ASSISTANCE VIII
CCnfant im Oui.
La musique des fêtes retentissait ce soir-la chez moi; on y entendait les rires bruvans de la gaîté; douze ou quinze personnes des deux sexes que je réunissais avaient dit: ('Maintenant le plaisir; a demain led affaires. » On venait de terminer un bâtiment au fond de ma cour: il n'était point -encore habité, et nous avions fait rter dans une salle du rez-de-chaussée
piano, violons, table, rafraîchissemens, etc. On dansait, on faisait de l'harmonie; la soirée s'écoulait joyeuse et rapide. Vers onze heures, un jeune homme de la société, qui était sorti un instant, s'avança en riant vers moi, lorsqu'il rentra.
« Embrassez-moi, me dit-il, pour la bonne nouvelle que je vous apporte..: on vous amène, dans une jolie voiture, une impératrice au moins.
— Je vous promets de me laisser embrasser, répondis-je avec la même hilarité, si c'est une simple princesse du sang.
— Sérieusement, on vous demande, reprit mon convive.
— J'y vais. »
Ce n'était, comme on le pense bien , ni une majesté impériale ni même une altesse , mais une jeune personne de haute condition. Elle venait d'accoucher dans un bal, au milieu (Tune assemblée de sept a huit cents personnes, et en présence de ses parens... Jamais, peutêtre, événement aussi scandaleux ne s'était vu
dans un cercle de Paris, et je suis sûre qu'un pareil épisode manque aux fastes de ce dixhuitième siècle que la cour de Louis XV avait fait si dissolu.
La mère de la jeune accouchée s'était enfuie du salon où cette catastrophe venait d'arriver, indignée, pourpre d'humiliation. ..Elle avaitdéclaré qu'elle ne reverrait de sa vie une fille qui déshonorait sa famille illustre... Et au moment où l'on amenait chez moi la pauvre enfant, cette même mère, livrée à d'affreuses attaques de nerfs, était tenue dans son lit par quatre personnes. Celles qui conduisaient ma nouvelle pensionnaire étaient son beau-père et une jeune dame de la société. Celle-ci tenait, enveloppé dans son habit de bal, l'enfant entré si malencontreusement dans ce monde. La demoiselle venait d'accoucher au terme de sept mois : accouchement déterminé par l'étreinte extrême de son corset, qui pressait l'abdomen des côtés et surtout du haut en bas.
Trois jours a peine s'étaient écoulés lorsque la dame qui avait accompagné notre jeune mère I. M
vintme prévenir que, suivant l'avis qui lui était parvenu , la mère irritée, la mère aux attaques de nerfs, devait, ce même jour, venir faire une scène a sa fille.
— Madame , répondis-je, cela ne sera pas.
— Tenez, tenez , je crois que je l'entends; faites-moi sortir par une porte détournée, je ne voudrais pas , pour tout au monde , qu'elle sût que je vous ai prévenue... elle m'arracherait les yeux...
— Quelle femme! et elle est de qualité
— C'est une marquise...
— Je n'en fais pas mon compliment à la noblesse... Mais entrez dans mon cabinet, ajoutai-je en ouvrant la porte de cette pièce , vous y trouverez une seconde porte donnant sur le carré.
— Adieu, madame; surtout ne laissez pas voir la pauvre enfant a cette mère furieuse. »
Je refermais la porte de mon cabinet quand la marquise entra.
« Madame, me dit-elle avec hauteur et sans m'avoir saluée ,, je -viens voir ma fille.
— Madame, répondis-je froidement et en indiquant de la main un fauteuil a la marquise , je suis fâchée de vous refuser, mais vous ne verrez point cette jeune personne... Vos intentions me sont connues ; vous me permettrez de ne pas vous montrer une complaisance dont vous pleureriez plus tard les funestes conséquences.
— Quoi ! vous osez
— Oui , madame la marquise , j'ose , moi qui ai tout mon sang-froid, m'opposer à la démarche furieuse d'une mère qu'aveugle un ressentiment , juste dans sa cause , mais qui , porté a l'excès dont je lis l'expression dans vos yeux , deviendrait cent fois plus coupable que la personne qui l'excite.
— Cessez, madame, cessez de me retenir; je vous répète que je verrai ma fille. . . Je le veux , et je vous ordonne de m'ouvrir son appartement...
— Ce ton impérieux peut faire trembler vos laquais, répliquai-je avec l'imperturbable flegme que je m'étais proposé de garder- mais1
je vous ferai observer que je suis chez moi., et que je n'y reçois d'ordres de personne... Votre fille est dans le plus fort paroxisme de la fièvre de lait , vous connaissez le danger d'une impression violente dans un pareil moment, et je ne pense pas , après tout , que vous veniez avec le projet de faire mourir la malade...
— Quelle meure! quelle meure! s'écria la marquise d'une voix retentissante... Que m'importe, ou plutôt ne m'importe-t-il pas que la terre ensevelisse , avec cette infâme créature , le sujet d'une honte sans cesse renaissante pour sa famille?... Mais ne voyez-vous donc pas qu'elle la traîne dans la fange sa famille.... qu'elle l'attache, pantelante de déshonneur, aux poteau de l'opinion ?...
— Calmez-vous, madame; tout ce que vous venez de me dire appartient au langage de convention : tissu sans consistance de préjugés et de vaines déclamations, qu'on voit s'évanouir au moindre examen du bon sens et de la saine raison... Votre famille déshonorée! et cela pour la faute d'une fille sans expérience, qui
certainement n'a pas eu le sentiment de cette même faute, et qui, conséquemment, n'est pas coupable elle-même... Non, madame, elle n'est pas coupable... Le vice est fils de la réflexion , et l'on ne réfléchit pas a seize aus : le pied glisse sur le bord d'un précipice que la jeunesse ne sait pas apercevoir... on tombe... et quelle chute peut être considérée comme un crime?... Et vous voulez qu'une faute dont la destinée seule est coupable, rejaillisse sur la famille de celle qu'on ne peut accuser que par une fausse application des susceptibilités sociales? D'ailleurs, depuis quand, madame, l'opinion peut-elle sans folie diffamer une famille pour le délit , pour le crime même d'un de sesmembres?. . .Le déshonneur, pourvu d'une vertu électrique, court-il, fluide subtil, dans tous les embranchemens d'une race ? Le père , la mère , qui pleurent sur la flétrissure de leur enfant, seraient donc tout a la fois punis par un chagrin et par un châtiment? Non , non , madame, toute faute est personnelle... Ni les lois divines ni les lois humaines n'atteignent ainsi
collectivement : elles ne frappent que les individus ; partout où elles sévissent, il y a crime ou participation au crime. Quant aux arrêts frivoles du monde, il faut les mépriser, comme toute accusation qui ne repose pas sur les principes de l'équité... car elle seule fait les coupables.
« Vous regrettez un mariage avantageux manqué.... Hélas! madame, avantageux! c'est bientôt dit... cela signifie , sans doute, qu'il y avait en perspective beaucoup d'or, des terres, un état de maison, un titre pompeux peutctre...: parure brillante de la servilité du ménage, mince pellicule d'or, qui devait couvrir une chaîne peut-être accablante... On est au moins imprudent quand on regrette pour sa fille l'occasion d'une mise a cette loterie , où les bons lots sont si rares. Eh bien! votre enfant restera avec vous; vous n'aurez pas a subir le partage de sa tendresse... : cette tendresse sera doublée même , par le sentiment profond qu'elle aura des tourmens qu'elle vous coûte.
«Monsieur votre fils est marié, et vous ne l'avez
— Mi —
pas vu depuis six mois : je sais que celle sorle de délaissement vous afflige. Vous aviez cru que la tendresse filiale et l'amour conjugal résidaient dans des régions distinctes du cœur, et que ces deux affections ne pouvaient se nuire mutuellement* . .C'était une erreur . . .L'une refoule nécessairement l'autre , quelquefois même elle la désempare. . . Et, convenez-en , madame , les plus anciennes impressions sont rarement les plus impérieuses. Vous n'avez point a redouter cette chance , si cruelle pour le cœur d'une mère, avec votre fille... Son amour n'aura pas a dévier du sentier que la nature lui a tracé.
« Promettez - moi donc , madame la marquise, poursuivis-je avec chaleur en voyant des larmes rouler clans les yeux de cette femme naguère si irritée, promettez-moi de ne pas affliger cette chère enfant par des reproches au moins inutiles. Efforcez- vous plutôt de gagner sa confiance , ainsi que je l'ai fait , et, comme moi, vous saurez d'elle-même par qui elle est devenue mère... Qui sait, ajoutai-je avec une intention marquée, peut-être ap-
prendrez-vous que c'est par votre imprudence qu'elle a glissé dans le précipice au fond duquel vous vouliez tout a l'heure l'écraser! »
Ici la marquise se leva , vint a moi avec calme , et me serrant la main , elle me dit :
«Oui, oui, vous avez raison, madame, ma fureur était aveugle , et je crains bien d'avoir, en effet, a me reprocher une imprudence , que je me rappelle maintenant. Venez, conduisezmoi vers ma fille; je vous promets, je vous jure de ne lui adresser aucun reproche...
— Je vais vous satisfaire, madame la marquise ; mais souffrez qu'auparavant je prévienne la malade. Une brusque entrevue, même avec les nouvelles dispositions que vous montrez, ne serait pas sans danger.
— Allez donc, et ne tardez pas... Ce n'est plus un juge irrité qui vous attend... c^est le cœur d'une mère.
— Je reviens a l'instant. )>
L'entrevue étant préparée, elle fut calme et mêlée même d'une tendre effusion. La marquise sut que l'auteur de la grossesse de sa fille
se trouvait être un jeune homme destiné à TEcole Polytechnique, et recommandé au beaupère de la demoiselle. Il était descendu à son hôtel , où il avait demeuré trois ou quatre jours. La chambre habitée par ce jeune homme touchait presque a l'appartement de cette pauvre petite... Elle était bien innocente ; mais le dangereux hôte ne l'était pas, lui... Elle dit ingénument a sa mère : i J'ignorais tout : qu'aurais-je pu prévoir? »