‹ Mémoires authentiques d'une sage-femmeChapitre 16 sur 44 · ASSISTANCE IX · texte numérisé non relu

ASSISTANCE IX

jfJtittsie innocent.

Un jour je reçus la visite d'une dame , amenant par la main une très jeune personne , qu'elle appela sa fille : cette dame me dit qu'elle désirait me parler en particulier.

« S'agit -il , madame, lui demandai -je a demi -voix, d'une communication relative a mon état?

— Oui, madame.

— Alors, je vais prier mademoiselle de passer dans mon salon ; il y a sur le guéridon un fort joli album.

— Non, reprit la dame en souriant, il faut qu'elle soit la : c'est d'elle que je veux vous entretenir.

— Impossible, m'écriai-je, mademoiselle n'a pas onze ans.

— Pardon , madame , elle en a douze et quatre mois...

— N'importe, ce serait encore un phénomène dans nos latitudes peu méridionales... et je suis convaincue qu'abusée par certains signes, ordinaires aux approches de l'âge nubile...

— Je l'ai cru d'abord ; mais il n'y a plus moyen de prendre le change : l'enfant remue depuis environ un mois , et je la crois enceinte d'environ six... Oh! vous pouvez parler clairement devant elle , ajouta la maman a mon oreille j elle ne comprend rien : son organisation physique a vingt ans ; son esprit n'en a que huit. Aidez-moi cependant à savoir comment cela s'est fait; il est important,

pour l'avenir , que je prévienne le concours de circonstances qui l'a mise dans cet élat. »

Ces dernières paroles avaient été dites a haute voix , sans que la petite mère eût montré aucune émotion ; elle regardait les gravures dont la pièce était ornée, caressait mon chat, et ne paraissait pas prendre le moindre intérêt à un entretien qui la concernait dune manière si directe. Cette distraction enfantine contrastait singulièrement avec la taille arrondie de ma future cliente. Sa mère l'appela auprès d'elle.

« Répondez , Valentine , lui dit-elle , depuis que nous habitons la campagne , avec qui jouez-vous ordinairement?

— Maman, tu le sais bien, après mes leçons, je vais trouver bonne amie Jeannelte ,1a fille du garde forestier : nous nous amusons à atteler Azor a la petite voiture où l'on me promenait quand j'étais petite ; ou bien je lis à Jeannette le Magasin des Enfans. . .

— Et Joseph, le frère de Jeannette, ne se mêle pas quelquefois a vos jeux?

v** Oh! non, maman ; il ne sait jouer, lui ,

qu'à la bataille , parce que, dit-il, il veut être militaire, comme l'a été son père... Ce garconlà ne se plaît qu'a tirer des coups de fusil , ce qui nous fait grand'peur : aussi sa sœur et moi nous lefuyons

— Et jamais d'autres garçons du village ne viennent vous trouver quand vous jouez dans le parc ?...

— Jamais, maman.

— Et Lucien, le groom du château ?...

— Oh! lui, c'est un domestique, répondit Valentine d'un petit ton hautain qui ne laissait pas d'être justificatif.

— Ah! j'y pense : Gustave, votre frère , est venu cette année passer ses vacances a la campagne ; il n'est votre aîné que de deux ans et demi : sans doute il prend part à vos jeux ?

— Oui, bonne maman; mais j'aimerais bien autant qu'il s'amusât tout seul : il a toujours des jeux qui font mal.

— Hein ! que dites- vous?

— Je dis , maman, qu'il est terrible Gustave. Aux vacances dernières , il m'a poursuivie plu-

sieurs fois dans la grange et m' ayant attrapée, il m'a battue, battue... pour rire cependant... mais, c'est égal, il m'a fait bien mal d'abord, et puis

— C'est assez, ma fille... Vous voyez, madame, ajouta gravement la mère, me voilà cruellement fixée... Un événement affreux...

— Mais arrivé sous l'empire de la plus candide innocence, au moins du côté de la jeune personne.

— Mon Dieu , je suis assurée qu'il en est de même de son frère... c'est tout à fait un enfant... la nature seule est ici coupable... Mais Gustave ne viendra plus aux vacances chez moi , tant que sa sœur y sera... Ma fille, poursuivit la dame en regardant Yalentine avec sévérité , je vous défends de dire un mot de ce qui s'est passé entre vous et votre frère, pas même à Jeannette.

— Ah! mon Dieu , répondit la jeune fille , Jeannette le sait bien , et Gustave l'a battue aussi...

— Comment , que dites-vous ?

— Oui, maman, bien sûr, il l'a battue le lendemain , et même deux fois...

— Pauvre enfant ! s'écria la mère , si elle allait être dans la situation de ma fille... Je tâcherai de le savoir... Petit scélérat de Gustave, si je soupçonnais qu'il y eût mis la moindre intention... Valentine , vous allez rester en pension chez madame... et, je le répète, gardez-vous d'ouvrir la bouche de ce qui vous est arrivé , ou de ce qui vous arrivera dans Fespace de temps que vous avez à passer dans cette maison.

— Oui, maman 5 je te promets de me taire...

— Plus tard , mon enfant nous causerons du surplus. »

Selon les appréciations que le médecin de la maison et moi fîmes sur la grossesse de ma très jeune pensionnaire, elle dut se prolonger jusqu'à la fin du dixième mois. Ce phénomène me paraît explicable dans un sujet chez lequel la nubilité n'est point complète , et chez les femmes parvenues à la quarantaine

sans avoir eu d'enfans... Jusqu'au moment de sa délivrance,Valcntine ne se douta nullement de ce qui devait lui arriver ; elle s'étonnait seulement du développement extraordinaire de sa taille, et lorsqu'elle sentait remuer son enfant, elle se bornait a dire : « C'est singulier » Du reste, persuadée,, comme toutes les petites demoiselles qu'on laisse dans l'ignorance des secrets de la maternité, qu'on ne peut devenir mère que lorsqu'on est mariée, elle ne s'inquiétait jamais de la manière dont cela pouvait se faire. Durant les quatre mois qui s'écoulèrent jusqu'à ses couches, Valentine habilla sa poupée, joua aux osselets, courut après mon chat, et les douleurs la prirent sans qu'elle se fût doutée le moins du monde de sa situation.

ASSISTANCES X, XI, XIL

Oiwrsitfs.

Si je voulais vous raconter toutes les assistances que j'ai données, je vous offrirais des mémoires aussi volumineux que ceux de Casanova , et franchement je n'ai pas les mêmes ressources que ce mémorialiste égrillard. 11 exploitait tous les vices, dramatisait tous les scandales ; moi , je n'ai a ma disposition qu'un petit coin du champ des

faiblesses humaines , et je dois épargner les redites... Ce n'est pas au point où je prends chacune de mes anecdotes que les répétitions peuvent offrir quelque attrait... Je vous dirai donc, par une simple analyse, Taventure d'une grosse servante joufflue, qui, lorsque je me rendis auprès d'elle , jetait des cris efFrayans, et prétendait, du reste, n'attendre que le tribut périodique de la nature. Je m'approchai d'elle , la touchai et lui dis : «Oui, mon enfant, c'est très bien; mais en attendant , ne comprimez plus vos efforts : dans un quart d'heure la nature , ce mois-ci plus généreuse que les autres, vous donnera un gros garçon. » Et la nature ne trompa point mon attente. Je vous raconterai aussi en substance qu'un jour une jolie dame du département des Vosges entra chez moi bien résolument, je vous assure, et me parla ainsi: « Madame, la grossesse sur laquelle je viens vous consulter n'est pas l'œuvre de mon mari; mais c'est sa faute plus que la mienne. Il est beaucoup plus âgé que moi ; pourtant je croyais pou-

voir l'aimer, et j'en aurais eu au moins l'air, si notre union ne m'eût imposé que des privations. Mais cet homme s'est livré aux plus hideux déréglemens avec mes bonnes et avec des filles galantes : c'était trop attendre de ma longanimité. J'ai cessé , depuis deux ans, tout commerce avec lui.. Il me bravait : un de nos amis qui venait a la maison me consola... L'esprit de vengeance s'est éteint en moi ; mais aussi le sentiment de la gratitude y est né ; les deux hommes que je voyais chaque jour ont changé de rôle : mon époux est devenu pour moi un ami, et Pami s'est trouvé substitué aux droits du mari. Il y avait néanmoins dans cette sorte de transaction tacite un point a cacher, et c'est pour cela que, calculant bien mes dates, j'ai voulu conduire moi-même au Havre mon iils aîné, que nous plaçons dans le commerce. Je reviens de ce voyage, et j'ai fait entrer dans mes calculs d'accoucher à Paris en passant. Dites-moi, maintenant, madame, si, sans nuire a l'enfant que je porte, il n'y aurait pas moyen de rapprocher un peu l'instant de ma

délivrance. J'ai lh-bas une douzaine de domestiques qui me volent- vous concevez qu'il est urgent que je me remette le plus tôt possible à la tête de ma maison.» Je répondis à cette dame expéditive que la nature refusait obstinément de se prêter ainsi à l'esprit de spéculation , et que l'art était sans pouvoir légal pour hâter son travail. Il fallut bien que ma cliente des Vosges attendît 5 elle accoucha au bout de trois semaines, et retourna dans ses montagnes, provoquer peut-être un danger qui nécessiterait un nouveau voyage. Son enfant resta à Paris , où je fus chargée de payer ses mois de nourrice , sur des fonds déposés chez un avoué.

Je coudrai encore a cette macédoine d'extraits une épisode assez caractéristique de la vie de nos jeunes étudians. Une nuit, un élève en médecine me fit éveiller, et me pria de le suivre dans un hôtel garni de la rue Saint- Dominique-d'Enfer, pour accoucher une demoiselle de sa connaissance, dont les douleurs avaient commencé. Je me fis accompagner par

ma bonne, et nous marchâmes. « Cette demoiselle estma maîtresse, me dit en cheminiejeune homme ; j'avais toujours cru pouvoir l'accoucher moi-même , et j'en suis en effet capable. Mais aujourd'hui que l'instant est venu , je me sens atteint d'un tremblement qui paralyse toutes mes facultés , et je crains d'ailleurs de perdre la tête au moment décisif. » Arri\és à l'hôtel, mon conducteur et moi nous glissâmes dans la petite chambre de la demoiselle avec la légèreté de deux sylphes, et jugez si les précautions étaient nécessaires. Cette chambre, prise sur celle de la mère de notre malade, n'en était séparée que par une mince cloison... Pauvre petite! concevez-vous ses angoisses? Quel martyre!... quelle cruelle compensation!.. Les cris de l'accouchée furent comprimés, ceux de l'enfant , quand il vint, étouffés ; nul bruit inaccoutumé ne se fit entendre... Il esta croire qu^vec le nouveau-né, que j'emportai sous mon manteau , disparurent tous les témoignages de cette aventure, et que la mère n'en eût pas le moindre soupçon. Je n'a; jamais

revu l'accouchée, où plutôt je ne l'ai jamais vue; car je l'avais accouchée à tâtons, et n^i pas la moindre idée de ses traits. Quant k l'élève, j'ai su qu'un mois après l'événement , il quitta l'hôtel, y abandonnant celle qu^il avait rendue mère , comme la commode , comme le lit dont il s'était servi dans cette maison... Nos jeunes étudians classent assez volontiers leurs maîtresses parmi les objets de mobilier.

SCÈNES D'INTÉRIEUR

interne vivilation.

Une demoiselle me vint un jour de je ne sais où : le mystère est un livre dont certains feuillets restent scellés. M. Giraud... et quelques jeunes gens de ses amis dirent, en voyant cette pensionnaire : « Ce fut un mortel heureux que le père de l'enfant à venir.» Elle était bien discrète la jeune personne que je mets en scène : elle n'eut point de confidente parmi

les dames qui se trouvaient chez moi. Quinze jours après ses couches, elle entra dans ma chambre, et, plaçant devant moi une bourse assez ronde, elle me dit : « Je retourne au lieu d'où je suis venue; daignez prendre soin de mon enfant ; jamais l'argent ne manquera pour cela. » Elle partit.

Durant dix-huit mois je reçus avec exactitude les sommes nécessaires à l'entretien de l'enfant ; puis je fus trois mois sans rien recevoir. Il m'était arrivé souvent, a la suite d'une exactitude semblable a celle que l'inconnue avait montrée , d'être contrainte de placer les nourrissons aux Orphelins , après avoir payé plusieurs mois de ma poche. Rien d'ardent comme l'amour maternel de mes clientes; rien, en général, de moins constant... Je commençais a prendre de l'inquiétude sur les intentions de ma beauté mystérieuse, lorsqu'un matin un commissionnaire m'apporta une petite boîte remplie d'or, avec cette seule inscription: Ceci est pour mon fils!... Je me rappelai sur-le-champ l'écriture de mon

ex - pensionnaire , car souvent elle s'était amusée a copier des vers , des passages de roman pendant son séjour dans ma maison. J'inscrivis sur mon registre la somme reçue pour le compte de cette dame , et je vis les mois de nourrice du demi-orphelin assurés pour quelque temps.

Peu de semaines après cet envoi , un monsieur en deuil, tenantplusieurslettres à la mainse présente chez moi : « Connaissez-vous cette écriture?» me dit-il après un bref préambule, en me montrant plusieurs lettres. J'aurais pu lui répondre affirmativementjSans hésitation: leslettres qu'il me présentait étaient de lamême main que l'adresse écrite sur la petite boîte apportée par l'exprès ; mais je m'inspirai alors du premier devoir d'une sage-femme, et je répondis !

« Monsieur, je puis avoir vu déjà ces caractères ; mais je ne m'en souviens pas...

— C'est très bien , madame ; mais veuillez m'écouter. Cette écriture , poursuivit l'étranger en pleurant , est celle de ma femme ; je l'ai perdue il y a trois jours , et vous allez voir

que je suis bien informé de ses rapports avec vous. Quoique temps avant sa mort, elle me dit : « Il y a bien long-temps , mon ami, que je n'ai touché de l'or ; tu serais bien aimable de m'en apporter là , sur mon lit; mais j'en veux voir beaucoup... beaucoup , entends-tu? » Ce désir singulier, cette manifestation cupide , de la part d'une femme aussi désintéressée qu'on peut l'être, me sembla un étrange effet de sa maladie...

— Eh bien ! mon enfant , lui répondis-je vaguement, je t'en apporterai de l'or...

— Mon Dieu , monsieur, me dit sa gardemalade , peu d'instans après cette singulière demande , je ne sais vraiment ce que madame veut faire d'argent; car elle en a déjà sous son oreiller, qu'elle cache même avec beaucoup de soin.

« Ce rapport excita ma curiosité : j'épiai la malade pendant plusieurs jours, et je la vis mettre environ cinquante pièces de vingt francs dans une petite boîte , qu'elle cacheta ensuite, puis elle la plaça sous son chevet. Le

lendemain , au moment où jetais h table, ma femme envoya mystérieusement chercher un commissionnaire sûr; sa garde, chargée de cette commission, sous le sceau du secret, et discrète comme toutes les femmes de son état, me révéla d'abord ce qu'elle allait faire ; après quoi, elle obéit fidèlement a sa commettante. Caché dans une garde-robe , j'entendis la malade donner exactement votre adresse ; j'avoue que ma curiosité fut plus vivement piquée, surtout par l'indication de votre profession. Je suivis le commissionnaire; je le vis entrer chez vous. . . Et comme j'avais entendu ma femme répéter plusieurs fois, en écrivant sur le couvercle de la boîte, «Ceci est pour mon fils», Vous concevez, madame, que je ne puis tenir de vous qu'un complément d'information....

— Ainsi, monsieur, murmurai-je à demi voix , vous savez

— A peu près tout , reprit avec feu le mari de feue ma cliente, et vous pouvez sans crainte m'apprendre le peu que j'ignore. Je ne suis point un homme ordinaire, et vous en

allez juger par le récit candide que voici. «11 y a quatre ans environne fis connaissance de l'épouse que je pleure ; je la demandai en mariage au tuteur qui administrait alors sa fortune, mais qui ne dirigeait pas ses volontés... elle me refusa. Ce fut pour moi un coup terrible, car je l'adorais 5 et d'ailleurs, vers l'origine de nos entrevues , elle m'avait fait concevoir plus que des espérances.... Je ne savais même comment expliquer ce que j'étais véritablement autorisé a regarder comme un changement : Emma ( ainsi s'appelait ma pauvre défunte) n'était ni capricieuse ni coquette... Je soupçonnai que quelque passion impérieuse avait effacé de ses traits brûlans , l'impression légère que mes soins avaient produite dans le cœur de cette demoiselle. Peu de temps après le refus qu'Emma m'avait fait de sa main , elle quitta Paris ; elle se rendait, me dit-elle un soir , chez une de ses tantes qui

vivait en Normandie

« Quelques mois s'étaient écoulés depuis ce prétendu départ, lorsque je vis entrer Emma

chez moi. C'était le soir, sa visite eût pu me surprendre ; elle ne me surprit point : je pressentais qu'une grande tempête avait agité la vie de cette jeune fille , et qu'elle cherchait un port. Je ne me trompais pas : «Vous m'avez offert votre main, me dit-elle ; je ne pouvais l'accepter alors... Oh ! non, je ne le pouvais, c'était impossible... Depuis, mes destinées ont changé; n'attendez pas une confidence de moi: elle serait inutile; il ne s'agit nullement du passé, mais de l'avenir... Si vos intentions sont les mêmes , je puis être votre femme : vous avez su, je crois, apprécier mon caractère ; de mon côté , je vous sais affranchi de certaines idées plus justes qu'utiles : il me semble que nous pouvons maintenant être heureux ensemble.

— Pourquoi maintenant, Emma? pourquoi pas il y a six mois ?

— Il faut , mon cher Paul, pour que je puisse répondre a cela, que l'expérience de quelques mois ait mûri l'opinion que vous pouvez avoir conçue de moi.

— Emma, cette expérience...

— Vous craignez, je le vois, de la payer trop cher.

— Trop cher n'est pas le mot c'est

trop irrévocablement. La, convenez avec franchise que les hasards de l'essai ne doivent pas être pour moi?...

— J'en conviens.

— Eh, bien donc, chère enfant, en voulezvous courir la chance ?

«— C'est selon...

— Je vais vous paraître exigeant ; mais écoutez, Emma,je vous abandonne, tout ouvert, le livre de ma vie.

— Et l'épreuve que vous exigez consiste

— A passer trois mois avec moi.... trois mois a compter de l'heure qui court.... Cest beaucoup demander, je l'avoue.... mais, franchement, vous me devez quelques garanties.

— Et vous demandez toute ma personne pour arrhes d'un marché futur dont votre

parole est l'unique gage s N'importe j'y

consens.

— Dans trois mois donc , je vous conduis à l'autel, si... si nous nous convenons réciproquement

— Mon ami, me dit- elle avec un regard enchanteur, fermez votre porte et poussez les verrous.

« A trois mois juste de cette singulière convention, j'épousai mon Emma : sa douceur, ses attentions délicates, la noblesse de ses sentimens, me charmaient à la fin du premier mois. Dès ce moment il eût été en son pouvoir de devenir ma femme : ses excellentes qualités avaient racheté les deux tiers de l'épreuve , et je le lui dis.

— Vous êtes bien hardi , me répondit-elle en riant.... Et la dissimulation ?

— Ah ! je ne la crains point de votre part : on peut jouer la comédie avec habileté ; mais il est toujours deslueurs de naturel qui éclairent le fond du cœur, et j'ai lu dans le vôtre.... Cependant il est un point de réserve, ou

— tme —

plutôt de mystère , clans votre vie que j'eusse voulu dévoiler...

— Mon ami, vous sortez de la lettre du traité : je ne vous ai livré que l'avenir...

— C'est vrai...

— Si vous cherchez maintenant une garantie dans lé passé , nous ne pouvons être heureux ensemble ; séparons-nous; je suis dupe à mon tour...

— A votre tour, Emma ! ce mot dit beaucoup.

— Est-ce que votre imagination n'a pas été déjà beaucoup plus loin ?...

— Peut-être ; mais un aveu de votre bouche...,

— J'entends , vous avez besoin de voir rougir mon front... Je le répète, séparonsnous, je ne serai point votre compagne, si ma honte est nécessaire à votre satisfaction.

— Ah ! que dites-vous , Emma ? à Dieu ne plaise que j'aie jamais une telle pensée.

« Depuis ce moment, il ne fut plus question entre nous des précédens de notre union d'es-

— 3ÔÎ) —

sai ; mais Emma ne voulut pas retrancher une heure des trois mois stipulés. Du moins je fus ponctuel a l'échéance du délai . comme le porteur d'une lettre de change. J'avais tous les papiers de la demoiselle : je m'étais mis d'avance en règle; nous fûmes mariés a l'expiration du quatre-vingt-dixième jour. J'ai possédé dix mois cet ange, poursuivit en pleurant le monsieur en deuil , et je n'ai pas connu auprès d'elle l'ombre d'une contrariété. Jamais il ne passa sur la terre une femme plus douce,

plus aimante, plus digne d'être adorée

Hélas ! c'est trop peu d'avoir joui dix mois d'un tel trésor, pour le regretter toute ma vie ...

— Eh bien ! m'écriai-je , vaincue par les larmes sincères de cet honnête homme, je puis vous en rendre au moins l'image. Oui, monsieur , poursuivis-je avec chaleur, un devoir plus fort, plus utile que la discrétion nécessaire dans ma profession, me détermine a vous dire que madame votre épouse laisse un petit garçon , qui lui ressemble d'une manière frappante.

— Je m'en suis toujours doute ; puis-je voir cet enfant?

— Demain matin, si vous le désirez; je vais le faire venir.

. — Je serai ici demain a midi. »

Le mari de la pauvre défunte fut exact; l'orphelin était là : il embrassa avec transport le portrait vivant de celle qu'il avait tant aimée. . . Il revit souvent cet enfint, s'y attacha, et finit par l'adopter. Cette fois , une sorte d'indiscrétion produisit un heureux résultat.

Emma avait prévu avec habileté l'effet désavantageux qu'eût infailliblement produit la révélation entière du secret qu'elle cachait en partie a son mari. L'honnête homme s'était aisément convaincu que cette jeune personne , trop peu surveillée par un tuteur indifférent, avait été entraînée dans une faute grave.,.. Mais qu'il était loin de soupçonner jusqu'à quel excès de dégradation Emma pouvait être descendue ! je l'appris , moi , six mois après l'adoption de l'enfant, et cela d'une manière fort singulière. La nourrice du petit garçon

adopté demeurait rue du Faubourg-Saint- Antoine ; elle venait quelquefois me voir , et se recommandait toujours à moi pour des nourrissons. Un jour elle me dit qu'un homme extrêmement commun s'était présenté le matin chez elle pour réclamer le fils d'Emma, dont il se déclarait le père.

« Le père ? répéta la nourrice , que je vais laisser parler.

— Eh bien! qu'est-ce qui vous étonne donc la-dedans, la petite mère?... est-ce parce que la maman portait de belles robes de chahs, des cachemires Ternaux ; parce qu'elle avait les mains douces , et qu'elle parlait comme un roman?... Ça n'empêche pas les inclinations, voyez-vous , et tel que me voila j'en ai bien rencontré d'autres par-ci par-là... Mais assez

causé sur ce chapitre Le moutard ,

amenez-le-moi; les eaux sont hautes pour le quart d'heure. Je vous paie , et j'emporte mon enfant.... il est temps que je commence son éducation.

— A trente mois?...

— liens celte autre ! j'en ai pris quelquefois de plus jeunes...

• — Dieu merci , répondit avec une sorte d'indignation la bonne nourrice, qui prévoyait de quel genre d'éducation cet homme voulait parler , l'enfant que vous réclamez comme votre fils n'est plus ici; le mari de feue sa mère vient de i'adcptcr.

— Si c'est vrai

— Heureusement pour le pauvre enfant, rien n'est plus certain »

— Eli bien! ce brave homme-la peut se flatter d'avoir un bon caractère.... »

Pourquoi ne pas vous le dire tout de suite? l'amant delà charmante Emma , de cette jeune personne élevée dans la première pension de Paris; de cette femme douce, spirituelle, douée d'une ame aussi noble que généreuse ; eh bien! son amant, celui que, durant six mois, elle avait aimé jusqu'au délire, c'était un danseur de corde du théàfre Saqui... La nourrice l'avait vu vingt fois s'exercer dans sa profession périlleuse , en gilet écarhUe à pail-

lettes , en pantalon de tricot blanc... Voila l'idole devant laquelle s'était évanouie toute la dignité d'Emma; faut - il l'ajouter? cet homme avait été le premier infidèle.

Quand La nourrice eut cessé de parler, ah! combien je me félicitai d'avoir assuré l'avenir de l'enfant né de cet amour étrange , monstrueux, inexplicable!... l'acrobate du boulevard venait chercher son fils pour façonner ses petits membres a son déplorable état...: c'était la ce qu'il appelait commencer son éducation.

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