‹ Mémoires authentiques d'une sage-femmeChapitre 18 sur 44 · ASSISTANCE XIV · texte numérisé non relu

ASSISTANCE XIV

ta ÎDame scrupuleuse.

Dans les premiers temps de mon établissement rue J.-J. Rousseau, une jeune dame, que j'avais coutume de rencontrer dans le monde , était venue me voir plusieurs fois; elle m'avait confié que la grossesse dont elle atteignait îe terme n'était point du fait de son mari, et qu'elle vivait séparée de lui.

(f Sous ce rapport, ajouta-t-eile , ma conscience est en repos : le contrat de fidélité conjugale est déchiré entre nous , et j'aime avec sécurité le premier clerc de mon notaire, qui me paie du plus tendre retour Maïs l'enfant de l'amour qui va me devoir la vie ne doit pas entrer dans la famille de mon mari : ce ne serait pas juste ; nous le placerons donc aux Orphelins. »

J'avais bonne envie de répondre à ma cliente :Cela ne sera pas humain; mais je m'en abstins.

Cette dame , après la confidence qui précède, m'avait, à diverses reprises, fait prier de passer chez elle ; je n'avais pu encore en trouver le temps. Je la vis arriver un dimanche, à six heures du soir, toute haletante; ses tr,aits étaient contractés, sa voix altérée.

€ Ce matin , me dit-elle , quand je vous ai fait demander, je pensais bien que je ne passerais pas la journée sans accoucher. Cependant, comme j'étais restée long-temps sans faire de visite a la lanle de mon mari, dame très

â<*ée chez laquelle je dîne souvent , je me suis décidée à m'y rendre aujourd'hui , afin de faire acte de présence avant ma maladie , dont je veux éloigner le soupçon. Mais que je me suis repentie de cette démarche ! j'ai cru que j'allais accoucher à table... et jugez du scandale... Car, je le répète , il ne serait pas juste que cet enfant entrât dans la famille de mon mari : la tendresse que je ne lui accorde plus est un bien dont il se soucie peu ; il n'en serait pas de même de la portion de fortune que solliciterait un jour le fils ou la fille de mon cher maîtreclerc. .. Dans le ménage, c'est peu de chose, après la lune de miel, que d'attenter aux affections ; mais les intérêts, c'est bien différent. Je m'empressai de donner des soins à ma courageuse cliente : le travail de la nature était déjà si avancé qu'on eût dit qu'elle sortait tout habillée du bain. Néanmoins, elle voulut retourner chez elle ; sur l'heure même je l'y accompagnai, non sans crainte , durant le trajet, qu'elle n'accouchât dans la rué. Heu reusement nous eûmes le temps d'arriver.

Depuis trois ou quatre mois, j'allais une fois par semaine voir la dame scrupuleuse, comme étant une de ses amies , afin qu'au moment décisif, le concierge de la maison, habitué a me voir, ne pût se douter que je fusse une sagefemme. Du reste, ma grande jeunesse devait éloigner ce soupçon , et le prévint en effet.

On n'est point encore habitué, dans les classes populaires , à concilier l'idée d'un talent distingué avec l'aspect d'un jeune visage, surtout chez une femme. Cela se conçoit : anciennement, l'art des accouchemens n'était , surtout parmi les femmes , que l'effet d'une longue suite d'opérations , faites avec plus ou moins d'adresse , plus ou moins de bonheur : l'expérience naissait d'une habitude routinière qui , le plus souvent, tenait lieu de professeur. Point de principes , point de théorie , point de leçons particulières, pas de démonstration a l'aide de ces pauvres créatures qui, de nos jours, se font accoucher pour i5 francs dans les cours publics; enfin point d'examens qui scrutent le savoir, point de diplômes qui

constatent l'étude attentive d'une science dont les écarts peuvent être si funestes. L'âge était Tunique garantie qu'on recherchait chez les dames accoucheuses, et lorsqu'elles se présentaient avec une vieille figure, la confiance était établie. Cette condition inspire aujourd'hui moins de sécurité : l'opinion n'admet comme gage du talent que le temps bien employé, et rejette du compte de l'expérience le temps perdu pour les progrès du savoir. Les intentions de ma cliente furent remplies; l'enfant qui lui devait la vie suça le lait de la charité publique ; et l'amante du clerc de notaire se félicite peut-être encore de ce que, grâce a sa délicatesse , son époux a été trahi sans bourse délier.

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