ASSISTANCE XVIII
Singulier Caïtttw.
Mise par le hasard dans le secret de la personne que j'avais ramenée de Strasbourg , il était entendu que je serais appelée à la délivrer. Je le fus en effet. Les parens de Paccoùchée s'étaient montrés clémens envers leur fille; mais ils ne voulurent jamais consentir à faire élever l'enfant dont elle était mère. Elle même , trop malheureuse de cet événement
pour laisser arriver jusqu'à son cœur l'amour maternel, se prononça vivement pour qu'on envoyât le nouveau-né à son coupable père. J'objectai inutilement à cette famille irritée que l'enfant serait mis infailliblement aux orphelins : « Il en fera ce qu'il voudra , me « répondit-on ; nous ne voulons pas voir parmi « nous l'enfant d'un pareil monstre. » J'aurais
pu répliquer que Puis seul était criminel;
que lui seul méritait d'être traité avec colère , et que la pauvre petite créature ne devait inspirer que de la compassion. Je m'abstins d'une telle réflexion : l'honneur blessé est peu compatissant. Sur l'invitation de la famille , j'avisai au moyen d'empêcher l'enfant de crier * pendant le trajet qu'on se disposait a lui imposer. Cette mesure prise, nous le mîmes dans un panier que nous ficelâmes avec soin , et qu'on avait eu la précaution de percer
* Ce moyen consiste à faire bouillir le quart d'une tète de pavot dans un poisson de lait, qu'on laisse réduire à moitié en bouillant. On t'ait prendre cette potion à l'enfant, et il reste calme pendant quelque! heures.
à divers endroits, afin que l'air parvînt dans cette bourriche d'une espèce nouvelle. Tout cela étant disposé , nous chargeâmes un commissionnaire de porter le panier a M. Puis..., rue de Richelieu , hôtel du Brésil. Un domestique avait l'ordre de suivre l'exprès , de s'assurer qu'il entrait à l'adresse indiquée, et de rester aposté dans les environs s jusqu'à
ce qu'il vît sortir Puis qu'il connaissait
très bien, car ce même domestique avait été chargé, depuis quelque temps, d'épier le monsieur. Notre espion nous avait même dit que cet homme paraissait avoir pris un logement dans l'hôtel garni qu'il habitait alors , parce qu'il y avait fait recevoir, comme fille de chambre, une jeune Gasconne dont il s'était emmouraché précédemment a Bordeaux.
Une demi-heure après que le commissionnaire fut ressorti de l'hôtel, notre affidé en
vit sortir à son tour Puis ; il le suivit
jusqu'à la porte d'une sage-femme demeurant rue du Faubourg-Montmartre. Cette connaissance acquise, le valet observateur re-
tourna à son poste de la rue de Richelieu. Au bout de trois heures, la Bordelaise se montra portant le panier, et d'un pas fort leste elle se
rendit chez la sage-femme que Puis avait
visitée le matin. Nous sûmes plus tard que cette femme s'était fait donner trente francs pour aller déposer l'enfant auxOrphelins. On nous dit aussi que l'un des parens de la demoiselle , qui s'était montré contraire a l'envoi du nouveauné à son père , avait fait une démarche auprès de ma collègue pour se le faire remettre. Elle refusa de satisfaire a cette demande et fit bien; mais elle promit au réclamant de lui faire savoir les noms sous lesquels l'orphelin aurait été enregistré.
Cette aventure m'en rappelle une du même genre , mais plus complète , plus con; luante ; sa place est ici. Je venais d'accoucher un matin chez moi une jeune demoiselle d'une famille assez distinguée, lorsque sa mère, qui me l'avait amenée , entra tout en larmes , et me dit que le séducteur de sa fille se mariait , le jour même , avec une autre personne.
«Bien qu'il habite le septième arrondisse- « ment , ajouta cette dame , il a fait publier « ses bans et se marie a la mairie du troisième; «c'est là que je veux lui envoyer l'enfant; « et si la cérémonie civile est finie, on le por- « tera a l'église : on remettra a cet infâme le « fruit de son crime, au pied de l'autel où sa « bouche va consacrer le parjure. »
La résolution de cette mère outragée était irrévocable; je vis que je perdrais mon temps à vouloir la combattre : j'employai donc ma précaution ordinaire pour empêcher l'enfant de crier , et le pauvre petit jouet de la destinée fut envoyé k la mairie. Il fallut de l'adresse, de la persévérance même pour faire parvenir au marié ce singulier message. Le garçon de bureau refusait au porteur l'entrée du lieu où les futurs conjoints attendaient l'arrivée, toujours tardive, de M. l'adjoint, qui mesure largement l'attente k ses cliens, lorsque ce ne sont ni des pairs de France ni des députés du centre. Enfin a force d'obsession, peut-être avec l'assistance de quelques séductions mon-
nayées, le nouveau-né fut introduit clans la salle où sont prononcées les formules d'état-
L'officier public, le ventre enveloppé de l'insigne soyeux aux trois couleurs, venait de monter à l'estrade où sa voix municipale faisait des époux, après avoir fait^ a domicile, l'article du magasin ou le courtage du trois-six.
Les deux fiancés prenaient place sur la banquette qui leur était destinée; les parens et amis se pressaient derrière le couple requérant à l'autel de la ioi... Tout à coup , et au moment où M. l'adjoint passait la langue sur ses lèvres pour débiter sa harangue préliminaire , on place devant le marié un paquet volumineux, avec cette suscription : Cadeau de
noce de M à sa nouvelle épouse. On ouvre
le paquet et l'on trouve, attachée aux langes, une étiquette portant les noms et prénoms de la mère; l'heure de la naissance de l'enfant dans cette même journée; enfin le nom de son père .. À cet aspect, stupéfaction générale !... puis, une scène violente , dont je vous dois le
récit. La mariée, jeune personne de caractère et de résolution , se lève et s'écrie :
« Arrêtez, monsieur l'adjoint, le lien que vous alliez consacrer est rompu : fermez le livre de la loi ouvert devant vous ; faites biffer sur les registres de la mairie l'acte de mon mariage avec le père de cet enfant.
— Quoi, mademoiselle , dit vivement le jeune homme, c'est ainsi que vous osez m'humilier en public ?
— Que j'ose! reprit la demoiselle avec l'accent de l'indignation est-ce vous plutôt
qui avez l'audace de réclamer contre la juste expression de ma colère ) vous qui venez ici revêtir d'un sceau respectable la plus infâme conduite; vous qui ne craignez pas, après avoir trompé une autre personne de mon sexe, de me demander, aux yeux de la loi, l'amour, la soumission d'une épouse fidèle et dévouée?.... Allez, allez, monsieur, tout est
rompu entre nous vainement solliciteriez-
vous la continuation de la cérémonie , je répondrai non a l'interrogation de monsieur
l'officier de l'état-civil Courez rendre l'ho-
neur à celle que vous avez indignement abusée; donnez un père a cette infortunée créature voilà les seuls devoirs que vous ayez à
remplir , la seule conclusion matrimoniale qui vous soit permise!... Que le public, en présence duquel vous venez d'être convaincu de noire perfidie, vous voie bientôt , dans cette même salle, devant ce même magistrat, réparer une si grande faute, en prenant pour épouse celle que vous alliez vouer au désespoir. »
A ces mots, la jeune mariée s'élança hors de la salle, et courut, enveloppée de son voile nuptial, se cacher dans la voiture qui l'avait amenée, tandis que la foule élégante des convives s'écoulait tristement. Chacun d'eux, commentant à sa manière cet incident étrange, regagna sa demeure, déposa sa parure des fêtes, et se vengea peut-être en épigrammes ée la perte d'une journée de plaisir.
SCEAES DE VILLE
€cque iirotiiU la rfcotfnatèsanrr nprcs le Danger.
Li; choléra s'éiait éloigné nue secundo ibis cle Paris, après avoir ajouté de nouveaux milliers de victimes a celles qu'il avait atteintes durant sa première invasion... Mais que la grande plaie qu'il venait d'ouvrir dans la société fui. long-temps saignante : partout on ne voyait que sujets de tristesse et de regret. Lne foule se réunissait-elle sur un point, vuiu>
la voyiez noire de deuil. Passiez- vous , le soir, dans certaines rues naguère éloilées de lainières à tous les étages, la moitié des croisées étaient sombres : des menaces entiers avaient disparu L'épidémie en traversant ces quartiers y avait éteint la lumière , le mouvement, la vie. Un morne silence, le silence du désert, régnait là où , peu de semaines auparavant, tourbillonnaient le tumulte et l'activité. Rencontrait-on ses connaissances, on n'osait les interroger sur leur famille, ou si, par intérêt, on hasardait des questions à cet égard, la réponse , dix fois sur vingt , était : Mort ou moi- le du cl toléra.
Cependantla philanthropie d'un grand nombre de citoyens, et surtout le zèle des médecins avait diminué les rigueurs du fléau : la Faculté de Paris put aisément compter ceux de ses membres dont le dévouement ne s'était pas signalé dans celte grande calamité publique... Le moment des récompenses était venu; on y songeait même depuis quelque temps... je copie J a cette occasion, le récit d'un jeune
— lOo —
médecin, critique spirituel autant que sensé, dont je citerai plus d'une fois les opinions dans le courant de ce chapitre. « Pendant l'é- « pidémie qui vient de nous frapper, dit ce « savant, le zèle et le dévouement des méde- « cins inspiraient tant d'admiration et de re- « connaissance, que la voix publique demandait « qu'on leur élevât un monument, pour en « perpétuer le souvenir. Il est certain du « moins que l'administration municipale délice béra sur la récompense qu'on leur devait, et <v qu'on publia dans tous les journaux qu'une « médaille d'or leur serait décernée. Le cho- « léra cessa d'être aussi meurtrier; on décida « que la médaille serait d'argent. Une recru- « descence survint, on parla de nouveau delà « médaille d'or. Mais le fléau ayant cessé ses ra- « vages, il fut arrêté que l'administration, vou- « lantqueson témoignage de reconnaissance fut « conservé dans les familles , et l'or ou l'argent « pouvant tenter la cupidité des héritiers ou le « besoin des titulaires, le bronze était préféra- « ble Le choléra n'ayant par reparu , cette
— toc —
<( décision fut la dernière *. » Ceci ne vous rappelle-t-il pas, lecteur, la générosité de ces matelots qui, durant une tempête, promirent à la Vierge un cierge gros comme leur grand mât, et qui, le danger passé, ne lui donnèrent rien du tout.
Une médaille de bronze! eh bien! soit: a Rome les défenseurs , les libérateurs de la patrie se contentaient d'une simple couronne de chêne. .Mais voyons comment ce bronze rémunérateur fut distribué après la terrible épidémie. Je ne vous parlerai pas des croix d'honneur , des pensions, des litres honorifiques : dans cette circonstance , comme dans toutes, ces distinctions et ces faveurs furent le partage des personnages éminens. Dans les hôpitaux, dans les ambulances, a domicile, la maladie avait été combaltuepar les jeunes docteurs, par les élèves surtout, et par bon nombre de ces sœurs bienfaisantes qui se sont vouées au soulagement
* J)c lu Patente df% Médecins , par .">..-!. Lou\cr-\ i!!< ..< Vfiuj, iloiirur en imSlecinc tic la 1\. culte tic ParinJ
de l'humanité. Des employés laborieux s'étaient exposés a l'invasion pour enregistrer les cholériques, diriger le service des in6rmiers, et faire distribuer avec ponctualité les
secours et les médicamens Au jour de la
récompense, on supprima leurs fonctions, on les renvoya, leurs émolumens cessèrent, heure pour heure, avec l'emploi de leur dévouement. Mais les médecins en chef, les inspecteurs généraux, les administrateurs des hospices, les maires, et quelques autres personnages dont l'activité avait été prodigieuse... dans les journaux , furent félicités, décorés , embaronnes. En un mot, après le choléra, les profits, les honneurs et la gloire advinrent a ceux qui, du fond de leur appartement , inondé de chlorure, avaient attaqué le fléau du bec de leur plume, comme, après les journées de juillet, les mêmes grâces s'étaient répandues sur ceux qui venaient de sauver la patrie de toute l'énergie de leurs vœux J'ai vu ces hommes
du lendemain d'une révolution ou d'une épidémie , se gonflant la poitrine pour mieux faire
valoir le ruban, mi-partie bleu, mi-partie rouge , qu'ils avaient conquis dans la guerre du savoir-faire , où les intrigans sont de si habiles généraux... Revenons aux médailles de bronze.
Monnaie de mince valeur destinée aux dévouemens prolétaires , on en donna quelques unes a de bons serviteurs;la nullité ne fut guère favorisée que dans la proportion de moitié des récompenses : cet acte de justice distributive mérite d'être recueilli par l'histoire.
Après ce déplorable abus de la plus belle des prérogatives de l'autorité , celle de récompenser les vertus nationales, l'administration, se persuadant ou paraissant se persuader qu'elle avait acquitté sa dette de reconnaissance, revint sans scrupule au projet le plus injuste, le plus malsonnant à l'oreille de la raison, celui d'augmenter et de généraliser le droit de patente , frappé sur l'exercice de l'art de guérir. La voix morale du siècle s'est élevée plus d'une fois contre une telle fiscalité ! mais la morale et la finance ont peu d'empire l'une
sur l'autre : elles sont antipathiques comme le feu et l'eau. Le raisonnement a voulu descendre dans l'arène contre le projet qui patentait la bienfaisance : on lisait, l'an dernier, dans un rapport de l'association médicale : « Il « était réservé aussi à la médecine d'acheter h le droit défaire le bien, en payant un im- « pôt qui l'assimile aux conditions industrielles « et mercantiles, celui de patente ou de bouii- « que ouverte; et, ce qui paraîtra plus qu'une « anomalie dans notre législation, c'est que la « médecine soit la seule des professions libérait les et intellectuelles qui ait a subir un pareil « impôt; que cette singulière préférence s'exerce « exclusivement sur la pensée de ceux qui mé- « ditent le salut de l'humanité, qui consacrent « leurs veilles au soulagement de ses souffran- « ces, qui vont, au prix de leur existence , au- « devant de la contagion et de la mort. »
Ces argumens, si justes , si puissans , ont glissé surl'épiderme de nos financiers, et n'ont point ému leurs entrailles, que l'or seul peut faire palpiter... Vainement, à l'heure où l'on
— no —
se dispose à reproduire le projet quelque temps ajourné, M. le docteur Louyer-Villermay neveu , dont j'ai déjà cité l'écrit , a-t-il opposé aux vues du fisc la peinture touchante des études laborieuses et semées de dangers que le médecin doit faire; vainement l'a-t-il montré traversant la vie environné du même labeur et des mêmes périls;... vainement enfin a-t-il accablé les hommes d'argent de cette chaleureuse ironie : « O toi qui te destines a la « carrière médicale, consulte bien tes forces « et ta santé; que Dieu Raccorde une vie « exempte d'infirmités; meurs sans les avoir « connues, car la vieillesse serait pour toi un « double fardeau!... Médecin valétudinaire que « la fièvre dévore, que la phthisie consume; «médecin infirme, accablé d'ans, marche, « marche et satisfais le fisc, ou bien il viendra « t'enlever tes livres, tous tes meubles, excepté « ton lit; marche jusqu'au jour où il n'y trou- « vera plus qu'un cadavre. »
Cette critique élevée contre le projet qui tend a perpétuer la patente des médecins, le
frappe, non seulement de ridicule, mais d'infamie.... Assimiler les secours portés, a toute heure de jour et de nuit, au chevet du malade au débit d'une marchandise; considérer le savant occupé de retremper les sources de la vie au boutiquier qui distribue le poivre ou mesure la cassonade; classer, en un mot, dans une même catégorie l'émission de la science et le trafic de l'intérêt.... c'est trop stupideî Et la sage-femme! on n'a pas même daigné discuter en sa faveur cette hérésie financière : elle est patentée sans conteste depuis longtemps. La voyez-vous sortir de chez elle par une nuit sombre et froide , quelquefois par une pluie d'averse — on Ta tirée brusquement de
la douce chaleur de son lit non seulement
elle court soulager un être souffrant , mais son assistance va compléter la vie d'un nouvel hôte de la terre : d'une main elle donne l'existence, de l'autre elle la conserve — Eh bien ! ceci s'appellera une exploitation , une manutention industrielle Le fisc ne verra dans cette mission d'une bienfaisance nocturne, d'une bien-
faisance exercée au mépris des frimas , des orages , des maladies qui résultent d'une transition rapide du chaud au froid , du repos a la fatigue, il ne verra dans tout cela, le fisc, qu'un travail imposable, qu'un lucre à partager avec une femme. Cependant sa vie sera bientôt usée, et elle ne trouvera pas même, si elle reste pauvre, l'oreiller de l'hospice, après s'être consacrée dix , quinze , vingt ans au soulagement de l'humanité... a moins qu'elle ne sache se procurer des protecteurs, des apostilles, des recommandations; car voila ce que, de nos jours, on appelle des droits.