‹ Mémoires authentiques d'une sage-femmeChapitre 17 sur 44 · ASSISTANCE XIII · texte numérisé non relu

ASSISTANCE XIII

U Cataplasme.

Apparemment il est pour les jeunes filles pécheresses, comme pour les ivrognes , un dieu secourable 9 qui ferme les yeux des surveillans, et surtout les yeux deux fois clairvoyans des mères. Vous avez vu que cette compatissante divinité jetait a pleines mains des pavots sur les paupières de l'hôtesse de la rue Saint-Do-

miniquc-d'Enfer , tandis que , d'un pied furtif, je m'introduisais auprès de sa fille; tandis que je l'aidais a créer un orphelin ; et cela k six pieds de cette dormeuse obstinée. Voici quelque chose de mieux :

La iiile de mon cordonnier était une jeune personne jolie, et par malheur trop accorte : pourquoi faut-il qu'une bonne qualité puisse devenir un excès? Un jour que cette pauvre enfant m'apportait une paire de souliers, je vis que l'action de me les essayer la fatiguait beaucoup. Agenouillée à mes pieds, elle était devenue bien rouge, les veines de ses tempes ressortaient avec effort. Je me doutai un peu de sa situation, qu'elle dissimulait par toute la puissance d'un formidable lacet ; et quand elle se releva, les plis multipliés de son tablier achevèrent de me révéler une grossesse, insuffisamment cachée pour mon œil exercé. Je ne sais si mon regard dit à la jeune cordonnière qu'elle était devinée; mais, saisissant avec embarras le bas do son tablier de taffetas noir, froncé k l'extraordinaire, elle murmura en baissant les

yeux, et en faisant glisser entre ses doigts l'ourlet de ce vêtement protecteur :

— Hélas! madame, j'étais venue moi-même pour vous confier "quelque chose ; mais je n'oserai jamais...

— 11 le faut pourtant , ma chère, répondisje en lui touchant légèrement le coté; car vous aurez besoin de mon assistance , et cela bientôt.

— Dans huit jours, pas plus tard, et Dieu sait comment je vas me tirer de ce cruel embarras... Dites-moi, madame, si cela m'arrive dans la journée, pourrais-je quitter mon ouvrage sous prétexte d'aller lire chez la voisine; venir chez vous accoucher bien vite, et retourner a la maison tout de suite reprendre mon ouvrage, comme si de rien n'était ?

— A quelques détails près , répliquai-je en souriant, cela peut se passer ainsi...

— Mais si cela me prend la nuit , comment venir? Je couche dans un cabinet sans croisée, tout près de la chambre de mes parens , et je

ne puis sortir du maudit cabinet sans traverser cette chambre. «

Je ne sus que répondre a cela; et a défaut de bonnes raisons, je donnai a la cordonnière dese spérances : il faut abuser les affligés qu'on ne peut consoler autrement.

« La Providence veille, m'écriai-je résolument ; vous n'accoucherez pas la nuit !

— Vous croyez?... Il est vrai que c'est durant le jour que...

— En vérité !

— Ah ! mon Dieu oui...

— Raison de plus , » ajoutai-je, en consolidant la déception que je venais de hasarder.

La grisette sortit un peu consolée.

Le destin se plut à démentir ma prédiction téméraire : le travail de la petite cordonnière commença le soir, quand ses parens et elle furent couchés. Elle souffrit toute la nuit, non pas en secret : il est un excès de douleur dont il est au-dessus des forces humaines de supporter Patteintc sans se plaindre. Elle se plaignit

Jonc de coliques affreuses , dont sa mère ne soupçonna nullement la cause. Vers cinq heures du matin, cette bonne femme se leva, fit chauffer des serviettes, que la jeune fille appliquait elle-même; puis la maman retourna faire en toute hâte un cataplasme qui, dit-elle, soulagerait infailliblement la malade... Le topique étant apposé, la mère descendit au magasin pour donner de l'ouvrage à ses bordeuses, encourageant notre jeune personne a souffrir le cataplasme, tout chaud qu'il était.

A peine cette privilégiée du destin fut-elle seule qu'elle accoucha. Elle se saisit alors courageusement de son enfant , le mit sur son sein, et l'y pressait de manière a étouffer ses cris. Mais il ne pleura que faiblement, trop faiblement pour être entendu par une personne qui ne concevait pas l'ombre d'un soupçon. Les dispositions courageuses de l'accouchée étaient terminées quand sa mère rentra, lui apportant une tisane qu'elle venait de faire. La malade se hâta de boire.

« Ma mère, ma bonne mère, dit-elle ensuite,

je me sens beaucoup mieux; je voudrais dormir un peu.

— Bien, ma fille, dors, répondit la cordonnière en fermant les rideaux. »

Tout ce qui arrivait à cette fille tenait du prodige : la boisson échauffante qu'on venait de lui faire prendre, des serviettes brûlantes, et surtout un cataplasme humide, pouvaient causer, dans sa situation, les plus graves accidens. Rien de semblable ne se produisit. A neuf heures, l'accouchée, qui heureusement était délivrée , se lève^ s'habille, et met dans un panier l'enfant, tenant encore au placenta. Elle jette un manteau sur ses épaules., descend d'un pied léger, traverse furtivement la boutique, tandis que tout le monde déjeune dans un arrière-magasin très sombre, et s'achemine à grands pas vers la rue J.-J. Rousseau , où j'étais alors établie. Pour comble de malheur, je ne me trouvais pas chez moi; mes domestiques dirent à l'accouchée que je déjeunais chez ma mère. Sans se rebuter le moins du monde, elle se remit en chemin pour venir me

— ttal -—

trouver... Je vois encore cette fille intrépide entrer dans la salle à manger, et je crois l'entendre me prier, d'une voix calme, de vouloir bien écouter ce qu'elle avait à me dire en particulier. Ma mère passa dans une autre pièce.

«Je suis accouchée, me dit-elle dès que nous fûmes seules, et je vous apporte le cher petit être.

— Votre enfant ! m'écriai-je avec l'accent de l'effroi; mais il doit être mort.

— Non, madame, reprit-elle en découvrant son panier; il est bien gentil... Tenez, regardez plutôt.

Je trouvai en effet cet enfant très proprement enveloppé, et vivant par un phénomène peut-être unique , car le cordon ombilical n'était pas coupé deux heures après sa naissance... Je l'ai dit, la petite créature et le placenta tenaient encore ensemble... Je soumets ce cas aux médecins , comme un fait au moins très rare, et qui peut être le sujet des recherches les plus approfondies.

Je n'ai pasjbesoin de dire que je me hâtai, et

de couper ic cordon ombilical et d'en faire la ligature. Je renvoyai ensuite la mère chez elle, lui prescrivis de se coucher en arrivant , de boire de l'eau gommée, et de ne pas quitter le lit avant huit jours , en s'aidant de la colique qui l'avait si bien servie, à l'exclusion toutefois du cataplasme.

La fortune se prononçait décidément pour ma petite cordonnière; ses parens ne surent rien de sa grossesse; elle-même l'oublia bientôt, quoiqu'elle songeât quelquefois en soupirant au joli petit garçon qu'il avait fallu porter aux Orphelins. Une année entière s'était écoulée , lorsqu'un soir d'hiver, la jeune personne, son père et sa mère, travaillant a la lampe dans le magasin , virent entrer un ancien ouvrier de la maison , qui l'avait quittée depuis environ

dix-huit mois.... Ma cliente frémit cet

homme, c'était le père de son enfant

Je dois dire que ce cordonnier, habitué a veiller devant un globe de verre rempli d'eau, selon la coutume des ouvriers de sa profession, avait la vue fort affaiblie. Après quelques com-

plimens, il prit un tabouret, et se mit à exposer le sujet de sa visite...

— Monsieur, j'ai été un bambocheur, un débauché , un mauvais sujet...

— Ça c'est vrai , répondit le cordonnier en continuant de couper une*paire de bottes sur son comptoir.

— J'ai fait des miennes pendant que j'étais chez vous, et je m'en repens »

Ici la demoiselle , dont sa mère eût pu entendre battre le cœur, commença à faire des signes à son séducteur ; mais la vue affaiblie de celui-ci ne lui permit pas de les voir.

« Oui, continua-t-il , mademoiselle Suzette que voilà a eu à se plaindre de moi; j'ai mal agi avec elle ; mais...

— Hein î que veut-il dire? demanda \& cordonnier à sa fille, qui continuait vainement sa pantomime,..

— Mon père, répondit-elle en balbutiant, Joseph \eut dire que plusieurs fois, quand a eus étiez' pressé , j'allais le chercher chez le mf«f-*

chaud de vin , et qu'il me recevait ordinairement assez mal.

— Non, non , mademoiselle Suzette, ce n'est pas cela , et vous savez qu'il y a entre nous une affaire plus grave.

— Ah ça! mais décidément, cria le père d'une voix retentissante , en lançant a sa fille un regard foudroyant, il y a là-dessous du mystère.

— Vous y êtes, patron.. . un mystère qui ne me fait pas honneur...

— Je me doute de ce qu'il veut dire , s'écria d'une voix tremblante la pauvre Suzette , forcée de renoncer au langage des signes, que le trop expansif ouvrier ne saisissait pas... Un jour que Joseph avait reçu de l'argent de chez lui, il me dit qu'il allait jouer à la roulette du 113, au Palais-Royal..... Je me permis de lui représenter que ce serait bien niai... Il me répondit que cela ne me regardât pas , et m'envoya...

— Fi donc ! interrompit la mère.

. — Bien pis que ça, poursuivit l'ouvrier à

l'entendement obtus, mademoiselle ne i unie pas le pis; je ne l'envoyai pas du tout.. .Au surplus, j'ai hérité de douze bons mille francs -je viens réparer ma conduite passée... et si vous m'acceptez, monsieur, j'épouse mademoiselle Suzette...

— Beau moyen que vous avez pris là! reprit vivement la jeune personne, qui trouvait enfin l'occasion d'imposer silence ouvertement a

Joseph A-t-on jamais entendu rien de

pareil ? se faire noir comme la cheminée pour demander ma main a mon père... Il vous l'accordera aussi!...

— Pourquoi pas? répondit le cordonnier... parce que ce garçon a été franc... c'est un honnête homme , un bon ouvrier... Il est devenu raisonnable ; il sera ton mari.»

Il le fut. Le bonheur de la petite cordonnière , que Tindiscrétion même de son amant n'avait pu réussir à compromettre , ne s'est pas encore démenti. C'est maintenant une bottière bien établie, et son mari fait de très bonnes affaires.

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