‹ MemoiresChapitre 89 sur 117 · AUGUSTIN-PYRAMUS DE CANDOLLE A MADAME DE LUZE · texte numérisé non relu

AUGUSTIN-PYRAMUS DE CANDOLLE A MADAME DE LUZE

Paris, 22 novembre 1796.

Qu'il me tardait, Madame, de pouvoir m'entretenir avec vous, car quoiqu'il y ait encore bien peu de temps que j'ai quitté Champagne, jamais quinze jours ne m'ont paru aussi longs ; paisible, casanier, comme je Tai toujours été, j'ai les yeux et la tête fatigués de tout ce que je vois depuis lors, comme si j'assistais à une lanterne magique. Je vois toutes les heures passer devant moi de nouveaux individus ; quelle différence avec ma vie précédente que l'uniformité et un agrément soutenu faisaient couler avec rapidité? pour laquelle croyez-vous, mon aimable voisine, que soit l'avantage? Je ne vous ai pas promis une relation de ma vie, mais celle des impressions que me feraient tant de nouveaux objets. J*avoue que plusieurs choses dont je me faisais une idée brillante dans Téloignement m'ont paru bien mesquines quand je les ai vues de prés ; les gens de lettres, les femmes à la mode, les grands seigneurs, les lieux célèbres ont cela de commun.

Mon voyage a été agréable pour la compagnie que j'avais * et la promptitude avec laquelle il s'est fait ; mais nous étions bien de ceux dont Rousseau dit qu'ils ne voyagent que pour arriver. Nous avons traversé toute la chaîne du Jura pendant trente-six heures, et nous n'avons su y voir autre chose que le coup d'oeil mélangé de rouge et de vert des coteaux plantés de pins et de hêtres. Nous avons traversé Poligny, Dôle et Genlis de vive nuit, en sorte que nous ne pouvons guère en parler; tout ce que nous devons faire en bonne politique c'est de les supposer des villes belles et bien peuplées, car un voyageur habile doit toujours vanter le pays où il passe Le seul incident fut à Dôle. Notre chaise roulait sur le chemin de Poligny, Morphée y était en quatrième avec nous ; tout à coup elle

• Voyez ci-dessus, page 39.

s*arrôte, nous omTons les yeux, une grande porte barre le chemin ; c'est celle de Dôle. Nous crions ; le gardien vient qui refuse décidément d 'ouvrir; nous faisons notre prière pour passer là la nuit, quand ce gardien, tout en déclarant qu'il n'ouvrira point, allume sa lumière et ouvre la porte. Vous comprenez que c'était une femme et vous avez deviné. La galante ville que Dôle, dont les femmes tiennent les portes!

....Depuis le peu de temps que je suis à Paris j'ai déjà vu une foule de choses et de personnes. L'un des premiers coups d'œil dont j'ai été curieux a été celui de l'Opéra. C'était un jour de concert; toutes les femmes étaient brillamment parées, et j'avoue que je n'ai jamais vu un aussi beau spectacle. Les Parisiens môme étaient étonnés, jugez de ma stupéfaction. Je vis danser le célèbre Vestris dans le rôle de Télémaque : je fus dans un étonnement continuel de voir pousser aussi loin l'art des futilités et l'illusion du coup d'œil. L'Opéra m'a attéré, mais que j'ai joui aux Franç<iis î Quelle aisance ! quel naturel ! que de finesse le moindre mot acquiert dans la bouche de Mole ! Quel art pour faire ressortir le^ morceaux saillants ! Les Français sont sans contredit ce que j'ai vu de plus intéressant ici. J'ai passé hier cependant une soirée curieuse. C'était un petit bal avec madame Tallien ! Vous voyez que je prends mon vol un peu haut. Oui, Madame, je l'avoue, c'est bien de la témérité à moi, pauvre campagnard, d'avoir dansé avec M"™<^ Tallien.... Je vous dirai cependant en confidence qu'elle n'a pas répondu à mon idée. C'est une grande femme, très-bien faite, d'une tournure noble et gracieuse, mais ayant peu de finesse dans la physionomie. On la dit bonne et sa figure l'annonce. On la dit femme à maux de

nerfs et à intrigues, et sa figure ne l'annonce guère. On la dit mais

que ne dit-on pas? Je l'ai vue à l'Opéra brune, au bal blonde. Quand elle est brune, elle a les cheveux court coupés; elle en fait parade, m*a-t-on dit, parce que sous Robespierre quand elle s'attendait à la guillotine, elle voulut éviter au bourreau l'honneur de lui couper sa chevelure et la coupa avec un morceau de verre, faute d'outils. Elle avait les bras nus jusqu'à l'épaule, la gorge fort découverte, et un grand châle bleu La mode actuelle est de porter les manches assez courtes, en sorte que le bras sorte nu de dessous le châle. On porte aussi des bonnets de velours noir et vert qui ressemblent au casque de Don Quichotte.

1 Mme Tallien avait passé plusieurs années de sa jeunesse à Genève. Elle se troavait avoir des relations avec les familles genevoises établies à Paris. Le bal dont il s'agit était chez M"» Beaumont-Sartoris. Quelques jours après mon père rencontra dans la même maison 51i°e Récamier, « l'autre femme à la mode, dit-il, et qui mérite bien mieux ce nom . • (Alph. de C.)

AUGUSTIN-PYRAMl'S DE CANDOLLE A SES PARENTS, A CHAMPAGNE.

Parià^ 26 germinal^ 13 avril 1798i.

La fin de la journée vous sera consacrée, mes bons parents, et c*estune fête pour moi de voir arriver le moment de m*entretenir avec vous. Il y a quatre jours seulement que je vous ai écrit, et ce temps-là me paraît bien long. Tout celui qui s'est écoulé depuis un mois me parait un siècle : j*en ai compté les minutes avec amertume... Je m'attriste surtout en pensant à vous, mes bons parents ; vous êtes seuls, tristes, et je crains que vous ne vous attristiez trop, que cela ne nuise à votre santé. J'attends de vos lettres avec impatience. H y a bien longtemps que je n'en ai reçu, ou plutôt il me semble, car il n'y a réellement que quatre jours... Depuis cette décade je suis confiné dans mes cours et mes études. Je commence à me mettre à celles de médecine, grâces aux conseils et aux talonnemeots de Coindet et de Maunq^r, car je n'aime guère encore cet état. Je vois une pratique désagréable et une théorie pleine d'ambiguïté et d'obscurité. Ils m'assurent que je n'aurai pas appris tout ce fatras un au que j*en raffo* lerai, mais je n'en crois rien. En attendant, j'aurai à mener ici une vie trèspénible et très-active. Le peu de temps que je dérobe à Hippocrate, je le donne vite à Linné. Je cours au jardin et je me mets à regarder : j*ai là une ample pâture à ma curiosité. C'est mon plus grand plaisir. Vous comprenez que je ne suis pas fort au fait de ce qui se passe dans Paris ni ailleurs. Je laisse aller le monde en le regardant le moins que je puis. De temps in temps je tourne les yeux de son côté pour savoir s'il ne s'y est rien passé d'heureux, et je détourne la tête sans avoir rien vu... On va avoir l'élection d'un Directeur. On parle de Treilbard et de Talleyrand : je voudrais ce dernier parce qu'il a dit qu'il y avait cinq parties du monde : l'Europe, l'Asie, l'Afrique, l'Amérique et Genève*.

Paris^ 2 floréal, 21 avril 1798.

Rue Copeau, n» 720, vis-à-vis celle du Battoir.

.... Tout ce que nous apprenons ici sur des pays dont vous êtes bien voisins perce Tâme déjà froissée. Je suis encore plus disposé à être triste

t Précisément le jour de rentrée des Français à Genève. (Alph. de C.) ^ On croit généralement a Genève que ce mot (ironique et non laudatif) avait été dit lors du congrès de Vienne. Talleyrand l'avait seulement repris, à ce qa*U parait. J'ai raconté (p. 4^3) comment un autre diplomate lai avait réponda.

(Alph. de C.)

depuis quelques jours par une cause qui m'est particulière, c'est que j'ai commencé à visiter les hôpitaux, et le spectacle de tous ces malades a fait sur moi une impression pénible et profonde. Cela n'a pas contribué à me faire aimer l'état que j'embrasse ; j'ai au contraire tous les jours plus de répugnance pour lui : je suis cependant décidé à continuer les études pendant cette année ; peut-être parviendrai-je à m'endurcir comme les autres. Ces visites d'hôpitaux qui se font de grand matin, me rendent malheureux pour le reste du jour ; j'y suis autant indigné de la dureté des médecins et chirurgiens que peiné de voir les gens souffrants ; aussi je les abrège autant que je puis, et ma distraction à ce travail pénible je la trouve au Jardin des Plantes. Là, occupé d'objets doux et tranquilles, je détourne pour quelques heures mes idées et du spectacle des souffrances physiques de l'homme et des maux moraux qui l'accablent, mais dès que j'en sors je suis reporté vers ces tristes réflexions. Je compte me donner beaucoup cet été à l'histoire naturelle...

Paris, 23 avril, 4 floréal.

Voici encore une lettre, mes bons parents, qui suit de bien près ma dernière. Je ne veux que vous conter ma journée : elle a été longue pour moi à cause de la multitude des idées qui m'ont traversé la tête. Je suis d'abord allé passer deux heures à l'Hôtel-Dieu; ces heures sont toujours pénibles par les maux dont on y est témoin et par la dureté des chirurgiens et médecins. De là je suis allé dans l'hospice de l'école de médecine où j'ai vu faire deux opérations affreuses, celle du cancer et celle de la pierre, et ces opérations m'ont fait frissonner de la tête aux pieds. Je ne pouvais concevoir le courage de ceux qui embrassent l'art de guérir et je me maudissais de l'avoir embrassé. Je suis sorti de cet affreux spectacle triste comme à l'ordinaire, j'entendais encore les cris des malheureux et je voyais couler leur sang. En un mot j'étais dégoûté de mon métier autant que possible. Dans ces dispositions j'allai au Jardin, et là, au milieu de mes plantes, je retrouvai la sérénité quej'avais ju-qu'à présent goûtée dans mes études. Dans ces dispositions, j'allai chez Lamarck. La conversation tomba sur son grand Dictionnaire de Botanique et il me proposa d'y travailler comme moyen de me faire connaître, chaque article étant signé par le rédacteur. Vous concevez quel plaisir m'a fait cette proposition, etc.

Paris, 20 messidor, 8 juillet 1798.

... On a vu tout à coup à chaque coin de rue un peloton de soldats qui

demandaient les cartes de sûreté et menaient au bureau central... Je fus arrêté une vingtaine de fois, mais comme je suis parfaitement en règle je n'avais rien à craindre .. Ecrivez-moi je vous en supplie, car il me semble que je suis isolé. J*ai besoin que des lettres me transportent au milieu de tout ce que j'ai de plus cher, et j'ai souvent souhaité de pouvoir laisser ici ma tête pour y étudier et de retourner avec mon cœur dans le pays que vous habitez. Depuis ma dernière lettre, j'ai reçu un grand diplôme de la Société Philomathique. Je me suis beaucoup lié avec Humboldt ; j'ai d'abord sextidi passé la matinée avec lui et Desfontaines ; il nous a montré de nouveaux organes qu'il a découverts dans les feuilles et nous a développé les diverses configurations de ces organes dans diverses plantes. Cette matinée est très-mémorable pour moi. Le lendemain je suis allé chez lui 11 m'a montré la collection de ses instruments qui sont tous portatifs parce qu'il travaille en voyageant ; il n'a que vingtrsept ans, et depuis l'Age de seize il n'est jamais resté plus de trois mois dans une ville. 11 a parcouru toute l'Europe, fait une foule d'expériences, composé trois livres essentiels ; en un mot c'est un génie inouï*. Le même jour, j'allai avec lui assister à des expériences de chimie de son invention qui m'intéressaient beaucoup. Vous voyez que j'ai eu le bonheur de me lier beaucoup avec lui, et c'est encore à mes petits Lichens que je le dois. 11 part pour l'Inde et il emmène avec lui un jeune homme de ma connaissance. Dans la division que je faisais de mon corps, je voudrais mettre mes yeux et mes oreilles de cet intéressant voyage. Pour être dans les sciences à présent il faudrait avoir les cent yeux d'Argus, les cent mains de Briarée, etc., etc., et une tête capable de tout retenir : si j'avais cent cœurs, ils seraient tous pour vous chérir. Adieu mes bons parents. J'embrasse tendrement vos hôtes. Distribuez mes civilités à vos voisins, & chacun sa dose, soit en quantité, soit en qualité.

* Humboldt avait onze ans de plus que mon père, mais paraissait plus jeune que son âge. — L'abbé Morellet revient plusieurs fois dans ses Hémoires sar ce que, dans sa longue vie, il n'avait jamais connu un jeone homme devena plus tard iUustre qui ne fût susceptible d'une admiration enthousiaste pour des hommes ou des ouvrages remarquables. Les lettres de mon père, de 1796 à 4800, viennent souvent à l'appui de cette remarque. Le 7 janvier 1797, par exemple^ U avait assisté à une séance de Tlnstîtat : « J'ai tq bien des gens qai n'ont pas été aussi contents que moi^ mais je n'ai jamais entendu rien de pareil. Je me console de n'avoir pas ce bon goût qui rend mécontent de toat, et le plus grand avantage, à mon avis, de la jeunesse est d'avoir un esprit tout neof ponr l'admiration . » ( Alph. de C.)

ET NOTES ADDITIONNELLES. Hi

2 thermidor^ an vi.

Lacépèdea terminé son cours par un tableau du bonheur que procure rhistoire naturelle : ce tableau était si vrai et si bien senti que presque tout le monde en était ému, ce qui est rare ici. Pour moi je le suis encore en y pensant; il doit nous le distribuer et je veux vous l'envoyer, afin que vous vous réjouissiez de l'heureux sort qu'il me promet. Ce bonheur, je l'éprouve déjà dans mes études qui sont si intéressantes que je ne puis m'en séparer un moment.

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