II
devant le peintre d'Urbin. Je commençai k comprendre toute la délicatesse de l'hospitalité que j'exerçais, et je sentis qu'il y aurait presque de l'héroïsme k me tirer loyalement de cette situation critique... Je persistai toutefois k le tenter.
Les manières distinguées de ma jolie hôtesse me prouvaient déjà que je n'avais point recueilli une de ces aventurières qui , après le plus hideux désordre, essayent quelquefois, sur la voie publique , d^ntéresser les jeunes gens , qu'elles croient plus passionnés que refléchis. Mais, craignant sans doute que je ne lui prêtasse des vues semblables, elle me pria d'écouter l'histoire de son malheur. Je la pressai, avant tout, d'accepter quelques rafraîchissent! ens; je plaçai des sirops, des biscuits sur le guéridon que je poussai près du divan où je l'avais fait asseoir ; elle ne voulut prendre qu\in verre d'eau sucrée, et commença ainsi son récit :
« Je suis fille de M. Ro...., négociant Israélite , demeurant dans le quartier du Tem-
pie: mon père, homme instruit et qui s'est même associé aux progrès du siècle, par des découvertes industrielles, n'a pu cependant s'affranchir des superstitions nombreuses attachées a notre religion , non plus que de cette sorte de désaffection que les Juifs, en général, vouent, au moins secrètement, à tout ce qui ne tient pas a leur secte. Cet éloignement est d'autant plus injuste de nos jours, en France, que les lois modernes ne reconnaissent plus cette injurieuse distinction qui nous tint si long-temps séparés de la société commune * : exclusion inhumaine, qui nous armait d'hostiles représailles envers les nations dont nous
* En Allemagne, où les gouvernemens se sont plus à comprimer l'essor de la civilisation dans l'intérêt du despotisme, les Juifs sont encore livrés aux plus cruelles humiliations. Il n'y a pas vingt ans, un homme professant la foi judaïque, était assujéti, aux portes de Berlin, à payer le même droit d'entrée que l'on percevait pour un porc... Et Ton s'étonne, après de telles indignités, que les Juifs soient en hostilité ouverte contre les chrétiens , qui les mettent hors la loi de l'humanité !
ne partagions point les droits. Par malheur, les superstitieuses animosités de nos fanatiques n'ont point cessé avec la disgrâce de votre gouvernement : hors de leurs maisons, les Juifs sont citoyens; dans leur intérieur, un grand nombre d'entre eux demeurent esclaves des préceptes exclusifs de la synagogue : mon père est de ce nombre. Or, vous saurez que, d'après notre dogme , une Juive ne peut épouser un chrétien, de même qu'une chrétienne ne peut devenir l'épouse d'un Juif. Il faut dire, toutefois, que votre législation du moyen âge provoqua la rigoureuse exécution de cet usage ancien, en déclarant ellemême crime de bestialité le commerce d'un chrétien avec une Juive, ou d'un Israélite avec une chrétienne. Vos lois ont changé ; les nôtres sont restées inflexibles... Si elles interdisent l'union légitime, à plus forte raison condamnent-elles les liens que l'amour seul a formés. Une malheureuse fille , suivant la loi de Moïse, qui s'abandonne aux tendresses d'un sectateur du Christ, encourt la mélédic-
lion irrémissible de ses père et mère, de toute sa famille, de tous ses co-réligionnaires... Toutes les portes lui sont fermées.... on la repousse du pied comme un pauvre chien expulsé... C'en est fait de son bonheur, c'en est fait de sa vie , à moins qu'elle ne trouve en elle-même ou dans la charité publique des ressources et des consolations contrele malheur qui l'atteint. Ce n'est point ici cette juste irritation, cette colère trop fondée qu'excite l'oubli du devoir et de la pudeur: ce sentiment pardonne ordinairement, après avoir sévi; c'est une acrimonie religieuse qui ronge de plus en plus le cœur, comme l'acide puissant creuse le métal... Voila, monsieur, dit la jeune Israélite en pleurant, voilà la situation où je suis réduite... Puis elle continua son récit en voilant ses yeux des longs cils qui bordaient sa paupière, et desquels tombaient, comme de petits globules de cristal , les larmes qu'elle versait.
« Mon père est en rapports d'intérêt avec un fabricant de Mulhouse, professant la reli-
gion catholique; tous les ans, ce commerçant envoie a Paris un commis-voyageur, qui vient souvent h la maison... Cette année, il en est venu un fort aimable, ou du moins qui m'a paru tel... Ce jeune homme est musicien; j'ai quelque talent sur le piano : notre hôte faisait de temps en temps de la musique avec moi et ma sœur, qui joue agréablement de la harpe... Hélas! que vous dirai- je! l'harmonie est une des sympathies qui lient les cœurs : j'aimai, je fus imprudente, je devins coupable.
«Cependant mon ami retourna a Mulhouse, sans avoir connu le funeste résultat de notre intimité ; il l'ignore encore ; car, en mission à l'étranger depuis sept mois, il parcourt diverses capitales de l'Europe, et je n'ai pu lui faire parvenir sûrement une lettre. Abandonnée à mes tristes réflexions, n'osant sonder Pabîme où je suis descendue, et ne pouvant confier, sans honte, à personne mon funeste secret, j'ai vu s'écouler les semaines, puis les mois, .cachant les suites de ma faiblesse à l'aide
dune torture de précautions, et ne voyant que dans les bras de la mort un refuge assuré contre la juste fureur de mon père. Mais, faible que j'étais, je me surprenais a compter avec la vie; je sentais approcher l'instant où le sacrifice de mon existence devait prévenir la perte de mon honneur, et je me disais : encore un jour... Bien plus, j'essayais de charmer ces heures dont la trame allait être rompue violemment: ce soir, je relisais, pour la millième fois, une lettre de mon cher Alfred: celle par laquelle il m'avait demandé une entrevue secrète... Je la lisais, et tout à coup l'idée de ma mort vint épandre son deuil sur de suaves ressouvenirs : ma pensée s'endormit dans une sombre rêverie... En ce moment, le papier que je tenais à la main, gagné par la bougie posée sur mon somno , s'enflamma rapidement; le feu se communiqua à mes rideaux, et mon lit était en flammes quand je fus rappelée au sentiment du danger qui me menaçait. Un moment plus tôt, je ne songeais qu'à mourir; alors je ne m'occupai
que de vivre...: tant il est vrai que la nature , en dépit même du désespoir, se révolte contre l'idée de sa destruction. Effrayée , éperdue , je me précipitai hors de mon lit en poussant des cris lamentables. Personne n'était couché dans la maison : mon père, ma mère, ma sœur, les commis, les domestiques accoururent a la fois dans ma chambre... Les rideaux venaient d'être consumés; mais on arrêta facilement l'incendie.
«Moi, cependant, moi, que ma frayeur avait rendue oublieuse d'une situation qui se dénonçait d'elle-même , sous la simple percale qui me couvrait , j'appris en un instant à dix personnes le résultat de mes coupables amours. Mon père comprima, pour le moment, sa colère*, mais, s^approchant de moi avec un calme péniblement obtenu , il me dit a demivoix : « Sara , mettez une robe , et venez me trouver dans mon cabinet. » A ces mots il sortit , et toutes les personnes entrées en même temps que lui le suivirent.
«Je restai seule ; j'avais une croisée du pre->
mier étage ; elle n'était pas grillée... par la le déshonneur s'était introduit à mes côtés : c'était l'issue que le désespoir offrait a ma vie... Mais je manquai de courage, ou l'espérance me berça en cette extrémité de ses flatteuses promesses: je crus a la clémence de mon père ; je m'habillai, et me rendis chez lui.
« Je le trouvai seul, marchant à grands pas dans son cabinet ; sa respiration était haute, son visage pâle ; ses lèvres tremblaient... Il s'arrêta en me voyant...
— Sara , me dit-il, j'ai été jeune ; les passions ont dû m'égarer : je puis savoir pardonner... répondez-moi. De quel temps date votre faute?...
— De neuf mois moins quelques jours , mon père...» A cette réponse i'auteur de mes jours réfléchit un moment, et je remarquai un mouvement convulsif dans toute sa personne, Il continua en se calmant.
« Avez-vous confié votre situation à quelqu'un ?
— A personne, mon père.
— Et comment expériez-vous sortir d'une position aussi critique ?
— Par la mort...
— Vous pouviez avoir raison ; peut-être aussi aviez vous tort. Maintenant soyez sincère... quel est le père de votre enfant?...
— Un commis-voyageur.
— Affreuse lueur de vérité ! s'écria mon père d'une voix tonnante... finissons... son pays, son nom?
— Il est de Mulhouse , et se nomme...
— Alfred... un chrétien!... tu as eu raison de ne pas recourir au suicide... C'est moi, sacrilège infâme , qui dois t'arracher la vie...
« Et bondissant comme un chevreuil, mon père , par un saut convulsif , se trouva près de son bureau et saisit ses pistolets qu'il y avait posés... Mais ma frayeur, plus prompte encore que sa colère , en trompa l'effet : j'étais dans la pièce voisine lorsque le plomb meurtrier brisa la porte par laquelle je venais de m'élancer, et passa sur ma tête en sifflant... Je n'avais pas encore cessé de courir quand vous m'avez
rencontrée ; mais le sentiment de ma conservation s'était évanoui , dominé par celui du délaissement absolu où je me trouvais. La réflexion venait de me rendre ce complément de désespoir qui tue l'espérance... Vous le savez, je cherchais la rivière... Avez- vous été humain en me fermant le chemin du tombeau?... Hélas! je ne le pense pas.»
« Le malheur a quelque chose de vénérable qui commande le respect, et qui l'inspire, même a ceux qu'égarent les passions. Ma jeune protégée, après m'avoir révélé ses infortunes, se trouva revêtue, à mes yeux, d'une robe inviolable. Je lui proposai de lui céder ma chambre, et de me retirer chez un de mes amis.
— J'apprécie votre délicatesse, monsieur, me répondit-elle; mais vos bontés ont ranimé dans mon cœur l'espérance expirante... ne m'abandonnez pas... Entre moi et la mort, il n'y a que vous, et je vous crois trop généreux pour vous craindre.
— Je serai digne de votre confiance.
— J'en ai la conviction... c1estque, si vous saviez... j'hésite a vous le dire; mais peutêtre sous trois ou quatre jours...
— Ah ! mon Dieu , mademoiselle , que me dites-vous là?... que penserait-on dans cette maison si...
— Soyez tranquille, mon cher bienfaiteur. . . Je ne vous laisserai pas accuser; je dirai bien que ce n'est pas vous...
— On ne vous croira pas... vous êtes si jolie... et moi je suis peut-être réputé fort peu sage...
— Oh ! mais je redirai avec tant d'ame, votre bienfaisance... votre générosité désintéressée...
— Vous les redirez avec tant d'ame, chère enfant, que vous ferez croire le contraire... N'importe, à quelque prix que ce soit , je ne vous abandonnerai point. Mais, dites-moi, ne sentez-vous aucun des signes précurseurs?...
— Non, non, je ne crois pas.
— Je vous demande cela, parce que dans deux heures il serait difficile d'avoir promptement les secours nécessaires en pareille circons-
L— 20o — tance... et je vous avoue que si levénement nous prenait à l'improviste , je serais le plus embarrassé des hommes.
— Je vous lerépète, il yapeu d'apparence.
— Je vais donc vous céder mon coucher; il est temps que vous preniez quelque repos... Daignez m'aider un peu de vos conseils; je vais essayer de mettre du linge dans ce lit, si je puis découvrir l'endroit où ma femme de ménagePa placé.
— Je ne puis consentir à ce dérangement... je m'étendrai sur ce canapé, et j'y passerai le reste de la nuit.
— Non , non , vraiment ; vous prendrez mon lit, et bien mieux que vous, je puis me contenter du canapé...
— De grâce, monsieur, n'insistez pas; vous m'obligeriez à quitter cette maison.
— Allons, allons, je cède; mais vous serez si mal... Souffrez au moins que je vous enveloppe de mon manteau. »
« La jolie réfugiée , continua mon voisin, se plaça bien décemment sur le divan, dont
j'accumulai sous sa tête les coussins. Je luifis ensuite une couverture de mon manteau , tandis qu'elle chiffonnaitsur sa chevelure brune et luisante le plus beau de mes foulards. Si, par la puissance d'un nouvel Asmodée, quelque observateur se fût trouvé soutenu dans l'air à la hauteur demescroisées,qu'eût-il pensé en voyant, à travers les vitres, un jeune homme arrangeant, avec une calme sollicitude, sur un lit de repos, la plus jolie femme du monde? Quelle était ma propre pensée lorsque je prenais un tel soin , au doux murmure du souffle qui s'échappait de la bouche de ma charmante juive... Pcomment m'était échue une stoïcité a l'épreuve de telles séductions...? Je Pignore; et je ne chercherai point a définir si, dans celte occurence, l'hospitalité fut plus généreuse en moi que le respect pour la position de mon hôtesse ne fut puissant.
« Mes dispositions de garde-malade étant faites et ma lampe de nuit allumée, je me jetai , tout habillé , sur mon lit , où le sommeil ne vint pas aussi vite que de coutume... La
situation assez singulière, assez neuve où je me trouvais, et que je me proposais bien de taire à mes amis du café de Paris , ne me laissait pas sans inquiétude sur la fin de tout ceci. «Car, me disais-je , quand on se mêle d'être hospitalier, il ne faut pas l'être avec parcimonie, surtout envers la beauté... Ceci convenu, que vais-je faire de la belle Israélite? Madame Jullemier, ma voisine, pourvoira au
plus pressé Mais après cela, que deviendra
l'amante du commis-voyageur? Où placeronsnous Tenfant que dame nature va jeter tout au travers des obligations que je me suis imposées?... Certainement, après le manège de ma perfide , entrevu ce soir dans une glace de salon, je dois l'oublier, et je pourrais... non je ne pourrais pas, au moins sans indélicatesse, et mon caractère se démentirait comme dans un roman moderne. Ecrivons dès demain au père de l'enfant ; qu'il vienne, qu'il accoure, et se hâte d'assurer un asile a son amie , à son fils... Mais un commis-voyageur n'a , le plus souvent, pour domicile que la diligence ou
la chambre-caserne de l'auberge ; celui-ci pourra- t-ii recevoir cette famille qu'il s'est donnée étourdiment ?... N'importe, écrivonslui... Et s'il se dispense de répondre, si les gros charmes de quelque servante d'hôtellerie lui ont fait oublier sa trop sensible Juive?... alors... alors on verra... dormons...» Mais je ne dormis guère : en jetant les yeux vers le canapé , je vis , éclairés par les pâles rayons de ma veilleuse, les traits empreints d'une douce pâleur de l'intéressante réfugiée... Elle ne dormait pas non plus : son grand œil noir, ouvert, réfléchissait une pensée mélancolique, peut-être une inspiration du désespoir... Et je voyais mon manteau soulevé par des soupirs , dont le son comprimé ne parvenait pas
à mon oreille Puis, glissant jusqu'à
l'extrémité inférieure de cette couverture improvisée, mon œil rencontrait un bien petit pied, recelé dans son brodequin couleur solitaire... Tout cela n'est point favorable à une stoïcité de 2 5 ans: je dégageai de leur cordelière les plis de mon rideau, et je l'établis,
barrière de soie, entre la perspective où se fixait mon regard et le cerveau , trop irritable, que cette vue pouvait enfiévrer.
« Apparemment, je m'endormis au point du jour ; car je n'entendis pas le bruit , d'ailleurs assez léger, que l'intéressante Israélite lit pour quitter le canapé. En ouvrant mon rideau , je la vis assise près de la croisée, s<;n mouchoir à la main, les yeux fixés à terre... elle pleurait. Je me jetai hors du lit et courus la consoler,., autant qu'on le peut sans avoir de consolations solides à donner, et quand on veut s'abstenir d'en offrir de spécieuses. Cependant, je parvins a faire quelque peu diversion au chagrin de Sara... Nous réussîmes à faire ensemble deux médiocres tasses de chocolat ; je les servis sur la tablette d'un écran , que je préferai peut-être a mon guéridon , parce qu'il est naturel de s'asseoir le plus près qu'on peut d'une jolie femme. Vous connaissez cette sorte de meuble : la moindre impulsion le renverse; or, voilà ce qui arriva. Nous venions de vider nos tasses; je promettais, avec plus
d'éloquence que d'espoir, à Sara l'arrivée prochaine du commis -voyageur, auquel, après v avoir mûrement réfléchi , je l'engageai a écrire, au lieu d'écrire moi-même, parce qu'on est assez disposé à calomnier la mission du secrétaire intime d'une dame... Tout à coup, l'écran perd l'équilibre, se renverse , et les deux élégantes coupes de porcelaine sont brisées... Cet accident me paraissait inexplicable: les mains blanches de Sara reposaient sur ses genoux ; ses pieds dépassaient de beaucoup celui du meuble renversé; j'étais sûr de n'y avoir pas touché... Je me perdais à chercher une cause , lorsque la rougeur de ma Juive me révéla ce mystère... La coupable, c'était une petite créature à naître, chez laquelle le mouvement venait de constater son droit d'aînesse sur la respiration.
« Calmez-vous, mademoiselle, dis-je à ma protégée , dont l'émotion était extrême ; le malheur n'est pas grand... Puis j'ajoutai en souriant , ce sera un robuste garçon ; nous en ferons un militaire.
« Dans la journée, je crus remarquer assez de calme chez Sara pour me hasarder à lui rappeler qu'elle touchait, de son aveu même, fort agréablement du piano; je courus ouvrir le mien. La jeune Israélite me suivit par cet instinctT je dis plus, par cet entraînement musical qui peut dominer toutes les passions de l'ame... Àh! que je conçois bien le pouvoir de l'harmonie ! que j'admire la fable ingénieuse d'Orphée attroupant , aux sons enchanteurs de sa lyre , les animaux féroces , devenus inoffensifs ; ou celle qui nous montre Amphyon élevant les murs de Thèbes par la seule puissance de ses accords... Mais j'admire bien plus encore le célèbre médecin anglais Willis, appropriant, mesurant l'influence harmonique pour rendre à l'organe cérébral ses fonctions normales. ..Oui, madame, oui, poursuivit mon voisin en s'animant,la musique est une éloquence, une irrésistible éloquence, bien plus féconde en ressources que n'est celle des Démosthènes, des Cicéron et des Mirabeau... car elle comprend ceUe victorieuse faculté d'imitation qui sait araor-
cer et séduire toutes les inclinations, en s'imprégnant de leur caractère , en prenant l'intonation de leur langage. La musique sonne des fanfares avec le guerrier , soupire avec l'amant , tonne avec la colère , pleure avec la douleur , s'enivre avec le biberon , se plaint avec le blessé, expire avec le mourant... Et la sympathie , cette chaîne invisible qui lie les âmes à toutes les distances de l'espace, de la fortune, du rang, comme elle est secondée parla langue d'Orphée; comme elle vibre aux accords d'une voix douce ou d'une harpe sonore.... ! Mais je vous égare dans les rêveries de mon dilettantisme ; revenons à Sara.
« Elle était excellente pianiste, et chantait à ravir. Une fois assise à l'instrument, le philtre de l'harmonie l'enivra : ses chagrins parurent charmés. J'avais pris mon violon , et j'accompagnai tous les morceaux qu'elle fit courir sur le clavier. Les heures s'écoulaient, suaves et rapides ; le jour, en nous retirant salumière, mit fin... non, je me trompe, interrompit ce concert prolongé.
— Eh! bon Dieu! m'écriai-je en posant mon violon, et dîner...
— Pardon , pardon , monsieur, je vous ai retenu, s'écria tristement Sara , rendue soudain à sa douleur, comme par le coup de baguette d'un méchant enchanteur... Sortez; ne vous gênez pas pour moi... Enfermez la malheureuse Sara sous clé... et ce soir, quand les ténèbres seront épaisses, vous me conduirez à la porte d'un de ces hospices où Ton soigne une vie flétrie , pour aider a l'accomplissement d'une vie future. . . J'y entrerai seule et je dirai : Me voilà ^ moi, fille d'un respectable négociant, je viens demander le lit de l'infamie, la couche mortuaire du désespoir : ne me la refusez pas.
— Non, mademoiselle, non, m'écriai-je avec transport, telle ne sera pas votre destinée; soyez-en certaine, je ne vous abandonnerai point... Daignez m'attendre un peu, continuaije en prenant mon chapeau : je reviens dans peu d'instans... Je sortis.
« Je rentrai bientôt avec l'un des garçons
de mon restaurateur, apportant tout ce qu'il fallait pour dîner. Ainsi que nous en étions convenus d'avance avec Sara, elle s'était cachée un moment dans mon cabinet de toilette ; le garçon ne la vit pas. Après son départ., je disposai ce qu'il avait apporté; mais cette fois, ce ne fut pas sur l'écran à tablette : il était prudent d'éviter quelque nouvel exercice gymnastique du petit commis-voyageur.
«Ma jolie Juive dîna passablement; puis nous nous remîmes au forte. Chassez le naturel , il revient au galop : l'entraînement musical nous fit encore oublier le cours du temps. Vers neuf heures et demie, Sara chantait une romance de Brugicres, lorsqu'un cri fort inharmonique qu'elle poussa, me parut peu compatible avec Validante touchant qu'elle me faisait entendre. Un second cri suivit de près le premier... puis la romance de continuer... Mais bientôt je vis le front de Sara humide, et ses traits, si frais, si délicats, se contractaient par intervalles... Alors le chant cessa- ce lut un dialogue en prose.
d'un caractère tout différent, qui succéda. «Vous n'êtes pas bien, mademoiselle , disje avec intérêt ?
— Il est vrai, monsieur, et je crois éprouver un peu d'indigestion,
— Cela ne serait pas surprenant ; vous avez chanté trop tôt après votre dîner... Quel est le siège de la maladie ?
— Mais il me semble que ce sont des douleurs d'estomac que je ressens.
— Comme vous dites, il y a de l'indigestion... Cependant, dans la situation où vous êtes, on pourrait soupçonner...
— Je ne le pense pas, répondit Sara en baissant les yeux...
— Je soumets, en ceci , mes lumières aux vôtres; vous devez savoir mieux que moi... Mais afin de prendre certaines précautions contre une surprise , j'oserai vous demander si, d'après votre calcul ?. . .
— Mon calcul... répliqua avec hésitation notre jolie Juive, rouge jusqu'aux yeux... je vous assure que... je n'en ai fait aucun.
— Comment? pas même approximatif?... A quelques jours près , il ne vous serait pas possible de fixer, dans vos souvenirs, quelque chose qui ressemblât à une date.
— Vraiment , monsieur, je... je ne sais... je ne crois pas... j'ai peu de mémoire... ah !... ah!...
— Ceci, repris-je avec une sorte d'effroi , me rappelle que j'ai manqué de prévoyance... j'aurais dû voir une personne du voisinage , et la prévenir que d1un moment à l'autre...
— Ne vous inquiétez pas, mon cher protecteur; je vous le répète, c'est une simple douleur d'estomac...
— Je vais donc a l'instant vous faire préparer une potion , qui m'a fort bien réussi dernièrement.
— J'accepte avec reconnaissance... et d'ailleurs, si Dieu voulait que je fusse atteinte... avec du courage... je saurais vous épargner l'embarras qu'un événement... oh ! oui, quand on est bien résolue... Allez, allez, j'ai de la fermeté...
— Votre courage et votre fermeté, chère demoiselle , seraient d'un poids léger dans les mains de la nature... Essayez toujours de la potion...
— Oui , oui, je suis sûre que la potion fera très bien... Dieu !... quelle vive douleur !
— Toujours a l'estomac ?
— Non, cette fois, c'est vers la région des reins...
— Les reins, voila qui me rassure...: ce n'est pas ce que nous pourrions craindre*... quelque rhumatisme peut-être... ce genre d'indisposition est commun aujourd'hui, même chez les jeunes gens.
-— Oui , cela pourrait fort bien être... un rhumatisme.
Alors, je ferai joindre un topique, un limment, à la potion stomachique... Je cours chez le plus prochain pharmacien...
« Je m'élançai sur l'escalier, déjà troublé
* On voit que nos jeunes gens connaissaient bien peu fes signes précurseurs des accouchemens.
par les deux ou trois cris aigus que Sara venait de pousser, mais croyant aussi candidement qu'elle à son mal d'estomac et à ses douleurs rhumatismales. Ce que je craignais surtout, c'était qu'on n'entendît les plaintes d'une femme dans mon appartement; qu'on n'allât croire que je la battais : scène assez commune chez certains jeunes gens... Puis je me disais en courant... : «si elle allait accoucher pourtant... quel embarras, quelle esclandre... moi qui suis si rangé... a domicile... Ah ! je me suis fourré 1k dans une situation critique en diable... D'un autre coté, la petite est jolie; elle me semble fort bonne musicienne , et chante avec une expression... Ce fripon de commis-voyageur a été bien heureux... Après tout , les droits de l'hospitalité ont leurs limites... Par la suite, qui m'empêcherait d'offrir mon cœur à Sara ; mon cœur sans ma main, s'entend... Occasion excellente pour me venger de l'infidèle dont une glace m'a dénoncé la perfidie... Oui, mais vivre avec une Juive*., faire retentir les synagogues de malé-
dictions fulminées contre moi , ameuter tous
les rabbins de Paris, encourir peut-être les
foudres du grand shenderin même!... Non,
décidément, je ne ferai pas de propositions à
Sara. Je sortirai de là en homme désintéressé,
vertueux: ce sera superbe...» Et ces réflexions
à bâtons rompus m'avaient ramené à ma porte,
muni de la potion et du liniment. Je montais
rapidement l'escalier, lorsque j'entendis de
nouveaux cris... partant de . ma chambre.
« Mon Dieu, c'est elle ! repris-je avec effroi ;
comme c'est disgracieux... Je gage que mes
voisins vont se mettre aux croisées... Je serai
demain le sujet de toutes les causeries , de tous
les cancans du quartier. »
« Je trouvai ma Juive a moitié couchée sur mon canapé, se tordant sous l'atteinte déchirante d'une douleur intolérable... Ses cheveux, détachés, flottaient sur son cou; son visage était décomposé: je cessai de croire à l'indigestion et au rhumatisme. Mes yeux s'ouvrirent; j'accourus chez vous, après avoir fait part à Sara de mes craintes et des disposition?.
que j'allais faire... Vous savez le reste, m Mon voisin fit de fréquentes visites a ma pensionnaire , a laquelle , malgré ses prudentes réflexions, il semblait s'attacher, en dépit des rabbins , des synagogues et du grand shenderin . Sara , de son côté , paraissait fort affectionnée à son bienfaiteur ; mais on remarquait de la gêne, de l'embarras dans les expressions les plus expansives de sa reconnaissance... Il y avait quelquefois un élan de toutes les puissances de son ame vers le bon jeune homme ; puis tout à coup elle semblait regretter de s'être montrée si tendrement reconnaissante; elle devenait triste , rêveuse , et retirait la main qu'elle avait mise dans celle de son ami. Enfin, un jour, paraissant faire un grand effort de résolution , Sara dit à mon voisin :
« Mon ami , vous m'aviez promis d'écrire au jeune homme que vous connaissez?
— C'est vrai, Sara, répondit-il avec tristesse; je l'avais oublié...
— Et moi aussi... mais c'est une démarche qu'il faut faire... il le faut, répéta-t-elle avec
un soupir ; je ne dois pas rentrer chez vous.
— Je sens toute la légitimité de vos scrupules; je les respecte; mais il me semble que , par l'appréciation d un tel motif, il était convenu que ce serait vous qui écririez.
— Oui, je m'en souviens à présent... j'écrirai donc.»
La jeune Israélite écrivit, car, environ trois semaines après, lorsque son protecteur entra, il la trouva tout en pleurs , et tenant à la main une lettre ouverte.
« Tenez, mon ami, lisez, dit-elle en tendant le papier à mon voisin. Celui-ci lut ce qui suit :
« Votre lettre , ma bonne Sara, m'a déchiré « le cœur. . .je tremble encore,en vous écrivant, « du danger affreux que vous a fait courir la «colère de votre père... Je vois votre for- « tune, votre avenir perdus par ma faute !... « Je suis bien coupable, Sara, et par la plus « cruelle des fatalités, je ne puis, en ce mo- « ment, prendre aucun parti... D'autres mal-
k heurs pèsent sur ma vie , qui rendent ma « volonté esclave d'une cruelle indécision. « Mais, je m'empresse de venir à votre « secours , au moins pour adoucir Padversité « où je vous ai plongée... Sous ce pli vous « trouverez une traite de mille francs sur la * maison G...., rue de Vendôme , a Paris. Je « serai moi-même dans cette ville vers la fin « du mois prochain 5 mais alors vous me déa testerez... Enfin je vous verrai. »
Cette lettre renfermait un sens mystérieux que ni Sara , ni mon voisin, ni moi, ne pûmes deviner ; il fut éclairci quelques jours plus tard. Ma pensionnaire avait fait parvenir secrètement plusieurs lettres à sa sœur, et l'avait priée, avec instance, de venir la voir. Esther avait toujours répondu de la manière la plus tendre a Sara ; mais elle n'était pas venue. Enfin, un soir que fêtais dans la chambre de notre aimable Juive, nous vîmes entrer une jeune personne fort belle , que j'aurais a l'instant reconnue pour la sœur de ma cliente, quand cette dernière ne se serait pas élancée
dans ses bras en s'écriant... «Estherîma chère Esther !...
— Mais que vois-je ! continua Sara avec la plus grande surprise... toi aussi!
— - Oui , bonne sœur, ma faiblesse vient partager l'asile de la tienne... Je n'aurais pu braver la fureur de mon père... je m'y suis soustraite...
— Hélas ! nous sommes bien malheureuses, dit Sara en sanglotant sur le sein d'Esther.
— Plus encore que tu ne penses , répondit celle-ci d'un accent solennel ; le père de l'enfant que je porte, c'est... le père du tien...
— Ah! l'horreur! s'écria avec plus de stupéfaction que d'emportement la pauvre Sara... Voilà donc le mystère de sa lettre expliqué !...»
Le lendemain, j'accouchai Esther, qui ne cria pas moins que sa sœur.. . Les Juives sontelles plus sensibles ou plus irritables que les autres femmes ? Les deux Israélites sortirent en même temps de ma maison ; je sus depuis que ni l'une ni l'autre n'avait épousé le corn-
mis-voyageur. ..Mais il ne m'a pas été possible de savoir quelle a été la destinée ultérieure de ces pauvres demoiselles: mon jeune voisin s'est montré , sur ce point , impénétrable comme un diplomate anglais.