‹ Mémoires authentiques d'une sage-femmeChapitre 11 sur 44 · ASSISTANCE VI · texte numérisé non relu

ASSISTANCE VI

rîtûltenne.

Explique qui pourra le cœur humain dans toutes ses variations , dans toutes ses anomalies. C'est un livre étrange , dont on interprète aujourd'hui le texte d'une façon, et demain la même page de sensations devra se traduire tout différemment. En voici une preuve sur mille.

Une dame enceinte arriva chez moi un matin, et me parla ainsi :

« Mon mari fait la guerre en Orient ; il combat pour la cause des Hellènes... C'est un brave , un homme superbe , doux , complaisant, rempli d'attentions pour moi. Les lettres qu'il m'écrit de la Grèce sont brûlantes comme le ciel sous lequel il les trace... Mais ce modèle des hommes est mon mari. Celui qui m'a mise dans la situation où je me vois forcée de recourir aux soins de votre art , possède aussi de belles qualités : ses traits sont réguliers; il a la meilleure tournure; son humeur

est charmante Eh bien ! il ne me plaît

nullement ; et je ne sais , en vérité , si je ne le hais pas quelquefois... Du reste, il faut que je vous dise une chose qui va vous surprendre : de ma vie je n'accordai la moindre faveur à un homme que j'aimais; et je ne me sens jamais plus passionnée qu'auprès de celui que je déteste. Ne soyez pas surprise de ce que je vous dis Ta ; je suis Vénitienne : dans un cœur italien , l'amour et l'empire des sens sont parfai-

tement distincts. Selon nous , le plaisir , qui doit tenir de la fureur , sympathise mieux avec la haine qu'avec la tendresse : cela peut , en France, vous sembler un délire -? en Italie, c'est une sensation ordinaire.

« Je n'accoucherai que dans trois mois; mais, d'un moment a l'autre , mon mari , qui a sollicité son rappel , peut revenir à Paris. Vous voyez qu'il faut que je me cache. Forcée d'abandonner ma maison , j'ai dit à mon concierge que je me rendais en Italie , pour régler quelques affaires de famille. Ce motif peut paraître plausible même à mon époux, s'il arrive

avant que je puisse reparaître J'entre donc

dès ce soir dans votre maison. »

Cette Italienne resta près de quatre mois chez moi. Pendant cet espace de temps , une amie, confidente de ses aventures, qu'en vérité l'on ne peut guère nommer ses amours , ainsi qu'on va le voir , se rendait tous les jours dans sa maison , sous prétexte de veiller a ses intérêts ; mais , en effet , pour s'assurer si le mari n'était pas revenu de la Grèce. Cette dame

— asa —

apportait toujours une réponse négative , a la

grande satisfaction de ma pensionnaire, qui

vit arriver le terme de sa grossesse sans avoir

subi le malencontreux retour qu'elle redoutait.

L'enfant de ma Vénitienne, jolie petite fille

que nous mîmes mystérieusement en nourrice,

avait pour père un chef de bureau au ministère

de la guerre. Le portrait que ma pensionnaire

m'en avait fait me parut trop peu flatté :

c'était un homme instruit, d'une belle figure,

d'un très bon ton • possédant, en un mot, tout

ce qu'il faut pour captiver ; et durant tout le

temps de son séjour chez moi , la fille de

l'Adriatique refusa de le recevoir, ne répondit

point a ses lettres, et ne cessa de me dire

qu'elle ne pouvait le souffrir.

Peu de temps après ses couches , cette dame apprit la mort de son mari , tué dans un engagement contre les troupes d'Ibrahim. Alors nous retirâmes la petite fille , et sa mère la fit élever dans sa maison... Ce qui ne surprendra plus mes lecteurs , maintenant qu'ils savent que cette singulière femme avait des enfanspar

haine pour celui qui les lui faisait, c'est qu'elle devint de nouveau enceinte des œuvres du chef de bureau. Elle l'épousa dans l'année , et lui donna un troisième enfant... Ces trois petites créatures étaient charmantes : l'amour le plus tendre n'aurait pas fait mieux.

Quelque temps avant le mariage de ma Vénitienne , un homme bien couvert se présenta chez moi.

« Il y a deux ans environ , me dit-il brusquement, vous avez eu une pensionnaire nommée madame p****.

— Je ne sais, répondis-je froidement ; depuis ce temps j'ai vu beaucoup, et je me suis efforcée de beaucoup oublier.

— Ainsi , vous refuseriez de me dire sous quel nom l'enfant de cette dame a été baptisé.

— D'abord , j'ignore si la personne dont vous me parlez a fait ses couches dans ma maison ; et quant au nom donné a l'enfant , je vous prie de croire que si je le savais , je ne vous le dirais pas : le secret d'autrui est pour moi , monsieur, un dépôt inviolable.

— Et vous ne pensez pas , madame , reprit l'étranger en riant , que 5oo francs soient une clé assez puissante pour ouvrir ce dépôt.

— Monsieur, Ton m'a plus dune fois offert de l'argent pour garder un secret ; j'ai répondu que je ne faisais jamais payer un devoir dont la violation serait une infamie... Jugez avec quel sentiment je reçois l'offre de m'en rendre coupable , et ce que je dois penser de celui qui me fait une telle proposition... J'ai l'espoir, monsieur, que vous allez m'éviter le désagrément de vous faire sortir de chez moi.

— Oui. je vais sortir, répliqua l'inconnu en me lançant un regard courroucé ; mais de ce pas je vais travailler a vous faire enlever votre tableau.

— Allons donc, vous chercheriez plutôt à m'en faire mettre deux , pour me récompenser de garder si bien le secret des familles. »

L'investigateur indiscret partit sans répliquer. A peine s'était-il éloigné que je courus chez la dame italienne, et lui appris ce que l'on vient de lire. Au portrait que je lui fis de

l'homme qui s'était présenté chez moi, elle reconnut le père de feu son mari , et me remercia avec effusion de lui avoir, selon toutes les apparences , épargné de grands désagrémens. « Peut-être , ajouta-t-elle , m'évitezvous même un procès scandaleux, que messieurs les rédacteurs de la Gazette des Tribunaux auraient arrangé , avec des pointes de vaudeville , pour alimenter la malice de leurs abonnés. >»

SCEAES D'EXTÉRIEUR.

ittûcrftuin*.

Je recevais souvent des médecins chez moi : Un grand nombre de ceux de Paris m'envoyaient des pensionnaires ; je devais quelquefois les traiter à ma table , et la prospérité de mon établissement y gagnait. D'un autre côté, le docteur Giraud... désirant voir ses amis de la Faculté, les invitait à nos petites soirées, où l'on s'occupait de science, de musique, de littérature,

de médisance par occasion , et la partie conteuse de ces réunions était de temps en temps piquante. Or, rien n'est plus fécond en malices que la rivalité : les médecins de la capitale ou des provinces étaient souvent passés en revue , sous leur attirail de ridicules. J'ai retenu quelques unes des historiettes critiques qui nous étaient rapportées par un zélé broussaïste , conteur agréable, et dont la verve n'était guère moins sanglante que la méthode de son célèbre patron. Voici une des anecdotes qu'il nous racontait le soir :

« Elle est, nous dit-il, toute récente, toute pantelante d'actualité, et la main sur la conscience , je vous en garantis l'authenticité. . .

« Vous est-il arrivé, messieurs et chers confrères , de parcourir la liste de nos collègues de Paris? Vos yeux ont-ils clignoté sur les vingt colonnes de noms qu'elle présente dans PAlmanach royal , et votre mémoire a-t-elle chancelé , en cherchant a retenir le nombre fixe des savans par brevet qui se partagent , hélas ! bien inégalement , le pavé de notre ca-

pilale?... Trois mille, messieurs, pas moins, sur mon ame... deux régimens au grand complet, qu'on pourrait armer en eus d'invasion, seulement par l'immatriculation des enfans d'Hippocrate. Et jugez combien de peines, combien de tribulations un pauvre débutant doit se donner pour se produire . je ne dis pas au grand jour de la renommée : c'est , vous le savez , le partage d'un petit nombre d'élus , mais seulement sous un petit rayon lumineux, qui fasse vivoter doucement. Par bonheur , nous avous le savoir-faire, génie bienfaisant , providence des gens dépourvus de protections, de ressources et même de science. Avec le savoir-faire , on remplace toutes les chances de succès que le destin a refusées : c'est le compensateur universel. Exemple :

» Vous connaissez tous , messieurs , notre collègue Bois. . . , le médecin de Paris , non pas le plus habile, mais le plus renommé dans le beau monde , ce qui vaut mieux. Il y a trois à quatre ans environ, il finit ses études, passa, vaille que vaille, tous ses examens, et publia sa

thèse, thèse médico-pittoresque, qui fit sourire les gens de l'art , mais qui , dans les cabinets de lecture, eut la vogue d'un roman. Bois... avait fait, durant ses cours, un quart, peut-être même un cinquième de vaudeville -, or , a une époque où tous les genres se confondent, où l'on fait même de la médecine romantique., notre nouveau docteur trouva plaisant de délayer dans sa thèse les pensées saillantes dont il avait aiguisé jadis les couplets d'un second vaudeville , refusé à l'unanimité.... Cela fit merveille. Son opuscule fut lu contre l'usage , et d'honneur , il manqua a la collection des thèses médicinales qui , chaque jour, s'empilent , sans avoir été coupées, chez

les épiciers du pays latin

« Mais le succès de Bois... ressembla à ces feux follets qui brillent, passent et s'éteignent. Les réflexions qu'il fit à la suite de cet éclair de vogue furent tristes : le nouveau docteur , décidé à s'établir à Paris, parce qu'il savait qu'en province les jeunes talens ne triomphent guère des vieilles médiocrités , le nouveau doc-

teur pâlissait devant la liste des 5,ooo rivaux dont les noms allaient précéder le sien. Tous les moyens de réussite avaient été employés par ses prédécesseurs : tel s'était fait demander à toutes les portes par un exprès affidé ; tel autre recommandait le talent qui lui manquait par un ruban acheté et menteur ; un troisième avait débuté dans le monde médical à l'aide des feux d'une danseuse d'opéra. M. le docteur M,., s'était rendu célèbre par la coupe de ses gilets , la forme gracieuse de ses habits, la variété de ses chapeaux. M. Orfila lui-même, abandonnant un instant, pour réussir plus vite, les graves élucubrations de la science , avait triomphé de l'inattention publique par une cavatine , et par l'exécution d'un caprice sur le piano. Le savoir-faire le plus fécond en expédiens était , en vérité , bien embarrassé pour brusquer une réputation.

« Et notre pauvre collègue tenait depuis long-temps en main l'ancre de miséricorde de ses ressources financières; du prix d'un bon domaine , vendu dans son pays pour subvenir

aux frais de ses études , il ne lui restait que quatre ou cinq mille francs.... Cependant un savant endoctoré ne pouvait plus dîner à vingt sous, chez le successeur de Flicoleaux; il fallait même qu'il abandonnât la sombre maison du quartier Saint-Jacques, asile modeste dont naguère il gravissait, le soir, l'escalier avec une jeune lingère du voisinage , pour souper d'un triangle de fromage de Brie , et trouver ensuite , sous les toits , le paradis de Mahomet. 9 Si j'essayais de réussir in-8° ! s'écria-t-il comme par inspiration... Mais un livre de médecine , un ouvrage que l'on considère ordinairement comme le fruit d'une mûre expérience, le publier sans avoir traité un malade!— pourquoi pas? J*** vient bien de se déclarer réformateur , moraliste , philosophe , en sortant du collège Louis-le-Grand , et le bon public l'a cru sur parole : pourquoi ne croirait-on pas aussi , qu'en vertu d'une expérience providentielle comme la sienne, je puis

tout connaître sans avoir rien vu? Et puis,

il reste à exploiter une branche de littérature

médicale... on n'a point encore traité delà médecine par ironie : c'est une tâche que je veux remplir. Maintenant la plaisanterie est partout , on se moque de tout , on doute de tout, et si l'on ne persuade pas ainsi, du moins l'on amuse.... Allons, voilà qui est décidé, je publie, mes bons amis les journalistes aidant.... voyons , qu'est-ce que je publie?

il me faut un titre saillant... Ah! j?y suis : la Médecine des passions. Oui, voila bien le titre le plus heureux! »

Ici tous les médecins réunis à ma table partirent d'un grand éclat de rire.... et tous de s'écrier : «VotreBois... était fou, avecsonlivre et ses journaux. » — « Lesjournaux ! ce sont des puissances colossales, reprit le narrateur.... Ecoutez, vous allez voir comment, au temps où nous vivons , s'établissent les succès littéraires, et vous jugerez s'il est temps de rire du collègue Bois.,... qui^ du reste, vous envoie tous les jours force démentis avec les éclaboussures de son carrosse. L'auteur, j'entends l'auteur à la mode , le dandy , le viveur noyé de

dettes (car, hors de la, point de célébrité) , cet auteur , dis-je , passe successivement dans tous nos débits de renommée et dit . Léonce, un article d'ami , et je te prête vingt-quatre heures ma maîtresse; Adolphe , deux colonnes d'éloges , et tu disposes pendant huit jours de mon crédit chez le loueur de tilbury ; Alfred , un dialogue a ma gloire dans ta Revue, et je te cède pour un mois entier mon sixième de loge aux bouffes , y compris l'entrée dans la loge de ma cantatrice véronnaise; Eugène, fais de moi un Sterne, un Lesage, un La Bruyère , et j'emporte le succès de ton drame à la pointe d'un feuilleton... Vite des palmes, des couronnes , de l'encens , frères en intrigue , en savoir-faire officieux... Que tous les ressorts de la camaraderie, si imprudemment révélés par de Latouche , soient tendus en faveur de nous et de nos amis.... Silence, silence absolu sur les compositions qui ne tombent pas de notre plume; acclamations bruyantes, tonnerre d'applaudissemens, déluge de félicitations à propos de nos œuvres... 11 nous faut

une ovation, un triomphe , l'immortalité , ne durât-elle que six mois... N'oubliez pas, frères très chers,, que l'horizon de notre renommée ne dépasse pas la barrière Saint- Antoine , et que la postérité ne se compose pour nous que de semaines.

« Et voilà , messieurs les rieurs sceptiques , voilà précisément de quelle manière sont tissus les succès étourdissans de notre époque ; ainsi naît la vogue dont vous grossissez vousmêmes le cortège ; ainsi se prépare V enlèvement des livres impatiemment attendus \ ainsi s'écoulent les éditions multipliées que la librairie industrieuse trouve dans un tirage de 5oo exemplaires. On découvre , à la lecture , la souris qu'a produit l'enfantement de la montagne; mais les efforts des amis subsistent, et le public bénévole persiste à prendre la souris pour un éléphant.

« Bois... savait tout cela, lui; il était d'ailleurs initié aux secrets des bonnes coteries; il publia sa Médecine des passions , et les journalistes , ses amis, arrachèrent toutes les cou

ronnes du front des illustrations médicales

pour en orner celui du nouvel auteur Hip-

pocrate lui-même fut presque détrôné, de par l'autorité des feuilletons ; vous verrez, vous verrez ce qu'il en résulta.

« Charlatanisme a part , il y avait de jolies pages dans le livre de Bois... : la partie anecdotique surtout y était soignée, et vous savez, messieurs, que c'est l'essentiel. On fait de nos jours de la législation , des plaidoyers , de la diplomatie, de l'administration, de la science anecdotiques; vous aurez incessamment de l'astronomie anecdotique , pour peu que les planètes veuillent aider à la lettre.

« Le grand mot de monomanie jouait, comme vous le pensez bien , un rôle important dans l'in-8° du collègue ; or , à propos d'anecdotes, en voici une tirée de cette production, et que les journaux ont citée. C'est l'auteur qui raconte :

« Adolphe, élève distingué de feu Girodet, perdit tout a coup la raison : quelques personnes prétendirent que c'était par un amour

excessif de son art; d'autres assurèrent qu'on devait attribuer ce malheur aux suites cuisantes de si passion pour un de ses modèles. Quoiqu'il en soit , Adolphe avait des momens lucides si fréquens , que les amis de son père et les siens, même après avoir vu le malade , refusaient de croire a sa folie. Il continuait de faire des tableaux charmans : sa touche n'était pas moins délicate , pas moins gracieuse qu'avant l'invasion de la maladie ; et j'avoue que je fus du nombre des incrédules.

« Un jour que je fis une visite à notre prétendu fou (car c'est ainsi que je le désignais); je le trouvai terminant une nvmphe Eucharis , qui pouvait soutenir la comparaison avec les plus délicieuses compositions de son illustre maître.

— Mon ami, que dites-vous de ce tableau? me demanda l'artiste du ton le plus calme.

— Il est enchanteur, répondis-je vivement.

— Vrai, je me suis surpassé.

— Dites donc que vous avez atteint la perfection de notre divin Girodet.

— Ah! ceci est trop flatteur ; mais il y a peut-être quelque mérite dans ces contours ; cette chevelure me paraît légère ; cette draperie ondule avec assez de grâce; ces chairs ne manquent pas de vie... et quand je vais avoir ajouté quelques traits... Oui, cela fera bien... A ces mots ; le jeune peintre replace la toile sur le chevalet.

« Tandis qu'il mettait la dernière main a son petit chef-d'œuvre , j'étais appuyé sur le balcon , et les yeux fixés vers les massifs d'arbustes qui se balançaient dans le jardin, je m'indignais de la légèreté avec laquelle on avait prononcé sur l'aliénation de mon ami. Tout à coup il me frappe sur l'épaule , puis s'écrie avec l'enthousiasme de l'art : « Regardez maintenant. » Je regarde en effet , et que vois-je?. . une large paire de lunettes sur le nez d'Eucharis.

— Eh bien ! que pensez-vous de cela? continua le peintre.

— Ce que j'en pense ?

— Oui.

— Mais je pense que ces lunettes auraient mieux convenu aux jurés qui viennent d'admettre les ouvrages de peinture a l'exposition, qu'a la première compagne de Calypso.

— (Test possible... et sans attendre une plus ample information, Adolphe lève la jambe, et d'un coup de pied vigoureux, qui fait un grand trou au tableau , il prive Eucharis , non seulement de ses besicles , mais de son visage et même de sa tête. Je fus irrévocablement convaincu. »

Dix jours après la mise en vente de la Médecine des passions , continua le narrateur, on ne parlait que de ce livre dans les salons de la capitale.

— Composition délicieuse, disait un habitué du balcon de l'Opéra ; de la philosophie et de la science , des avis moraux et des prescriptions médicales. . . ouvrage à deux fins , propre au maintien des principes et a la conservation de la poitrine.

— Vous l'avez donc lu ?. .

— Pas encore ; mais le Figaro en fait un

éloge pompeux. A la première migraine , je me donne le docteur Bois...; il est impossible qu'un homme qui se respecte guérisse sans le secours de ce médecin.

— Vous me voyez , madame, impressionnée jusqu'à la colère , minaudait la femme d'un agent de change , en recevant dans son boudoir une tendre amie, que la veille elle déchirait calomnieusement...Je renvoie mon groom et mon chasseur... Croiriez-vous que je demande depuis trois grands jours la Médecine des passions... non , mais je me suis sentie sur le point d'avoir des attaques de nerfs ..

— Mon Dieu , ma belle dame , vous avez bien fait de vous en abstenir , répondit la femme d'un notaire, les attaques de nerfs sont proscrites dans le livre : l'auteur déclare qu'elles sont du plus mauvais ton ,, et les relègue chez les épiciers droguistes de la rue des Lombards...

— Vraiment ? que je vous remercie de m'en prévenir... Mais vous êtes bien certaine que Bois... a écrit cela?

— Assurément, chapitre 5, et, par parenthèse , l'auteur indique un singulier traitement pour ces affections...

— Que vous êtes heureuse î je vois que vous avez eu le bonheur de posséder le volume nouveau.

— Non,vraiment; mon domestique fait queue depuis trois jours chez le libraire, et n'a pu encore obtenir un exemplaire : il est inscrit pour le huitième mille. Mais je lis tous les matins le Corsaire^ et j'y ai trouvé l'analyse de la publication enchanteresse. . . Je reviens au remède que l'auteur indique pour la guérison des dames a vapeurs... Devinez ce que c'est.

— Je chercherais vainement.

— Eh bien ! il faut, pendant l'accès, qu'une main de mari applique... allons, cherchez un peu...

— De grâce, achevez.

— Il faut que cette main maritale applique une bonne paire de soufflets à la malade.

— Pas possible...

— Lisez le chapitre 5. L'auteur assure que

( •(! traitement appartient a la thérapeutique Dubois... Ah! Bois... est vraiment un niédeein original... Je l'appelle a ma première gastrite.

— Et moi à ma première angine. . . Je trouve pourtant sa méthode un peu rude.

— Oh! mais elle ne l'est pas toujours autant ; c'est seulement dans ce qu'il nomme les maladies jacidtatives , qui, selon lui, doivent être traitées avec des moyens violens... des médicamens généreux.

— Généreux soit, mais les soufilets le sont trop.

« Pour abréger, je vous dirai, messieurs, que les journaux entretinrent le public pendant une semaine entière de la Médecine des passions : tout le monde en parlait ; personne ne l'avait lue ; mais on la jugeait sur l'autorité de l'oracle d'après lequel il est convenu qu'on formera, chaque matin, ses opinions politiques , morales, littéraires, scienliiiques, théâtrales... Et vous savez tous av^e-q quelle ample connaissance de cause écrive t< .M. les journalisas , vous savez surtout combien sont

indépendans et consciencieux les jugemens que plusieurs d'entre eux portent sur les produits de la presse... Le refrain de toutes les conversations dont je vous parlais tout a l'heure était : «Je prendrai ce médecin-Fa. » Les discoureurs adoptaient de confiance l'éloge pompeux des feuilles publiques , pour épargner le prix du livre, et peu de personnes, à l'occasion , devaient hésiter à confier leur propre vie à l'auteur. Tel est l'abandon de prudence qui résulte de la vogue ; tel est l'effet de ce qu'on appelle un succès de journaux. Voyons maintenant ce que devient celui-ci , réalisé au creuset de l'expérience.

« On n'avait pas négligé, comme bien vous le pensez , de faire insérer avant tout dans les feuilles publiques que la Médecine des passions avait été achetée dix mille francs parle libraire un tel : c'est l'A B C du charlatanisme de l'éditeur. Cependant le livre s'était imprimé pour le compte de l'auteur, au nombre, sagement modéré, de cinq cents exemplaires , réparti , selon l'usage , en quatre éditions : ce

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