‹ Mémoires authentiques d'une sage-femmeChapitre 31 sur 44 · US · texte numérisé non relu

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quer les transports de joie avec lesquels on parlait de l'enfant qu'on attendait; il devait former le complément d'un bonheur conjugal exempt de nuages. On ne s'entretenait qu'avec un véritable enthousiasme de l'arrivée en ce monde d'un fils si ardemment désiré , et la mère ne croyait pas payer trop cher, par de longues souffrances , la douce satisfaction d'alaiter cette petite créature, qu'on adorait avant qu'elle fût née. Mais c'était le papa qu'il fallait entendre... il procédait en perspective à l'éducation de son fils (car ce devait être infailliblement un garçon) : il saurait le latin comme Cicéron, le grec comme Démosthènes; il serait versé dans le droit romain comme Justinien, dans le droit français comme Cujas, Barthole et Pothier. « Avocat, disait l'excellent père, on parvient a tout : mon fils profitera de ma qualité d'éligible que je lui transmettrai; il sera député, lui Députe et

avocat... voila deux conditions presque infaillibles pour devenir ministre...... Oui, j'en

réponds, mon fils deviendra ministre. . Hein î

ma femme , seras-tu hère quand tu entendras donner de l'excellence a notre cher enfant... Moi, père d'un homme d'état, je serai respecté, vénéré dans le quartier Saint-Jacques... quand je passerai , tous les chapeaux s'abaisseront ; on me laissera le haut du pavé... Père d'un ministre ! vraiment il ferait beau voir qu'on ne me rendît pas des devoirs... Une faveur ministérielle, cela doit refluer sur deux générations ascendantes au moins. J'obtiens la croix d'honneur, pour avoir donné le jour au plus ferme soutien de la monarchie ; vous , ma femme , vous entrez de droit dans le comité de bienfaisance de l'arrondissement, et mon vieux père est nommé d'emblée marguiller d'honneur de la paroisse... Ah ! j'oublie l'essentiel : je fais une pétition au préfet pour être dégrevé d'impôt foncier sur mes deux maisons... la pétition du père d'un ministre , c'est un ordre pour le simple administrateur d'un département : on m'enlève une charge annuelle de 3 ou 4oo francs , et l'on dissémine cela sur une douzaine de petits contribuables

sans conséquence... Allons, ma femme , allons dépêchez- vous de donner a la France un Sully, un Colbert, un Turgot , un INecker, même un Villèle... mais seulement au pisaller. »

J'avais vu bâtir, pendant deux ou trois mois, ces châteaux en Espagne; jugez de mon embarras , de ma désolation : il fallait , d'un souffle , les faire crouler. Cependant je devais parler sans le moindre délai : l'accouchement allait devenir on ne peut plus dangereux pour la mère , si les moyens indiqués en pareil cas n'étaient pas employés avec promptitude. Je tirai donc à l'écart le mari de ma cliente , afin de lui porter le coup terrible } mais indispensable, qui devait atteindre sa sensibilité paternelle. Un de ces médecins qui croient avoir signalé le complément de la science en se livrant a une brusquerie poussée jusqu'à l'inhumanité, eût dit au brave homme qu'il s'agissait d'informer : « Monsieur, l'enfant est « hydrocéphale ; il faut le sacrifier ou sacrifier «sa mère; choisissez. » Cela peut-être fort

doctoral; mais, selon moi, c'est d'une révoltante barbarie... J'éloignai ces formes acerbes. « Monsieur, dis-je au propriétaire de la rue Saint-Jacques, l'enfant que nous attendons pourra ne pas \ivre ; je vous l'annonce avec chagrin : je viens de m'assurer par le développement excessif de sa tête qu'elle est atteinte d'hydropisie ; et , dans cet état , sa proportion est telle qu'on ne peut guère espérer un accouchement heureux, à moins...

— Eh bien ! madame, achevez ?...

— A moins qu'on n'opère à l'instant même la perforation du crâne , afin de diminuer le volume de la tête par l'écoulement des eaux qu'elle renferme.

— Dieux! qu'entends-jc? malheureux père ! s'écria l'excellent bourgeois tout pn pleurs... quoi, ma chère dame, il n'y aurait pas moyen d'éviter un tel malheur ?

— Le moyen, monsieur, serait un malheur plus grand, répondis-je avec gravité ; les jours de madame seraient en danger.

— Ah ! que me dites-vous?...

— Et ceux de l'enfant ne pourraient être sauvés... la nature Ta condamné avant de naître...

— Affreuse situation !...

— Monsieur, monsieur, hàtons-nous de prendre un parti... N'attendons pas que le travail soit plus avancé , et que la nature se soit épuisée en efforts inutiles... Par bonheur, je me suis aperçue à temps de la mauvaise conformation de l'enfant... Mais , je vous le répète, il faut se hâter de faire une opération indispensable... je vous prie d'appeler un médecin-accoucheur renommé : M. Capuron ou M. Désormeaux.» Je prononçai ces paroles avec une extrême vivacité : le mari de Taccouchée vit qu'il n'y avait pas a balancer un instant... On courut de sa part chez M. Capuron ; il était absent; l'exprès amena M. Désormeaux.

Ce médecin confirma tout ce que j'avais dit • ajoutant avec grâce que j'aurais fort bien pu opérer seule. Mais, malgré cette déclaration obligeante , je ne voulus point accepter la responsabilité de l'événement , et j'exigeai

même qu'un second docteur en fut témoin. L'opération qui devait sauver l'accouchée, en sacrifiant une créature qui n'avait point encore vu le jour, fut faite, je puis le dire , avec adresse , et deux heures après les premières douleurs, ma cliente était heureusement délivrée. Cet accouchement compliqué, et surtout la prudence avec laquelle j'en avais prévenu les funestes accidens, me firent le plus grand honneur dans le monde médical. Considérée sous le point de vue moral, ma conduite, dans cette circonstance, me valut également des éloges , qui ne me furent point épargnés : le propriétaire de la rue Saint-Jacques , particulièrement , loua les ménagemens délicats avec lesquels je lui avais peint le danger de son épouse. 11 se consola de la perte, bien affligeante , sans doute , d'un enfant sur lequel il avait fondé de si belles espérances, en songeant qu'il pourrait, au premier jour, recommencer le ministre futur qui venait d'être soustrait à sa tendresse.

Je dois ajouter, à propos du cas véritable-

ment critique dont je termine la narration , qu'il n'y aurait peut-être pas un seul accouchement périlleux si , dès les premiers signes d'un travail difficile, on mettait le temps a profit pour seconder les efforts de la nature : je ne connais que les vices de conformation du bassin qui présentent des difficultés assez graves pour mettre en défaut le talent du plus habile opérateur.

SCENES D'INTERIEUR

Souimars.

Pau une matinée pluvieuse de novembre, j'étais assise à ma croisée , les yeux fixés sur les arbres de mon jardin, que l'automne dépouillait incessamment de leurs feuilles jaunies. Je les voyais tomber, une à une ,sur cette terre qui crée tout et finit par tout ensevelir. «Ainsi, me disais-je tristement (car rien n'attriste comme la pluie), ainsi se détachent les

ours de notre vie si rapide , et qui nous semble quelquefois si longue. Mais cette verte parure du bosquet, elle renaîtra l'an prochain, et les belles journées de notre jeunesse tombent sans retour : a peine nous en reste-t-il le souvenir, reflet souvent incommode , quelquefois consolant,de temps en temps récréatif.» Et je me pris à chercher dans ma mémoire quelque case où je pusse trouver une distraction, un souvenir a opposer aux brunes pensées que je sentais prêtes a me dominer.

J'avais rêvé quelques intans, lorsque, tout a coup, je partis d'un grand éclat de rire... Il faut que je vous dise d'abord pourquoi : en explorant la case dont je vous parlais tout à l'heure, je l'avais trouvée remplie de médecins: elle en était noire comme la plaine où s'est abattue une nuée de corbeaux. Mais tous ces docteurs ne s'étaient pas montrés amusans; je vous ai parlé de plusieurs dont les actions ne se sont jamais nuancées de rose. Or, je voulais, ce jour-là. conjurer la tristesse et Tennui : ce ri était pas le cas de me rappeler les procédés

de M. Giraud...., par exemple. Mais en cherchant bien dans cette mêlée doctorale, j'y trouvai une figure passablement comique , et certain épisode qui ne Tétait pas moins. Cet épisode se rapporte au temps de mes études; vous dire qu^en faisant naître l'occasion de le raconter, je cherche à remplir une lacune, ce serait se donner le mérite d'une franchise inutile , car vous avez déjà deviné cela ; et j'avouerai seulement que si j'ai rêvé devant ma croisée , en regardant la pluie tomber , c'était pour amener, sans trop de labeur, le récit que voilà.

Quelque temps avant d'avoir mon diplôme , je suivais un cours théorique et pratique d'accouchemens , que le docteur Clem.... faisait chez une sage-femme, rue de la Harpe. Il m'a toujours semblé que le meilleur moyen d'acquérir la bonne méthode dans un art, est d'en comparer les divers enseignemens, et de se former une sorte de doctrine de ce qu'on y a observé de mieux. Toute école est par essence exclusive, extrême dans ses opinions,

dans ses systèmes : il faut glaner la perfection en parcourant les domaines du savoir; si l'on voulait la moissonner sur un seul point , on recueillerait assurément plus d'ivraie que de bon grain, plus de lueurs trompeuses que de vraies lumières. Ainsi, non contente d'avoir étudié avec madame Lachapelle, avec M. Dubois, je recherchai , dans les leçons du docteur Clem.. ., non pas des ressources pour mieux faire, mais des moyens de faire, au besoin, autrement.

J'explorai, donc le champ de la science avec ce nouveau professeur; j'en trouvai ainsi, il faut le dire, une dose modeste ; mais en récompense ; je rencontrai a ce cours l'origine d'une longue suite de dégoûts, mais de dégoûts qui furent quelquefois amusans. Je n'avais pas écouté trois leçons du docteur, que je devins l'objet de ses préférences, ou plutôt de ses obsessions... c'était vraiment un amour bien prononcé, avec tout son bagage de fades complimens, d'attentions que l'on cherchait à rendre délicates, et qui n'étaient qu'assommantes;

de missives ampoulées , et d'autant plus ridicules que mon galant médecin avait cherché à les rendre plus expressives. Je m'enpressai de me soustraire, autant que je le pus, à cette inquisition soupirante; mais M. Clem... me suivait partout. Lorsque je l'apercevais sur mes traces, je doublais le pas, je prenais une rue à gauche , puis une à droite , puis une troisième ; ricochant sur la voie publique comme

un lapin que poursuit le chasseur Vaine

précaution ; après cette manœuvre laborieuse, je me retournais : mon traqueur infatigable était là, insultant de son sourire à tous les soins que j'avais pris pour l'éviter.

Un matin , à six heures, je me rendais au Jardin des Plantes , où je suivais le cours de botanique de M. Desfontaines; je longeais la rue de Sorbonne, rue ordinairement déserte, surtout durant les premières heures ac la matinée. Eh bien ! mon importun Céladon y était déjà, épiant mon passage; il venait de m'aborder en se frottant les mains, lorsque J'aperçus sur Je pavé une boîte soigneusement

ficelée et cachetée , que je ramassai en sa présence... Plus amoureux qu'intéressé , le docteur ne songea nullement a me demander sa part de la trouvaille , et je le lui fis observer en riant.

<t Hélas ! mademoiselle , me répondit - il d'un ton piteux, ce serait un trésor et je Taurais trouvé, que je vous l'offrirais tout entier... 11 est vrai que ce serait en échange d'un trésor plus précieux.

— Et lequel donc, monsieur le docteur?...

— Lequel , charmante ingrate ? celui que vous serrez bien fort sous votre schall... Ce petit cœur qui, par malheur, est aussi dur qu'il doit être joli.

— Oh ! ce cœur là n'est pas un bien perdu, et je n'en dois compte à personne...

— Tant pis , ma belle enfant, tant pis ; il vaudrait mieux le donner que de vous le laisser prendre, et c'est ce qui vous arrivera...

—Pas ce matin, docteur... Mais veuillez, je vous prie, me laisser continuer ma roule : la leçon de M, Desfontaines sera commencée,..

— Ah ! je sais , mademoiselle , vous apprenez à connaître les fleurs... Eh bien ! je ne vous fais pas sortir de votre cours, car mon amour est la fleur du plus pur sentiment.

-— Bonjour, moasieur Clem..., je n'en suis pas encore a l'étude de ce genre-la.

— Vous y viendrez bientôt, cruelle , et vous prendrez, j'en suis sûr, un professeur qui ne me vaudra pas...

— Possible, docteur, répliquai-je de loin; mais je l'aurai choisi...

En ce moment, j'arrivais devant le magasin de M. Lefuel, libraire , rue Saint- Jacques ; je me disposai a y entrer pour déposer ma boîte. Du seuil de la porte , je saluai mon obstiné poursuivant, qui, croyant sans doute que j'allais faire une longue station dans cette maison, se décida à s'éloigner... J'en fus débarrassée pour cette fois.

Tout en continuant ma route vers le Jardin des Plantes, je réfléchissais aux assiduités galantes de MM. les médecins auprès des jeunes élèves sages-femmes ; car le docteur

Ciém . . . ne m'en offrait pas le premier exemple : j'avais eu déjà l'occasion de voir plusieurs fois ce petit hors-d'œuvre de l'enseignement médical;, à Tégard de quelques unes de mes condisciples. Je me rappelai ce qu'on m'avait dit des professeurs du Conservatoire, où les demoiselles n'apprennent bien à chanter ou à déclamer qu'autant qu'elles acquittent certain tribut, dont ces messieurs se montrent fort jaloux. Ainsi une jeune personne qui se destine au théâtre, quand elle a profité des leçons qu'elle est censée avoir reçues gratis, apporte dans la carrière dramatique une initiation complète a toutes les parties de son art. Sans doute c'est dans le même but que MM. les professeurs d'accouchemens font la cour aux élèves sages-femmes, jusqu'au point de vouloir remonter aux principes les plus élémentaires de cette science... à la plus grande gloire de la faculté.

En revenant du cours, je repris, chez M. Lefucl , la boîle toujours scellée que j'y avais déposée. Voici maintenant une de ces

actions qui, chez une femme, tous paraissent toujours, messieurs, de véritables phénomènes... Voudrez-vous bien me faire la grâce de croire que la petite caisse dont il s'agit, resta toute la journée en mon pouvoir sans avoir été ouverte. Toutefois, à propos de cette curiosité féminine domptée , je ne veux accepter que des hommages mérités: un mémorialiste doit, avant tout, être véridique et sincère. J'ajouterai donc que je me sentais bercée d'une douce illusion en soupesant ma trouvaille, dont la pesanteur spécifique, assez considérable, faisait voltiger dans ma pensée mille chimères d'opulence. Chacune d'elles était un bien réel, puisqu'il me satisfaisait, et je me dis jusqu'au soir: «Ne tuons pas notre poule aux œufs d'or, i Enfin, soit affaiblissement d'espoir, soit récidive d'inclination féminine , je brisai machinalement le cachet de la boîte ; j'en coupai même un peu vite la ficelle ; je fis sauter le couvercle... Il y av.tit de l'or dans ce coffre... mais autour de six petites tasses à café et leurs soucoupes, accom-

pagnées d'un joli sucrier ; le lout en porcelaine et peint fort délicatement... Je fus ruinée.

A cette époque, j'allais souvent voir, rue du Pot-de-Fer, le docteur Dalié, médecin de feu mon tuteur... Encore un médecin, va-t-on dire... Oh ! mais celui-là ne doit pas Tire compté parmi les mauvais génies qui, au commencement de ce chapitre, noircissaient ma mémoire : c'était un bon ange, un ami véritable, sans arrière - pensée d'impure galanterie , comme un Clém... ; sans manège cupide, comme un Giraud...; sans vues parasites,

comme un Pi D'ailleurs, ce respectable

savant , ce second père , qui m'eût volontiers donné son fils pour mari , si , moins inexpérimentée et plus réfléchie, je ne m'étais pas éprise, comme presque toutes les jeunes personnes, des feux follets qui brillent aux yeux; cet excellent homme, dis-je, avait atteint Page où les passions s'améliorent, à la manière des liqueurs spiritueuses, en perdant de leur force: je n'avais rien a craindre de lui. 11 me prodiguait une multitude de ces attentions d'autant

plus précieuses qu'elles sontjpius désintéressées . Par exemple, il m'ouvrait sa bibliothèque, où je passais des heures entières a prendre des notes sur tous les auteurs qui ont traité des accouchemens.

Je fis cadeau à M. Dalié du petit service de porcelaine que j'avais trouvé rue de Sorbonne,- ce digne ami se montra sensible à ce bien léger présent , et le conserva dans son cabinet jusqu'à sa mort.

Pour en revenir au docteur Clém...., ses poursuites continuèrent avec une persistance de plus en plus fatigante : je ne pouvais faire un pas sans le rencontrer sur mon passage... Un samedi, l'élève sage-femme un peu dévote, dont j'ai parlé au commencement de ces Mémoires, vint chez moi me proposer une partie de campagne pour le lendemain. Il s'agissait de répondre à l'invitation que nous faisaient des amis de sa famille, d'aller assister à la fête de Vincennes, oii nous devions, disaient-ils, nous amuser beaucoup. J'acceptai la proposition de ma jeune amin , et nous fixâmes

a neuf heures et demie du malin l'instant de notre départ.

Le lendemain, a l'heure dite, mon amie vint me prendre ; j'étais déjà établie rue de POdéon. Nous descendîmes rapidement cette rue , nous hâtant de nous rendre au lieu où l'on prenait les voitures de Vincennes, et nous égayant d'avance des débats qui allaient s'élever entre les cochers, a l'occasion de notre transport... « Holà, mesdames! deux places pour Vincennes... je pars tout de suite... Encore un lapin là. » Mais à peine avions nous fait quinze pas , que nous vîmes l'inévitable , l'éternel Clem.... embusqué déjà sur mon passage. INous voulûmes remonter brusquement la rue pour lui échapper ; impossible... En quatre pas, ses jambes, quoique déjà assez engorgées, eurent franchi l'espace qui le séparait de nous...

« Àh ! je vous tiens , s'écria le docteur en riant -, vous allez vous promener... ; je vous accompagne. Et notre médecin, formant deux anses de ses bras, se disposait à s'intercaler entre nous deux.

— Eh ! non vraiment , monsieur, répondisje brusquement; nous n'allons point nous promener, mais déjeuner rue d'Enfer, chez une de nos amies , et vous concevez que nous ne pouvons vous y conduire.

— Rue d'Enfer ! c'est singulier, vous descendiez tout à l'heure la rue...

— C'était par mégarde , répondit mon amie...

— Voulez-vous, monsieur, dis-je à mon tour, que je vous parle avec sincérité? ?sous suivions notre véritable chemin ; mais nous l'avons quitté pour vous éviter.

— Ah ! voila de la noirceur.

— Comme vous voudrez ; mais il est aussi par trop désagréable d'être poursuivie de la sorte, partout et à toute heure... Laissez-nous, je vous prie.

— Oh! non, petite méchante; il est bien décidé qu'aujourd'hui je vous suivrai partout où vous irez. »

A ce témoignage d'obstination que pouvions-

nous opposer, sinon la fuite ? Nous nous mimes à courir comme deux pensionnaires , regardant de temps en temps derrière nous pour voir si le docteur nous suivait... Nous arrivâmes, haletantes, chez la dame dont nous avions maladroitement indiqué l'adresse a notre poursuivant. Par malheur, ses croisées ne donnaient pas sur la rue ; nous fûmes obligées de descendre plusieurs fois , afin de nous assurer si le corsaire était en vue... Nous le vîmes presque toujours croiser dans le voisinage. Enfin, saisissant un moment où il avait disparu, nous nous élançâmes dans la rue; mais à peine étions-nous à la place Saint- Michel , que l'inévitable se retrouva sur nos talons.

En doublant le pas, nous eûmes bientôt gagné la porte de M. îlibb, médecin , rue de Vaugirard: je me rappelai que je devais une visite à son épouse ; je proposai a ma compagne de relâcher chez elle , et de nous faire ainsi , d'une politesse , une ressource contre notre ennemi.

Nous confiâmes à madame Ribb la poursuite obstinée du docteur Clém.... qu'elle connaissait. Cette anecdote, et la naïveté chaleureuse avec laquelle nous la racontions , amusa beaucoup la dame qui nous offrait alors un refuge. A chaque instant nous nous mettions a la croisée, et toujours nous voyons le professeur, sentinelle intrépide , se promenant devant la porte cochère, 11 avait alors , je m'en souviens, un chapeau fort sale... Indignée , je m'écriai assez haut: « C'est déshonorant d'être suivie par un homme comme celui-là. » Cette explosion de colère , partie à propos de notre remarque sur un chapeau crasseux , fit éclater de rire madame Ptibb. . . t Voyez-vous l'influence de vos iG ans , dit-elle a travers ses larmes d'hilarité, ce galant suranné, portant une coiffure ridicule , il vous déshonore... Parions qu'une telle persévérance vous rendrait un peu fière, si c'était un beau jeune homme, à la taille serrée, aux brunes moustaches , coiffé d'un chapeau au dernier goût... Pauvre jeunesse , te voilà bien, disgraciant avec amertume lout ce qui m

flatte pas ta vue ; souriant aux travers lorsqu'ils te fascinent.

Au moment où notre hôtesse d'un moment terminait cette réflexion , il y eut une seconde éclipse du docteur, et nous en profitâmes pour continuer notre route. Mais il était écrit que nous ne réussirions pas encore a nous débarrasser de l'importun au chapeau crasseux... 11 nous rejoignit sous la galerie de l'Odéon. <* Oh ! pour cette fois , dit-il résolument , vous allez me donner le bras ; je ne vous quitte plus, et foi de docteur, vous n'entrerez maintenant nulle part.

— A la fin , monsieur, m'écriai-je en repoussant M. Clém... qui nous séparait de manière à faire scène , ceci devient par trop insupportable... Ne voyez-vous pas que vous nous affichez... En vérité , c'est abuser du respect que nous devons a notre professeur.

— Je suis cuirassé de persévérance comme vous d'insensibilité, répondit en riant notre ombre de cette matinée... Oh! je ne me lasse pas ainsi... »

Que faire en pareil cas? On ne peut pourtant pas crier à la garde contre un homme qui ne veut que vous donner le bras. « Allons déjeuner chez notre amie, madame Daim...,» dis-je à l'oreille de ma condisciple; et nous marchâmes si vite , que M.' Clém... ne put, cette fois, nous suivre que de loin.

Arrivées chez la dame en question , nous lui fîmes aussi la confidence de la mésaventure qui nous obligeait à tant louvoyer pour gagner les voitures de Vincennes. Madame Daim... était jeune, vive, rieuse à l'excès; elle s'en donna à cœur joie sur l'inquisition amoureuse du docteur; surtout lorsque, d'un balcon placé au-dessus du quai aux Fleurs , nous lui eûmes montré notre homme, se promenant avec gravité entre les arbres , et nous saluant par intervalles de la main avec le plus gracieux sourire... Nous enragions de l'impertinente sérénité de ce galant, que rien au monde ne, lassait... Ne pouvant mieux faire, ma compagne et moi, un morceau de pain et une aile de poulet a la main, nous vînmes sur le balcon

narguer de noire appétit ce poursuivant infatigable , que nous condamnions du moins à la diète... Cette folle idée nous fit rire toutes trois un bon quart d'heure, à la barbe du promeneur; loin de se formaliser d'une hilarité dont il était évidemment l'objet, Clém... parut la partager, et ce partage, nous déjeunant, lui jeûnant , redoubla encore notre accès de gaîté folâtre.

Quand nous eûmes bien ri, madame Daim... nous dit :

« A propos, mes bonnes petites, tenez-vous décidément a votre partie de Vincennes ?

— Assurément, répondit ma compagne; on nous attend.

— Eh bien! nous allons tromper, par une ruse, l'ennemi qui vous tient assiégées ici.

— Vraiment, vous le pouvez? m'écriai-je avec vivacité.

— Sans doute. Il existe dans cette maison une grille ouvrant sur certaine cour, qui communique à la place du Palais de Justice, et le docteur ne vous verra pas sortir. »

A ces mots, nous nous mîmes ■ sauter de joie comme des enfans.

«Attendez donc, reprit madame Daim..., ce n'est pas assez de tromper l'espérance de votre Céladon , il faut encore s'en amuser : j'espère que c'est de bonne guerre.

— Ah! oui, oui, nous écriâmes-nous ensemble.

— Jusqu'à quelle heure voulez-vous que nous prolongions sa faction?... car je connais les amoureux, Clem... restera là tant que cela nous plaira.

— Eh bien ! répondis-je , qu'il y reste donc jusqu'à cinq heures... Il sera plaisant de le faire déjeuner à l'heure où tout le monde dîne.

— Va pour cinq heures, reprit madame Daim... Maintenant, mes toutes belles, sortez de la place assiégée par l'issue secrète, et bon voyage. »

JNous prîmes congé, en riant aux larmes du tour que nous jouyons au docteur Clem... Le surplus de notre voyage se fit sans encombre , et les plaisirs champêtres de Vincennes

nous dédommagèrent des tribulations de la matinée.

A cinq heures, sonnées aux nombreuses horloges qu'on entend du quai aux Fleurs, surtoutquandon y est en faction, madame Daim... députa vers M. Clem... sa domestique, demifemme de chambre rendue familière aux intrigues parla fréquentation habituelle du Prado. Elle aborda le docteur avec un petit air mystérieux , et lui dit tout bas :

« Monsieur attend les deux demoiselles qui sont entrées ce matin dans cette maison?

— Oui, oui, ma belle enfant, répondit avec le même mystère l'abusé docteur, qui, comme Detieulète de la Gageure imprévue, se croyait peut-être destiné aux grandes aven- • tures...

— Eh bien ! monsieur , j'ai à vous donner un avis et un conseil, qui sont tout à fait dans vos intérêts. ..

— Parlez, charmante Iris, répondit notre galant. , dont les traits s'étaient animés. . . je vous écoute bien attentivement.

— Je vous dirai donc que ces demoiselles sont parties, depuis midi, par une porte secrète.

— Ah! diable , diable! et moi qui attendais lit comme un sot...

— C'est ce que je disais; et puis, en fille charitable, je suis venue vous prévenir...

— Merci, merci, mon enfant; mais vous auriez dû vous aviser un peu plus tôt de cette charité-là.

— Ecoutez donc à présent le conseil... Je crois que vous ferez bien , monsieur , d'aller déjeuner...* Puis lamaligne soubrette s'éloigna en riant, sans attendre la réponse du mystifié docteur, qui dut se retirer l'oreille basse , et bien convaincu qu'il venait de servir, chez madame Daim..., aux plaisirs du salon et aux récréations de l'antichambre.

Je revis bientôt le professeur à son cours; il ne me parut nullement piqué : l'amour-propre des amoureux sur le retour est, comme la peau de l'éléphant, insensible aux traits les plus acérés. Les assiduités de ce soupirant n'en devinrent que plus accablantes... Je ne

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savais plus a quel saint me vouer pour être délivrée de ses iruportunités : encore une fois, on ne saurait faire décidément un mauvais parti à un homme parce qu'il vous aime ; et puis, l'avouerai-je, je ne sais en vérité si, au milieu des obsessions du docteur, ma jeunesse, un peu folle, ne se récréait pas a voir la folie, beaucoup plus grande , d\in amant parvenu à Page où Ton doit être sage , surtout lorsqu'on est membre de la Faculté de Paris... Car il était bien évident qu'en me fâchant un jour sérieusement , je me serais a coup sûr débarrassée des poursuites du professeur ; mais quand on se fâche d'un ridicule, on se prive du plaisir de s'en amuser, et lorsqu'on a seize ans , le plaisir a plus d'empire sur l'esprit que la colère.

Un soir, j'arrivai au cours de mon professeur assez tard; je me plaignis a cet égard de ma montre dérangée, dont l'inexactitude m'avait trompée.

« Votre montre , me dit doucereusement le docteur, confiez-la moi, belle méchante (c'é-

tait son épithète favorite) Je suis un peu horloger, je vous l'arrangerai.

— Vous horloger, monsieur le docteur, répondis-je avec un sourire significatif, vous devriez donc mieux connaître le prix des heures.

— H en est , cruelle, que Ton perd volontiers et l'on croit encore gagner à cela.

— On y gagne en effet des rhumes ; mais je vous assure que c'est tout.

— Je me flatte un peu que non : la goutte d'eau qui tombe constamment sur le marbre le plus dur, finit par y laisser son empreinte.

— Elle n'en laisse pas sur le granit , docteur

— Je vous entends, barbare; mais l'espérance est une maladie dont je ne veux pas guérir. »

J'avais laissé ma montre à M. Clém... : je le tenais pour un galant ridicule , mais pour un honnête homme, et jemeseraisfaitun scrupule de lui montrer de la défiance quant au dépôt de ce bijou. Quelques jours se passèrent sans

que j'osasse reparler de ma montre au soi-disant horloger qui s'était chargé de la raccommoder; enfin je la lui redemandai.

— Vous ne l'aurez jamais , me répondit- il brièvement et en plein cours

— Comment % monsieur , je ne l'aurai jamais ?

— Non, beauté inhumaine; je la garde, pour avoir au moins cela qui vienne de vous.

— Docteur , vous me dites cela pour rire , n'est-ce pas?

— Mademoiselle, je parle sérieusement.

— Monsieur le professeur , j'ai acquitté ponctuellement ma redevance à votre cours.

— Sans doute , mon enfant; mais vous me

devez beaucoup sous un autre rapport Et

Clém.^ accompagna ces mots du plus comique soupir

— Oh ! sous ce rapport-là , je prétends bien demeurer insolvable.»

Persistant, malgré l'air sérieux du médecin, à regarder la confiscation de ma montre

comme un trait plaisant , je laissai passer encore quatre ou cinq jours sans la réclamer. Mais ce temps écoulé, je déclarai au professeur, du ton le plus bref, que je prétendais ravoir ma montre. J'y tenais beaucoup, quoiqu'elle fut d'assez médiocre qualité, parce qu'elle me venait de mon père , et j'y tenais quoiqu'on me l'eût comptée pour la valeur exhorbitante de six louis et demi,. au moment de mon émancipation.

— Allons, M. Clém...,répétai-je avec résolution, rendez-moi ma montre.

— Je vous l'ai dit, jamais

— Prenez bien garde à ce que vous ferez ; je suis capable de vous jouer quelque tour malin.

— A votre aise, petit serpent guerre ouverte.

— Nous verrons comment vous prendrez les hostilités. »

Le docteur Glém... logeait, je crois, au Jardin des Plantes, où, dans je ne sais quelle partie de l'enseignement médical, il succédait

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à M. Portai ; mais il avait un pied-a-terre cloître Saint-Benoît, sans doute pour être a proximité d'un cours qu'il faisait au Collège de France. Or, un beau matin que le professeur terminait une toilette brillante, dans le but d'ouvrir avec solennité ce même cours, nous nous embuscâmes, ma condisciple et moi chez une de nos amies, dont la maison faisait face à celle du docteur. Bientôt nous \îmes notre homme sur le seuil de la porte ; sa portière achevait de le brosser, et il la pressait, se trouvant, disait-il, fort en retard. Il était resplendissant : habit noir du plus beau lustre, bas de soie, boucles d'or a ses souliers-, et cette fois un chapeau neuf.. . « Quel bonheur, nous dîmes-nous, d'apporter un peu de désordre dans une parure si prétentieuse î » Cette réflexion hostile expirait a peine sur mes lèvres , que le galant médecin était inondé d'un mélange de vinaigre et d'eau... Je vois d'ici Texpression grotesque que la colère avait imprimée aux traits du professeur ; je vois l'honnête concierge essuyer, éponger son patron

d'un air piteux... et je me sens heureuse encore du fou-rire que nous causa l'effet de notre espièglerie renforcée. Il fait tant de bien ce rirela , surtout quand il sert une vengeance maligne, qui n'est pas moins le plaisir des jeunes filles que le plaisir des dieux.

M. Clém... n'ignora point qu'il me dut l'aspersion acidulée qui avait délustré brusquement son habit, et taché le chapeau neuf qui s'était fait bien attendre. Mais il eut le bon esprit de ne passe fâcher, espérant, avec raison, obtenir une contre-vengeance plus complète en continuant de m'obséder : ce qu'il fit longtemps encore» Du reste, le docteur voulut-il se donner une indemnité pour sa toilette gâtée? je l'ignore ; mais il ne me rendit jamais ma montre, et je suis forcée de convenir que je payai un peu cher le plaisir d'avoir envoyé M. Clém... ouvrir son cours du collège de France, assaisonné comme une salade.

Que de lettres, que de vers bon Dieu ! je reçus de ce soupirant obstiné; le papier en était soyeux et très propre aux papillotes;

j'ai souvent dormi la tête appuyée sur une tendre protestation . une romance plaintive, une élégie touchante, émanant du docteur, toujours éconduit, jamais rebuté. Enfin, sans m'avoir dit:

Mais , belle Iris , on de'sespère Alors qu'on espère toujours ,

le galant du cloître Saint -Benoît se lassa de ses vaines poursuites, et cessa d'alimenter la provision de mes papillotes.

A propos de vers, M. Giraud... en faisait aussi, et je ne doispas oublier de le dire, maintenant que cet autre docteur songe, parbleu! à se faire une réputation brochée in-8°. Il existe dans le monde littéraire un Voyage à Constantinople, publié par M. de Choiseul-Gouffier, livre consciencieux qui ruina, dit- on, son auteur. Tel est l'ouvrage que M. Giraud... refait en i835. Mais, s'il ressort de cette tâche quelque excès d'amour-propre , il n'y a pas du moins danger de ruine : M. de Saint-Ger-

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vais a juré qu'il ne compromettrait jamais sa fortune en émission de conscience, et je sais mieux que personne qu'il est homme k tenir son serment. Pour première preuve, je dirai, en mémorialiste sincère, que de sa vie le nouveau voyageur aux Dardanelles ne visita la ville fondée par Constantin sur les ruines de Byzance. Il est bien vrai qu'il a passé quelques jours a Smyrne; maison n'a pas encore inventé une longue-vue qui de ce port de FOricnt puisse faire découvrir Constantinople. Du reste, c'est d'un peu plus loin que le rival de Gouffier a tracé ses descriptions : je possède encore le petit bureau où, du fond de mon boudoir, il se faisait orientaliste, sans frais de poste , sans frais de traversée , et sans heurter ses habitudes gastronomiques contre les fades repas des caravansérails. Je reviens aux vers du docteur, précédens de l'œuvre, sans doute teintée de poésie , qu'il se dispose à mettre en lumière. . . Voici un échantillon des productions de cette muse doctorale.

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