‹ Mémoires authentiques d'une sage-femmeChapitre 34 sur 44 · IG · texte numérisé non relu

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— Pardon, mon ami, reprit ma cliente en s'efforcant de quitter le fauteuil sur lequel je l'avais laissé tomber, et se traînant au-devant

de SOn mui Apprenez tout: Elisabeth

cette fille que nous croyions si sage, que nous allions marier à un honnête homme.....

— Achevez, madame; Elisabeth?

-Ah! mon Dieu! je n'aurais jamais cru cela d'elle

- Toutes ces exclamations ne m'apprennent nen et ma patience

-Tout à l'heure, au moment où cette fille me mettait au lit , elle a été prise par les douleurs de l'enfantement elle vient d'accoucher, dans ma chambre même, que j'ai été forcée de lui céder. C'en est fait, notre maison

est déshonorée J'en serai malade je le

suis déjà... je me meurs »

Et l'habile comédienne se laissa aller dans les bras de l'époux abusé , qui ne songea Plus qu'à la secourir, à la consoler.

— Calmez-vous, ma tendre amie, lui dit-il en la transportant sur le fauteuil qu'elle venait

de quitter; c'est trop vous affliger d'un accident assez commun dans nos hôtels Nous

déhonorer Eh, morbleu ! s'il fallait que

la réputation des maîtres souffrît du dérèglement de leurs domestiques, il n'y aurait pas

moyen d'y tenir Chez les gens comme il

faut , l'on est fort heureux quand les bonnes mœurs régnent au rez-de-chaussée et au premier étage; il ferait beau voir qu'ils eussent à répondre de la moralité des mansardes où se pressent les soubrettes, les femmes de charge,

les laquais et les chasseurs Reviens a toi,

mon ange; nous renverrons Elisabeth, et notre demeure sera purifiée. Laissons cette fille occuper ta chambre puisqu'elle y est établie ; je t'offre la mienne et les consolations de l'amour te feront oublier

— Non, mon ami, je sens le frisson qui me gagne J'ai la fièvre, je vous la donnerais De grâce, faites-moi conduire dans

l'appartement que ma mère occupe quand elle

vient k Paris et dites qu'on me fasse une

forte infusion de tilleul. »

L'honnête mari, effrayé de la situation de sa femme, la transporta sur ses bras dans l'appartement indiqué; il s'établit auprès du lit qu'il avait espéré partager, fit prendre luimême à la malade la boisson qu'elle avait demandée, et lui prodigua les soins de la plus tendre sollicitude. Quoique accablé de fatigue, il ne quitta sa compagne qu'après avoir établi a ses côtés une garde attentive ; alors même, il ne^consentit a s'éloigner que quand elle lui eût juré qu'elle souffrait beaucoup moins , et que tout danger était passé.

Ma cliente n'eut pas de peine à cacher, sous l'apparence d'une fièvre de révolution , les suites naturelles de sa couche : pour la gloire de notre docte faculté, je ne nommerai point le médecin qui traita, sur sa parole, l'accouchée avec des antispasmodiques, et une diète absolue, qu'elle violait, dans une progression ascendante, au fur et à mesure que sa convalescence se consolidait.

Cependant le soir de l'événement, je m'étais éloignée de l'hôtel au milieu des ténèbres,

emportant, sous mon manteau, le prétendu enfant d'Elisabeth, que sa véritable mère m'avait recommandé vivement, à travers les embarras de la soirée orageuse. Dès le lendemain, je lui donnai une bonne nourrice; puis, déposant mon rôle de sage-femme, je me rendis, comme amie, auprès de ma cliente, a qui j'ordonnai secrètement tout ce qui pouvait être nécessaire dans sa situation. J'allai fréquemment la vuir, sans exciter le moins du monde les soupçons du mari... Je le vis plus d'une fois, ce digne homme: c'était un assez beau cavalier ; ses manières

avaient de l'élégance, de la grâce Quel

dommage que de si aimables qualités puissent, si j'ose nVexprirner ainsi, se démonétiser dans les liens du mariage !

Tandis que je visitais sa maîtresse, Elisabeth, clouée dans son lit par une maladie simulée, et contrainte de subir les ordonnances du médecin de la maison , ne poussait pas toutefois l'imitation jusqu'à les suivre. C'eût bien été, ma foi , une autre preuve de dévouement : le docteur, au pouls de cette jeune

femme de chambre, à l'inspection de sa langue, même, a Pétat de son abdomen et de sa gorge, que la pauvre enfant av ait dû se laisser toucher, le docteur, dis-je , avait reconnu savamment les divers accidens qui suivent une couche: la fièvre de lait s'était même offerte, disait-il, avec intensité Fiat lux. •

Ce ne fut pas tout , après ses prétendues relevailles, Elisabeth eut a supporter les reproches du mari de sa maîtresse ; et celle-ci , pour mieux soutenir son rôle, eut le courage, sans doute difficile, d'accabler de dures réprimandes celle qui s'était faite sa libératrice.

Enfin la dame qu'Elisabeth venait de sauver du déshonneur, eut l'air de lui pardonner sa faute, et la chargea mystérieusement d'élever l'enfant qui passait pour être le sien. Ainsi cette bonne fille manquait un bon mariage , sacrifiait une réputation jusqu'alors sans tache, et se dévouait entièrement à un enfant qui ne pouvait exciter en elle les douces émotions d'une mère ; tout cela sans avoir même, pour

compensation , le souvenir des suaves instans

de l'amour ils avaient été le partage de

celle-là même qui lui en léguait les suites laborieuses.

«Trouvez-moi, dans le grand monde, poursuivis-je en m'adressant a mon Anglaise, trouvez-moi un dévouement semblable a celui

que je viens de vous citer Elisabeth était

cependant une simple domestique, un de ces êtres que les vanités de la terre croient a

peine pourvus d'une demi-humanité Non,

milady, la domesticité ne saurait dégrader l'ame : je le répète, c'est une condition malheureuse, mais qui n'entraîne point l'humiliation. Croyez-moi , si les maîtres remplissaient constamment leurs obligations envers ceux qui les servent, c'est-à-dire s'ils leur tenaient compte de leur zèle, de leur attachement , de leur fidélité, rarement ils auraient a se plaindre d'eux; car le pauvre se reconnaît sans effort l'obligé du riche, pour le peu de bien qu'il lui fait, et même pour le mal qu'il ne lui fait pas. »

SCENES D'INTERIEUR

<Ë*peMenô pour se latr* éyomex

Vous avez connu, au moins par les mémoires, le bon temps où régnaient en France cinq directeurs satrapes , qu'on nommait collectivement le Directoire exécutif: période théâtrale où nous étions devenus Grecs... par le costume; où l'on voyait le manteau, la tunique et le cothurne athéniens courir les rues boueuses de Paris ; apogée des libertés morales,

durant lequel mesdames Tal... et No... se promenaient aux Tuileries en robe diaphane, laissant voir, pour unique transparent , de douces et fraîches carnations. C'était alors le règne mythologique des grâces, des plaisirs , des amours , qui s'ingéniaient à l'envi pour réparer les maux que la terreur venait de faire, et pour remplir les grandes lacunes qu'elle avait ouvertes dans la société. La muse dansante était en grand honneur dans notre capitale : chaque soir on lui ouvrait un nouveau sanctuaire a la Chaussée -d'Antin, au faubourg Saint-Germain , au faubourg Saint- Honoré : quartiers où venait d'éclore , ronflante défaisions et de fêtions, une aristocratie d'agioteurs , dont on avait le bon esprit de se moquer dans ce temps-là, mais que notre époque devait honorer jusqu'au point de déclarer son or l'unique mérite digne d'être apprécié. On dansait donc avec intrépidité a Paris , sous le directoire : toutes les notabilités chorégraphiques du grand Opéra suflisaient à peine pour inculquer, par la ville, la philoso-

phie des brisés et du pas de Zéphir. Trenitz^ le plus beau danseur des salons, était une puissance ; chaque jour on déposait a ses pieds un tribut de couronnes et de cœurs... on lui élevait presque des statues ; et Vestris lui-même , que son père appelait le diou de la danse , avait dû céder la moitié de son trône a l'illustre Trenitz. Madame d'Abrantès vous aura certainement dit cela dans ses fécondes révélations ; mais elle vous l'aura dit avec plus de regret que de gaîté... Elle était gentille et jeunette quand cela se passait, et c'est , même dans les souvenirs, une chose bien sérieuse que celle qui nous a rendus heureux. Indépendamment des bals particuliers, Terpsichore avait des temples a Tivoli, a Idalie, a l'Elysée, a Paphos*; partout retentissait la musique du quadrille, de la gavotte ou de la walse, nouvellement importée de la Germanie, au grand dépit des mamans prévoyantes et des maris jaloux. Or, il y avait alors un dieu de l'orchestre

Vonu des jardins publi< 9 où l'on dansait chaque soir ; il y Était encore Marbeuf. Mous seaux , etc.

du bai, dont la réputation égalait celle de Trenitz : vous dire son nom serait une indiscrétion, et vous verrez bientôt pourquoi;.. Colinet et depuis Tolbeque ne se sont jamais élevés au degré de célébrité auquel parvint le musicien dont je parle : donner une soirée dansante dont il n'eût pas dirigé l'orchestre , eût été un véritable déshonneur ; les bourses , quand il s'agissait de l'avoir, devenaient autant de cornes d'abondance : jamais on n'opposa a ses prétentions la plus brève résistance de l'intérêt. . . on eût payé chacun de ses coups d'archet aussi cher que M. de Sommariva paierait chacun des coups de pinceau du divin Raphaël.

Chez nous autres Français, le char de la vogue roule plus rapidement encore que la roue de la fortune : le chef d'orchestre dont je tais le nom s'enrichit , comme on le pense bien, assez vite ; il laissa à sa fille, qui fut récemment ma locataire, un avoir assez considérable.

Ainsi que son père et sa mère , cette dame , appelée Des , était de couleur, et je crains

bien, en vous le disant , d'avoir un peu compromis le secret que je voulais garder. Madame Des...., vivant avec une aisance qu'elle pouvait se passer d'augmenter, s'était dispensée d'engager sa liberté dans les liens du mariage ; mais apparemment elle n'avait pas su défendre aussi bien son cœur : il s'était donné à M. Des..., qui lui prêtait en échange son nom, avec une affection sans doute peu solide , car elle se démentit.

Ce commerce durait toutefois depuis huit ans , lorsque ma femme de chambre vint me dire un matin, «Madame Des.... se marie aujourd'hui.

— Se marier, elle? vous rêvez , mon enfant; elle est mariée depuis long-tems : la preuve c'est qu'elle fait très mauvais ménage...

— Je vous assure , madame , que je dis la vérité. J'ai vu, de mes propres yeux., les bans affichés... Madame Des.... se marie avec son mari.

— C'est possible..., dis-je en riant du bon mot involontaire de ma femme de chambre.

Maintenant je me rappelle , en effet , que mon concierge m'a dit plusieurs fois qu'il voyait rarement M. Des...., et comme les portiers sont bien informés de tout ce qui tient au scandale, il ajoutait que ce monsieur entretenait une femme , a laquelle il venait d'acheter un magasin de nouveautés sur le boulevard Italien. Je traitais ces rapports de calomnies ; je vois maintenant qu'il peut en être quelque chose; mais cela rend encore plus inexplicable le mariage dont vous me parlez.» Pour le moment , je ne poussai pas plus loin l'investigation.

A quelques jours de la, j'entendis des cris perçans, qui partaient d'une partie de ma maison; on vint me dire que c'était M. Des.... qui se disposait a jeter sa femme par la fenêtre. Ceci ne pouvait tendre qu'à me confirmer que mes locataires étaient mariés depuis longtemps ; cependant il n'en était rien. Je voulais d'abord rester étrangère au vacarme que j'entendais ; mais il devint bientôt si bruyant que ce fut presque une émeute , et je me vis con-

trainte d'inviter madame Des.... a passer chez moi. Je la prévins que si pareil bruit se renouvelait une seule fois , je serais dans la pénible obligation de lui donner congé. Elle me répondit que Pesclandre dont je me plaignais, avec raison , n'aurait plus lieu.

« Mon mar^ ajouta-t-elle, ne viendra plus chez moi; c'est moi qui me rendrai chez lui.

— D'après ce que je viens d'entendre, repris-je avec intérêt, je vois que vos caractères ont cessé de sympathiser, et j'oserai vous demander comment , dans une telle situation , vous avez pu prendre le parti de vous marier?

— C'est précisément a cause de cette mésintelligence que je Tai fait.

— J'avoue que je ne puis vous comprendre.

— Ecoutez-moi donc un moment , et ma conduite deviendra très claire pour vous. M. Des..., poursuivit ma locataire, a dissipé déjà unepariie de mon bien : nous avons vendu la maison que vous me connaissiez à Saint- Germain , et cet homme me conduisait rapidement a ma ruine,sans que j'eusse aucun droit

au partage de la fortune, assez considérable, qui doit lui revenir de son père. J'étais donc complètement dupe de Des.,.., sous le double rapport du sentiment et de l'intérêt : la situation cessait d'être tolérable... D'un autre côté, je sentais qu'il était fort difficile de me faire épouser par un homme qui ne m'aimait plus, et qui en aimait une autre. Mais a la perfidie on peut sans scrupule opposer l'adresse : désespérant de convaincre mon infidèle, je réfléchis aux moyens de le tromper. Or, je lui parlai ainsi , il y a deux mois :

« Je vous suis devenue fort indifférente, monsieur : il faudrait que je fusse aveugle pour ne pas m'en apercevoir. Je ne vous rappellerai pas le tort que j'ai laissé faire a ma fortune par la participation que vous en avez eue; peut-être est-il dans vos opinions que j'ai été trop heureuse d'acheter, a ce prix, les protestations d'amour dont je me suis contentée follement pendant huit années ; mais je commence à trouver que, pour moi, les sacrifices de notre union conventionnelle en excèdent

de beaucoup les bénéiices , et je ne veux pas attendre une ruine complète pour changer maposition.Vousavez,mon ami, porté ailleurs ce que vous appeliez votre tendresse : c'est fort bien, j'en ai fait mon deuil, et je m'occupe sérieusement de mon avenir. Je trouve un emploi dans une maison de commerce à l'étranger ; déjà même je suis d'accord sur les conditions!

— A l'étranger! répéta vivement Des....

dont les traits offrirent tout a coup l'expression de la joie.

— Oui, mon ami , je me suis engagée à tenir le comptoir de M. G. . . , riche négociant • voici notre traité en double, sur papier timbré, et avant mon départ il doit être ratifié devant notaire, Mais pour remplir cette formalité, on me demande une procuration de toi... On nous croit mariés, et tu conçois que je n'irai pas me déshonorer en laissant soupçonner qu'il n'en est rien : or, ce serait autoriser plus que le soupçon, que de ne pas rapporter la procuration demandée...

— Mais, madame, vous la donner comme

étant votre époux, ce serait signer un faux, et en appeler sur moi toute la responsabilité.

— C'est ce que j'ai pensé, repris-je négligemment : je m'étais engagée trop vite... Je vais reporter les cent francs d'arrhes que j'avais reçus -y nous déchirerons le sousseing... et je resterai à Paris.

— Mais, reprit Des... qui déjà eût voulu voir l'Océan entre moi et lui... ne pourrait-on pas arranger cette affaire... ?

— Si fait, et j'y réfléchissais tout à heure... Mais j 'avoue que ce moyen ne me conviendrait guère , et je dois penser qu'il ne vous conviendrait pas mieux.

— Dites toujours... nous le discuterons ensemble.

— Eh bien donc! ce moyen serait de nous marier : tu me donnerais ton nom, ta procuration, et le soir même nous nous quitterions pour ne plus nous revoir...

— Oh ! non , non , ceci serait trop grave , répliqua Des... d'un ton réfléchi...

— Vous avez raison... Décidément je cours,

de ce pas , rendre les arrhes de M. G***, et je renonce à partir. Je me procurerai le plaisir de passer devant le magasin de votre belle ; j'y entrerai quelquefois, et je lui dirai : Madame, je suis celle à qui vous avez succédé... une autre vous succédera à son tour.

— Enfantillage que tout cela... Après tout, je me reprocherais de vous faire manquer un emploi avantageux , pour une simple formalité... Et vous promettez de rester en pays étranger ?

— Vous pouvez vous en rapporter à mon propre intérêt: je ne serai pas, de gaîté de cœur, témoin de votre commerce avec une autre femme.

— Je vais donc faire afficher nos bans , hâter toutes les dispositions... Dans huit jours nous serons mariés.

— Moi je vais dès aujourd'hui retenir ma place à la diligence.

— Affaire conclue.

« Ainsi, poursuivit madame Des..., je me suis faite trompeuse et demie pour abuser an

trompeur. Quand je fus légitimement mariée, je changeai tout a coup de ton. Mon mari se hâta, aussitôt après la cérémonie, de me rappeler nos conventions. Je jetai le masque alors.

— Maintenant, monsieur, je ne crains plus Tinfluence de votre maîtresse, lui dis-je avec fermeté 5 je l'obligerai, l'un de ces jours, à déloger. Je fus huit ans votre dupe ; il est temps que vous soyez un peu la mienne, et du moins ma cause est juste... Apprenez que le traité avec M. G*** a été supposé, ainsi que mon départ, pour vous obliger a m'épouser, et pour me donner le droit de chasser la dame de vos pensées du magasin que vous lui avez acheté avec mon argent.

«Vous ne pouvez pas vous imaginer, madame, quelle fureur Des... fit éclater en apprenant queje l'avais joué. 11 fallut supporter un déluge de reproches et d'injures. La colère de mon mari ne s'est pas encore calmée^ et vous en avez entendu les éclats orageux. Mais je ne me laisserai pas intimider ; je médite un nou-

veau moyen pour affermir mon triomphe, et soyez en persuadée , M. Des... ne sera plus tenté de venir faire du bruit dans votre maison. »

Tandis que ma locataire terminait ainsi son récit, je me disais secrètement : Quel dommage que M. Giraud... n'ait pas eu affaire a quelqu'un de ce caractère pendant l'émission de petites ruses , de subtilités , terre à terre dont il m'a rendue la victime... Je vois qu'on peut dire des grands faiseurs de dupes, comme des grands despotes : « Ils ne nous ont dominés que parce que nous étions à genoux ; levons nous. »

Un jour que je racontais a une dame de l'île de Jersay, qui logeait chez moi , l'aventure de ma locataire mariée par supercherie, elle me répondit : «J ai eu pour amie une anglaise assez belle, qui vivait conjugalement avec un homme que je croyais son mari et qui ne l'était pas. Ce genre d'inclination s'use vite : l'inconstance est, plus encore qu'on ne pense, un effet de la possession. J'avais la confiance

de mon amie : elle me dit un jour avee tristesse que son amant la négligeait, qu'il devenait brusque, impatient auprès d'elle ; en un mot qu'il ne l'aimait plus. Bientôt la pauvre enfant devint souffrante, son teint de brune, naguère vivement coloré, palissait de plus en plus ; elle finit par garder le lit. Un jour elle me fît appeler, et se trouvant seule avec moi, elle me dit sans aucun préambule :

«Ma petite, pourriez-vous me procurer une certaine quantité de sang de veau ou de mouton.

— Eh! mon Dieu, ma chère, lui répondisje avec surprise, que voulez-vous faire de cela ?

— Ne nVinterrogez pas en ce moment; plus tard vous connaîtrez mon dessein ; mais , de grâce, procurez-moi ce que je vous demande.

— De tout mon cœur. »

« Rentrée chez moi , je fis demander à mon boucher une tasse de sang de veau; il me l'envoya dans la soirée, et je la fis remettre à

— las —

mon amie, avec tout Je secret qu'elle m'avait recommandé. Voici maintenant ce qu'elle m'a raconté depuis : je laisse parler l'adroite insulaire.

« On dit a mon ami que j'allais de plus mal en plus mal. — Hélas! je me sens bien faible, murmurai-je d'une voix presque éteinte , en le voyant entrer dans ma chambre... Et surle-champ je rendis parla bouche une grande quantité de sang... Il fut effrayé et pâlit... —•Vous le voyez, continuai-je d'un accent plus bas, je me meurs.... à peine mereste-t-il une heure à vivre... Faites donc d'une infortunée, qui vous a tout sacrifié , une honnête femme a ses derniers momens...- que j'emporte au moins dans la tombe une consolation bien tardive...: mon ami, donnez-moi votre nom... Mais ne différez pas... déjà ma vue s'affaiblit... la lumière du jour s'éteint pour moi... Puissamment ému, le visage couvert de larmes, et me croyant en effet mourante, mon amant ne songea pas à me résister. Il appela sur l'heure un prêtre , un notaire... nous fumes

mariés , et peu de jours après j'étais debout.

«Mon Anglaise, ajouta la dame de l'île de Jersay en terminant son récit , a fait un fort bon ménage ; mais elle n'a jamais avoué à son mari l'expédient du sang de veau.»

— Ma belle dame, dis-je en riant à la narratrice, votre Anglaise est une plagiaire , qui n'a fait preuve que de mémoire. Son expédient, à quelques variantes près, se trouve dans le délicieux roman de Don Quichotte : c'est un épisode des Noces de Gamache, La jeune insulaire s'est inspirée aussi de l'histoire du pape Sixte-Quint : le voyez-vous se traîner au conclave, courbé, cacochyme, soutenu sous les bras , marchant avec des béquilles, parlant d'une voix cassée... Déjà porté par une partn des cardinaux , il rallie le surplus par l'apparence de sa décrépitude: souverain pontife , il ne fera que passer sur [le Saint-Siège , et chaqu< concurrent pense que ce règne éphémère h donnera juste le temps de consolider sa faction. Montalte est élu. Tout aussitôt, il jetU îoin de lui ses béquilles et entonne le Te Deiii

— 18o — d'un accent qui fait retentir les voûtes de la chapelle, Du reste , vous voyez que votre amie a pu, sans scrupule, se faire mourante pour devenir femme légitime, quand, au moyen de la même ruse, le cardinal Montalte s'est fait vicaire de Jésus-Christ. »

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