‹ MemoiresChapitre 87 sur 117 · CHATEL · texte numérisé non relu

CHATEL

Genève, S janvier 1 796.

Vous voyez, Madame, ma ponctualité à remplir mes engagements ; ce n'est pas lorsqu'ils me sont aussi agréables que je m'aviserais d'y manquer... Dans peu vous me parlerez de vos bals, de vos fêtes, puisque ce sont des noms que l'on connaît encore chez vous. Pour moi, la peinture 4e ma vie est bien loin d'offrir de semblables tableaux. Je suis isolé dans ma patrie comme si j'étais dans un pays étranger, et moitié de gré, moitié de force, j'y mène la vie la plus retirée et la plus sédentaire. Quelques amis composent le cercle étroit d'où j'ai le bonheur de ne pas sortir ; des livres, voilà mes compagnons fidèles et assidus ; les travaux les plus sérieux mais les plus intéressants, voilà mes fêtes journalières... Lorsque je suis au milieu d'un travail pénible ou ennuyeux et que je suis prêt à l'abandonner de lassitude, soudain je m'y remets avec une nouvelle ardeur, me disant : si je le finis, ce sera une heure de plus dont je pourrai disposer à Champagne ; ce sera une promenade, une lecture de plus avec M"® de Luze. Cette espérance me fait surmonter les difficultés et aplanir tous les obstacles... Souvent, après une journée occupée, le soir, au coin de mon feu, seul avec moi-même, je retourne sur le passé, et je regrette : quoi? le voici :

Ault bords d'un lac que je ne nomme pas. Près des lieux où Tété m'amène Est un hameau, etc.

i Dans la lettre suivante il remercie son père de l'avoir autorisé à acheter les «eavres du «Prince de la botanique. •• (Alph. de C.)

* La correspondance avec M^^ de Luze avait un but littéraire, comme on peut le deviner d'après les pages 25 et 49 des Mémoires. Chaque lettre étant une composition d'écolier, semée parfois de petits vers, Tautenr en faisait d'abord un brouillon qu'il conservait. Je donnerai ici quelques fragments de ces lettres. Dans la seconde se trouve une peinture assez inattendue de Genève, dix-huit mois après la Terreur. (Alph . de C.)

Ce qui lui plait dans ce hameau, c'est d'y trouver:

Les grâces sans coquetterie^ La douce et tranquiUe gaité^ Et l'esprit sans afféterie, etc.

Genève, 12 février 1796.

J'ai eu le plaisir, Madame, de recevoir votre lettre... Je pourrais aussi vous parler de comédies, mais je n'y suis que spectateur de loin en loin. Trois troupes de société se sont établies ici cet hiver ; Zaïre et Mahomet, voilà leurs coups d'essai, et elles les ont exécutés avec une perfection qui m'a étonné, et qui vous surprendra sûrement aussi lorsque je vous aurai dit de quel ordre sont les acteurs : le superbe Orosmané est un ouvrier horloger, Nérestan est un cordonnier, Zaïre est une marchande appelée Krippendorffen, qui, malgré la rudesse de ce nom barbare, jouait avec douceur et majesté. Les autres étaient à l'avenant. Eh bien, en chaussant le cothurne tragique ou le brodequin comique ils quittaient la bassesse de leurs manières, et surtout Taccent affreux de notre peuple.

Je pourrais encore, Madame, vous parler de bals et de concerts, et vous citer entre autres un jour où il y avait dix-neuf bals dans la ville. Vous vous étonnerez du contraste de ma première lettre et de celle-ci, mais il me parait qu'on est las de vivre depuis plusieurs années sans aucun amusement, et comme depuis quelques mois nous n'avons point eu d'insurrection, on en profite avec empressement.

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