‹ Mémoires authentiques d'une sage-femmeChapitre 28 sur 44 · SCENES DE VOYAGE · texte numérisé non relu

SCENES DE VOYAGE

Strasbourg — fa Ctuarantain* .

Les Parisiens qui, après la première invasion du choléra, étaient restés exempts de ses atteintes mortifères , pouvaient être comparés aux guerriers sortis sains et saufs d'une grande bataille. Je me trouvais du nombre, et, comme tant d'autres, je devais un bel hommage à la providence, car la loterie qui venait de se tirer avait eu , pour la capital seule-

ment, vingt mille lots funestes!.... Quelle frayeur ne dut donc pas inspirer le retour du fléau, après un intervalle de quelques mois? Oh ! pour cette fois , la crainte l'emporta sur cette influence inexplicable qui me retenait à Paris, influence dont j'auraisrougisijeme l'étais expliquée nettementJe cédai aux sollicitations persistantes de mon ami de Carlsbad ; je partis au moment où l'épidémie sévissait pour la seconde fois avec toute sa rigueur.

Je me rendis tout d'une course à Strasbourg; mais je ne pus passer outre : une station de cinq jours était prescrite aux voyageurs avant de traverser le Rhin. Je dus m'y conformer, sans pouvoir même aller à Wissembourg visiter les amis que j'avais dans cette ville; je leur écrivis du moins de venir me voir; mais j'étais partie lorsque l'un d'eux reçut ma lettre.

En toute autre circonstance j'aurais passé peut-être un mois dans la capitale de l'Alsace , et je Feusse bien employé à m'initier aux diverses curiosités de cette grande cité. Mais,

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prisonnière des circonstances, je ne voulus considérer que la gêne de ma situation : je nie complus en quelque sorte dans l'ennui qu'elle me causait. J'étais descendue à l'hôtel du Saint-Esprit ; j'y restai confinée. J'avais seulement la ville pour prison; je me donnai les arrêts dans ma chambre. La vue d'une petite rivière qui n'est nullement marchande, et celle d'un pont sur lequel il ne passe pas vingt personnes par jour , telle était l'unique perspective que j'avais de mon appartement. Aussi m'étais-je prise, après quarante-huit heures , a ouvrir , à parcourir , puis à délaisser tour a tour les livres dont je m'étais munie. J'écrivais aussi beaucoup : je prenais des notes sur la ville , notes dont je ne rapporte pas ici le résumé, parce que je me suis aperçu que l'objet en a été inséré dans toutes les géographies ; et que je respecte trop M. Vosgien pour me déclarer sa rivale. Je préfère vous redire les contes que me faisait une vieille servante de l'hôtel, à laquelle, sans doute, j'avais eu le bonheur de plaire, et qui, le soir, ac-

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croupie auprès de moi , me répétait, dans son patois mi-français , mi-germanique , les traditions du pays sur Schneider, le terrible Schneider, l'épouvante de toutes les veillées de l'Alsace. C'était, au temps de notre première révolution , un grand terroriste , un niveleur intrépide de fortunes et de conditions, et Strasbourg fut le théâtre de ses exploits san-

glans Ce fut aussi le lieu de son supplice,

lorsqu'une réaction eut fait noyer les triumvirs dont il était le sicaire, dans le sang qu'ils avaient répandu. La vilaine ame du monstre, disent les conteuses du pays , s'enfuit dans les enfers en grondant : il ne croyait pas avoir fait

assez de victimes Et durant les longues

soirées d'hiver , quand la bise siffle le long des remparts, on entend Schneider rugir en traînant les chaînes dont Satan même a jugé prudent de le charger , de peur qu'il ne cherchât querelle aux diables et ne les fit guillotiner. Voila, aux expressions près, ce que me rapportait la vieille servante alsacienne. A ce point de son récil elle fit le signe de la croix, puis

continua : « Telle que vous me voyez , madame , je l'ai connu, ce Schneider, cet Antéchrist.... j'avais quinze ans au plus quand il mettait la désolation dans Strasbourg et ses environs. Je me souviens d'un de ses crimes... Sainte Vierge, j'en frémis encore rien que d'y songer. 11 y avait a Strasbourg un vieux marquis, vivant en paix dans son hôtel, ne conspirant point avec Coblentz; il avait même monté et équipé a ses frais un défenseur de la patrie; on le voyait à toutes les séances du club des jacobins ; enfin il se conformait aux lois de la république , payait V emprunt forcé et donnait

son blé au maximum Je crois bien que ce

n'était pas de bon cœur qu'il se conduisait de la sorte : ce marquis la se constituait bon citoyen actif par ce qu'il avait peur 11 vivait

donc tranquillement dans son hôtel, avec une

fille de seize ans , belle comme le jour Le

club des jacobins s'était ingéré de choisir cette demoiselle pour faire une déesse de la liberté ; mais quand on lui eut essayé le bonnet rouge , on la trouva décidément trop pâle pour

jouer ce rôle, et un bel esprit du temps dit que la ville de Strasbourg ne voulait pas avoir une liberté farde e.

« Peu de temps après, Schneider vit la fille du marquis , en devint amoureux et voulut l'avoir. Le père se fâcha; il fut guillotiné. La pauvre jeune personne, abandonnée de tout l'univers, sans protecteur, sans appui, en trouva ira dans son courage , dans son désespoir : elle repoussa avec horreur les farouches sollicitations de Schneider. Le tigre, contrarié dans ses amours , devient furieux : il en fut ainsi du terroriste. Celle qui mépri ait ses soupirs, jetée dans une prison comme suspecte , eut à supporter de nouvelles obsessions : Schneider lui montra d'un coté le déshonneur, de l'autre l'échafa ud.. . « Fais prépara r le bourreau,» répondit l'intrépide demoiselle... Et le lendemain , on la vit s'élever au-dessus d'une foule curieuse... montant d'un pas assuré sur la guillotine. J'aurai toute ma vie devant les yeux celte figure céleste... avec sa robe blanche , sa ceinture noire et ses grands cheveux

bruns épars sur ses épaules... Je crus voir un ange monter au ciel... Bientôt la belle chevelure tomba sous les ciseaux d'un bourreau... L'innocente créature fit la bascule sur la planche fatale... J'entendis un coup sourd... puis je vis trembloter un instant deux petites jambes moulées, et frémir dans son petit soulier un pied long comme mon doigt... c'était le moment où l'ame angélique prenait son vol vers le séjour des bienheureux... car celle-là doit être en paradis , ou personne n'ira. »

Quand la servante de l'hôtel du Saint-Esprit eut fini de raconter, elle me dit qu'un monsieur et une dame, lonrés dans la maison, faisaient ainsi que moi une espèce de quarantaine, pour obtenir la permission de passer le pont de Kell. On leur avait rapporté, ajoutât-elle , que malgré mes lectures et mes écritures, je paraissais m'impatienter souvent, et ces voisins me faisaient demander la permission de me rendre visite. J'acceptai volontiers ce secours pour faire diversion; je reçus le couple annoncé. Dès la seconde entrevue, il

11143 fut aisé de reconnaître le genre de lien qui unissait mes voisins.... Le sacrement n'avait jamais passé par là. La dame, confiante et expansive , ne fil aucune difficulté de confirmer mes pressentimens dans nos entretiens successifs ; mais elle m'assura que cette chaîne, formée par l'amour, était cent fois plus solide que celle de l'hymen. Son ami l'aimait, disait-elle, passionnément ; elle le lui rendait bien. Il y avait donc dans leur commerce, ajoutait-elle avec feu , une source intarissable de félicité. Ma voisine me disait cela , à moi , expérimentée de ce prétendu bonheur immuable dont elle caressait la chimère

Toutefois je ne voulus pas désillusionner prématurément la pauvre demoiselle (car c'était une vie de vierge qui s'était ainsi abandonnée sur la foi des amours). Entre jeunes femmes, les cœurs s'épanchent vite : ma nouvelle connaissance m'avait appris que tel était sa tendresse pour son compagnon de voyage et sa confiance en lui , quelle venait de quitter sa famille pour le suivre a Munich.... Je tremblai

a cet aveu et ne pus réprimer cette ob servation : « Bon Dieu ! quel garant avez-vous donc de sa sincérité pour tous livrer jusqu'à ce point. » Et remarquez, je vous prie^ combien mon scepticisme était fondé : cet homme , qui me connaissait a peine depuis deux jours, paraissait vouloir me faire une cour assidue.... Cette duplicité, à peu près démontrée, me détermina à l'étudier avec attention. Il était d'une politesse si recherchée , ses manières étaient si engageantes , sa prévenance se faisait si obséquieuse que Taffection perçait dans tout cela.

D'ailleurs, M. Puis (ainsi se nommait le

voyageur ) montrait une franchise tellement expansive et abondante, qu'avec un peu d'habitude du monde on ne tardait pas a reconnaître le comédien ; découverte bientôt confirmée par un regard faux, oblique , et qui soutenait difficilement l'interrogation d'un œil

scrutateur Lorsqu'on avait poussé loin

l'investigation morale auprès de M. Puis ,

il paraissait gêné, décontenancé, et perdait l'assurance nécessaire a son rôle. Je me gardai

bien de faire part de mes remarques à ma pauvre voisine; mais, dès ce moment, je fus convaincue qu'elle était dupe d'un hypocrite.

Je songeais au triste avenir réservé sans doute a ma nouvelle connaissance , lorsqu'un soir, au moment où j'allais me mettre au lit > j'entendis frapper doucement à ma porte.

« Qui est la, criai-je de dessous mes rideaux ?

— C'est moi , madame , répondit résolument une personne dont je reconnus la voix avec surprise....: C'était M. Puis

— Que me voulez-vous , demandai-je brusquement?

— Madame est-elle avec vous?

— Vraiment, non, et je vais me coucher...

— C'est justement pour cela. Ouvrez-moi, j'ai beaucoup de choses à vous dire; ouvrez, ouvrez, je vous prie.

— Impertinent ! retirez-vous, répliquai-je d'un accent courroucé...-) Ce fut ma seule réponse à la plus insolente proposition.... et

j'entendis s'éloigner Puis et dire, à

voix basse, dans l'éloignement : «Je me retire, mais vous êtes bien méchante. »

J'avais écrit de Bar-le-Duc à Paris, pour que l'on m'envoyât, à Strasbourg, divers objets que la précipitation de mon départ m'avait fait oublier,- quel fut mon chagrin lorsqu'au lieu de mes effets, je reçus l'avis que ma bonne mère venait de tomber malade , que l'on craignait qu'elle ne fût atteinte du choléra, et qu'on m'engageait a hâter mon retour a Paris, si je voulais la trouver encore vivante. Lorsqu'on porte au cœur les sentimens d'une fille pénétrée de ce qu'elle doit à sa mère, on cesse de craindre pour ses propres jours dès qu'on tremble pour ceux d'un objet si cher.... Je précipitai mes préparatifs de départ, accusant la lenteur du temps qui devait s'écouler avant que je me trouvasse au chevet de ma mère, lorsque je vis entrer ma voisine tout en pleurs.

« Vous repartez pour Paris, me dit-elle à travers ses sanglots.

— Hélas ! oui, lui répondis-je en soupirant,

je serai en route dans deux heures, et ce retard va me paraître bien long.

— C'est que , reprit l'amie de M. Puis ,

avec hésitation, j'ai bien envie de vous accompagner.

— Pourquoi? demandai-je avec quelque surprise, en levant les yeux sur celle qui me parlait.

— Sachez , madame , que depuis hier je n'ai

pas vu M. Puis ; il n'a pas même couché

cette nuit a notre hôtel....

— Ah! ma chère enfant! m'écriai-je avec l'accent d'un triste pressentiment, cet homme vous aurait- il abandonnée ?

— J'en ai grand'peur.... Ses malles sont vides.... sans doute il a fait enlever clandestinement les effets qu'elles contenaient.

— Eh bien ! félicitez-vous , ma chère , dis-je en appuyant sur les mots: cet abandon est, dans votre position, un véritable bonheur; vous étiez livrée à l'homme le plus volage , le plus faux..,. Et, pour appuyer cette assertion,

je lui racontai la tentative faite a ma porte par le fugitif.

— Vous le voyez, ajoutai-je vivement, il méditait déjà sa fuite, et voulait laisser dans cette auberge deux victimes au lieu d'une. »

La nouvelle Ariane ne pouvait mieux faire que de revenir à Paris , et de rentrer dans sa famille. Malheureusement son Thésée la laissait sans un centime ; sa position eût été des plus affligeantes, si le hasard ne m'eût pas jetée Ta tout exprès pour l'aider dans cette circonstance difficile. Je la ramenai a Paris, en me chargeant d'acquitter le prix de sa place à la diligence et les autres frais de son voyage. Mais j'avais reconnu trop de délicatesse dans cette demoiselle, et j'en avais trop moi-même pour lui offrir de tels secours a titre de don : je lui promis d'accepter plus tard quelquesbijoux, en remboursement de mes petites avances.

On pense bien que ma compagne de voyage, enfant prodigue irréfléchie des trésors de son cœur et de ses charmes, eût a supporter une semonce orageuse en rentrant au sein de sa

famille, l'une des plus distinguées de la capitale; mais quel père, quelle mère , ne s'appaisent pas lorsqu'ils songent que leur fille infortunée paiera , par le malheur de toute sa vie , la faute d'un moment. .. Et pour comble de calamité, cette faute était empreinte d'une marque ineffaçable : mon amie de Strasbourg

se trouvait enceinte Nous verrons ci-après

comment se dénoua cette déplorable aventure.

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