‹ Mémoires authentiques d'une sage-femmeChapitre 27 sur 44 · ASSISTANCE XVII · texte numérisé non relu

ASSISTANCE XVII

Ça Uoientc in rorrttw,

Je ne sais s'il y a beaucoup de sages-femmes à Bade; mais, selon les observations que je fis pendant mon séjour dans cette ville, je pus me convaincre qu'indépendamment des ménages pieusement productifs du pays, mon art y avait de belles chances à exploiter. On sait d'ailleurs que , soit en France, soit en Angle-

terre , dès qu'il survient dans une bonne maison un résultat que l'hymen refuse de légaliser, un docteur, dont la charité ne doit pas reconnaître d'exceptions, ordonne les eaux On

part, on arrive a Bade; la naïade protectrice envoie Lucine , sous le voile du mystère, au lit de la baigneuse pécheresse , et jamais elle ne manque de retourner chez elle complètement guérie.

Mais une pauvre petite demoiselle ne peut pas toujours dissimuler ainsi les suites de sa faiblesse; lorsqu'on lui prescrit les eaux, elle s'y rend , accompagnée de sa mère, et l'effet d'une cause si prompte 'qu'elle échappe à la surveillance la plus soutenue , ne peut que rarement , hélas ! échapper aux regards maternels.

Il y avait a peine deux jours que j'étais a l'hôtel de Bade, lorsqu'un de nos amis, que nous avions surnommé le Flâneur, et qui justifiait bien ce titre , entra dans mon appartement au milieu de la journée.

— Belle dame , me dit-il avec un sourire

on a besoin de vous dans un appartement du corridor voisin.

— Besoin de moi, comment l'entendez-vous? demandai -je avec distraction en continuant de me coiffer

— Je veux dire que votre ministère, celui que vous exercez de par la Faculté de Médecine, estnécessaire à je ne sais quelle baigneuse logée tout à côté

— Ah ça! plaisantez-vous, railleur infatigable?

— Plaisanter? Nullement. Et l'humanité souffrante donc et la philantropie et

— Allons, venez, interrompis-je en prenant le bras du flâneur; car avec vous le plus court est de vérifier les faits. * Et j'entraînai en riant le moniteur officieux vers l'appartement indiqué.

Nous écoutâmes un instant à la porte, et je reconnus, en effet, que les présomptions de notre ami pouvaient être fondées.

« Ma mère, je vais mourir, disait une femme qu'a son accent je pus juger très jeune.

— ce —

— Qu'as-tu, qu'as-tu donc, ma fille ? répondait une autre dame.»

Je ne pouvais me tromper à l'intonation delà plaignante-, elle m'était trop familière. Je priai celui qui m'accompagnait de s'éloigner, et, au risque de paraître indiscrète, je me précipitai dans l'appartement. La position de la jeune personne souffrante acheva de me convaincre du genre de douleurs qu'elle éprouvait. Le cas était délicat, mais pressant; il fallait informer sur-le-champ la mère, afin d'avoir au moins le temps de l'habituer, avant l'événement, à l'avis affligeant d'un malheur prochain. Je commençai par rassurer cette dame , qui tremblait pour sa fille ; puis , brusquement , à la faveur de sa sollicitude calmée, je lui annonçai en peu de mots que dans quelques instans elle allait être grand'mère

« Serait-il possible ! s'écria-t-elle en levant les yeux au ciel.

— Chut! repris- je aussitôt ; n'oubliez, madame , ni dans quel lieu ni dans quelle occasion nous sommes Je suis sage-femme, ha-

bituce à garder religieusement le secret des familles; personne autre que moi ne saura celui auquel le hasard m'initie Remettez-vous

donc et surtout point demportemens ,

point de reproches, » ajoutai-je à l'oreille de la dame consternée.

Elle se tut, elle dévora son chagrin; mais ce fut par un effort violent, et je la sentis s'évanouir dans mes bras , au moment même où mes secours allaient devenir nécessaires a la demoiselle. Cette honnête baigneuse reprit assez promptement ses sens; toutefois je dus arraisonner long-temps encore , et j'eus assurément plus de peine a calmer sa conscience qu'à accoucher sa fille.

J'emportai mystérieusement chez moi le nouveau-né ; je le cachai comme je pus jusqu'à ce que mes amis, que je mis sur-le-champ en campagne, eussent trouvé une nourrice. On a pu voir qu'il n'avait pas été en mon pouvoir de leur dérober tout à fait cette aventure, puisque l'un d'eux était sur ia voie avant que j'y fusse moi-même. Ils ignorèrent du moins

quelles étaient les dames du corridor, et ne purent reconnaître ni Tune ni l'autre parmi les habitantes de l'hôtel, parce que j'eus soin de faire changer d'appartement a mes voisines.

Ce ne fut pas un petit embarras que de faire baptiser et enregistrer civilement l'enfant du corridor , dans un pays où le protestantisme règne presque exclusivement : il fallut de l'adresse et de la persévérance pour plier la légalité me'thotique de nos bons Allemands à l'installation semi-officielle de ce petit Français, né clandestinement dans les états de son altesse badoise.

Quand tout fut arrangé , la maman de l'accouchée me confia qu'ignorant la position de sa fille, elle l'avait amenée a Bade pour la distraire d'une mélancolie profonde qu'elle remarquait en elle, et dont le motif s'était trop révélé depuis. Je voudrais bien pouvoir satisfaire votre envie curieuse , remonter jusque la cause première de tout ceci ; mais cette confidence ne me fut point faite. Tout ce que je

puis ajouter, pour votre instruction, c'est que, par bonheur , les eaux ne sont pas contraires aux personnes enceintes; car, je le répète, ce régime est la providence au sein de laquelle s'ensevelit le dénouement de beaucoup d'aventures semblables à celles que je viens de rapporter.

A la fin de la saison, la mère et la fille regagnèrent leur pays; mais l'enfant resta un an entier dans le grand-duché de Bade. A l'expiration d'une année , je fus chargée de le faire revenir en France ; il est élevé dans le lieu qu'habite sa famille.

SCEXES DE VILLE,

U -ïljolcra-morlms.

J étais revenue depuis long-temps à Paris, et depuis long-temps aussi j'entretenais une correspondance avec un docteur allemand dont j'avais fait la connaissance dans mes voyages. I! était médecin en chef l<» h; ; Carlsbad , dans les hautes montagnes ue ..<. Bohême, à huit lieues de Prague. Soi. emploi était lucratif: ces sources d'eau chaude sont très

fréquentées pendant six mois de l'année : c'est le rendez-vous d'une nombreuse société d'Allemands, de Prussiens, de Polonais, auxquels se joint un bon nombre de Français.

Cet excellent docteur, homme simple et sincère , connaissait mes peines , et s'y intéressait vivement. Toujours il me pressait de quitter ce Paris, cette France où j'avais connu l'ingratitude sous son aspect le plus hideux. Il me proposait l'asile de ses montagnes, comme un refuge assuré contre de pareilles atteintes. « Venez, m'écrivait-il, pour oublier des in- « grats, habiter chez nos Bohémiens, qui ne « sont pas tous des diseurs de bonne aventure. « Vous y trouverez des hommes francs et « loyaux , qui ne promettent jamais que ce « qu'ils peuvent tenir. Cela vous distraira du v souvenir amer de ceux qui agissent différem- « ment; et si vous voulez exercer votre art , je « vous promets une brillante fortune et de la * considération pour vos talens. »

Un parti est toujours difficile à prendre quand il doit nous éloigner de la patrie ; il

faut bien des chagrins accumulés pour en rendre le séjour déplaisant : le pays natal , ainsi que la lance d'Achille, a presque toujours le pouvoir de guérir les blessures qu'il a faites. L'offre de mon ami de Carlsbad était sensée; il eût été raisonnable de l'accepter..... Je ne sais quel espoir vague , mais doux , mais caressant, survivait au bonheur que j'avais perdu... L'amour, quelque malheureux qu'il soit , ne connaît point cet enfer du Dante , à la porte duquel l'espérance doit rester. Je ne me décidai pas à quitter les lieux naguère encore témoins de ma félicité; je ne songeai pas même a m'en éloigner à la première invasion du choléra , et lorsque la chaîne qui me retenait à Paris pouvait être empoisonnée. Voici la lettre que j^crivis a mon Bohémien , vers le milieu d'avril i832 :

« Je vous écrivis , il y a huit jours , mon cher « docteur, sur le coin de ma toilette, au milieu « des flacons, des essences et de tout cet arsenal « dont mon sexe consomme a pleines mains les « munitions. Je vous écris aujourd'hui entou-

« rée de chlorures, de sachets au camphre;

* mon appartement est jonché de vétivert , et « ma lettre vous parviendra pénétrée d'éma- « nations pharmaceutiques. Prenez- y garde « cependant : passez le papier dans du chlore « avant de lire : aujourd'hui le message de la « plus tendre amitié peut donner la mort, « comme ceux de l'amour.

« Pour moi , toutes mes précautions ne me « rassurent guère. Ma frayeur prête une hor- « rible figure au fléau de PAsie : il me semble « le voir, sylphe aux ailes sombres , planer « au-dessus du parterre que je me plais à cui- « tivcr ; je n'ose ouvrir ma croisée , de peur « qu'il n'entre avec les prémices embaumées « du printemps Nous voila donc en présence «de cet ennemi redoutable, qui tue en « se cachant, comme un guérilas des Asturies ,

* ou comme un chouan du Bocage.

« Frivoles Parisiens ! ils rient pourtant ente core (moi la première) , enveloppés qu'ils « sont de miasmes pestilentiels ; ils riment « des malices au Heu de se confesser: voici un

k quatrain que je viens de trouver sur ma cher minée , confondu avec des prescriptions « hygiéniques et des recettes préservatives :

Un damne d'importance au diable dit naguère : Du conseil de Perrier sort un de tes élus. Ah! ah ! répond Satan , lacune au ministère ; Greffier, vite un brevet au choléra-morbus.

« Sérieusement, je crois que nos gouvernans « attendaient cet hôte asiatique , et qu'ils « comptaient le traiter en ami : les mesures « nécessitées par la terrible épidémie sont « prises; mais on les a prises tard. Le 3o mars, « rien n'était disposé pour combattre le cho- « léra, ni dans les hôpitaux ni dans les disa pensaires; aucun lieu de conférence n'était « indiqué aux hommes de l'art ; la maladie «arrivait d'Angleterre , portée sur l'aile ra- « pide des vents; l'administration montait une « tortue pour se porter à la rencontre de cette « invasion meurtrière. 11 y a plus , effrayé de « la désertion d'une partie nombreuse de la

« population, le gouvernementfaisait démentir « par le Moniteur l'existence du fléau. QueU « ques sceptiques en doutaient encore ; il n'y « eut plus moyen: lors d^une crise quelconque, « un démenti officiel équivaut a une confirma- « tion.

« Au moment où j'écris, les médecins obser- « vent le choléra : ils étudient ses diverses «attaques, sa marche sinueuse, ses allures « traîtresses. Mais, hélas! la lumière ne jaillit « point encore de leurs observations; et de « l'incertitude où languit la science naissent les « systèmes , enfans dangereux d'une doctrine « aveugle. Vingt traitemens opposés sont em- « ployés contre le même mal ; on discute sur « le bord des milliers de tombes ouvertes et « qui s1emplissent incessamment. Il ne faut « accuser le zèle de personne... Tout le monde « cherche à frapper le monstre; mais on le « frappe dans l'ombre, et, lui , ses coups sont « sûrs, instantanés. Il éteint le rire de l'hila- « rite sur les lèvres de la jeunesse insoucieuse, « tue le convive opulent au banquet de Ta-

a bondance, enlève le pauvre dans l'abstinence « du dénument , glace l'amant sur le sein de « sa maîtresse. Tout ce qui d'ordinaire pro- « cure les jouissances et les voluptés est de- « venu , sous l'influence du choléra , agent « de destruction et de mort... : le plaisir s'est « fait assassin j le baiser empoisonne... Le bi- « beron jette loin de lui le nectar délicieux de « Laflitte, de Nuits ou d'Aï; l'époux bannit de « sa couche l'épouse qu^l chérit... Tous les « privilégiés de nos affections sont devenus « nos ennemis.

« Ah! docteur, si vous voyiez notre capitale, « quel aspect sinistre ! dans tous les quartiers « des réverbères rouges, aux reflets sanglans, « annoncent des lazarets ouverts aux mori- « bonds, et qui, le plus souvent, leur offrent «trop tard un lit!... c'est le cercueil qu'il « leur faut. Tandis qu'on s'efforce de rappeler « la chaleur aux extrémités des malades, tandis « que la décomposition , plus prompte que les « secours de l'art , épand ses traces verdàtres « sur leur visage, et que leurs membres cra-

« quentet se raccourcissent, conlractés par la «crampe, signal d'une mort prochaine, un « chariot , sépulcre roulant où s'amoncèlent « les cadavres, fait entendre son bruit lu- « gubre... Il s'arrête a la porte ; le tribut d'un « corps, chaud encore, lui est payé; puis une « voix crie : vingt. . . complet, . . au cimetière !. . . « Le long des quais vous les rencontrez, le soir,

«par convois, ces chars funéraires Les

« flambeaux que vous apercevez au loin , « éclairent une procession de trépassés, et tel « qui la voit passer aujourd'hui , demain en « fera partie.

« Ecoutez les adieux de la rue : le fils se « sépare de son père , le frère de sa sœur , « le mari de sa femme ; demain ils doivent se « réunir, mais demain sera peut-êlre dans Pé- « ternité; ils se quittent comme s'ils désespé- « raient de se revoir... Leurs adieux sont « solennels comme ceux des mourans ; le mou- « rant des temps ordinaires est en effet moins « près de sa tombe que ces Parisiens pleins de « vie et de santé. »

Telle était la lettre que j'écrivis au docteur de Carlsbad, et ce tableau n'exprimait qu'imparfaitement la situation de Paris... Pourtant j'y restais, j'y restais sous l'aile de la mort, quand le salut et peut-être la fortune m'attendaient en Bohême... Non, l'amour de la patrie n'exercerait pas seul un tel empire : j'obéissais à d'autres affections ; j'en étais fière encore ; j'en suis honteuse aujourd'hui.

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