CHAMBRE DES VACATIONS
Audience du 20 septembre 1 S34-
« Un docteur de Paris , très connu par le rob anti-syphilitique, et dont les annonces sont placardées sur tous les murs , vient de faire connaître le moyen expéditif qu'il emploie pour se débarrasser des locataires incommodes. Il faut espérer que les toniques de M. le docteur valent mieux que l'expédient dont il s'agit. Le public en jugera par ce qui suit.
« Dans les premiers jours de ce mois (septembre) mademoiselle G. . . , maîtresse sage-femme, est venue demeurer dans une maison de M. le docteur. Or, à ce que prétend M. Giraud...
de Saint-Gervais * , cette dame a eu avec lui des relations assez intimes ; seulement , mais depuis peu, M. le docteur a pris une autre femme, et tout est rompu entre lui et mademoiselle G... Celle-ci, par l'entremise d'une de ses amies , a loué un petit appartement au troisième étage, dans la maison du docteur, et délaissé un vaste et bel appartement où elle exerce sa profession de sage-femme. Mais M. le docteur redoute, on ne sait pourquoi, le voisinage de mademoiselle G...., et , pour la renvoyer, voici ce qu'il a fait. Le 9 de ce mois, vers dix heures et demie du soir, au moment où madmoiselle G.... était prête à se coucher, M. le docteur se présente chez cette demoiselle ; il est escorté de son portier et de son domestique. Sans autre explication , il prend mademoiselle G... par les épaules, et la
* M. Giraud..., fils d'un paysan de Saint-Gervais, près Châtellerault, s'appelle Giraud... de Saint-Gervais, comme un bonnetier de la capitale pourrait s'appeler M. Lelonç ou M. Lccourt, ou M. Lenoir de Paris... C'est une petite particule pour rire que chacun peut se donner à bon marché , et M. Giraud... est homme à l'exploiter fructueusement.
jette a la porte. 11 met ensuite un cadenas à la porte de l'appartement pour s'assurer que, de gré ou de force , la locataire videra les lieux sans retour.
« Scandalisée de procédés si peu courtois, mademoiselle G... a eu recours aux exploits d'huissier , puis aux tribunaux pour obtenir sa réintégration dans les lieux. Une ordonnance de référé donna gain de cause complet à la demoiselle G... , et l'autorisa provisoirement à se faire assister de la force armée , si besoin était, pour rentrer chez elle. Cependant le portier de la maison avait reçu des ordres impératifs pour empêcher la réintégration de
mademoiselle G Il eût fallu faire le siège
delà maison. Mademoiselle G... , contente de son triomphe judiciaire, s'en était lenue là, et après un procès-verbal, qui constate le refus du portier, elle n'avait pas renouvelé ses efforts pour rentrer chez elle. Cependant M. Giraud... de Saint-Gervais, n'étant pas complètement rassuré par cette modération qu'il prétend n'être que momentanée , venait
aujourd'hui prétendre que si mademoiselle G... s'était introduite dans les lieux dont il s'agit, c'était par ruse qu'elle y était parvenue; que son intendant n'avait loué à madame D...* que pour une autre personne que mademoiselle Ger...; en conséquence il demandait, par l'organe de MeMarion, son avocat, l'expulsion de madame G.... Mais, sur la plaidoirie de Me Blé , cette demoiselle a été déclarée bien et dûment locataire des lieux dont elle avait été expulsée le 9 septembre. En conséquence, on a ordonné la réintégration immédiate j**.
Je n'ai pas usé du second triomphe judiciaire plus que du premier; vous savez pourquoi , vous, mes bons lecteurs. Le mariage de Giraud... était consommé; toute communication avec le nouvel époux devenait superflue , et je suis bien sûre que vous ne m'avez pas \ue un seul instant armée du poignard des assassins.
Bien décidée maintenant a laisser M .Giraud. .
La personne qui avait loué en mon nom. ** Gazette de Tribunaux , 22 et 23 septembre î S54-
jouir de son bonheur, je ne m'occuperai plus de lui qu'en présence du public , son juge et le mien. Je reviens à des détails qu'il faut que vous sachiez.
Lorsque j'eus conclu une si avantageuse , si prudente association avec Giraud. . . , je ne me trouvai pas satisfaite de ce que j?avais fait pour lui: je jetai les yeux vers sa famille. Je ne vous en ai point encore parlé ; mais voici des anecdotes qui couronneront bien l'histoire du docteur. L'empereur Napoléon disait: «Il est beau de faire des ingrats; c'est une marque de supériorité.» Je me suis procuré cette supériorité-là sur la famille du docteur, comme sur lui-même.
Au moyen des sommes assez considérables que nous envoyâmes à Châtellerault , la mère et les deux sœurs de mon associé s'achetèrent de belles robes , voire même des bijoux... Car en quelle bourgade retirée , en quel désert sauvage la coquetterie n'est-elle pas parvenue au temps où nous vivons ! Après le goût de la parure , celui des voyages vint a poindre dans la famille du docteur. Nous crûmes voir dansses
lettres l'expression d'un vif désir de voir notre capitale; je fus alors la première à proposer de faire venir la dame et les demoiselles Giraud . . .
Lorsque ces Poitevines furent arrivées , il fallut songer à de nouveaux frais de toilette. La mode des bords de la Vienne jurait prodigieusement au milieu de nos élégantes parisiennes, et nous pensâmes que les atours gracieux de Paris jureraientpeut-êtreunpeu moins sur les habitantes du village de Saint-Gervais, seigneurie, inpartibus, de M. le docteur.
« Dame , je voudrions ben des chapeaux qui ne sojrontgas chers, » disait la mère , dont le langage, l'épaisseur et le bonnet rond formaient le type le plus vrai d'une lourde et commune paysanne. Moi-même je pensais assurément qu'il était inutile de faire acheter à mes provinciales des chapeaux d'Herbauît^owv se parer dans leur village. En conséquence , je me décidai à les conduire chez une modeste marchande démodes, qui me fournissait quelquefois des rubans. Nous y allâmes immédiatement. Je vois encore d'ici mesdemoiselles
Giraud... devant une glace, couronnant leur figure champêtre d'un chapeau coquet, tandis que les nymphes du comptoir souriaient avec malice , en chiffonnant Je gros-de-naples sous leurs doigts agiles. Après avoir essayé plusieurs chapeaux, ces demoiselles, n'en trouvant point à leur goût, se décidèrent à en commander de violets, avec des rubans blancs , qu'elles choisirent parmi les plus larges et les plus beaux. La marchande demanda trente-six francs pour les deux : ce prix ne me paraissant pas trop élevé pour des chapeaux de commande, je ne crus pas devoir marchander.
Il fut convenu que les chapeaux seraient livrés au plus tard le vendredi dans la soirée ; nous devions aller à Versailles le dimanche , voir jouer les grandes eaux. Je jugeai prudent de me donner une garantie de trente-six heures sur la promesse de ma modiste ; je l'aurais prise de huit jours au moins, s'il se fût agi d'une couturière ou d'un tailleur, tant la parole de ces industriels est élastique.
Au jour dit, le mari de la marchande de
modes apporta les chapeaux chez moi : c'était l'adresse qu'on avait donnée. * Ces dames , dis-je au messager , sont en ce moment rue Aubry-le- Boucher ; veuillez leur porter ces chapeaux : je ne puis les payer avant de savoir s'ils conviennent.)) Le marchand, s'étant rendu au lieu indiqué , mesdemoiselles Giraud... essayèrent les chapeaux.
«Ah! qu'ils sont bien! qu'ils sont jolis! s'écrièrent-elles en sautant comme des enfans.
— Je suis enchanté qu'ilsvousconviennent, » répondit le marchand de modes.
Pendant qu'on essayait et qu'on se réjouissait, la mère Giraud. .. s'était approchée de son fils, et le marchand entendit ces mots, prononcés par elle assez haut :
— Dis donc, Jean, ne donne que trente francs; 'jonsben vu, le jour de la commande, que c'ié dame Jullemier, avec- qui f 'étions , s'entendait avec eux pour gagner qiœuque chose sus nous.
L'honorable campagnarde , mère de M. Giraud... de Saint-Gervais, puisait , sans doute,
de telles pensées dans le sentiment de ses propres habitudes. Il est présumable que , lorsqu'elle achetait une vache ou vendait des poulets pour le compte de quelques amis, elle ne se faisait pas scrupule de gagner queuque chose sus eux, et notre Poitevine jugeait par analogie. A l'appui de cette belle réflexion, le docteur offrit trente francs au marchand, qui les refusa, laissa toutefois les chapeaux, et vint chez moi réclamer le prix convenu , en ajoutant :
« Sans vous en douter, madame, vous êtes singulièrement compromise dans cette affaire: on prétend que vous êtes de connivence avec ma femme , pour faire un bénéfice sur le prix des chapeaux.
— A merveille, répondis-je avec un sourire de pitié... Et dites-moi, monsieur, les chapeaux vont-ils bien?
— Parfaitement, et ces dames en sont enchantées.
— Eh bien ! rendez - moi le service de les aller reprendre sur-le-champ; je vous les paie-
rai, et madame Ben les vendra ce qu'elle
pourra , dans sa boutique , à mes risques et périls.
— Je ferai volontiers cette démarche pour vous être agréable, madame; mais il est, je crois , trop tard pour retourner rue Aubry-le- Boucher..., Oui, dix heures passées, ajouta le marchand en consultant ma pendule. Je vais parler de cette ridicule difficulté à ma femme , et demain matin elle ira reprendre les chapeaux.
— Voilà qui est convenu. »
Le lendemain , la marchande de modes, revenant de la rue Aubry-le-Boucher, arriva chez moi : voici ce qui s^était passé :
« Pourquoi voulez-vous reprendre ces chapeaux? avait dit brusquement M. de Saint-Gervais a la dame qui les redemandait.
— Parce qu'on ne veut pas payer le prix convenu.
— Ces chapeaux vous plaisent-ils? reprit le docteur , interpellant alors sa mère.
— Ben certainement, * répondit-elle.
Alors M. Giraud... prit trente-six francs dans son secrétaire, et les jeta sur la table devant la marchande , à qui ce mode brutal de paiement causa un soubresaut... Ceci sentait a coup sûr l'éducation des pâtres de Saint-Gervais , plutôt que celle des nobles châtelains du lieu dont M. Giraud... s'appliquait le nom.
J'avouerai bien franchement que ma petite vengeance, opposée h la plus grossière injure, n'ayant pas réussi complètement, j'éprouvai un vif sentiment de malaise : il est si légitime de faire retomber l'odieux d'une insolence sur ceux qui la commettent! Je résolus du moins défaire sentir aux Giraud... mon juste mécontentement , en me tenant plusieurs jours à l'écart et dans une froide réserve à leur égard. Je me dispensai donc de voir ces dames dans la journée du samedi; mais le dimanche , jour de la partie projetée de Versailles , ma famille poitevine entra chez moi dès sept heures du matin. Depuis un quart d'heure , un beau cabriolet de remise m'attendait à la porte (nous n'avions pas encore de voiture) ; je le montrai
de ma croisée aux villageois. Puis , m'acheminant vers l'escalier, comme si de rien n'était , je leur dis en marchant : « Je suis surprise que vous soyez venus me prendre ; ne vous ai-je pas fait avertir hier au soir qu'il m'était impossible d'être des vôtres ? Je vous le répète , je ne saurais me dispenser de répondre a l'invitation d'un docteur de ChaiHot, qui m'a priée d'aller passer la journée d'aujourd'hui k sa maison de santé... Je vous souhaite beaucoup d'agrément... » A ces mots, je fis un grand salut k mesdames et M. Giraud... Je m'élançai dans mon cabriolet, et les laissai fort stupéfaits sur le seuil de la porte.
Je dois ajouter qu'indépendamment de la sottise ridicule que la paysanne impolie m'avait faite , en me supposant capable de m'approprier un lucre sur le prix de deux chapeaux, je fus fort aise d'être dispensée de me donner en spectacle k Versailles, avec la mère et les sœurs deM. de Saint- Gervais.Les demoiselles, dans le but de ménager leurs chapeaux neufs, s'étaient affublées de vieilles capotes
vertes, que je leur avais envoyées deux ans plus tôt; et la mère était coiffée d'un bonnet si sale qu'il ne paraissait pas avoir été blanchi depuis six mois.
Ce fut accompagné de ces dames , dont la toilette eût pu faire sensation dans une foire du Poitou , que M. de Saint-Gervais, avec son doctorat, son élégance et sa particule , alla se prélasser dans un parc royal , au milieu des enchantemens deLenostre, et par le plus beau temps du monde.
J'ai dû rapporter cette anecdote : elle m'a paru caractériser et l'éducation , et la tenue , et la délicatesse de sentimens des parens du docteur Giraud... Mes lecteurs peuvent juger maintenant, avec lucidité, de quelle condition est parti cet homme si fier, si vaniteux, et qui se montre si complètement oublieux de l'assistance providentielle qu'il a reçue de moi.
Dans une autre circonstance, je dis a Giraud... :
«Ton père s'est imposé des sacrifices pour toi ; il serait juste qu'il en fit autant pour tes frères
et sœurs ; mais je crains qu'il n'en ait plus la faculté. Dès que nous aurons fait quelques épargnes , nous lui enverrons tous les trois mois une certaine somme pour subvenir k leur éducation. » L'année suivante, je revins sur ce sujet : « Tu désires, dis-je a Giraud... , qu'un de tes parens soit notaire ; faisons-le venir k Paris. Nous le placerons chez M. Duvernois , notre voisin , et nous lui ménagerons des heures de liberté pour suivre les cours de l'Ecole de Droit. » Je dois k M. Giraud... la justice d'avouer que je le trouvais toujours disposé k accepter , sans la moindre hésitation , tout ce que je lui offrais pour son avantage ou celui de sa famille. Il accueillit volontiers cette seconde proposition, et M. X... arriva k Paris, comme le marquis du joueur de Regnard, en guêtres, par le coche, et avec les allures d'un franc campagnard. M. Duvernois voulut bien recevoir ce clerc un peu gauche, un peu épais , mais qui ne tarda guère , ainsi qu'on va le voir, à se trouver pourvu d'une certaine expérience, qu'on eût voulu voir plus tardive.
Il y avait a peine quinze jours qu'il était entré dans son étude , lorsque le premier clerc se présenta chez moi, rue J.-J, Rousseau; il Savait eu que la rue a traverser*
« Madame, me dit-il , ayez la bonté de me
dire si M. X ne serait pas chez vous. Il y
a deux jours que nous ne l'avons vu : cela nous étonne et nous inquiète, sous plusieurs rapports. Avant-hier, on le chargea d'aller recevoir une somme de 600 francs ; nous avons acquis la certitude qu'il l'a touchée , et cette somme n'a point été versée à l'étude.
— Donnez-vous la peine de vous asseoir , monsieur, répondis-je au réclamant; je vais envoyer quelqu'un a l'hôtel Tiquetonne , où loge M. X...., et lui faire dire de venir me parler. »
La personne envoyée rue Tiquetonne revint, après quelques minutes,, me dire que M. X.... était malade et alité depuis la veille.
«Monsieur, repris-je en m'adressant au maître clerc, obligez-moi d'annoncer à M. Duvernois
que , dans une heure , je lui enverrai les 600 francs reçus par ce jeune homme , et que j'attends de sa bienveillance qu'il ne parle a personne de tout ceci.
— Je crois pouvoir , madame , vous le promettre de la part de mon patron. »
Quand le clerc fut sorti , je courus à l'hôtel Tiquetonne, où je trouvai en effet M. X.... couché et atteint d'une forte fièvre.
— « Malheureux , lui dis-je avec douceur, qu'avez-vous fait des 600 francs que vous avez touchés ?
— Mon Dieu ! madame , répondit-il avec embarras , j'ai eu le malheur de les perdre dans la rue, et je n'ai pas osé rentrer à l'étude.
— Cela me parait bien extraordinaire ! En quelle monnaie avez-vous reçu la somme?
— Moitié en or, moitié en pièces de cinq francs.
— C'est inimaginable: vous avez donc semé ces pièces à plaisir sur le pavé ? On perd un billet de banque ; on ne perd pas 600 francs en
argent, a moins que ce ne soit au jeu, et c'est^ je le parie , ce qui vous est arrivé...
— Je vous assure, madame...
— Ne soutenez pas un mensonge, mon cher X... ; votre embarras dément vos paroles. D'ailleurs, cette première faute peut vous être passée comme une folie de jeunesse, et par bonheur nous pouvons la réparer . Mais n'y revenez pas...
— Jamais, madame, je vous le jure... Le diable m'a tenté : j'espérais, ainsi que M. Giraud..., faire une brillante fortune. »
J'aurais pu lui répondre : « 11 n'a rien hasardé pour cela.» Mais je vivais sous le charme qui m'a fasciné durant huit ans; je me contentai de dire : « Giraud.,. s'est enrichi par son intelligence et son travail.... » J'eus la modestie de ne pas même dire notre intelligence et notre travail.
Nous envoyâmes à M. Duvernois les 600 fr., lui faisant dire que M. X..., malade depuis deux jours, n'avait pu les porter lui-même, et le priant de reprendre ce jeune homme lors-
qu'il serait rétabli. Ce notaire reçut en effet M. X. .. au terme de sa maladie, qui avait duré plus d'un mois. Lorsqu'il retourna chez son patron, je ne manquai pas de lui faire une verte semonce, que je lui avais épargnée pendant qu'il était souffrant : « Ce que vous avez fait, dis-je à ce messager infidèle , ressemble fort à un abus de confiance , et c'est la plus infâme des infidélités. ■ M. X... avait paru écouter ma réprimande avec une religieuse attention; on va voir comment il en profita. Six jours après sa rentrée a l'étude, le notaire l'envoya porter 36 fr. au Constitutionnel ; il ne les remit pas , et fit une nouvelle fugue. Xous pensâmes, Giraud... et moi, que la roulette était encore complice de cette seconde étourderie. Trois jours consécutifs, nous allâmes auPalais-B.oyal guetter le coupable -, j'attendais le docteur dans le jardin , tandis qu'il parcourait les maisons de jeu, et s'y embusquait des heures entières pour rencontrer son jeune parent. Enfin , le soir du troisième jour, il le surprit jetant sur le tapis sa def nière pièce de
— aïs —
cinq francs. Giraud... n'attendit pas l'arrêt du sort pour chasser devant lui l'insigne vaurien, qui , honteux et confus, se laissa emmener comme un écolier.
Il était dix heures du soir ; mais nous ne voulûmes pas remettre au lendemain l'exécution du projet, déjà formé, de lui faire quitter Paris. Par bonheur, il se trouva une place sur l'impériale d'une diligence; nous expédiâmes sur l'heure M. X.... à son pays. Le père de ce jeune homme , que nous informâmes des méfaits de son fils , le tint dans une chambre , fort mal habillé, ce qui, durant une année entière, l'empêcha de sortir. Cette période de punition expirée , nous écrivîmes a plusieurs notaires de Tours pour les prier de prendre M. X.... L'un d'eux voulut bien l'accepter. Soit qu'il n'y eût point de roulette dans le département d'Indreet-Loire, soit qu'on n'envoyât jamais notre protégé en recouvrement , nous ne reçûmes , pendant plus d'un an , aucun reproche sur sa conduite. Nous crûmes alors pouvoir le faire revenir à Paris; mais Giraud... ne tarda pas à
reconnaître qu'il n'avait ni la capacité ni l'intégrité nécessaires pour être notaire , et acheta k son parent une charge de courtier de commerce. Ainsi, mon argent a servi à l'établissement de celui-là, comme k la prospérité du reste de la famille. Néanmoins ce bon parent me cherche tous les jours des torts, et n'a pas peu contribué k détacher de moi M. Giraud..., au mépris de la reconnaissance , dont le poids est toujours accablant pour les ingrats. C'est une bien honnête famille que celle des Giraud....
Vous concevez que lorsqu'on s'est donné une jolie particule, suivie d'un saint, qui du reste ne prouva jamais la sainteté ; lorsqu'on a deux belles maisons sur le pavé de Paris, des appartemens magnifiques, un intendant (remarquez que, grâce à moi, M. Giraud. . . a un intendant); quand on roule calèche; enfin, lorsqu'une famille qui possède un manoir quasi-féodal dans le beau pays de BoufFemont , vous a décerné, par-devant un officier d'état civil en sabots, des droits conjugaux sur une femme... au moins;
vous concevez , dis-je , qu'alors il peut être contrariant de voir des détails semblables k ceux compris dans ce chapitre, confiés à un auditoire composé d'une nation tout entière. C'est du moins ce que penseM. deSaint-Gervais: aussi se consume-t-il en démarches pour prévenir cette explosion de vérités. Jamais , assurément , le cabriolet du docteur ne fit jaillir autant d'étincelles du pavé de la capitale... Pas un journal quotidien , périodique ou revue , dont M. Giraud... n'ait cherché à fermer les colonnes à mes révélations. Promettant ici 1 menaçant là, ce médecin s'efforce journellement de conquérir ou d'effrayer toutes ces renommées , avant qu'elles aient embouché la trompette. Il déploie dans un bureau l'amorce d'une longue annonce,- k trente sous la ligne ; dans un autre, il soudoie les lettres capitales , pour arriver au cœur du rédacteur en chef, par le coffre du caissier. Sans doute mon docte adversaire fera taire quelques feuilles timorées , en abusant les journalistes , en qualifiant mon livre de libelle d'une maîtresse délaissée.
Mais l'éteignoir de M. le docteur est trop petit pour couvrir toutes les consciences; je connais d'ailleurs des rédacteurs qui , respectant leur mission , ne se laisseront séduire ni par les paroles ni par les actions dorées de WL Giraud..., parce qu'ils sentiront parfaitement qu'un homme qui ne craint pas la vérité se montre moins empressé de l'étouffer. Rien ne saurait salir les réputations irréprochables , et lorsqu'on se donne tant de mouvement pour défendre la sienne d'une atteinte, c'est que Ton sait que la moindre chose peut en raviver les taches.