SUITE DES SCENES DE VOYAGE
%e paris à 0aï*.
Il est dans le cœur de l'homme certaines passions , presque également impérieuses , qui obtiennent des alternatives de victoire et subissent des alternatives de défaite ; mais comme rien n'est précisément égal en force , en puissance , en ténacité , pas plus au moral qu'au physique , l'un de ces penchans finit par dominer a tel point les autres qu'il parvient a les
annihiler. Or le penchant le plus impérieux du docteur Giraud... c'était l'ambition vénale... Long-temps elle avait été comprimée par l'amour; mais elle reprit enfin le dessus , et, dès lors , je n'eus plus qu'a gémir d'avoir connu Thomme qui , durant plusieurs années, m'avait rendu l'existence si douce.
Avant ce fatal changement , nous avions voyagé avec Giraud... pour nous aimer a l'aise; dans ma triste et nouvelle situation, je voulus voyager seule pour étourdir mon chagrin. J'avais formé depuis long-temps le projet de voir les bords du Rhin, de parcourir l'Alsace, d'admirer, au moins de loin , cette Suisse si pittoresque , si riche de souvenirs ; le moment me sembla venu de mettre ce projet à exécution.
Je voulais me rendre directement a Strasbourg; mais rien de capricieux comme les désirs d'un voyageur, surtout d'un voyageur affligé. Je me rappelai, en arrivant à Joinville, qu'à diverses reprises, un de mes amis, médecin dans cette ville, m'avait invitée a venir pas
ser quelque temps dans sa famille, et faire connaissance avec sa femme. Cette dame elle-même avait joint plusieurs fois ses sollicitations à celles de son mari : « Je vous attends , m'écri- « vait-elle,pour réapprendre a me faire aimer « de mon époux , qui me parle sans cesse de « vous avec vénération. »
Je quittai donc la diligence à Joinville, et débarquai chez le docteur. Je devais rester en ce lieu deux ou trois jours 5 j'y passai trois semaines , au sein d'une amitié cordiale et expansive. Mais mon séjour a Joinville eut son utilité : j'y remplis une mission conciliatrice , souvent laborieuse. Confidente de la dame, je recevais ses plaintes contre son mari, et tâchais d'en atténuer les motifs ; confidente du médecin , j'écoutais les doléances qu'il me faisait entendre à son tour, et par des interprétations bienveillantes , je m'efforçais d'en diminuer l'acrimonie. Eloignant ainsi de mon mieux les nuages qui se formaient des deux côtés de ce ménage orageux, je parvenais a conjurer l'éclat d'une mésintelligence ouverte. J'améliorai
ainsi, autant qu'il était en mon pouvoir, la situation domestique de ce couple mal assorti. Mais c'est vainement qu'on essaie de rapprocher des caractères antipathiques; on perd son temps à mettre en rapport des goûts, des habitudes , des passions incompatibles , comme à vouloir combiner des principes chimiques qui se repoussent. Je quittai Joinville, persuadée que l'orage dont j7avais comprimé les élémens ne tarderait guère à éclater.
J'avais entendu parler de Nancy comme d'une ville charmante : j'y avais des correspondans; je me décidai à m'arrêter dans cette ancienne capitale du duché de Lorraine. Je la trouvai remplie encore du souvenir de l'excellent Stanislas ,, monarque précipité du trône de Pologne et beau-père de Louis XV. Tout en effet rappelle, à Nancy, le passage trop rapide de cet aulre Janus. Rien de plus noble , de plus élégant que les édifices improvisés par ce prince avec des ressources très faibles. Assurément les embellissemens de Nancy, de Lunéville et de Commercy coûtèrent moins
au trésor royal de France que l'entretien du Parc-aux-Cerfs ; comparez pourtant les résultats : le harem de Louis XV produisit des orphelins , des femmes galantes , et les malédictions d'une multitude de familles déshonorées ; les bienfaits de Stanislas , en Lorraine, produisirent la prospérité d'une vaste province, la fécondation de plusieurs industries nouvelles , et les bénédictions de toute une population. Voulez-vous savoir maintenant comment l'incompréhensible providence couronna ces deux carrières ? Louis mourut dans son lit fastueux, victime, trop doucement frappée, de ses hideux débordemens; Stanislas se brûla vif, et expira dans des tourmens affreux.
On voit a ÎNancy une place , plusieurs rues et divers monumens dont Paris s'enorgueillirait: tout, dans cette ville, est combiné, assorti avec art ; l'architecte y a peut-être laissé trop voir les détails d'une symétrie étudiée; mais c'était le défaut de l'époque , et ce défaut , en rendant la grandeur maniérée, la rendait aussi
plus étonnante , plus pompeuse au jugement de la multitude. Aujourd'hui ces édifices ornés de colonnades, ces places décorées de statues, ces rues tirées au cordeau, présentent une pompe triste j une somptuosité silencieuse. Nancy semble être un beau corps dont l'ame se serait retirée...: en effet, l'ame de cette brillante cité, c'était le souverain qu'on a surnommé le philosophe bienfaisant. Depuis sa mort, la Lorraine, redevenue simple province, n'a plus en partage qu'un fragment des destinées du pays ; fragment qui ne peut lui procurer la somme de bien-être dont elle jouissait lorsqu'elle avait son individualité politique. Ainsi que toutes les anciennes villes de cour, le chef-lieu du département de la Meurthe conserve ses hautes prétentions : on y remarque de grands airs dans la société j les magasins offrent de beaux étalages , jettent l'appât d'un luxe brillant; mais sous l'apparence du faste , les habitans de Nancy sont calculateurs, et, le soir, la brillante illumination des boutiques se consume sans éclairer les acheteurs de super-
iluités. De là les tiraillemens continuels de l'industrie pour s'ouvrir des sources de richesses ; de la ces concurrences ruineuses pour les rivaux qui descendent dans la lice. Pendant mon séjour à Nancy, qui se prolongea environ un mois, il existait une de ces rivalités industrielles pour un double établissement de bains : de rabais en rabais, les concurrens en étaient venus à baigner les habitans , a domicile , moyennant sept sous. Aussi presque toute la population prenait-elle journellement un bain: cette jouissance , ordinairement aristocratique dans les villes de province, était alors, au cheflieu delaMeurthe, passée dans les usages du plus modeste prolétaire. La gentille dentellière, habitant une mansarde, Fliumble réparateur de la chaussure humaine , relégué sous la tuile , faisaient hisser une baignoire jusqu'à leur grenier, et s'épanouissaient voluptueusement dans l'onde tiède, pour le modeste prix de trente-cinq centimes. On ne rencontrait dans les rues que petites charrettes traînant des bains, se croisant avec fracas 5 tandis que
— valeurs conducteurs , agens des deux rivaux, se lançaient en passant le farouche regard d'une jalousie envenimée. Cette concurrence finit comme toutes celles qu'on voit surgir journellement de l'ambition contemporaine : l'un des deux baigneurs se ruina; l'industrie survivante rétablit son prix primitif, et la jouissance asiatique redevint, comme par le passé, exclusive aux classes aisées.
Les rivaux baigneurs de Nancy me rappelent une autre concurrence, dont je m'étais égayée précédemment , pendant un voyage que j'avais fait a Nantes. Il venait de s'établii presque en même temps deux diligences, faisant le service de La Rochelle et retour; la première en activité prenait i5 francs; le nouveau concurrent n'en prit que 12. Soudain l'administration ^primitive fait un rabais de 2 francs; le lendemain, l'autre affiche qu'elle conduit a La Rochelle pour 8 francs. Le rival se rabat a 6 francs; on lui riposte par un avis où le prix est réduit a 4 francs. Sur ce, nouvelle diminution de 2 francs de la part de
l'adversaire; enfin l'autre champion fait placarder en lettres de six pouces qu'il mène les voyageurs a La Rochelle et les en ramène gratis.... Pour le coup, les Nantais crurent épuisés tous les paroxismes de folie d'une telle lutte ; ils se trompaient: le soir même, un placard, plus voyant encore que le précédent, fait savoir aux mêmes voyageurs que non seulement l'administration concurrente donne des places pour rien dans sa voiture , mais encore qu'elle se fait un vrai plaisir de leur offrir à dîner en route... Le combat en resta la. L'on vit bientôt au tribunal de commerce le bilan de l'un des rivaux; le prix des places pour La Rochelle fut porté à 16 francs, et l'on paya 3 francs , selon l'usage immémorial des tables d'hôte , un mauvais dîner que Falerte conducteur donna rarement le temps de manger.
Convenons que si les maîtrises et les jurandes étaient un attentat au droit des gens , la liberté indéfinie des spéculations industrielles offre souvent de notables atteintes aux lois du bon sens et de la raison.
— dp -
On me montra, aux portes de Nancy, le liei* ou Ton croit que Charles-le-Téméraire , duc de Bourgogne, fut tué en i477;maisonsait que le corps de ce prince ne fut point trouvé sous les murs de Nancy, qu'il assiégait. Le bruit se répandit alors que le cadavre avait été jeté dans un étang voisin, ce qui fît présumer que le fier rival de Louis XI avait péri par la main d'un assassin, et qu'on s'était hâté de dérober sa dépouille mortelle à ses officiers. Quoi qu'il en soit , si vous interrogez le vieux pâtre qui garde ses moutons au bord de cet étang , il vous dira que , le soir , lorsque la lune , voilée de nuages transparens , produit sa lumière affaiblie, un guerrier armé de toutes pièces erre en murmurant le long des rives herbeuses
de cette pièce d'eau Le narrateur, fanatisé
par les traditions, aura vu lui-même flotter, au gré de la brise , le panache rouge de ce guerrier ; il aura tremblé a l'aspect du regard de feu qui sortait de sa visière Et gardezvous de rire quand il ajoutera que, lors des promenades noctures de ce fantôme couvert