‹ Mémoires authentiques d'une sage-femmeChapitre 13 sur 44 · MU · texte numérisé non relu

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des scorpions, des missionnaires, des tarentules, des capucins et autres animaux piqueurs, suceurs , dévoraleurs et malheureusement envahisseurs... Point du tout, il ne s'agit nullement de ces diverses espèces voraces... c'est au positif que M. Audin-Piouvière (le docteur Miq — approuvant) nous parle dans son écrit accusateur... Les ennemis qu'il voue à l'indignation publique sont , parbleu ! les vraies

sangsues Il faut, messieurs, pour vous

donner une juste idée de la colère du docteur anti-broussaïste , suivre la féconde nomenclature d'épithètes qu'il attache à ces pauvres bêtes , auxquelles on élèverait des autels s'il n'y avait que des apoplectiques sur la terre: ce sont des vers dégoûtans , des reptiles venimeux, de hideux insectes, de sanglans anhélides. Les partisans des sangsues ne sont pas mieux traités par le Juvénai de la médecine sanguinolente , comme il l'appelle ingénieusement : il les qualifie de dangereux novateurs, de cannibales gradés, de doctes vampires ; il évoque contre eux les ombres de Vicq d'Azir,

de Barthès , de Sydcnham , de Sloll , de Bocrbaave , de Bicliat; puis, accablant le système exténuant (retenez bien le mot, messieurs) de tout le poids de l'exemple, notre redoutable athlète cite contre les sangsues un fait terrible.... Interrogez, dit-il, M. Marlainville * , rédacteur du Drapeau blanc : cinq cents de ces vers décorateurs lui ont été appliqués vainement k l'orteil (voyez-vous , messieurs, cinq cents sangsues sur un orteil... ); encore , encore, allait s'écrier M. Broussais... Mais on apprit tout a coup que M. Martain ville venait de perdre ses honoraires de journaliste... Les sangsues étaient menacées de mourir d'inanition y le père de la doctrine sanguinolente n'insista pas.

«Si du moins, s'écrie l'auteur de la brochure, dans son indignation patriotique (M. Miq.... approuvant toujours) si du moins on ne prenait les insectes suceurs que chez nous , passe

Il faut, pour tout ce qui se rapporte à cette narration, se reporter aux premières années dû règne de Charles X : c'est de l'actualité de l'époque.

encore; mais les sangsues espagnoles, italiennes , turques , égyptiennes fondent sur nous à l'envi... Pour Dieu ! messieurs, si nous devons être dévorés, soyons-le par des reptiles concitoyens. » Que conclure de la grande colère du sieur Àudin? Je voudais bien ne pas déplaire a son panégyriste , notre confrère , ici présent; mais franchement je crains qu'il ne se soit fait le soutien de quelque arrière-pensée d'intérêt personnel. On sait que Fauteur de la Médecine sans le médecin est, et pour cause, le coryphée de la doctrine humorale... Lisez son pamphlet, il semble y donner rendez-vous a toutes les maladies dans les voies gastriques : c'est la seulement qu'il faut , suivant lui , les combattre; et s'il se montre si acharné contre les sangsues, c'est qu'il n'est pas moins exclusif en faveur des purgatifs... Mais je me tais; je ne réconcilierai jamais M. Miq... avec le système Broussais. J'admire d'ailleurs les lumières de notre cher rédacteur; j'estime ses excellentes qualités; et je neveuxpas qu'ildise qu'en ma qualité de broussaïstc, je suis ton-

jours disposé h luifarire une guerre sanglante.» A ces mots , mon spirituel convive se leva , se rendit auprès du collègue dont il venait d'attaquer les doctrines , approcha de son verre le cône pétillant de Champagne qu'il tenait a la main, et la paix fut conclue... Mais le journaliste la fit avec t oute la gravité d'un diplomate dont V ultimatum est repoussé.

' Puisque je tiens le chapitre G^.e M. le docteur Miq...., il faut que je place ici une anecdote dans laquelle il joue un rdhe malheureux j et l'on verra qu'à cette époque snême, quelqu'un le traitait d'une manière plus sanglante que le jeune convive broussaïste. J 'avais parmi mes pensionnaires la dame Alb...., veuve d'un libraire de Paris , dont ce meiP.e docteur luiq... payait candidement la pension y se persuadant qu'il était le père de l'enfant qu'eli e portait. Or, vous allez voir quelle probabilité de paternité l'on pouvait attribuer au docteur, S a m: îtresse ne paraissait chez moi que les jo urs où son crédule amant lui annonçait devoir y venir; ce qui était rare: le docteur (jtant PI tomme le

plus occupé de Paris. Quant au reste du temps à peu près, elle le passait chez un capitaine de je ne sais quelle arme, qui demeurait faubourg Saint-Marceau. Cependant elle venait aussi dans la chambre qu'elle occupait chez moi pour recevoir un secrétaire de M. de Larochefoucauld-Liancourt, jeune homme fort aimable , qui ne l'était pourtant pas assez, aux yeux de la veuve du libraire , pour qu'elle ne lui donnât pas, de bon compte, deux ou trois adjoints co-.soupirans. Ainsi, voilà cinq adorateurs au moins enchaînés au char de ma pensionnaire , et ch acun se croyait le papa du poupon a venir-... C'est une bien heureuse chose que la confiance en pareil cas! Parmi cette escouade; d'amans , le docteur seul payait; ce qui n'empêchait pas madame Alb... de dire que c hacune de ses entrevues avec lui était une accablante corvée...; c'est l'usage: voulez-vous tuer l'amour et le plaisir, payezles.

J'étais révoltée de voir tromper si indignement l'ho' jnelc médecin qui me soldait, avec

une ponctualité exemplaire , la pension d'une femme audacieusement occupée à le tromper. Chaque fois qu'il venait, j'avais la bouche ouverte pour le désabuser sur le compte de l'ingrate créature dont il était épris ; mais cette matière est si délicate... il peut être si cruel d'être brusquement privé d'une douce erreur... Je me rappelais l'incrédulité du cousin de madame Lemon.... touchant les infidélités de cette courtisane , et les paroles expiraient sur mes lèvres. Si un sot avait pu se croire aimé exclusivement , cette opinion semblait mieux fondée dans un homme de mérite.

Néanmoins , un jour que je causais avec le médecin de la maison des désordres de madame Alb..., il condamna ma réserve, et m'assura que c'était un devoir d'instruire son confrère.

« Voulez-vous que je m'en charge? ajoutat-il.

— Je le veux bien ; mais , de grâce, dorezlui bien la pilule : c'est un si digne homme.

— Ce sont ceux-là qu'on trompe de préfé-

rence : la vertu est si malheureuse sur la terre... elle est bien dupe de s'y tenir.

— Si M. Miq. ... n'allait pas vous croire... car enfin, doué d'un si bon caractère...

— Allons donc , pour peu qu'il veuille y réfléchir, il verra bien que l'affection d'une femme comme votre pensionnaire Alb.... ne s'en prend ni a l'ame ni a l'esprit... c'est un sentiment a fleur de peau qu'il lui faut, et le docteur n'est pas doué d'un physique à faire des passions... Décidément, je prends un cabriolet, et je roule, cuirassé de franchise, jusqu'au domicile de mon confrère en Esculape... Que diable ! l'esprit de corps est là.

— Comme cela ne vous coûte rien , vous pouvez aisément vous montrer généreux.

— Ah ! voila de la malice. Au revoir, je pars,, et vous aurez bientôt des nouvelles de

mon message. »

J'en eus en effet, et j'avais raison de penser que le rédacteur ne croirait pas a la perfidie de sa Dulcinée... 11 avait répondu au jeune médecin que le prétendu service qu'il

annonçait vouloir lui rendre, était tout naturellement l'effet d'un dépit jaloux, provenant sans doute de ce que madame Alb... s^tait soustraite a ses empressemens.

M Soustraite ? avait répliqué le jeune homme avec dépit , j'aurais joué de malheur; car elle ne refuse ses bontés à personne... D'ailleurs, je vous prie de croire que j'ai beaucoup mieux que cela...

— Monsieur, s'était écrié l'incrédule, ce que vous me dites là de madame Alb... est mal, très mal...; ceci achève de me convaincre...

— Et moi aussi, docteur, je suis convaincu qu'il est un dieu conservateur de la bonne foi des

— Eh bien ! monsieur, tant mieux, je veux l'être, moi... c'est mon bon plaisir...

— En ce cas, vous devez vous trouver bien heureux... Votre serviteur. »

Le docteur Miq... soutint la gageure; il ne vint pas même aux informations auprès de moi, durant les quinze jours (fui suivirent la

démarche du médecin de la maison. A l'expiration de ce délai, le mois de madame Alb... devant finir le lendemain , j'écrivis a son bénévole entreteneur la lettre que voici :

« Ne prenez pas la peine, monsieur, de faire « payer demain le mois de madame Alb...; « elle cessera ce soir d'être ma pensionnaire... « Je puis , je dois même ouvrir un asile a la « faiblesse ; mais je ne soutiendrai jamais le « vice, et je ne saurais estimer ceux qui le « soutiennent. »

S|La Lucrèce de M. Miq... sortit le lendemain de ma maison ; elle s'établit, dans la même rue, chez une de mes élèves, y fit ses couches et mourut de leurs suites , ou plutôt de celles des hideux déréglemens auxquels cette femme insatiable s'était livrée durant sa grossesse. Les femmes que dominent un tempérament impérieux,ou celles qui trafiquent de leurs charmes devraient bien , durant ce travail mystérieux de la nature qui produit un être dans leur sein, réprimer les emportemens auxquels leur organisme les entraîne, ou modifier un peu

leurs spéculations ignobles : elles ne peuvent pas s'imaginer jusqu'à quel point les excès sont alors dangereux... Malheureusement, c'est dans cette situation que la passion est sans frein, et je n'ai pas besoin de dire pourquoi.

D'AUTRES SCENES D INTERIEUR

Slcroucljracnt ïmns xux triât De rire.

J'AVAischez moi, depuis un mois, une dame auteur 1res connue qui faisait, tantbienquemal, deux romans et un enfant par année. Celle proportion eût changé si la nature s'y fut prêtée le moins du monde : alors noire beauté productive eût fait quatre enfans contre un seul roman: le tout sans le secours de son mari, dont elle était séparée... Mais les lois de la

création sont immuables ; il fallait bien que ma romancière s'en arrangeât... Elle avait coutume de passer dans son lit le dernier mois de sa grossesse, durant lequel il lui était impossible de rester ni debout, ni assise, sans provoquer l'accouchement avant terme... Un grand mois couchée ! c'était cruel pour une femme dont l'imagination et la personne étaient d'une pétulante vivacité... Au moins si elle eût pu lire... ; mais non, ses yeux participaient de la faiblesse de tous ses organes. Je lisais à son chevet, quand mes occupations me le permettaient. Cependant le moment de la délivrance de cette dame était arrivé ; il me sembla un soir que l'accouchement devait avoir lieu dans la nuit- je m'établis dans sa chambre,.. < Quel dommage, chère petite, me dit-elle, que vous n'ayez pas un livre...

— Quoi ! au moment d'accoucher , une lecture...

— Pourquoi pas?... cela fait oublier les douleurs... Vous n'avez décidément aucune nouveauté sous la main ?...

— Une nouveauté... attendez donc , j'ai mieux que cela : un manuscrit...

— Un manuscrit, ce serait charmant...

— D'autant mieux qu'il sort du portefeuille d'un homme d'esprit... Vous savez , le jeune docteur qui nous raconta, le mois passé, l'anecdote du médecin débutant?

— Ah ! cela doit être délicieux... Lisez, ma chère amie, lisez, je vous en supplie, je ne souffre plus... Mais comment ce manuscrit est-il en votre pouvoir?

— Le jeune médecin conteur a dîné aujourd'hui avec nous ; son portefeuille est tombé de la poche de sa redingote; j'allais le renvoyer chez lui , mais puisque vous voulez que nous lisions le petit cahier en question , je remettrai ce renvoi à demain matin. »

A ces mots , je passai chez moi , je pris le manuscrit, je revins m'établir auprès de ma pensionnaire, et je lus en tête du cahier : Les Médecins d'aujourd'hui.

— Un tableau de mœurs , interrompit la dame auteur; voyons le coloris. »

Je continuai ma lecture :

« Il est déjà loin de nous le temps où les médecins se présentaient au lit des malades , affublés d'une robe noire aux larges manches , l'hermine doctorale sur l'épaule , le bonnet carré en tête... tels enfin que Molière les a accoutrés sur la scène, sans outrer la caricature. Dès la lin du dix-septième siècle , on était revenu de ce charlatanisme grotesque, qui ne prouvait que l'enfance du savoir : car l'ignorance seule a besoin du concours des signes extérieurs. Plus tard, on reconnaissait un médecin a la forme de sa perruque, à sa canne à bec de corbin et au solitaire qui scintillait a son doigt. A cette époque le latin était déjà proscrit, sinon des ordonnances médicales, du moins de la conversation du docleur. Mais comme il s'agissait encore généralement de couvrir le tuf de la science, dans le cours d'une visite , les causeries du boudoir de madame duDeffand étaient reproduites avec art; l'anecdote du jour arrivait ensuite : quelques réputations étaient égratignées , une demi-

heure expirait, et le petit écu était acquis au médecin... Heureux quand les discussions politiques de l'arbre de Cracovie ou les victoires de Vabbé trente mille hommes venaient au secours du docteur: sa visite pouvait être alors beaucoup moins laborieuse; d'où il suit naturellement qu'on exerçait avec beaucoup plus de facilité l'art de guérir en temps de guerre qu'en temps de paix,

« Il n'en est pas ainsi de nos jours : les jeunes élèves en médecine ne font plus de cours pour rire; et quoiqu'ils obtiennent le doctorat fort jeunes encore , cet honneur est le prix d'études longues et approfondies. Destinés à suivre la nature dans tous ses écarts , dans toutes ses anomalies, ils sont initiés a la connaissance de toutes les armes qu'elle offre contre elle-même. La physique, la chimie, la botanique leur sont familières; praticiens érudits^ ils savent demander a chaque règne les remèdes qu'il produit, et combattre les principes par les principes, les élémens par les élémens. Mais surtout ce que les médecins

de notre temps savent mieux apprécier et calculer que leurs prédécesseurs , c'est l'usage des moyens moraux. Ce n^est point par des historiettes ou des aventures de ruelle qu'ils cherchent a distraire , a intéresser les malades* mais en excitant ou modifiant le jeu de ces machines vivantes, à l'aide du grand moteur de l'homme : ses passions. Littérateur, artiste , orateur, et, par-dessus tout, homme du monde, le jeune médecin, doué de cet esprit d'observation et d'analyse qui distingue notre siècle, parle de tout avec goût, avec chaleur; il semble s'être dit : Rien ne doit être ignoré de celui qui est appelé a s'armer contre la destruction de toutes les ressources de la création.

«Ne vous arrêtez point à cettemise élégante, quelquefois même recherchée, disons plus, frivole ; le docteur de vingt-cinq ans qui s'élance, avec l'agilité d'un danseur, de son léger tilbury, en fredonnant le vaudeville du jour, saura bien retrouver à Foccasion la dignité qui convient à sa profession. Ce n'est pas lui

qui, dans une consultation avec plusieurs de

ses vieux confrères, discutera d'un ton a et criard. Tandis que ces vétérans de l'art se livrent à un emportement contre lequel leurs cheveux blancs n'offrent qu'une trompeuse garantie, le jeune savant, calme au milieu de ia discussion, oppose le raisonnement technique aux personnalités offensantes, le langage du savoir a celui de la colère. 11 prouve , par des argumens solides, que vieillir ne suffit pas pour acquérir de l'expérience , et que la pratique de quelques années est souvent préférable a une longue carrière mai remplie. Vainqueur, dans ce combat scientifique , des routines surannées, des préjugés scolaires, et de la mort même, qu'une impéritie têtue allait appeler au chevet du malade , le savant en frac à la mode, a la frisure légèrement bouclée, courra de ce champ de son triomphe , au foyer des Variétés,oùlabouche d'une jeuneprêtresse de Thalie le félicitera du talent qu'il a déployé... au dernier concert.

« Tel est le caractère de cette partie de

notre studieuse jeunesse que sa vocation appelle au secours des infirmités physiques dont notre débile espèce est assaillie. Mais dans un bon système médical, et malgré l'universalité du savoir de ces doctes jeunes gens , il en est peu, je crois, qui tentent d'opérer sur un même sujet deux cures a la fois : celle du corps et celle de Famé. C'est une innovation calculatrice dont ils laissent tout l'honneur a M. D..., qui compta, dit-on, des grands-vicaires, des missionnaires parmi ses professeurs. On le verra, sans concurrence , porter les cordons du dais aux processions, et laisser tomber, par mégarde , un livre d heures dans les salons de la cour... Qu'il sacrifie en même temps au dieu d'Epidaure et a saint Ignace de Loyola... à lui permis...: a lui toute la gloire, ou plutôt tout le profit des dignités, desbaronnies^ des rubans bigarrés... Ce n'est pas que les bons pères de Montrouge n'aient tenté de généraliser la médecine apostolique, par l'organe du professeur Boug..., et sous la protection des sabres de la gendarmerie; mais cette tentative n'a point

été heureuse, et l'on peut affirmer que si les médecins reprenaient un jour la robe , ce ne serait pas la robe courte. »

— Charmant! charmant! interrompit la dame auteur; l'homme aux cordons du dais, qui laisse tomber son eucologe dans les salons de la duchesse d'Angoulême , je devine son nom: voulez-vous que je l'écrive, entre parenthèses, au bas du feuillet ?

— C'est inutile... Et les douleurs , où en sont- elles ?

— Hein ! que dites-vous? les douleurs... Ah! c'est vrai... je suis sur le point d'accoucher... mais je crois que cela ira encore quelque temps... Continuez, je vous prie... » Je continuai :

« Mais quel travail de l'esprit humain s'est jamais arrêté juste au point normal? quelle œuvre de la pensée n'a pas excédé les limites de la sagesse ? La vieille médecine avait pour bagage ses ridicules robes, ses perruques, son latin, son hermine; la médecine moderne a la manie de tout expliquer... Vovez le baron

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Cuviei\ avec ses restaurations d'espèces antédiluviennes... Voici une ingénieuse boutade inspirée a un de mes amis par cette prétention de reconstituer une nature pulvérisée, avec les atomes qu'elle a laissés : je veux encadrer ce croquis malin dans cette page de mœurs ; puisse-t-il prouver que la science elle-même devient burlesque , lorsqu'elle dépasse le but où la raison lui sert d^appui. Je copie :

kM. le baron Cuviernous promet la géologie de Paris, dans un recueil savant a la portée de gens du monde *j voilà qui va bien : l'honnête Parisien sera charmé de savoir sur quel sol luit son éclair de vie. C'est , par ma foi, le plus philosophique des projets que celui d'analyser les couches , les gisemens , comme disent les géologues , de ce détritus de végétaux, de minéraux, d'animaux que nous foulons dédaigneusement aux pieds, nous autres mortels indoctes et légers. La dorment, pulvérisés , quarlzeux, fossiles , que sais-je? Le génie, la

* M. Cuvicr avait en effet promis ce travail à l'éditeur du livre des CciU-el-Un.

beauté, la grandeur, la puissance, confondus avec les débris d'une végétation éteinte , avec des restes d'animaux maintenant inconnus, avec les os géans du cétacée , égarés sur les monts de Lutèce , par un des mille déluges que l'histoire, née d'hier, n'a pu mentionner. « Hommes , quadrupèdes , poissons , volatiles, serpens , substances jadis animées qui roulez aujourd'hui , poussière insensible , mais non pas inféconde, poussée par la pelle ou la charrue; races pétrifiées qui retentissez sous le marteau du carrier, relevez-vous à la voix du savoir : Pline l'ancien n'est point enseveli sous les ruines de Pompeï; le voila qui s'avance pour vous restituer vos formes, broyées parmi les vestiges des âges. Piestaurateur ingénieux, il va rebâtir vos charpentes osseuses avec la plus petite de leur parcelles ; car M. Cuvier remplace une phalange par une probabilité , un tibia par une hypothèse , une côte par une supposition , un fémur par une analogie une vertèbre par un trait de crayon officieux... Enfin, pourvu que les mâchoires subsistent I. 19

l'éléphant colossal, l'hippopotame monstrueux, le caïman désormais étranger a nos climats, se dressant au son de la phrase enchanteresse, secouent le sahle ou la glaise pour se montrer a nos yeux surpris, ou plutôt h notre imagination conquise.

«Pourquoi faut-il que la science elle-même, et quoi qu'il lui en coûte , reconnaisse des limites ! qu'il eût été glorieux au Pline moderne de distingner, a travers ces vestiges, non seulement les restes humains , mais encore les signes de ces dignités qui furent la chimère de tous les temps , de tous les hommes , même de M. Cuvier!... Que sait-on? le raisonnement pourra peut-être, quelque beau matin (toujours a l'aide de mâchoires), nous faire adopter aussi ces distinctions, et admirer des vanités fossiles. Même sans le secours des ossemens, ne pourrait-on pas offrir le marbre blanc, aux veines bleues, pour des reliques de la beauté; le feu volcanique pour le principe igné des poètes; l'or pour le résidu dos savans illustres , qui, non plus que lui, ne sont pas

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exempts d'impuretés?... Ali ! si cet heureux système était une fois admis, quelle puissante ressource ménagée à la science ! quelle source nouvelle de faveurs jaillirait d'une classification courtoise , qui ferait de la dépouille des rois le principe des pierres précieuses , du diamant sans tache , eux dont la vie souveraine est si souvent tachée ! Vienne ce nouveau progrès , et la géologie aura fait faire un pas immense a l'ambition de ses adeptes... Interrogez-les , ils vous diront que la fortune n'est hétérogène dans aucun pays \ que ses présens ne sont déplacés dans aucune table systématique, et que le feuillage verdoyant qui court sur l'habit d'un académicien n'exclut pas la broderie scintillante du ministère.

« Quant a nous modestes observateurs de la surface du globe, bornons-nous à examiner les insectes, plus ou moins gros, plus ou moins agiles , plus ou moins luisans , qui s'agilent aujourd'hui sur la poussière a laquelle ils se mêleront cîe main. Etudions leurs tours de dbuplcsse, leur course sur la proie convoitée;

leurs petites fourmilii ères , qu'ils appellent les sociétés; leurs imperceptibles essaims que l'on nomme des armées formidables ; l'exhaussement sur pâtes de ces animalcules si plaisamment qualifiés de grands; le bourdonnement risible honoré du titre de renommée; enfin cette fumée d'un brin de paille brûlé , que l'on prend pour la gloire... Certes! l'examen n'aura rien de consolant; mais il sera plus utile encore, en vérité, que le tableau hypothétique , pour ne pas dire fantastique, des gisemens. Et si la grande lumière que notre époque répand sur la géologie est réfléchie par les siècles a venir , les naturalistes d'alors , en étudiant le détritus de nos générations, seront libres d'innover à leur tour : peut-être classeront-ils les poètes parmi les feux follets, les hommes detat parmi les caméléons, les courtisans parmi les reptiles , les grands seigneurs parmi les paons , les amans parmi les oiseaux de passage.... Mais les dames de Paris, ah! si quelque tremblement de terre allait les surprendre une nuit dans l'attitude où elles se

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trouveraient, et les livrer, fossiles, a l'élude des générations d'un autre temps... par bonheur les portraits des maris ne seraient plus

là.

« 11 y a toutefois une chose qui m'inquiète quand je songe aux doctes restaurations d'espèces qu'imaginent et qu'imagineront les Cuviers présens et futurs...: cette chose, c'est l'arrêt final de la vallée de Josaph at. . . Jugez, en effet, dans quel embarras pourra se trouver le père éternel , pour reconnaître les êtres créés par sa voix, si, pour revêtir leurs anciennes formes, ils s'en rapportent a la science , et si la science s'est trompée. Vous conviendrez qu'Userait, par exemple, disgracieux à mainte jeune dame du beau monde de reparaître avec le joli buste d'une femme, et le pied fourchu d'une chèvre; a un mari de se montrer au tribunal divin, portant la tête d'un buffle; a un savant, si bien inspiré de son vivant parles mâchoires, d'être affligé alors d'une tête d'àne; à un homme d'état, d'avoir fichée au bout du cou la hure d'un esturgeon; enfin

a un député ministériel de produire le chef ignoble d'un de ces porcs du Périgord, si liai)iles a déterrer les truffes... Voilà pourtant quelle désagréable conséquence peuvent amener les aberrations de la science... et d'honneur, pour ne pas risquer d'être abusé lui-même par ce salmigondis de membres fourvoyés, le souverain juge fera bien de numéroter a l'avance toutes les pièces constitutives des individus qui , obéissant a l'appel de la trompette, doivent comparaître devant lui au jugement dernier, n

Depuis la folle réflexion qui terminait l'opuscule du jeune docteur, la dame auteur avait été saisie d'un fou rire inextinguible , et cette convulsion d'hilarité m'inquiétait un peu, dans la situation oii se trouvait ma pensionnaire. Quand les muscles de son visage cessèrent d'être contractés, je lui demandai comment elle se trouvait...

« Je h; trouve enchanteur, répondit-elle, on n'a pas plus d'esprit... je donnerais dix louis pour connaître ce jeune médecin.

— De grâce, répondez- moi , c?e<l a voire situation que je pense...

— Ma situation? Eh bien !... tenez, tenez, c'est fini...

— Tudieu î c'est affaire à vous , < b ame, accoucher dans un éclat de rire... Le trait est inédit... i Et je me hâtai de procéder à ce qu'il faut faire en pareille circonstance...

L'année suivante, la dame auteur revint chez moi dans la même situation... Je lui lis encore des lectures • et à propos de cela , elle m'avoua que le jeune médecin , auteur du tableau de mœurs que je. lui avais lu l'année précédente, était le père de l'enfant dont elle allait bientôt devenir mère.

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