‹ Mémoires authentiques d'une sage-femmeChapitre 33 sur 44 · ASSISTANCE XX · texte numérisé non relu

ASSISTANCE XX

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Les étrangers et particulièrement les Anglais, prétendent que nous sommes fort mal servis par nos domestiques : « Chez vous autres Français, disent nos voisins, cette classe , affranchie par vos révolutions, n'est plus du tout soumise; et, non contente de manquer de complaisance, elle se montre parfois d'une arrogance extrême. » C'est ainsi que me parlait

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récemment une aimable milady au ton mielleux, a la taille élancée, a la démarche mal naturalisée française , qui sans doute se prévalait d'une haute prépondérance sociale, fondée sur huit a dix mille livres sterlings de revenu, et croyait fermement que tout ce qui possède doit commander, tout ce qui ne possède pas, obéir servilement. Elle ajouta : « Nous venons de passer huit mois a Dijon, pays infesté d'idées libérales : nous n'entendions parler que de liberté, d'égalité, de droits populaires, et nous ne trouvions personne pour nous servir.

— Il est certain, milady, répondis-je à la fière insulaire, que, chez nous, le peuple prend au pied de la lettre ce qui est écrit dans ses chartes, et souffre impatiemment tout ce qui ressemble aux chaînes de l'esclavage.

— C'est fort désagréable, madame ; car enlin les personnes comme il faut seront bientôt suns pouvoir sur ces gcns-lâ.

— Jamais, rrilady; il est une dépendance à laquelle le pauvre ne saurait échapper : c'est

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celle du besoin. Et quant à l'arrogance des domestiques, que vous avez pu remarquer effectivement en France, il est un moyen de l'éviter .c'est de se faire aimer d'eux.

— >ous ne concevons pas. en Angleterre, que les maîtres puissent avoir des devoirs à remplir envers leurs valets 11 faut savoir tenir

son rang.

— J'ai vu plus d'une fois pourtant celui de vos puissantes seigneuries se rapetisser jusqu'à la condition du plus modeste ouvrier : les lois britanniques le veulent ainsi, miladv... Votre système électoral, vos bourgs pourris font du besoin de votre orgueil le pendant des besoins matériels du prolétaire, que vous dominez en

d'autres temps Il vous sert toute l'année;

et si, au moment d'une élection, il quitte votre antichambre pour ressaisir ses droits de citoyen , le lord devient à son tour l'humble complaisant de l'homme qui le servait hier.

— Ceci n'est d'ordinaire qu'un sacrifice de guinées.

— Fardon , milady, c'est aussi un sacrifice

d'orgueil : l'homme du peuple n'a que sept ou huit jours pour se venger des dédains aristocratiques ; il les emploie bien : le noble baronnet doit boire, au Public-House, avec le paysan ou le cordonnier, qui peut l'envoyer au parlement

— Egalité fictive que celle-là

— Et qui n'en est que plus dure, parce qu'elle s'éloigne davantage des airs dédaigneux auxquels il faut faire trêve pour s'y livrer.Allez, allez, milady, le moyen le plus sûr de ne point avoir a rougir de la dépendance de position, qui peut devenir le lot du riche comme du pauvre, c'est de ne jamais oublier qu'il est des égards que l'on doit même a ses domestiques. Et croyez-moi, ceux-ci, d'autant plus reconnaissans d'une telle bienveillance qu'ils sont plus habitués a voir les maîtres s'en affranchir, trouvent plus souvent qu'on ne pense l'occasion de payer ces procédés affables en solide dévouement. Combien de bons serviteurs n'avons-nous pas vus, dans ces temps de troubles et de proscriptions, nourrir du tra-

vail de leurs mains, des maîtres qui, naguère occupés exclusivement de jouir de la vie, s'étaient jugés trop nobles pour apprendre à gagner la leur. Combien d'autres ont soustrait à léchafaud ceux qu'ils avaient servis, ou les ont couverts de leur corps dans les champs de la

guerre Pensez-vous, milady , que ce soit

avec de grands airs, avec une brusquerie hautaine, avec cette sécheresse et cette brièveté de paroles qu'affectent la plus part des riches, que l'on peut obtenir une telle affection de la part des domestiques? non, certes! la bonté seule a des droits a tant d'abnégation. «Ecoutez, milady, continuai-je avec chaleur, voici un trait, sur mille, que je suis heureuse de pouvoir vous citer, à l'appui de mon opinion : il est récent , et j'espère que vous le trouverez démonstratif.

« Une dame d'une haute condition subissait les suites d'une intrigue nouée en l'absence de son mari ; le terme de sa grossesse approchait.Je faisais, depuis quelque temps, des visites fréquentes à cette dame dans son hôtel »

nous étions convenues que j'habituerais ainsi le concierge et les domestiques de la maison a me voir souvent, sans concevoir aucun soupçon sur ma profession. Les manières dégagées que j'affectais quand je me présentais chez ma future cliente, l'élégance de ma mise , l'espèce d'intimité avec laquelle on me recevait, tout contribuait à l'aire croire que j'étais une amie de madame. Du reste, ma jeunesse, peu compatible, dans les opinions vulgaires, avec les attributions d'une matrone, achevait de faire prendre le change aux personnes environnantes, qui eussent pu devenir de dangereux témoins. En un mot, je me conduisis, dans cette circonstance, comme je l'avais fait auprès de la dame scrupuleuse dont je vous ai parlé précédemment.

« Le moment critique étant arrivé , je me rendis a l'hôtel de ma prétendue amie; il était dix heures du soir, et je trouvai ma cliente dans la partie la plus reculée de ses apparlemens. On avait matelassé les croisées; la femme de chambre , jeune personne alerte

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autant qu'habile, s'était assurée de l'exacte fermeture de toutes les portes qui pouvaient conduire les indiscrets, ou seulement les importuns jusqu'à la .-chambre où le mystère de Lucine allait s'accomplir. !Xous n'étions que trois dans ce lieu : la malade, l'active soubrette et moi. L'accouchement futheureux et prompt • mais tout à coup , et au moment où je venais de le terminer, on entendit une chaise de poste entrer dans la cour avec fracas. La manière de frapper avait fait reconnaître le maître Ce fut un coup de foudre pour l'accouchée Ce retour si imprévu, si funeste,

pouvait la tuer la présence d'esprit, ou

plutôt le dévouement héroïque de sa femme de chambre, la sauva.

« Vite, ma chère maîtresse, s'écria Fexcellente fille, levez-vous; que madame vous

habille en toute hâte je vais me mettre à

votre place : c'est moi qui viens d'accoucher.

— Que dis-tu, mon enfant, répondit ma cliente d'un accent éteint; mais c'est le sacrifice de ton honneur que tu me proposes. II. 11

— Qu'importe mon honneur? c'est du vôtre qu'il s'agit ; de grâce, madame, habillez ma maîtresse; qu'elle s'éloigne.

Et tout en parlant ainsi, la fidèle femme de chambre brisait et cordons et lacet; elle jetait au loin ses vêtemens , puis elle s'élançait dans la couche où sa maîtresse venait de devenir mère. Moi, j'avais habillé la dame avec précipitation ; faible, tremblante, se soutenant à peine, je la conduisis dans un autre appartement, et je disparus. À peine étais-je sortie que le mari entra. Sans lui donner le temps de remarquer sa pâleur et son désordre, elle s'écria :

«Vous me \oyez furieuse, mon ami; je suffoque , je me trouve mai

— Eh bien! mais que signifie donc ceci? répondit le voyageur a\ec surprise.

— Une infamie ! une horreur!

— Saurai-je enfin, madame, le motif de ces cris, de ces plaintes, remplaçant d'une manière disgracieuse les empressemens auxquels je devais m'attendre après une longue absence ?

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