AUGUSTIN-PYRAMUS A SES PARENTS*, A CHAMPAGNE
Genève, mercredi 17 mai 1796.
Si mes deux dernières lettres étaient sur un ton lugubre et ennuyé, celle-ci, mes bons parents, sera d'un style plus gai. Vous en comprenez aisément la raison. Avant de vous parler de mon examen je vous dirai suivant mon usage (l'emploi) de la semaine qui s'est écoulée depuis ma dernière lettre. Cette semaine a été plus fertile en événements. Je me
^ Je publie cette lettre avec toutes ses négligences de style «t malgré la recommandation de l'écrivain quelle fût entièrement confidentielle, parce qn'eUe fait bien comprendre soit le caractère du jeune homme, toit la nature des mobiles, et en quelque sorte le fort et le faible de notre ancien système genevois de l'instruction publique. Avec des professeurs et des étudiants pareils, il n*est pas surprenant que l'esprit scientifique et politique de Genève ait survécu à une terrible révolution et a l'occupation étrangère. (Alph. de C.)
préparais ; j'étais chaque jour accablé d'ennui et assez en peine. Vendredi je pris un gros rhume, un peu mal aux oreilles, j'étais épouvanté, heureusement que cela n'a pas continué et que j'ai pu faire mon examen ^ Pendant les préparations, M. Prévost et M. L'Huilier avaient toujours eu l'air de me destiner un morceau fort beau et fort difficile que j'aurais fort aimé, en sorte que le dernier jour je ne me suis préparé que là-dessus ; or çà, écoutez le tour qu'ils m'ont joué : ils ne m'ont demandé ni l'un ni l'autre ce morceau. Le contre-temps m'a entièrement déconcerté, en sorte qu'au commencement je balbutiais totalement. Enfm, au bout du compte, je me suis tiré de M. Prévost. M. Pictet m'a demandé l'histoire chimique des plantes, parce que, m'a-t-il dit en m'interrogeant, il savait que je m'étais occupé avec succès de l'histoire naturelle. Quant à M. L'Huilier, il m'a fait faire un calcul bien long, bien difficile, que j'ai fait tant bien que mal, ce qui m'a donné un air fort savant. Voilà l'histoire de mon examen. Je ne vous omets rien. Ce n'est pas trop modeste, je le sens, mais quand je vous parle, c'est à d'autres moi-mémes, et il est bien permis, je crois, de se complaire dans certains souvenirs qui flattent l'amour-propre et excitent l'émulation. Excusez-moi donc en faveur de cette considération, et surtout que ce détail n'aille pas plus loin que vous trois. Mon grabeau* est ce qui m'a fait plaisir, car j'étais mécontent de mon examen : ils m'ont dit les choses les plus flatteuses et les plus amicales, m'ont parlé de tout ce que j'aime le mieux, de mes parents et de ma patrie, en m'exhortant à ne pas tromper les espérances que les premiers avaient conçues de moi pour leur bonheur et la deuxième pour son illustration. C'a été là ce qui m'a été le plus sensible : le reste quoique très-flatteur m'a peu touché, par exemple, lorsqu'ils me parlaient de mon goût pour les belles-lettres, l'histoire naturelle, de mes succès en mathématiques quoique je ne les aime pas, de ce que j'avais soutenu des thèses DÛ j'avais converti mon professeur à mon opinion, etc. Cela a glissé sur moi légèrement, mais la première chose m'a pénétré, et du fond du cœur je me suis promis à moi-même de remplir ces espérances. Pardonnez-moi ce détail, j'espère qu'il fera passer chez vous une partie de la joie dont je suis comblé. J'en suis encore ému en écrivant.
T** a fait un examen sec et médiocre, et a eu un grabeau beaucoup trop bon ; on l'a beaucoup loué de ce qu'il s'appelait T*\ Bellot a fait un
> Pour la fin de la deuxième année de philosophie. (Âlph. de C. j
* On appelait ainsi un résumé de l'opinion des professeurs sur l'examen et sur la conduite de l'élève pendant l'année. (Alph. de C.)
superbe examen sur le morceau que je voulais, et a eu un grabeau trop faible pour ses talents. Pictet a fait aussi un brillant examen et a reçu un fort bon grabeau. On n'a fait hier que ces examens, parce que nos professeurs nous ont tenus chacun trois quarts d*heure.
Je compte aujourd'hui expédier mes visites, faire mes arrangements, mes préparatifs de travail pour cet été, etc. Demain, la société d'histoire naturelle chez M. Gosse, et dans peu de jours je vous embrasserai. Ne m'oubliez auprès d'aucun de ceux qui vous entourent. Tout à vous.