‹ Mémoires authentiques d'une sage-femmeChapitre 10 sur 44 · ASSISTANCE V · texte numérisé non relu

ASSISTANCE V

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Je vous ai dit mes petites tribulations do mestiques tout d'un trait, pour n'y plus revenir, et, dans cette narration,' j'ai peu respecté l'ordre chronologique des anecdotes que j'ai a vous raconter. Maintenant je reviens à l'observation des dates, à la succession des événemens, tels qu1ils se sont présentés dans ma carrière. Vous n'y retrouverez le héros du chapitre

précédent que comme un acleur en scène ; je ne le montrerai plus dans le déshabillé de la coulisse. JPai déposé ma robe d'avocat ; je reprends ma plume de mémorialiste.

Un matin je vis entrer chez moi le docteur Désormeaux.

« Chère dame, me dit-il, tenez-vous pour avertie que je vous enverrai sous huitaine une jeune personne de famille, dont le père et la mère ignorent la position, ainsi que tout le monde, excepté le vieux cocher de la maison et moi. Quand il en sera temps, ce brave homme vous l'amènera 5 mais, Dieu sait avec quel art, avec quelle adresse il faudra que j'épie le moment pour envoyer cette pauvre enfant accoucher chez vous.... Ce n'est pas tout : en admettant que ma perspicacité médicale me fasse découvrir l'heure, ou plutôt la minute opportune d'une absence , qui ne pourra guère se prolonger, il faudra que j'invoque à deux genoux le génie intrigant de Beaumarchais, afin de trouver le motif difficile de cette absence... car vous saurez ; ma belle , que la maman ,

habile connaisseuse apparemment au langage des yeux éveillés de sa fille, ne la quitte pas plus que son ombre... D'honneur, je ne puis concevoir encore comment la petite a pu faire ce faux pas; je crois que le Saint-Esprit s'en est mêlé.

« L'affaire terminée, continua le docteur, je soignerai l'accouchée pour une maladie quelconque : une gastrite, une gastro-entérite; que sais-je, moi?. .. L'embarras réside tout entier dans la sortie ; enfin, j'en conférerai avec le vieux cocher, que j'ai mis dans la confidence parce que c'est l'homme nécessaire. A tout événement tenez-vous prête a recevoir votre noble cliente... Adieu, chère petite. »

En effet, sept ou huit jours après l'avis de M. Désormeaux, vers minuit et demi, une voiture s'arrête à dix pas de ma porte; peu d'instans après , une jeune personne monte rapidement mon escalier , entre chez moi , au premier étage, s'assied sur le premier fauteuil qu'elle rencontre , et accouche....

Dans ces accouchemens précipités , la déli- I. 15

vrance est ordinairement lente. Ce prolongement du travail de la nature provient de ce que le placenta est encore adhérent ou même enchatonné, et, dans ce cas, l'opérateur doit procéder fort prudemment. Une assistance trop brusquée pourrait occasioner une hémorrhagie ou le renversement de l'organe.

Cependant le cocher , qui ne voyait que le cours rapide du temps et la difficulté de ramener sa jeune maîtresse à l'hôtel , sans exciter les soupçons; le vieux cocher, dis-je, nous faisait demander a chaque instant si nous avions bientôtfini. Dans le retard que je fus contrainte d'apporter à la délivrance de ma jeune cliente, elle me raconta ses embarras de la soirée.

« Il y avait ce soir, me dit-elle, grande réunion a l'hôtel : on y a dansé ou fait de la musique de neuf heures a minuit un quart, et dès sept heures je commençais a souffrir.... Jugez, madame, de ma position *... Couverte d'une robe de bal, c'est-à-dire presque nue \

* Il me semble entendre dire à mon lecteur incrédule : « Il est impossible de pouvoir cacher une grossesse aussi avancée.» Je le

contrainte par manière de figurer dans un quadrille , de sourire a mon danseur , quand j'étais dévorée de souffrance... il faut avoir éprouvé cette horrible situation pour s'en faire l'idée... A onze heures et demie , on cessait de danser. J'avais annoncé une migraine ; je me disposaisàme retirer... ma cruelle maman m'a saisie par ma robe au moment où je quittais le salon. . . « Ma fille , encore un peu de complaisance,, m1a-t-elle dit , vous savez que le ministre Villèle aime a vous entendre chanter la cavatine de Tancredi : allez vite au piano ; je crains que Son Excellence ne se retire avant le morceau. N'oubliez pas que le comte , votre père , sollicite le brevet de lieutenant-général : la cavatine peut faire merveille ce soir. Je me suis donc dirigée vers l'instrument, à peu près aussi

prie de croire que la première grossesse d'une femme bien faite est très facile à celer ; durant le neuvième mois, le ventre paraît peu développé chez les dames que les circonstances obligent à porter un corset : il est alors extrêmement descendu , et une femme n'est jamais plus leste qut le jour où elle doit accoucher.

volontiers qu'Iphigénie dut marcher a l'autel de Calchas. A peine je m'entendais préluder, tant le sang , que d'affreuses tranchées faisaient refluer vers ma tête ; bourdonnait à mes oreilles ; tandis que d'invincibles crispations contractaient mes doigts sur le clavier.... Que vous dirai-je, madame? j'ai chanté par instinct musical Cependant on m'a applaudie— Dieu! que ces acclamations m'ont semblé douces !... et celles-là, ce n'était pas mon amour-propre qui en faisait son profit; mais elles m'annonçaient la fin d'un martyre

intolérable En me levant du piano ,

vous le dirai-je?... j'ai regardé près des pédales... .en vérité , je tremblais d'avoir accouché durant le morceau.

« Le comte et la comtesse commençaient à répondre aux saluts des personnes qui prenaient congé ; je me suis glissée hors du salon, et j'ai gagné ma chambre en toute hâte.... Hélas! elle n'a pas d'autre issue que l'appartement de ma mère... dois-je m'en plaindre? et ce soir chez vous, madame, m'est-il permis d'accuser

les précautions trop vaines de mes parens ? Depuis ce moment, le ciel a pris pitié de moi.

t Ma mère , extrêmement fatiguée . m'a suivie de près... Déjà couverte d'une robe de nuit , je suis venue l'embrasser dans sa chambre a coucher... Quand les bougies ont été éteintes, quand j'ai entendu sa femme de chambre se retirer et sa couchette gémir sous le poids de son corps, je me suis écriée, au milieu des plus intolérables douleurs...: O mon Dieu! je vous remercie. ..Trois secondes après, je me laissais glisser dans le jardin, a l'aide de l'un de mes draps. >iotre cocher m'attendait depuis une heure déjà, a la petite porte de ce mêmejardin... nous sommes arrivésici.Le reste de cette aventure est dans le sein de la Providence.»

Je m'efforçais de rassurer la jeune personne, lorsque le vieux phaéton , impatienté d'un si long retard, se décida à quitter ses chevaux, vint lui-même sonner à la porte, nous cria à travers qu'il était cinq heures du matin, et que le jour allait bientôt paraître... «Tout est perdu,

poursuivit l'honnête domestique, si mademoiselle est découverte par madame la comtesse ou par quelque perruche de femme de chambre !.. Ainsi, madame, ajouta le cocher, dépéchez-vous , je vous prie.,.. A. ce mot, et malgré la gravité des circonstances, je ne pus retenir un éclat de rire... Ce brave serviteur nous priant, avec naïveté, de faire dépêcher la nature... je ne fus pas maîtresse de tempérer mon élan d'hilarité. Toutefois , après avoir ri un peu hors de propos, je ne laissai pas d'assurer au bonhomme que , sous un quart d'heure , sa jeune maîtresse serait en voiture; ce qui était vrai , car je venais de la délivrer.

Le lendemain , M. Désormeaux vint me dire :

« Ma chère petite, l'illustre rejeton que vous avez produit cette nuit dans le monde doit être porté aux Orphelins. La jeune comtesse vient de m'avouer qu'elle ne peut jamais épouser l'heureux mortel qui l'a rendue mère, quoiqu'elle ait ajouté, en rougissant beaucoup,

qu'elle n'aimerait jamais personne autant que lui. A bon entendeur, demi-mot : je soupçonne fort que le papa mystérieux est tout simplement le groom de la maison... un joli petit Adonis en habit bleu liseré de jaune, avec chapeau à bourdaloue d'argent.... Que voulezvous! la jeune personne est romantique en diable... son imagination aura revêtu le jockei de toute la noblesse d'un page du moyen âge.... et voila. »

Six mois s'étaient écoulés, lorsque je vis entrer chez moi une jeune personne tout éplorée: c'était ma cliente.

■ Madame, s'écria-t-elle en se jetant dans mes bras , je veux avoir mon enfant... je le veux absolument... Est-ce que vous ne me reconnaissez pas?

— Je cherche a me rappeler.

— Je vins, il y a six mois, en voiture avec un vieux cocher.

— M'y voici , mademoiselle : un honnête homme qui voulait que la nature se dépêchât.

— Précisément... De grâce , aidez- moi h retirer mon enfant du lieu infâme où il a été porté.... je mourrai de douleur si vous me dites que c'est impossible.

— Je n'ai garde, assurément; quand vous le désirerez, votre enfant vous sera rendu.... j'ai conservé tous les renseignemens nécessaires

— Ah! madame , vous me comblez de joie , s'écria la demoiselle en m'embrassant avec transport.... Un de ces jours, je viendrai m'entendre avec vous pour le choix d'une nourrice. Dieux ! il est si doux d'être mère, si cruel de comprimer les sentimens que cette qualité excite dans un cœur sensible... Ah! madame, attendez -moi.... attendezmoi, bientôt... » Je n'ai jamais revu cette demoiselle...

Elle avait éprouvé unparoxisme d'amour materneljpuis cet accès passager s'était dissipé. Une autre impression, en passant sur les traits si vifs de celle dont j'avais été témoin , les avait effacés... Peut-être, en sortant de chez moi, la

jeune mère du faubourg Saint-Germain sentitelle le goût passionné d'un chapeau ou d'un schall se substituer dans son imagination à l'élan expansif de la maternité.

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