‹ Mémoires authentiques d'une sage-femmeChapitre 26 sur 44 · SI · texte numérisé non relu

SI

d'acier , Satan finit toujours par sortir de l'eau stagnante pour entraîner le promeneur , qui

n'est autre que Charles-le-Téméraire Si,

durant ce récit, le moindre signe d'hilarité sceptique se montrait sur votre visage, levieux pâtre vous traiterait de mécréant Les traditions merveilleuses sont,, pour les bons Lorrains des campagnes , une sorte de religion.

Je me rendis de Nancy aWissembourg. C'est, au premier abord , et malgré sa dignité de sous-préfecture, une ville assez triste, où je ne voulais séjourner qu'un ou deux jours. Mais les amis que j'y trouvai parvinrent à me faire prolonger ce séjour, en me le rendant plus agréable que je ne l'avais espéré.

Cependant je me disposais a continuer mon voyage , sans me proposer bien précisément un but. Ce que je cherchais, surtout, c'était a m'étourdir sur une grande ingratitude, sur le )lus tendre attachement méconnu et trahi jtous es lieux m'étaient bons, pourvu que j'y pusse ;rouver l'oubli d'un chagrin cuisant, né dans le

sein même d'une union où je n'avais apporté que confiance etsincérité, où je n'avais trouvé que perfidie et duplicité. Les amis que j'avais rencoutrésaWissembourg venaient d'organiser une compagnie de baigneurs qui devait se rendre aux eaux de Bade; je m'y laissai joindre : « Autant cette destination qu'une autre , » me dis-je tout bas en acceptant... Nous partîmes.

Je vis pour la première fois ce fleuve majestueux qui roule ses ondes des montagnes de la Suisse aux campagnes brumeuses de la Hollande. Que je me sentis émue a l'aspect de ce Rhin, témoin de tant d'exploits guerriers! ce Rbin qui réfléchit, tour à tour, les aigles de César , les étendards de Charlemagne et les aigles de Napoléon ! Combien elle fait rêver, cette plage historique sur laquelle combattirent tant de fortunes souveraines! Tout dans ces lieux parle des longues hostilités dont ils furent le théâtre : ici ce sont de gothiques châteaux crénelant le rivage ; la des redoutes couvertes de gazon laissent voir encore les

embrasures cToù le bronze tonna; plus loin, un vieux pan de muraille noirci rappelle le passage de l'incendie, funeste auxiliaire de la guerre... Et lorsque la charrue sillonne l'un ou l'autre rivage, les ossemens de tous les âges , de tous les peuples crient sous le soc aigu. Quelquefois le casque du soldat romain choque, sous le fer qui le découvre, la cuirasse du cavalier français, russe ou autrichien ; quelquefois la courte épée du centurion deVarus, troublée dans son repos de vingt siècles, rencontre le mousquet du fantassin tombé dans

nos dernières guerres Et ces campagnes

de la Germanie , qui , par un beau soleil et du sommet d'une montagne, semblent être séparées de l'Alsace par un long ruban argenté, qu'elles sont belles , qu'elles sont fertiles , et comme elles se montrent oublieuses des cala mités qu'elles subirent il y a moins de vingt ans ! on dirait que les malheurs de la guerre etrempent le courage des bons, des stoïques Allemands, philosophes praticiens dont rien ne peut lasser la constance.

Aguerrie par les hautes pensées que le Rhin et ses hords m'avaient inspirées, je descendis avec quelque intrépidité dans le bac, où l'on poussa nos calèches sans que nous les eussions quittées. Cependant je ne pus me détendre d'une certaine frayeur en voyant nos chevaux, sur une surface presque plate, arrêtés à trois pieds du gouffre sur lequel nous voguions lentement : un seul pas, et nous étions engloutis. On occupait ces animaux u manger; leur appétit était l'unique gage de notre sécurité. Un plaisant de la société trouva dans ce danger même une ressource pour nous le faire oublier. « Soyez donc tranquilles, nous disait-il; ne voyez- vous pas que ces honnêtes chevaux participent de lastoïcité nationale : eux aussi sont, comme nous le disait tout à L'heure madame Jullemier,dcs philosophes praticiens,.... Vous le voyez, ils restent calmes au bord de l'abîme, et je vous assure qu'on ne citerait peut-être pas un seul exemple du malheur que vous redoutez. »

Après une traversée assez longue, dont

notre joyeux compagnon de voyage avait, de son mieux, charmé l'aspect effrayant , nous touchâmes le territoire du grand-duché de Bade. Ce jour même nous arrivâmes a Rastadt, ville célèbre par la tenue de divers congrès, et surtout par celui où Bonaparte, encore simple général, posa dans la balance politique l'épée du vainqueur de Lody et d'Àrcole! Rastadt , ainsi que plusieurs villes du grand-duché , est bâti avec symétrie : les rues sont vastes , alignées, disposées élégamment; on voit toutes les fenêtres festonnées de draperies légères. Mais les maisons ne semblent pas construites avec beaucoup de solidité ; on se croirait au milieu d'une ville de théâtre : tout est calculé pour séduire le regard , et les aisances domestiques paraissent n'avoir été consultées que secondairement. Le château de Rastadt fut élevé, dit-on, sur les plans du palais de Versailles; il ressemble a cette fastueuse habitation de nos rois comme la Venise de l'Opéra ressemble à la reine de l'Adriatique. Le joujou d'architecture des bords du Rhin est

oG —

joli ; la folie de Louis XIV est d une immense beauté.

Nous arrivâmes à Bade par un très beau temps; ce qui nous permit d'admirer sur-lechamp toutes les séductions du lieu,s'épanouissant au soleil. Les villes de bains ont un caractère particulier qu'on ne retrouve point dans les autres. Là tout est consacré aux jouissances; la santé est le mot d'ordre général, et le plaisir paraît être l'unique affaire. Tout du moins le sollicite , le provoque, je ne dirai pas en dépit des médecins, car ici ces messieurs sont le plus souvent ses premiers ministres, mais en dépit de la médecine , dont les lois m'ont semblé passablement éludées parmi les réunions de baigneurs. Aussi a-t-on coutume de considérer les eaux comme le remède des gens qui se portent bien; en vérité, les seules maladies qu'on y guérisse sûrement, ce sont la mélancolie, l'ennui, l'embarras des richesses, et peut-être l'amour. On boit sec, on fait grande chère , on joue gros jeu à Bade : les spectacles , les bals, les concerts y offrent leurs

attraits à ceux dont latable ou le jeu n'absorbent pas tous les instans; enfin, dans cet heureux séjour, les intrigues du boudoir ont part aux nombreux loisirs qu'entretient une vie purement sybaritique , décorée du nom de régime sanitaire. C'est dans ce dernier genre de récréation que l'on trouve souvent la guérison de l'amour, considéré comme souffrance, car il est rare qu'aux eaux cette passion ait ses martyrs.

On me parla, durant mon séjour à Bade, d'un autre genre d'intrigue qui n'avait pas le plaisir pour but, mais la politique. Tant que durèrent les quinze années de restauration qui, de bienfaits en bienfaits, ont porté l'impôt de la France à quinze cents millions , on voyait toujours a Bade des diplomates , des hommes d'état: petits congrès préliminaires et soi-disant accidentels, oîi les Talleyrand,les Metternich, lesCastlereagh, lesNeselrode ou leurs affidés sondaient, dans l'abandon du bal, du boudoir ou du canapé, la politique respective des cabinets. Cette diplomatie investiga-

trice s'étudiait, s'épiait constamment : à table, elleredoublaitlcsrasadesdu Champagne, afin de voir jaillir desa mousse pétillantele secret d'une alliance; au théâtre, elle cherchait, dans l'impression produite par une allusion, la tendance gouvernementale d'une cour; au concert, elle saisissait un projet de guerre dans l'émotion que faisait naître un chant martial. En un mot, quand les journaux annonçaient le départ d'un homme d'état pour les eaux, on pouvait ajouter, sans risque de calornnie, l'espionnage de tel cabinet va commencer a Bade, à Carlsbad, a Aix-la-Chapelle, a Spa.

J'étais descendue à l'hôtel de Bade, que l'on croit le meilleur de la ville : aussi s'y trouvet-on au milieu d'une compagnie véritablement européenne, dans laquelle, toutefois, les Allemands, les Anglais, et surtout les Français, sont en majorité. Chaque appartement est meublé avec recherche, avec luxe même, et l'on y est bien servi. Long-temps, la dépense excessive qu'il fallait faire pour passer la saison des eaux à Bade en rendit le séjour presque

exclusif aux classes opulentes; mais ces classes ne suffisent pas à la prospérité d'un pays; le grand-duc le sentit, et finit par établir une sorte de tarif applicable aux hôtels où descendaient les étrangers. Par cet édit somptuaire , le diner des tables d'hôte fut fixé a deux francs cinquante centimes par tête : pour ce prix modéré, on faisait, à l'époque où je pris les eaux a Bade, un repas splendide , auquel se mêlait une certaine magnificence d'appareil. Vous étiez servi par des domestiques en habit noir , graves comme des conseillers auliques, et qui vous présentaient une assiette avec beaucoup de dignité. Pendant tout le repas, des musiciens , cachés , mêlaient le charme d'une douce symphonie aux jouissances gastronomiques des convives : les Italiens, les Allemands, et bon nombre de Français, dînaient, moitié des mets composant le service, moitié des délices de l'orchestre;nos voisins d'outre-mer se nourrisaient uniquement des morceaux substantiels de la table, persuadés sans doute que rien ne doit distraire l'honnête homme qui dîne.

Nous finies plusieurs excursions dans les environs de Bade , qui sont charmans : des calèches commodes et des chevaux de selle, qu'on se procure a bon marché , favorisent ces courses, que nous poussâmes une fois jusqu'à la Forêt-Noire. On m'avait vanté les sites agrestes de cette forêt célèbre, dont j'apercevais de ma croisée les massifs sombres et imposans, Je vis, sous ces ombrages séculaires, s'agiter plusieurs industries , dont les produits se répandent dans toute l'Europe : là, par exemple, on fait le kirsh-waser, qui se compose de cerises sauvages distillées; l'on y fabrique aussi l'eau de noyau , dite de Phalsbourg, qui n'appartient pas plus à cette ville que les jambons de Mayence n'appartiennent a cette dernière cité. *

* On les prépare dans la Wcstphalic, où les habitations rurales sont disposées pour ce genre d'industrie. Il n'y a point de cheminée ; le feu est allumé au milieu d'une sorte de hangar qu'habite la famille, conjointement avec ses bestiaux: vaches, chevaux , ânes , porcs. Or la fumée , en s'élevant de ce foyer mitoyen, frappe toutes les parties de la toiture, à laquelle sont suspendus les jambons, puis elle s'échappe sous la tuile.

Il y avait, en même temps que moi, à Bade, trois mille Français et sept cents Anglais; on n'avait pas vu , depuis long-temps, la saison aussi brillante, par conséquent aussi fructueuse pour les hôteliers, pour lesintrigans, qui profitent toujours si bien des grandes réunions ; enfin pour certaines beautés, dont l'industrie voyageuse n'est pas une des amorces les moins heureuses dans cette grande pêche de louis, de guinées et de ducats.

Page 1