ASSISTANTE II
Dm* vénérations ïfamonrs,
Ma maison se remplissait de pensionnaires ; j'en avais de tous les âges, de toutes les humeurs: femmes mélancoliques, emportées, coquettes, dévotes, légères, prudes ; une macédoine fort remarquable, je vous assure. Labruyère et Sterne y eussent certainement trouvé des caractères nouveaux a peindre: des travers inédits a esquisser; et tout cela
s'était réuni, sinon dans le sentiment, du moins dans la sensation d'un péché unique , qui pavoisait mon intérieur des nuances variées d'une même faute. Nous reviendrons lk-dessus. Pour le moment, j'entends résonner dans mes souvenirs les éperons d'un officier supérieur, dont il faut que je vous parle.
J'entre dans mon salon, je suis à mon piano, où j^ssaie un air varié de Ptossini. L'étranger est un grand homme maigre, pâle, muni d'une paire de moustaches ambitieuses, qui n'enlèvent pas h sa physionomie un air noble et distingué. C'est un militaire, on le voit k sa tournure ; son grade est élevé , on peut le deviner au ton brusque et cavalier par lequel il décèle l'habitude du commandement.
« Je vous suis adressé par le docteur Cullorier, dit l'officier en jetant son chapeau sur un fauteuil, et en passant ses doigts dans sa chevelure , devant ma glace.
— Ce médecin a la bonté de m'envoyer souvent des pensionnaires, répondis-je en
rendant au nouveau -venu un salut qu'il ne m'avait peut-être pas fait.
— Des pensionnaires! je viens vous en proposer deux : la mère et la tille; toutes deux mes victimes...: J'étais en veine.... Ah! mon Dieu! que vous êtes jeune !....vous faites de la musique!.... mais c'est charmant.... et jolie
a ravir!
— Monsieur , il me semble que tout ceci n'a aucun rapport avec le motif qui vous amène....
— C'est ma foi vrai : le rapport n'est pas immédiat; mais j'entre en matière aussitôt que je vous aurai embrassée: vous voyez que je suis concluant.
— Vous me contraindrez, monsieur, d^appeler quelqu'un pour vous faire sortir de chez moi
— Me faire sortir! je pourrais, bel ange, vous répondre comme le faux cavalier du Barbier de Séville : Bataille! ah! tant mieux ; c'est mon métier à moi. Mais ne vous fâchez pas, je vais parler sérieusement.... Demain,
je vous envoie mes deux dames. Non, jamais on ne vit plus drôle d'aventure : avoir donné, dans l'espace de trois mois, un fils et un petitfils à la maman; a sa fille, un frère et un fils... Il y a de quoi renverser tout un système d'héritage. Hein! ne trouvez-vous pas que je suis un scélérat achevé?
— Ce sera, monsieur, comme vous voudrez.
— Du reste, cela m'a causé un embarras du diable.... Il fallait cacher à la fille le malheur, comme disent les dames, arrivé à sa mère; à celle-ci, l'infortune de sa fille.... Une vériritable intrigue de roman.... Je veux absolument vous la raconter... Une sage-femme, comme un médecin, doit connaître les tenans et les aboutissans de la maladie qu'elle est appelée à traiter. Les accouchemens ont aussi leur régime moral, et la connaissance du caractère n'est pas un précédent sans utilité. Vous saurez d'abord que mes deux générations d'amours sont anglaises, comtesses, miladys, que sais-je , moi! Or, la nation britannique a des originalités à elle : la maman, dans le cours