SI
de notre intimité . avait la dangereuse habitude de m'envover chercher quelquefois sa fille à la pension, dans une voiture qu'elle me prêtait. L'intéressante miss n'apprenait pas tout dans son pensionnat, et je ne tardai pas à voir qu'elle voulait être plus savante que les maîtresses et sous-maîtresses ne pouvaient la faire... Que diable voulez-vous ! un militaire français, serviable et dévoué par métier, ne saurait pourtant refuser d'enseigner a une jeune tille ce qu'elle brûle d'apprendre.... La mère était imprudente, la fille pressée de savoir : était-ce ma faute, je vous le demande?
«Au bout de quatre à cinq mois d'enseignement, ma jeune insulaire en avait tant appris qu'elle ne put rester dans sa pension : les dames qui la tenaient, connaisseuses expérimentées, s'étaient aperçues des suites d'un genre d'éducation auquel l'élève n'avait pas voulu permettre la moindre restriction; il fallait bien trouver le moyen d'informer milady du résultat de son imprudence. Je commençai par corroborer la confiance de l'ai-
niable pensionnaire, en lui apprenant la situation de sa chère maman.
— Quoi ! milady aussi ? dit-elle avec le ilegme anglican que vous connaissez.
— Vraiment , oui , chère miss !
— Et qui donc a fait?...
— Mon Dieu! c'est moi....
— Encore vous! oh!
Un reproche amoureux se réduisant à oh, il n'y avait pas de quoi crier à la rigueur. Je me hâtai d'ajouter :
— Je vous ai dit cela afin que vous ne preniez pas d^inquiétude sur votre propre situation; vous concevez, milady a perdu le droit d'être sévère.
— Est-ce que vous vous chargez de lui annoncer?...
— Sans doute ; j'arrangerai cela pour le mieux. Je lui dirai que c'est essentiellement sa faute , très peu la mienne , et pas du tout la vôtre.
— Je ne comprends pas.
— Rien déplus simple pourtant. Voyez cette
bougie brûlant devant nous; si j'en approchais un morceau de papier il s'enflammerait... eh bien! accuseriez-vous la bougie? accuse riez-vous le papier? assurément, non... Moi, qui les aurais mis en contact, je serais seul coupable. . . . Votre mère entendra parfaitement cela , et , soyez-en sûre , elle s'apaisera sur l'heure, si par hasard elle songe a s'irriter.... Allons, voila qui est décidé; je m'arrête à cette formule de démonstration victorieuse.
— Good God ! j'ai bien peur que milady ne se fâche.
« Impossible , miss , absolument impossible ; l'honorable comtesse est conséquente; ainsi...
— Conséquente! c'est donc à dire enceinte ? demanda ingénument la jeune Anglaise, qui ne connaissait pas encore bien la valeur des mots.
— Oui, oui, répondis-je en souriant, sa situation et la vôtre sont un effet des conseil uences.
— Que Dieu vous seconde, colonel, mur-
mura la petite en levant au ciel ses grands yeux noirs.
— Je l'espère, miss.... jusqu'ici la grâce efficace ne m'a pas manqué.
<c Le soir même j'allai trouver milady,k qui je n'épargnai aucun des élémens de bonne humeur qui pouvaient être a ma disposition. Quand je la crus bien préparée k ma confidence, j'allais recourir k l'expédient de la bougie; mais il me vint une idée que je jugeai encore meilleure.
— En vérité, chère comtesse, m'écriai-je tout k coup, quand je songe qu'il faudra vous quitter, je sens naître au fond de mon cœur une profonde tristesse.... Vos traits si doux, si gracieux , sont pour ma vue le spectacle le plus ravissant.... au point que, loin de vous, je cherche, mais je cherche, hélas! vainement l'expression de cette adorable physionomie sur le visage de toutes les femmes. Il n^ a que votre fille qui me l'offre , grâce k sa ressemblance avec vous. Quand je vous quitte pour la reconduire k sa pension , une charmante er-
reur continue le charme a mes yeux... l'enivrement se prolonge.
— Ah! baron, ceci ne me semble pas confortable. Ma fille, ce n'est pas moi....
— C'est votre image, chère comtesse, et l'illusion....
— -Colonel, je n'aime point l'illusion.
— Et moi, je la déteste.
— Pourquoi? puis-je le savoir?
— Parce qu'en égarant mon imagination , elle m'a fait dévier des affections de mon cœur.
— Je ne comprends pas ce que cela signifie. . .
— Cela signifie , comtesse , que votre fille. . .
— Eh bien , monsieur , ma fille
— A cessé d'être vierge.
— Pas possible!
— Vrai, comme j'ai l'honneur de vous le dire. Bien plus, je crains quelle ne commence
à être mère
— Serait-ce vous , baron?
— C'est plutôt vous, madame....
— Comment, moi? moi qui ait fait à ma fille?....
— Je m'entends : vos traits, adorable lady, se retrouvaient sur le visage de cette pauvre enfant... Je songeais à vous, comme toujours... nous étions dans le bosquet du jardin où quelquefois.... j'avais perdu la tête, ainsi que je la perds à vos côtés, et ma foi.... convenez, chère ame de ma vie, que c'est, sinon votre faute, du moins celle de vos charmes enchanteurs.
— Vous êtes donc bien sûr, colonel , que c'est une erreur?...
— Pure erreur, ma toute belle....
— Ainsi cet enfant, s'il en existe un, s'est trouvé...
— Précisément au même lieu que son....
Ah! je ne m'explique pas bien nettement quel degré de parenté existera entre les deux petites créatures dont j'aurai le bonheur d'être père.
— Mon enfant sera l'oncle ou la tante de celui de ma fille, répondit la flegmatique Anglaise.
— Merci de l'information, comtesse: on est bien aise de savoir à quoi s'en tenir ; eU
d'honneur , il e?t glorieux pour moi d'avoir créé, à trois mois de distance, l'oncle et le neveu.... car ces deux enfans seront du sexe masculin... je n'en fais pas d'autres. Oh ça! vous ne m'en voulez donc pas?
— Vraiment non, puisqu'il n'y avait pas d'infidélité réfléchie.
— Eh hien! pourtant, voyez ce que c'est que la raison britannique : voilà de ces interprétations que l'on n'obtiendrait jamais d'une jalousie française.... Vrai, comtesse, votre nation vaut mieux que la mienne.
— Pas en toutes choses, baron!
— C'est possible; mais au moins nous ne pouvons lutter avec vous de sang- froid et de longanimité.... Charmant caractère que celui des dames anglaises! elles savent se résigner dans des circonstances où les Françaises ont coutume de vous arracher les veux, ce qui n'empêche pas celles-ci de se venger encore autrement, parce que, en France, la beauté outragée ne veut jamais être en reste de vengeance.... par esprit d'équité.
— Sur ce point-la, baron, répondit la comtesse en riant, je connais des dames anglaises qui se piquent d'être fort équitables....
— Et convenez qu'elles font bien.
— Parlons d'autre chose : nous voici dans un grand embarras, colonel 5 mon mari peut revenir d'un moment à l'autre. C'est un chronologiste d'une certaine force : je ne lui ferais pas prendre le change sur la date de notre séparation , et vous concevez l'inconvénient ?
— Sans doute, comtesse.... Eh bien! vos intentions?
— Il faut que vous me trouviez une pension chez quelque sage-femme distinguée 5 je m'y rendrai sur-le-champ avec ma fille , et si mylord revient avant le double événement , nous'serons aux eaux du Mont-d'Or....
— A merveille ; les eaux furent de tout temps la providence des sensibilités productives; mais si le comte voulait vous rejoindre?
— Rien de plus simple que de l'en empêcher : mon mari est antiquaire et orientaliste;
avec un torse grec ou un manuscrit arabe, vous le retiendrez six mois à Paris.
— J'ai son affaire ; je conduis l'honorable lord chez M. Quatremère de Quincy, qui disserta deux ans, à l'Académie des Inscriptions, sur le bouclier d'Achille ; et pour peu que ce vénérable savant ait sous la main l'orteil d'une statue antique de Cléopâtre , je garantis que votre mari vous laissera le temps d'accoucher, quand même la nature , par un caprice nouveau , prolongerait votre grossesse jusqu'à dix à douze mois.
— Voila qui est bien. Trouvez donc sur-lechamp la pension qu'il nous faut.
— Dès demain je me mets en campagne pour la chercher
«J'ai tenu parole a la comtesse, poursuivit le colonel en rajustant de nouveau sa chevelure 5 je vous ai trouvée , jolie petite Lucine , et je vous amène demain mes deux dames.
— Je vais faire disposer deux chambres , monsieur le baron, répondis-je h ce fou , après l'avoir remercié de son récit et de sa confiance,
— Ouf, reprit-il ou se levant, j'en suis (juitte ; mais si l'on m'y prend jamais
— Prenez garde , colonel , vous voila sur le chapitre des sermens d'ivrogne.
— Oh ! je ne parle pas de ma double aventure.... Ce sont de ces choses dont il ne faut pas jurer.,.. Je dis seulement que je n'accepterai plus d'embarras pareil à celui que je me
suis imposé cette fois C'est bon pour les
pères par métier ; mais un amateur
— Je conçois, colonel, les amans n'acceptent volontiers la paternité qu'à bénéfice d'inventaire.
— Comme vous dites, charmante espiègle. . . Uonjour... A propos , maintenant que nous nous connaissons , vous ne refuserez pas de m'embrasser.
— Au contraire , je refuserai à plus forte raison.
—Ah! voila de la malice noire. ..N'importe, je vous tiens pour la perle des sages-femmes , ce qui , soit dit entre nous , est plus facile que d'être la perle des femmes sages... Adieu
Le lendemain , en effet, nos dames anglaises arrivèrent, et je les installai dans deux chambres contiguës. La comtesse accoucha au bout de trois semaines, et sa fille trois mois plus lard. Elles sortirent de ma maison , après y avoir consommé beaucoup de thé, beaucoup de beurre et bon nombre d'aloyaux et de beefsteaks , selon l'habitude invariable de leur pays, et surtout de la salade sans huile, sans vinaigre..., usage que je croyais réservé aux herbivores , avant de connaître mes deux ladys.
La tendresse maternelle de la comtesse se résuma par l'envoi aux Orphelins d'un gros garçon qu'elle ne pouvait présenter à mylord. La jeune miss voulut garder la petite fille qu'elle avait eue : elle fut placée en nourrice à quelques lieues de Paris. Cet enfant est roux, comme son père. Je payai pendant cinq ans les braves gens qui relevaient , et mes déboursés me furent toujours exactement remboursés par trimestre. Depuis, la demoiselle est entrée dans une pension de Paris , où sa
mère , mariée a un vieux baronnet extrêmement riche, la fait élever avec beaucoup de soin. Je sais qu'elle ne doit sortir de cette maison que pour entrer en ménage ; maintenant, et jusqu'à ce que cette jeune personne ait atteint sa seizième année , elle peut voir son père; mais je tiens de la maîtresse de pension qu'elle a l'ordre d'annoncer au baron que sa fille est retournée en Angleterre dès qu'elle sera nubile... J'ai toujours soupçonné, en effet, le colonel d'être capable de se ménager dans cette famille anglaise une troisième génération d'amours.
Un an après, le baron, qui se trouvait en garnison a Rouen , m'envoya une dame pour accoucher. Je me rappelle que cette dame avait son portrait qu'elle baisait souvent ., en nommant son cher Charles... Ce cher Charles était pourtant un galant de quarante à quarante-cinq ans ; mais ce n'est pas pour rien que l'amour porte un bandeau.
SCENES D INTERIEUR
C'vlnge et U tlnttcm
C'est toujours un tableau fort piquant que celui d'un intérieur de jeunes femmes vivant en communauté : religieuses , odalisques . prudes ou coquettes , n'importe , il y a la des oppositions morales d'un effet curieux. Imaginez-vous un bouquet aux couleurs ^tranchantes , aux parfums variés , dont les fleurs s'harmonisent rarement, et qui plaît précisément par le contraste de ses beautés et de ses
émanations. Parmi les pensionnaires réunies dans ma maison , il y en avait alors deux dont les inclinations méritent une mention spéciale : les deux fleurs du bouquet dont les nuances contrastaient le plus. LWe d'elles se faisait appeler madame Lam... C'était une femme svelte , pâle , aux traits fatigués , au maintien composé , aux façons guindées; s'efforcant de simuler la décence, mais avec peu de bonheur ; car ses actions parlaient beaucoup plus haut que ses prétentions. Je ne me souviens pas au juste pourquoi nous avions donné a cette dame le nom singulier de contrat social; peut-être pensions-nous alors que ses bontés secrètes, ainsi que la charte d'un état, constituaient une source de bienfaits populaires : on va voir que cette opinion n'eût pas été sans fondement.
Le mari de madame Lam..., qui remplissait des fonctions publiques a Bordeaux , l'avait laissée seule a Paris , en attendant que sa position lui permît de l'appeler auprès de lui sur les bords de la Gironde.
Mais le Contrat social, dont les vues éminemment philanthropiques s'arrangeaient mal des délais, fit si libéralement des heureux, durant son veuvage momentané, qu'elle dut , au bout de trois ou quatre mois, faire intempestivement le voyage de Bordeaux , sous prétexte de satisfaire a un amour conjugal qui ne pouvait supporter une plus longue séparation... L'honnête époux , qu'on n'avait pas prévenu, afin que l'arrivée de sa fidèle compagne eût tout le charme de la soudaineté ; l'époux, dis-je, fut vivement louché lorsque la diligence jeta a sa porte cette tendresse empressée. Mais on pense bien que madame Lem..., venue en Gascogne pour une raison puissante, devait, par un motif plus puissant encore , s'en éloigner avant que son mari put être à même de comparer le volume de certaines choses et l'écoulement d'une certaine période de temps.
Le digne fonctionnaire n'était pas placé selon ses mérites- madame voyait habituellement à Paris, dit-elle a son mari, la femme