me connaître, mais que n'ayant pas trouvé ici une lettre d'introduction que mon ami Fischer ^ leur avait promise, elles n'osaient se présenter elles-mêmes. Vaincu par cette insistance, j'allai à l'hôtel où elles demeuraient, et bien m'en a pris. En entrant chez W^^ et M^^e de Klustine, je trouvai un accueil si amical et si naturel , qu'il ne se passa pas un quart d'heure avant que, grâce à notre ami absent, nous ne fussions ensemble comme d'anciens amis. Je leur proposai de venir le soh' même à La Perrière^ pour leur faire faire la connaissance de ma femme, et dans la journée nous étions déjà en relation étroite. M™^ de fQustine^ d'une physionomie douce, timide, n'avait, pour ainsi dire, des yeux que pour sa fille. Celle-ci venait d'être fort ma-
* J'ai retrouvé la copie du Mémoire que mon père lui remit sur cette question. II n'a plus d'importance puisque le mode d'émancipation adopté repose sur des bases tout à fait différentes. Le système de céder une partie des récoltes, au lieu de terrain^ aurait eu avantage de lier les intérêts da maître et des cultivateurs, car il excite ceux-ci à bien cultiver et à cultiver la plus glande étendue possible, ce dont le maître profite pour sa part.
(Alph. de C.)
* Directeur du Jardin impérial de Saint-Pétersbourg, un des correspondants les plus obb'geants et agréables de mon père. Nous lui devons la communication d'un grand nombre de plantes sèches recueillies dans de lointains pays par des voyageurs russes. (Alph. de C.)
' Maison de campagne, au bord du lac, où habitait alors mon père.
(Alph. de C.)
lade. On l'avait transportée mourante à Montpellier, où l'air du Midi et les soins du docteur Chrétien l'avaient rétablie. Xj'était une personne vive, spirituelle , en tout point l'opposé de sa mère, si ce n'est que l'une et l'autre avaient en commun une parfaite bonté. Peu de jours après cette première entrevue, je retrouvai ces dames à Lausanne chez la marquise de La Tour-du-Pin. Je les vis souvent pendant les trois jours que dura la Société helvétique des sciences, et nous nous trouvâmes de suite intimes amis. Il faut dire que la conversation de mon ami Fischer, à Moscou, et ce qu'elles avaient entendu dire de moi à mes amis de Montpellier, les y avait disposées. Elles vinrent en automne à Genève, où je les vis tous les jours, et où je nouai avec elles une amitié véritable; ensuite elles allèrent passer l'hiver en Italie, et j'entretins avec Anastasie une correspondance qui me fut très-agréable et me donna une haute idée de son intelligence. Dès lors ces aimables amies (car je pouvais leur donner ce titre) sont venues séjourner quelque temps à Genève.
Je puis, par un fait, donner une idée de la prodigieuse facilité de M)^^ de Klustine. Je lui demandai un jour si elle ne pourrait pas me donner pour la Bibliothèque universelle un morceau sur l'état de la littérature russe. Trente-six heures après elle m'en apporta le manuscrit. Elle donnait dans cet article une appréciation des principaux littérateurs de la Kussieetun échantillon de chacun d'eux, traduit d'après ses souvenirs : le tout écrit avec grâce et en très-bon français ; elle avait alors dix-neuf ans! Je doute qu'on puisse trouver un second exemple d'une facilité pareille. Le fragment sur la littérature russe fut recopié dans plusieurs journaux et fort apprécié. Quelques années plus tard, ayant été faire avec son mari une course à l'île de Caprée, elle adressa à sa mère et à moi deux relations de cette excursion. La mienne était travaillée et destinée à l'impression ; je l'en trouvai trèsdigne, mais quand j'eus entendu celle adressée à M™e de
Klustine et écrite d'inspiration au retour de la course, sa mère et moi nous la trouvâmes tellement supérieure, que, d'un commun accord, ce fut elle que nous insérâmes dans la Bibliothèque. Cette supériorité du premier jet est assez fréquente chez les femmes et se lie avec le talent qu'elles ont naturellement pour le style épistolaire.
A la suite des événements de juillet 1830, le comte de Circourt, homme remarquable par son instruction dans les sciences historiques, géographiques et philologiques, quitta la France, vint à Genève et ne tarda pas à épouser M^^® de Klustine, dont il avait apprécié le mérite pendant un court séjour qu'elle avait fait à Paris. Le mariage eut lieu à Berne, dans la chapelle de l'ambassade russe et à l'église catholique. Anastasie me donna dans cette occasion une vraie preuve d'amitié en m' écrivant un billet au sortir même de la cérémonie.
Depuis son mariage, j'ai continué avec M.^^ de Circourt les mêmes relations si douces pour le cœur et pour l'esprit. Elle avait pour moi et a j'espère encore une amitié telle qu'on peut l'avoir, je n'ose dire pour un père, mais certainement pour un oncle.. Toute sa conduite à mon égard y a été conforme. Elle est revenue souvent à Genève, et je l'ai vue dans tous mes voyages à Paris où elle est fixée. Les circonstances l'ont conduite à ne pas cultiver spécialement son talent littéraire : il lui en est resté d'être une femme de société remarquablement aimable.
Mn^e de Klustine, que je connaissais à peine quand elle était avec sa fille, parce qu'elle parlait peu, sembla avoir la langue déliée quand elle fut seule au milieu de nous : je conçus alors une sincère amitié pour elle, j'appréciai sa grâce et sa bonté, et dès lors je lui ai voué des sentiments tout aussi amicaux qu'à sa fille, mais son extrême modestie fait qu'elle se tient toujours en arrière et à l'écart.
Mes relations d'amitié avec les dames russes ne se sont pas bornées à celles que je viens de mentionner, et il me
reste à en signaler une à laquelle j'ai attaché bien du prix. Dans l'automne de 1833, M. et Mp^ de Hahn*, revenant de Constantinople, arrivèrent à Genève. Un de leurs compagnons de voyage me mit en relation avec eux : je m'arrangeai fort de la conversation du baron, mais dès la première visite j'éprouvai pour sa femme une sorte de sympathie, car il existe en amitié de ces sentiments instinctifs. M°ie de Hahn est née Française (de Champagne) ; son père, ayant émigré, se maria dans le pays de Bade avec une dame d'honneur de la grande- duchesse, aussi remarque-t-on chez elle un mélange de l'esprit français et du caractère allemand. Elle habite en Courlande, et c'est le plus grand hasard, comme on vient de le voir, qui m'a donné l'occasion de faire sa connaissance.
M"^e de Hahn était alors une personne d'une trentaine d'années, d'une physionomie gracieuse. Sa conversation avait un intérêt infini, sa galté était douce, la sensibilité de son âme perçait à chaque phrase : elle avait de l'instruction sans en faire parade, de l'énergie sans la montrer hors de propos. Elle a plu à tous dans notre société intime où j'introduisis aussitôt ces aimables voyageurs. Ils sont restés sLx mois à Genève et y ont laissé de longs souvenirs. Je reviendrai plus tard sur mes relations avec Madame de Hahn, parce qu'elles se rattachent plus encore aux années de ma vie qui feront l'objet du livre suivant. .Je me suis, pour ainsi dire, plus lié avec elle en son absence et par correspondance que je ne l'avais fait pendant son séjour.
Après avoir parlé de deux amies aussi aimables, me serait-il possible de continuer une froide énumération de simples relations de société plus ou moms agréables ? Non, il faut continuer à m'occuper de personnes pour lesquelles j'ai aussi quelque amitié. Le mérite de ce sentiment est de
* De Hahn-Asuppen , d'après le nom de leur résidence en Courlande. M. le baron de Hahn a occupé avec distinction plusieurs places importantes dans la haute administration russe. (Alph. de C.)
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n'être pas exclusif comme l'amour, et de permettre des partages sans limite, de telle sorte cependant que chaque ami ou amie semble avoir la part tout entière.
Une Anglaise, M.^^ Prinsep, réclame ici une mention trèsspéciale pour l'affection et quelquefois l'admiration que je lui ai vouée. En 1829, elle arrivait des Indes. Femme d'un riche banquier, elle avait été obligée de venir en Eur rope à cause du climat meurtrier de Calcutta, qui ne pou^ vait convenir ni à sa santé ni à celle de son enfant. Je fis sa connaissance peu après son arrivée : sa figure, sa galté, son esprit original m'attirèrent, et à peine l'eus-je un peu connue que j'admirai son caractère. «Fespère avoir contribué à lui rendre le séjour de Genève agréable en la faisant apprécier à sa valeur, et en retour elle m'a accordé plus de bienveillance que je n'eusse osé l'espérer. Des événements frappants sont venus prouver ce que j'avais deviné, que cette jeune femme si vive, si rieuse, si étourdie en apparence, était en réalité une personne attachée à ses devoirs, et douée d'une force et d'une raison parfaites. Elle apprit la ruine totale de sa fortune et supporta la pauvreté avec résignation. Plus tard, des pertes plus cruelles, celles de son mari et d'un fils, ont montré à la fois sa sensibilité et son courage. Ayant vécu très-jeune dans l'Inde, elle m'a fait connaître ce pays d'une manière intéressante. Je l'ai encouragée à écrire une notice sur les Parsis, qui a été insérée dans la Bibliothèque universelle. Elle m'a donné des preuves d'une véritable amitié, et j'en ai pour elle une bien sincère, aujourd'hui déjà ancienne.
Parmi les dames qui ont passé à Genève dans la période dont je m'occupe, et qui ont laissé des traces dans mes souvenirs, je dois citer :
La célèbre miss Edgeworth, auteur des romans moraux et livres d'éducation si intéressants. Elle était simple et bonne comme ses ouvrages; sans avoir été fort lié avec elle je lui conserve un souvenir affectueux.
Lady Morgan a passé à Genève dans le moment le plus actif de la réaction contre les idées libérales. Elle paraissait enchantée de notre ville, comme type d'une république démocratique, et allait en Italie évidemment pour y recueillir des notes contre les puissances. Elle nous conta que son projet était d'écrire son voyage et de mettre sur chaque point en parallèle le bonheur de notre état démocratique et le malheur des pays soumis à l'absolutisme. Quelques-uns des meneurs du parti raisonnablement libéral s'inquiétèrent de ce que les éloges exagérés de lady Morgan risqueraient de compromettre Genève aux yeux de la Sainte- Alliance, dont elle avait alors beaucoup à craindre; nous voulûmes conjurer ce danger éventuel, et je fus chargé de porter la parole. Je le fis, à son départ, en lui disant à peu près : « Milady, vous avez un rôle dans le monde à soutenir :
* vous êtes (en faisant allusion à ses livres sur l'Irlande), « vous êtes l'avocat des peuples malheureux ! Eh bien, « nous, nous sommes un peuple heureux ! nous ne sommes
* pas dignes de votre attention.* Elle saisit cette idée avec son imagination d'artiste, me répondit la lettre la plus ori- ^ale possible en deux ou trois langues, et ne parla pas de Genève.
Lady Raffles, veuve de sir Stamford Raffles, a déjà été mentionnée à l'occasion d'un voyage en Suisse *, mais je ne saurais assez louer sa grâce et sa bonté : j'ai reçu d'elle l'ouvrage qu'elle a publié sur la vie de son illustre époux.
Enfin, M«i« Boni de Castellaue est venue deux fois passer quelque temps à Genève. La seconde fois, eu 1832, elle se trouvait ici avec son ami, M. le comte Mole, qui venait de perdre sa fille et avait besoin de ses consolations. Mes relations avec la famille de Castellaue datent de mon voyage aux PjTénées, où je trouvai le vieux marquis qui voulait bien me rappeler que nos deux familles ont été jadis alliées. Celui-ci est aussi venu dans sa vieiUesse à Genève,
* Voyez page 359.
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avec sa femme (née Rohan et veuve du duc de La Rochefoucauld, qui fut assassiné sous ses yeux). M°^^ Boni (par abréviation de Boniface, nom de son mari *) est une des femmes les plus spirituelles que j'aie jamais rencontrées : j'ai eu le bonheur de la voir presque tous les jours pendant son séjour à Genève et souvent dès lors à Paris ; je loi ai voué un sincère attachement et j'ai la confiance qu'elle m'en a aussi accordé quelque peu. J'en dirai autant, et dans ce double sens, de son compagnon de voyage, M. Mole ; j'ai beaucoup joui de sa conversation fine, élégante et profonde, et j'ai toujours trouvé chez lui les procédés les plus aimables. J'y reviendrai dans la suite en parlant de mon séjour à Paris en 1837.
Est-ce parmi les Genevois ou les étrangers que je dois placer M™e de Staël et sa famille ? Je voudrais bien par orgueil national les compter comme des citoyens de la ville de Calvin, mais en vérité je ne puis le faire. Dans les premiers temps après mon retour à Genève, W^^ de Staël habitait Coppet ; j'y allais quelquefois et toujours avec plaisir. On a si souvent parlé de cette femme distinguée que j'ose à peine dire quelques mots de son esprit prodigieux de conversation et de sa bonté de cœur, qui éloignait de cet esprit si brillant toute tendance à Fépigramme. Elle savait apprécier ceux même qui choquaient souvent ses opinions, et avait un talent particuUer pour exciter l'intelligence de ceux qui conversaient avec elle. J'ai vécu familièrement avec plusieurs des personnes qui l'avaient connue depuis longtemps, et je conserve dans ma mémoire une foule d'anecdotes qui la concernent; mais si je me permets de mentionner souvent les particularités dont j'ai été témoin, je me suis interdit, même dans ces pages confidentielles, de raconter ce que j'ai appris seulement par le témoignage d'autrui.
Son fils, Auguste de Staël, et sa fille, M^n^ la duchesse de Broglie, que j'ai vus assez souvent à Coppet, étaient tous
• M. le maréchal de Castellane. (Alph. de C.)
deux des personnes fort intéressantes dont je recherchais la conversation. Auguste de Staël, avait des connaissances variées et s'était occupé un peu de botanique. Un jour il me demanda de lui donner une idée de ma manière de considérer la théorie de cette science. Étant à Coppet, nous^ nous réunîmes après le déjeuner, M. et M™^ de Broglie, M™«Rilliet-Huber, et en général les habitants du château. Je fis une espèce de leçon familière et improvisée sur ce vaste sujet. Elle parut frapper mes auditeurs en leur ouvrant un champ nouveau de méditations, et Staël en ayant parlé à M. Guizot, celui-ci me demanda de rédiger ce que j'avais dit, pour l'insérer dans la Reçue française^ dont il était alors (1829) le directeur. Telle est l'origine du morceau qui a pour titre De l'état actuel de la botanique générale. J'ignore jusqu'à quel point ce résumé de ma doctrine a pu contribuer à la faire comprendre, mais je me rappelle avec plaisir le moment où je l'ai ainsi exposée à des personnes d'élite, et l'espèce de liaison que j'ai contractée alors avec un homme aussi éminent que M. Guizot lui donnera toujours du prix à mes yeux. Cette relation m'entraîna quelque temps après à insérer, dans le même recueil, des Obserçations sur la législation forestière de la France^ où se trouvent des idées que je crois utiles et dont il me semble qu'on tend à se rapprocher. Ce -n'est pas que j'attribue aucune action à ce petit écrit ; il fut peu remarqué dans le temps, quoique peut-être (on me permettra comme auteur de le croire) il méritait un peu plus d'attention.
Vers la même époque je fus appelé à m'occuper d'un savant dont j'ai déjà parlé à l'occasion d'une visite qu'il me fit à Montpellier. Un jour, avant le lever du soleil, je fus réveillé par l'arrivée d'un billet de lady Davy qui me contait en peu de mots, qu'elle était arrivée la veille avec son mari, et que celui-ci était mort dans la nuit. Elle me priait d'aller la voir : je la trouvai, comme on le comprend, fort émue de cet^événement inattendu. C'était le produit d'une apoplexie,
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produite elle-même, à ce qu'il paraît, par la voracité avec laquelle Davy avait mangé de l'ombre-chevalier à son souper. Je cherchai à calmer Témotion de sa femme et je donnai des regrets à l'illustre chimiste. Je m'occupai immédiatement de lui faire rendre les honneurs funéraires, tels que je pensais qu'une ville comme la nôtre les devait à un savant d'un rang aussi élevé. Je m'entendis soit avec le Conseil d'État, soit avec l'Académie, et je fis décider par l'un et l'autre corps qu'on ferait pour Davy le même ensevelissement que pour un membre de notre Académie. Celle-ci, en conséquence, députa trois de ses membres pour complimenter lady Davj , le Conseil d'État et le corps académique marchèrent à pied, processionnellement, jusqu'au cimetière, accompagnés de toutes les corporations tenant aux sciences et d'une foule d'assistants. Ce témoignage d'égards pour un homme aussi distingué fut très-bien vu par ses compatriotes, et sa famille y fut sensible. Peu de temps après lady Davy envoya cent livres sterling à l'Académie pour en faire l'usage qu'elle estimerait le plus utile aux sciences. Sur ma proposition, on décida d'employer les revenus de cette somme à donner de temps en temps un prix à l'étudiant qui, dans les six années après sa sortie des études, aurait fait l'ouvrage le meilleur sur l'une des sciences physiques ou naturelles. Ce prix a été accordé à M. Jules Pictet pour son ouvrage sur les Phryganes, et je dois avouer que dès lors il n'a paru aucun ouvrage qui l'ait mérité. Peut-être la condition de n'être sorti des écoles que depuis six ans est-elle trop sévère et devra-t-elle être modifiée.
En terminant par ce lugubre épisode la liste des étrangers que j'ai connus à Genève de 1816àl835,je suis loin d'avoir épuisé l'énumération de ceux que j'ai vus et qui m'ont inspiré de l'intérêt * . Un grand nombre d'autres noms
• L'auteur avait noté sur une petite liste, jointe à ses Mémoires, avec r époque de leur visite : MM. Fulchiron, Ampère, de Buch, duc Pasguier, général Sébastiani, duc de San Carlos et M"' de Transtamare, M"* de
illustres se pressent dans mon souvenir, mais je ne veux pas abuser de la patience de ceux entre les mains desquels ces pages pourront tomber. Je terminerai cependant ce chapitre, comme l'ordre des dates me le suggère, en disant ..quelques mots de la fête du jubilé de la Réformation, qui, dans l'été de 1835, attira à Genève un grand nombre de théologiens protestants de tous les pays du monde.
L'époque de ce jubilé (le troisième depuis la Réformation) se trouva coïncider avec l'inauguration de la statue de Cuvier à Montbéliard, où j'étais invité à me rendre avec une députation de l'Académie des sciences de l'Institut. Je me trouvai dans une grande incertitude sur le choix entre les deux cérémonies. Mon amitié pour Cuvier me faisait pencher pour Montbéliard, mais la goutte en décida autrement. Le jour où j'aurais dû partir je fus pris d'une attaque qui annonçait devoir être violente et me retint à Genève ; elle se calma cependant assez vite, de manière que j'ai pu voir, tellement quelleraent, la célébration du jubilé, à laquelle j'étais invité comme doyen de la Faculté des sciences.
Cette cérémonie fut entièrement ecclésiastique, attendu que le gouvernement, représentant un canton mixte, ne crut pas devoir y prendre part. Elle commença par des sermons analogues à la circonstance; les jours suivants tous les députés des églises étrangères, joints à notre clergé et à ceux qui étaient invités, se réunirent dans le temple de l'Auditoire, et là chaque député rendit compte de Tétat de la religion dans son pays. Cette espèce de concile sans autorité, composé d'ecclésiastiques de tous les pays protestants de l'Europe et même des États-Unis, était un spectacle fort intéressant et vraiment original; j'y ai assisté assez régulièrement, et j'y ai fait connaissance avec plu-
Sèze, M. le comte de Pons, M. Seguin, M™" Patterson, miss Elton, M. le baron d'Haussez, M. Fischer, ancien avoyer, MM. Villermé, Becquerel, Breschet, sir Ch. Lyell, sir John Boileau, MM. Lacoste, Pelet de la Lozère, de Salvandy, le baron de Krudener. (^Vlph. de C.)
sieurs ecclésiastiques instruits. Dans la soirée une illumination générale et spontanée témoigna de la part que la population prenait à la fête. Une chose montrait le progrès du bon sens et de la tolérance, c'est qu'on n'eut pas à se plaindre d'une seule insulte contre les maisons ni des catholiques, ni de quelques protestants qui n'avaient pas illuminé. Je pris à cette fête un intérêt véritable, car je suis bon protestant, pourvu qu'on entende le protestantisme conmie il l'est depuis un siècle dans notre Eglise : l'adhésion aux préceptes de l'Évangile entendus par chacun d'après les lumières de sa raison.
Après la célébration du jubilé, l'émotion donnée à la population se continua sous une forme assez curieuse. On voulut rappeler les Agapes des égUses primitives, et les habitants de chaque village ou, dans la ville, de chaque quartier se mirent à dîner ensemble. Ces repas se passaient avec ordre et sobriété ; leur aspect était fort original