‹ Mémoires authentiques d'une sage-femmeChapitre 37 sur 44 · DERNIÈRES SCÈNES DE VOYAGE · texte numérisé non relu

DERNIÈRES SCÈNES DE VOYAGE

Une tfette cljn ^6 JHoinee.

Un mathématicien qu'un !de ses amis avait conduit à une représentation de Zaïre , lui disait en sortant du théâtre : « Voilà qui est beau; mais qu'est-ce que cela prouve?... » Cette remarque d'un esprit géométriquement positif, je la fais chaque fois qu'il m'arrive de îenser à la vie monastique , et je me dis nentalement : « Cette réclusion perpétuelle ,

ce renoncement à toutes les jouissances du monde peuvent être fort méritans ; mais qu'estce que cela prouve? et surtout qu'est-ce que cela produit?...» J'avoue que je me montrerais d'un septicisme obstiné, si quelque zélé partisans des cloîtres entreprenait de m'en prouver l'utilité ; et quant a la production des résultats du monachisme, j'en nierais avec d'autant plus de ténacité l'évidence, que la règle claustrale est diamétralement opposée à ce précepte émanant du Verbe lui-même : Croissez et multipliez... ceci soit dit tout intérêt de sagefemme a part.

Or, rien n'inspire une plus vive curiosité que les choses qu'on ne conçoit pas : depuis ma plus tendre jeunesse , je désire ardemment visiter l'intérieur d'une maison de trapistes. Je sais déjà que la plupart des hommes ensevelis dans ces grandes tombes, où ils meurent durant dix, vingt, trente ans, sont des pécheurs venus à résipiscence. C'est une étude a faire que celle d'une contre-partie si absolue de l'empire des passions, ou plutôt de cette pas-

sion négative au soin de laquelle viennent se glacer toutes les autres. Pour moi, je ne vois rien de véritablement dévot dans cette bouderie contre la destinée, qui confine les humains au fond d'un couvent, après de grands malheurs ou de grands mouvemens de l'ame : Saint Cyran se faisant fondateur de la Trappe parce que dans les beaux yeux de la duchesse de Montbazon se sont éteints,en même temps, l'amour et la vie; le comte de Comminges maigrissant de dépit, parmi les trapistes, parce qu'il ne put être heureux à sa guise; enfin un officier supérieur de l'ancienne garde impériale se condamnant à passer le reste de ses jours entre quatre murailles humides, et n'entendant retentir sous les voûtes sombres

que l'écho de ses pas, parce que le renversement d'un système politique a trompé son ambition : en vérité je ne vois rien dans le sacrifice de tous ces gens-là qui profite à la religion... Considérez donc, me dira-t-on, que ces honnêtes cénobites labourent les champs, eultivent les jardins, exercent les profession!

de menuisier, de charpentier, de tourneur... soit: mais en admettant qu'un moine né marquis, qu'un ancien colonel ou un ex- avocat soient devenus tout d'un coup propres a diriger la charrue, a manier la bêche., h pousser le rabot, a se servir de la bisaigue et à tenir la gouge, je ne vois pas qu'il y ait grand profit pour ces arts a ce que ceux qui les exercent énervent leurs bras par l'abstinence, et se condamnent a un mutisme perpétuel , lorsque, du reste, ces agriculteurs ou ces artisans improvisés doivent faire d'assez méchans ouvriers. Reste donc le but religieux, et je crois fermement que le marquis l'eût mieux atteint en faisant circuler, même follement, ses revenus dans le monde ; le colonel en défendant son pays; l'avocat en plaidant la cause, si souvent négligée, du pauvre.

Ce fut avec ces idées que me trouvant , il y a quelques années, enDauphiné, je me décidai à prendre des habits d'homme , pour visiter la Grande-Chartreuse, dont j'avais entendu raconter tant de choses , pour la plupart fa-

buleuses. Accompagnée d'une personne sûre et dévouée, je partis, un beau matin, de Grenoble pour faire une excursion vers le fameux désert de Saint-Bruno. Après trois heures de marche autour du mont Saint-Enardet dans les gorges environnantes, au bruit des cascades tombant de la montagne, et formantquelquefois des arceaux de cristal au-dessus du chemin, nous arrivâmes au pied du mont Sapé, que nous gravîmes péniblement. Parvenues a son

sommet, et du sein d'un air extrêmment raréfié, nous planâmes sur cette vaste contrée au milieu de laquelle serpente l'Isère, et dont Grenoble fermait l'horizon. Puis, abandonnant à regret celte belle perspective, nous continuâmes notre route vers le couvent, à travers la sombre uniformité d'une forêt de pins, d'ifs et de sapins.

Nous arrivâmesbientôtauvillage de Chartreuse, dont l'aspect sauvage et la morne tristesse nous préparèrent a la vue plus gravement solennelle du monastère vers lequel nous marchions. Tout à coup et lorsque notre œil inquiet cherchait encore une direction, nous passâmes une gorge

qu'étranglent deux montagnes coupées a pic , sentinelles gigantesques qui semblent garder l'entrée du vallon situé au-delà. Lorsque vous avez franchi ce défilé, c'est un désert que vos regards attristés parcourent : un désert d'une lieue et demie de circonférence, et que des rochers, dont les pointes se perdent dansla nue, séparent du reste de la terre. On vous dit, la Chartreuse est là ; mais vous ne la voyez pas : il faut que votre pied vienne heurter les murailles du couvent pour qu'il se révèle à votre vue... Alors apparaît un grand corps de pierre , formé d'une multitude de pavillons s'adossant à l'église, et criblé d'innombrables et étroites fenêtres, armées contre le jour d'un grillage serré. Une flèche très haute surmonte l'édifice, et dessine sa forme grisâtre sur la noire forêt qui couronne la montagne à laquelle le bâtiment s^appuie. De ces constructions immenses aucun bruit ne s^élève; nul accent n'en interrompt le silence ; car en cet asile mystérieux la voix est proscrite : l'homme oublie la parole.,. Seulement vous entendez le bruissement

monotone des sapins agitéspar le vent, et, dans le lointain, la chute bouillonnante d'un torrent, qui s'échappedesflancsd'unerochevieillecommele globe... Par un sentier étroit, côtoyant des précipices d'une effrayante profondeur, nous arrivâmes a l'entrée de la maison. Si l'abstinence et la chasteté sont les vertus des disciples de saint Bruno, la patience doit ê.'re celle des gens du monde qui ont le courage de les visiter... Nous frappâmes près d'une heure à la porte massive qui clôt ce sanctuaire de la pénitence. . . pendant une heure, les échos de la montagne répétèrent, en les prolongeant, nos coups de marteau redoublés. Enfin on ouvrit ; la porte en s'écartant nous laissa voir une sorte de fantôme : un reclus long, maigre, au teint jaune, a la tête rasée, et dont les yeux, du fond de leur orbite excavée , brillaient d'un feu sombre et pénétrant... .l'avais enfoncé mon chapeau sur mes yeux , pour dérober, dans ce premier instant, mes traits féminins... malgré cette précaution je crus que le spectre avait deviné mon sexe... peut-être me trompais-je , mais

il me sembla que son regard était devenu plus brillant, et que sa poitrine s'agitait suus la souquenille de bure couleur marron qui lui servait de vêtement \

Le cerbère de la Chartreuse ne nous parla point; mais son geste nous dit d'attendre ; il parut aller prévenir quelqu'un de notre arrivée ; la porte se referma... Une demi-heure d'attente s'écoula encore ; et nous commencions à trouver que notre curiosité était mise a une rude épreuve , lorsque la lourde porte tourna pour la seconde fois sur ses gonds. Cette fois , ce fut une figure riante et hospitalière qui s'offrit à nous : le premier personnage pouvait être pris pour le ministre de l'abstinence ; le teint fleuri du dernier venu était l'enseigne de la bonne chère. La con-

* Dans le second volume de ses Impressions et Voyage, M. Alexandre Dumas dit qu'une seule femme , habillée en homme , s'est introduite à la Chartreuse : je ne sais si cet écrivain a voulu me désigner ; mais c'est ainsi déguisée que j'ai pénétré dans cette maison. Madame la duchesse de Berry y fut admise en 1829; mais il fallut une permission du pape.

fiance nous revint en voyant cet introducteur : il était vêtu d'une robe de laine blanche, fort propre ; ses mains n'annonçaient pas plus le travail que son visage ne faisait présumer le jeûne , et l'austérité dont il cherchait à donner l'expression à ses traits, nous parut évidemment contrainte...

Le cénobite, étant arrivé près de nous, se coucha ventre à terre et psalmodia quelques mots, une courte prière sans doute ; puis, se relevant avec agilité, il nous fit signe de le suivre... La porte se referma derrière nous... Je ne sais quel frémissement parcourut en ce moment tous mes membres... je crus qu'une barrière d'airain venait de tomber, avec un bruit lugubre , entre moi et les domaines de la vie *.

A l'époque où je visitai la Chartreuse, l'ordre de Saint -Bruno avait repris toute l'austérité, ou du moins l'apparence d'austérité de ses anciennes règles... c'était peu de temps après la chute du régime appelé la restauration, Depuis, les reclus du Dauphiné se sont un peu relâchés de cette règle : ils parlent quelquefois.

Une cour très grande, que nous traversâmes, était remplie de charrues, de voitures, M'instrumens aratoires , de bœufs , de chevaux , de moutons. A travers cet appareil des exploitations rurales , erraient des hommes, ou plutôt des squelettes vivans, semblables au gardeporte... Mais nous vîmes aussi parmi eux des moines portant , ainsi que celui qui nous conduisait, des robes d'une blancheur éclatante, et des ligures dénonciatrices des infidélités faites aux austérités cénobitiques. «Allons, allons, me disais-je, en marchant, derrière notre guide, sous une voûte longue et sombre : à la Chartreuse, comme dans le monde, les niais, c'est-a-dire les gens sincères et de bonne foi, sont seuls attachés à leurs devoirs, et maigrissent a la peine. Ici , tout aussi bien que dans la société, les intrigans, les hommes à savoir-faire, les hypocrites , jouissent des honneurs de la vertu ; sans en supporter les obligations laborieuses, et l'unique tâche qu'ils s'imposent est un vain semblant... Les chartreux au teint hâve , au regard caverneux ,

aux jambes rendues chancelantes par le jeûne et le travail forcé, sont dupes des moines aux blanches robes... les chartreux ont leurs humbles prolétaires et leur aristocratie improductive... où diable la corruption du siècle va-t-elle pénétrer !»

Dans le corridor ténébreux où nous marchâmes long-temps, quelqu'un, un moine apparemment , nous croisa en rasant la muraille; je ne pus distinguer ses traits, mais je crus voir flamboyer ses yeux, et sa robe effleura la mes vêternens. Il me saisit la main en passant; la chaleur acre et moite de sa peau me pénétra jusqu'aux os , tandis qu'il me disait d'une voix basse... : « Vous êtes une femme ; j ai reconnu votre sexe... On ne trompe point, à cet égard, les sens d'un chartreux... Fille d'Eve, pourquoi venez-vous ici?... Fourquoi jeter des élémens combustibles sur des feux à peine assoupis, et qui peut-être vont se réveiller terribles et dévorans... » A ces mots le reclus s'éloigna... Et j'entendis gronder un gros soupir, auquel succéda un Ave Maria

dont l'intonation vibra longuement sous la •voûte.

En ce moment nous arrivions devant une porte brisée ; nous l'entrevîmes au jour incertain que laissait pénétrer en ce lieu une sorte de meurtrière. De plus, nous vîmes a droite un escalier, à gaucbe une porte de moyenne grandeur, auprès de laquelle on avait scellé dans la muraille un banc , devenu luisant par Pusage long et fréquent. Au dessus était appendue une pancarte indiquant aux visiteurs, en style rude, bref et sentencieux, la conduite qu'ils devaient tenir dans la maison, durant la station de trois jours au plus qu'ils y pouvaient faire. Dans cette instruction, l'hospitalité des chartreux se montrait impérieuse et despotique : j'avais cru que la charité devait être humble et douce.

INous regrettions fort d'être venus subir les lois de ces misantropes ascétiques , qui se vengent ainsi, sur les gens du monde, des privations réelles ou simulées qu'ils s'Imposent. Notre introducteur avait disparu par la

porte brisée ; une nouvelle attente , qui nous parut avoir duré plus d'une heure, ne corroborait point la patience prête a nous échapper depuis long-temps; bientôt elle devint extrême, et nos pieds, agités par une vive contrariété , produisaient, sur les dalles froides et humides, à peu près le bruit que Ton entend dans nos spéciales, quand les acteurs sont en retard... il faut convenir aussi que la représentation des disciples de Saint-Bruno tardait beaucoup. Au bout d'une heure et quart, l'épreuve de notre patience prit fin : nous vîmes sortir par la porte brisée un autre religieux à la robe blanche, mais auquel l'aristocratie claustrale avait moins profité qu'à son prédécesseur : celui-là était maigre. Il se prosterna a son tour le ventre contre terre , marmotta quelque patenôtres, puis il se releva, et, dans le lançace mimique de la maison , nous prescrivit de le suivre. Ayant passé la porte brisée , nous nous trouvâmes dans l'église. Il y régnait une obscuritémystérieuse,quinenous permit d'en mesurer la grandeur qu'à travers les ombres;

mais quelques cierges jetés ça et là comme de petites étoiles, faisaient scintiller, sur l'espace ténébreux, l'or, l'argent ctmême les pierreries le maître-autel: il nous sembla fort riche. Autour du chœur s'arrondissaient, en forme de fer à cheval, les stalles des chartreux... C'est là que , la nuit comme le jour, leur voix grave et creuse , dans les seuls accens qui lui soient permis , chante la gloire du Très- Haut... En entrant dans le temple sombie , mystérieux et solennel, d'où s'élève ce concert pieux , on se sent pénétré de vénération : en ce lieu, la religion aurait de l'éloquence même pour les esprits forts... elle pénétrerait jusqu'à lame de l'athée...

Ce fut donc sans effort que , passés dans un cabinet voisin de l'Eglise, nous nous agenouillâmes , au signe impératif de notre conducteur, devant un prie-dieu , sur lequel était ouverte une imitation de Jésus-Chrit... Le moine la prit et nous en lut un chapitre , qui nous émut profondément... L'appareil des rites est le plus puissant auxiliaire du christia-

nisme; le sacerdoce fut bien inspira en l'empruntant de la foi païenne.

Nous nous croyions. à bout d'épreuves : il n'en était rien. Ramenés par l'homme blanc k la place où il nous avait pris , notre patience y dut subir une troisième attente... mais elle ne fut pas longue: la porte de droite s'ouvrit, et nous entrâmes dans une salle à manger, où se trouvait une table toute servie.

Nous n'étions pas seuls de visiteurs, nous en vîmes arriver d'autres, avec plusieurs jeunes ecclésiastiques, envoyés en discipline dans la maison. Rarement le couvent était sans quelques uns de ces lévites , oublieux des devoirs du sacerdoce; ce qui prouve que sa morale est plus facile à prêcher qu'a suivre. Le repas se composait de légumes seulement; mais ils étaient bien assaisonnés; le vin et le pain qu'on nous servit étaient de bonne qualité. Tandis que nous mangions, le chartreux maître des cérémonies se tint debout à l'une des extrémités de la table: au commencement du repas , il avait récité k haute voix une

prière ; il en récita une autre à la fin... Et pas une seule parole... : un silence pythagorique ; pour tout langage, des signes.

Indépendamment du réfectoire où nous venions de souper, et qui n'était destiné qu'aux visiteurs et aux prêtres en discipline , il y avait deux autres salles : l'une pour les pères , l'autre pour les frères chartreux. La nourriture des uns et des autres était beaucoup plus rigoureusement maigre que celle qu'on nous avait servie. Les chartreux boivent dans des vases de terre, imitant, par la forme, celui dont se servait leur fondateur. Jusqu'au sein de la piété l'on se livre à l'imitation , qui n'est que l'ombre des goûts et des sentimens. Les assiettes, les cuillers, les fourchettes dont on se sert a la chartreuse sont de bois.

Après souper, nous demandâmes la permission de parcourir le couvent, toujours sous la conduite du religieux qui nous avait introduits à l'église , au cabinet des prières , au réfectoire. En sortant de ce dernier lieu, nous parvînmes, par divers circuits, dans une espèce

de jardin où semble sommeiller une triste végétation de buis , d'ifs et de cyprès , privée des bienfaits du soleil par une muraille haute de trente pieds... Une immense croix , taillée dans des buis nains et couchée sur le sol , se détache en vert pâle sur le sable battu qui l'environne ; ce jardin n'a pas plus de trente pieds carrés. A l'une de ses extrémités, se trouve la porte principale de l'église; visà-vis, une sorte de tribune, à laquelle on arrive par quelques degrés en bois. C'est de là que les visiteurs et les aspirans entendent l'office. Près du jardin est une salle longue, étroite et garnie de bancs sur les côtés : chaque soir, à huit heures, pères, novices, aspirans et visiteurs s'y réunissent au tintement funèbre d'une cloche.

Au milieu de la salle s'élève une chaire : l'un des religieux y lit, pendant une heure, les règles de Tordre, commentées, etrendues de plus en plus sévères par les interprétations du fanatisme. La discipline, c'est-à-dire cette grêle de coups que les chartreux faisaient pleuvoir autrefois Tï. jg

sur leur corps amaigri; a cessé d'etre dans leurs obligations: on n'entend plus les gémissemens que la douleur physique arrachait a ces malheureux durant les lectures du soir... car c'était ce moment que les moines choisissaient pour se fustiger, et témoigner par là de leur profonde soumission aux préceptes de saint Bruno. Alors les chartreux ne se nourissaient que de pain noir, d'eau claire et de légumes sans graisse et sans sel. Ils couchaient sur les dalles de cabanons humides , disposés autour de plusieurs salles immenses , comme les loges d'une ménagerie. Les lois meurtrières que ces moines suivaient alors ont été bien adoucies : peut-être quelques généraux de l'ordre ont-ils pensé, comme le mathématicien en sortent d'une représentation de Zaïre, que cela ne prouvait rien... Les reclus maintenant réunis à la Chartreuse ont une nourriture saine , et depuis long-temps ils couchent dans des cellules particulières, dont je vais parler.

Le nombre de ces cellules est de quatre cents: elles ouvrent sur plusieurs corridors im-

menses, que nous parcourûmes successivement. A la fin du siècle dernier ,tous ces réduits cénobitiques étaient habités; lorsque nous visitâmes la Chartreuse, trois cent cinquante étaient vides. Aujourd'hui, il n'y a plus dans ce monastère que vingt-quatre ou vingt-cinq religieux. Une sentence est écrite sur la porte de chaque cellule : il en est dont le sens ne me semble ni très clair ni très rationnel : de ce nombre sont celles-ci :

Dans la solitude , Dieu parle au cœur de l ' homme; et dans le silence, V homme parle au cœur de Dieu.

Je vois bien ici une antithèse; mais la pensée a mal secondé l'inversion que présente cette phrase. Voici un distique non seulement irréfléchi , mais quelque peu hérétique.

A ta faible raison garde-toi de te rendre ;

Dieu t'a fait pour l'aimer et non pour le comprendre.

Dieu n'a point défendu à l'homme de croire au témoignage de sa raison, car toute raison,

toute sagesse émane de lui ; mais il a dit ; Croyez , même lorsque vous ne comprendrez pas ; car votre esprit ne peut sonder tous les mystères de la divinité.

Chacune des cellules se compose de plusieurs pièces situées a trois étages : à l'étage mitoyen , qu'habite ordinairement le moine , sont une chambre a coucher, une pièce a cheminée et un petit cabinet de travail. L'ameublement se compose d'un lit renfermé dans une sorte d'alcôve fermée, avec une paillasse et des draps de laine; d'un prie-dieu en noyer et de quelques chaises grossières... Je n'ai point vu dans les cellules le fameux sablier dont tous les religieux étaient jadis munis... Sans doute les Chartreux doivent employer dignement les heures, et ne pas les compter. Au-dessus de ce logement est un petit grenier; l'étage inférieur offre un atelier d'artisan.

Après avoir parcouru une partie des cellules, nous vîmes la salle du chapitre, ou sont rangés, par ordre chronologique, les portraits de tous les généraux de l'ordre, depuis saint Bruno jus-

qu'a Innocent Masson , mort en 170). C'est «ne galerie imposante que celle-là... : Je crus voir la piété de sept siècles représentée dans cette réunion muette, mais non privée d'éloquence.

La nuit était venue quand nous visitâmes le cimetière des Chartreux : nous suivions, pour nous y rendre, une sorte de corridor voûté et ténébreux , lorsque , vers le milieu de sa longueur, une ombre blanchâtre passa près de moi, et la voix qui s'était déjà fait entendre à mon oreille y murmura ces mots : « Sois « satisfaite , fille d'Eve , la flamme du péché « s'est rallumée dans un cœur pénitent... vai- « nement les ossemens de mes frères trépassés « ont résonné sous ma pioche; vainement, « pour étourdir de coupables désirs . je viens « d'ouvrir ma tombe et lui ai promis mon « corps. . .les inspirations de Satan subsistent. . . « malédiction !» et le moine s'éloigna... et la plus triste impression se grava dans ma pensée... Nous arrivâmes au cimetière; le jet tremblotant d'une lanterne, que portail notre

conducteur, en éclaira presque toute l'étendue... quelques tombeaux, mutilés par le temps, projetaient leurs masses grisâtres sur la vaste surface de ce champ funéraire ; ça et là des mamelons alongés recelaient une fosse.... l'herbe y poussait activement... les débris humains y remplissaient leur dernière destination : ils alimentaient la vie végétale du résidu de la vie animale... Au pied d'un sarcophage , sur lequel est agenouillé depuis deux siècles un chartreux de pierre , je vis la terre fraîchement remuée; j'approchai, c'était l'asile éternel d'un reclus : le chartreux du corridor m'avait dit vrai... Une tête de squelette reposait sur le talus nouvellement formé... la lumière, en passant sur ce vestige d'un homme, me montra des dents serrées... je frémis... il me sembla que l'expression de cette tête osseuse continuait la malédiction du moine.

L'heure du coucher était venue ; la cloche nous l'annonça. Je m'étais faite homme pour entrer à la Chartreuse; il fallait soutenir ce

rôle, et passer la nuit seule dans une des trois cent cinquante cellules vidées successivement au profit de la mort... Quoique mon compagnon de voyage dût occuper la cellule voisine , je sentis mon cœur palpiter a l'idée de cette solitude nocturne en un tel lieu : toutefois , je me résignai sans hésitation... Les chambres où nous couchâmes avaient été disposées récemment pour recevoir des visiteurs : nous y trouvâmes d'assez bons lits... Mais quand je fus seule , quand pour obéir à la règle inflexible du couvent, j'eus éteint la petite lampe qu'on m'avait laissée, je l'avoue, ce fut plus que de l'émotion que j'éprouvai... J'ouvris ma croisée : elle donnait sur la cour que nous avions traversée en entrant, vaste parallélogramme fermé sur ses quatre faces par des bâtimens... Et pas une seule lumière aux innombrables fenêtres , qui toutes se dessinaient en noir sur les divers corps de logis... pas le moindre mouvement dans la maison... Un calme solennel, absolu, effrayant...Sur un point quelconque, cependant, une ilamme aclive brûlait au cœur d'un

homme... du moins le chartreux du corridor sombre me Pavait dit... mais qu'était-ce, dans ce grand silence , que le bruit d'un soupir î

Je me couchai... Que le sommeil fut lent à me secourir, durant cette nuit terrible!., tantôt je croyais entendre des pas dans l'étage supérieur; tantôt... mon œil fasciné croyait voir s'ouvrir la porte communiquant à la pièce voisine , et s'avancer lentement vers moi, revêtu de sa robe blanche, le cénobite passé de cette demeure dans le cimetière de la chartreuse... Au milieu de la nuit, un chant religieux, grave ou plutôt lugubre, fit diversion au malaise que je ressentais, et qu'il faut bien appeler de la frayeur... : c'étaient les matines 3 chantées selon l'usage par les chartreux... Enfin, vers la naissance de l'aube, je m'endormis ; mais non pas d'un sommeil tranquille. Toutes les impressions de la veille, agitées dans mon cerveau , y produisirent des images singulières, y combinèrent des scènes étranges. Je vis le religieux qui nous avait servi d'introducteur, assis dans sa cellule

devant une table splendidement servie; entre les mets exquis qui la couvraient s'élevaient le svelte flacon de Lafitte, et le flacon d'Aï, captif sous le fil d'archal. Le bras du moine enlaçait la taille d'une de ces jolies paysannes dauphinaises, dont le costume m'avait rappelé, quelques jours plutôt, les pastourelles de Florian. . . A ce point, le voile d'un autre songe

retomba sur cette scène anti-monastique

Alors m'apparut , l'œil flamboyant , la respiration bruyante , le chartreux qui , deux fois dans la soirée, m'avait parlé à l'oreille... Par une de ces bizarreries qui n'existent que dans les rêves , sa tête rasée était ceinte d'une couronne de roses , sa robe blanche ^tait traversée diagonalement par une de ces écharpes légères, que nos élégantes ont empruntées des bayadères de l'Inde ; et de la pointe dorée d'une flèche } il faisait bruire a ses pieds des os de mort... J'aperçus parmi la tête du cimetière... elle me grinçait les dents... Tout à coup, le moine tire avec violence mon rideau et s'écrie : « C'en est fait, Satan triom-

« phe; qu'importe la colère céleste... qu'im- « porte la damnation éternelle... » En ce moment , je m'éveillai ; le jour commençait a poindre... la vision s'évanouit, et j'entendis dans le corridor une grave euphonie d'^^e Maria.

Je jurai , en me précipitant du lit, qu'une seconde nuit ne me retrouverait pas à la Chartreuse : il est des spectacles qu'une imagination vive doit s'épargner. Avant que nous quittassions le couvent, un jeune novice, non encore assujéti a l'obligation du mutisme, nous donna quelques détails sur l'espèce de hiérarchie qui règne parmi les chartreux. En arrivant dans le monastère , on est d'abord novice ou aspirant ; puis, après une année de noviciat, on devient chartreux simple: c'est à ce second degré de monachisme qu'on se livre aux travaux agricoles, ou aux diverses professions manuelles. Un temps plus ou moins long est consacré à cette autre série d'épreuves, où le mérite du reclus est de supporter les plus rudes travaux , les fatigues les plus acca-

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blantes, pour l'amour du Seigneur. Si la constance se soutient dans cette sphère de labeur et d'austères privations , le chapitre juge le chartreux du second degré digne de passer au premier.... Parvenu à ce ranjx, le religieux endosse la robe blanche de saint Bruno; alors , il ne se livre plus qu'à la prière ; il entre en communication avec l'esprit divin ; il demeure continuellement ravi en extase et livréàla contemplation.... C'était pourtantl'un de ces hommes à demi sanctifiés qui nous avait apparu si gras, si vermeil, si ingambe.... En vérité , je suis tentée de penser (Dieu me le pardonne si je faux), je suis tentée de penser que le rêve où j'avais vu ce chartreux à table près d'une jeune fille était plus véridique que ses roulemens d'yeux séraphiques et ses prosternemens contre terre.

Lorsque nous quittâmes la Chartreuse , personne ne voulut accepter nos remercîmens : on nous fit entendre que l'hospitalité était un devoir auquel les enfans de la création ne devaient mettre aucun prix. Le chartreux

dont j'ai peut-être calomnié la conduite, sur le témoignage de sa mine plus voluptueuse que cénobitique, nous reconduisit jusqu'à la porte extérieure, et répéta, près de son seuil, la prière, ventre contre terre, qu'il avait psalmodiée en nous recevant. Il allait repousser sur nous la pesante fermeture armée de fer , lorsque nous le priâmes de nous indiquer le chemin à suivre pour nous rendre a Fantique

cellule de saint Bruno Le religieux, a ce

nom révéré, fit le signe de la croix, étendit le bras vers la direction que nous devions suivre, et nous quitta brusquement.

Après avoir marché environ une demi-heure à peu près au hasard, nous arrivâmes à un lieu qu'il nous fut aisé de reconnaître pour la retraite du fondateur des Chartreux. Ce père s'était établi, avec quelques disciples, au pied même d'une montagne formée de roches superposées , et comme suspendues dans les airs. Le roc, creusé par leurs mains,servil d'asile à ces pieux solitaires ; des racines sauvages les nourrirent; une onde limpide qui coulait au

fond de leur grotte les abreuva Mais si ces

ermites voulaient vivre dans la plus austère pénitence , ils ne prétendaient pas faire encore le sacrifice de leur vie. Or ils reconnurent qu'à la fonte des neiges , ils seraient infailliblement écrasés par les avalanches, par l'éboulement des terres , ou par la chute des rochers — Ils quittèrent cette retraite dangereuse , et s^tablirent au milieu du désert. Telle fut l'origine de la Chartreuse ; elle doit remontera l'année io84-

Dans l'endroit même qu^habitèrent primitivement saint Bruno et ses compagnons, on a bâti une chapelle ; vous l'apercevez de quelque distance, s'élevant sur un rocher coupé a pic... L'œil la voit toujours chanceler, ébranlée par les vents delà montagne; mais elle les brave depuis plusieurs siècles, et les bravera peutêtre durant plusieurs autres. On lit au-dessus de la porte :

Sacellum Sancti Brunonis.

Autour de ce petit monument se groupent des roches chaudement colorées, que couronnent des massifs de sapins ; quand le soleil frappe leurs parois , on voit reluire sur ces rochers des substances cristalines et micacées. C'est un site pittoresque, hardi, sauvage, près duquel je voudrais voir posé le chevalet d'un Watelet.

Nous sortîmes du désert de saint Bruno par une issue opposée au défilé par lequel nous y étions entrés : de ce côté aussi, deux colonnes de roc semblent s'écarter a peine pour livrer passage aux voyageurs. Un peu plus loin, plusieurs filets d'eau se réunissent en bouillonnant pour former une cascade , au bruit de laquelle on s1 éloigne de ces lieux, et qu'on entend encore lorsqu'on est déjà loin.

SCENES DTNTEMEUR.

£e 0ric\anîr uïsrrct.

On entend quelquefois de singulières conversations dans les pensions de dames enceintes , et la critique médisante de celles qui s'y trouvent ne s'inspire pas toujours du souvenir de la Samaritaine... On jette la pierre à son prochain , sans se rappeler qu'on a péché soi-même. 11 n'y a pas très long-temps encore, un cercle féminin réuni dans mon salon ,

devisait très hostilement, je vous l'assure , sur le laisser-aller social de certaines femmes du monde, qui, pour s'y livrer, n'attendent pas toujours que l'état d'épouse et de maîtresse de maison agrandisse pour elles le cercle des convenances. « C'est à dire que les demoiselles de notre pays ne vous paraissent pas assez réservées, interrompit une dame, presque indignée de voir sortir une telle sévérité de principes d'un comité qui s'était montré si débile dans l'exercice de la morale effective. Un signe confirmatif fut la réponse presque générale. « — Eh bien ! écoutez, mes sévères compagnes , continua mon indulgente pensionnaire , écoutez une petite anecdote italienne : rien n'éclaire le jugement comme les comparaisons, et celle que vous pourrez faire, après m'avoir entendue, ne sera pas, je l'espère, au désavantage de nos jeunes compatriotes.

« Zerbina soupirait toujours; elle était rêveuse, inquiète; son ame s'élançait vers un bonheur vague qu'elle ignorait... En un mot,

Zerbina avait seize ans. Fille d'un vieux militaire Vénitien retiré du service avec de nombreuses blessures, une petite pension et peu d'argent comptant, elle recevait les hommages de tous les jeunes Véronnais. Mais, dans ce siècle essentiellement calculateur, les hommages empressés ne présagent plus l'établissement des demoiselles , quand elles ne peuvent entourer leurs adorateurs de lacs dorés. Sans doute la beauté a des liens que les jeunes gens subissent volontiers; mais l'esclavage qu'on s'impose librement est facile à rompre, et la chaîne une fois jetée, on porte ailleurs ses vœux et sa liberté. Zerbina connaissait déjà cette tactique des amans; elle s'en défiait comme par instinct. La foule soupirante qui tourb.llonnait à ses côtés n'eut point à proclamer sa faiblesse.... La jeune Italienne éloignait d'elle ses volages compatriotes, comme ces papillons que l'on chasse à regret' en admirant leurs brillantes couleurs; et, rendue à ses réflexions solitaires, elle disait : -C'est

bien dommage!» Cependant l'honnête officier

songeait à marier sa fille ; habitant avec elle une petite maison de campagne qu'il possédait à deux lieues de Véronne , il tâchait de recommander les charmes de Zerbina a la vieille galanterie d'un seigneur, inscrit au livre d'or de "v enise, et garçon encore à cinquante ans. Son château touchait a la modeste retraite du brave émérite; il y eut souvent échange de visites entre les voisins; quelquefois le sénateur donnait au vétéran des dîners somptueux, que ce dernier pouvait, bien entendu, se dispenser de lui rendre. Le noble républicain était goutteux ; mais sa goutte remontait sensiblement ; un asthme l'oppressait une bonne partie de l'année; mais on devait présumer qu'il serait délivré , avant deux ans , de l'existence pénible a laquelle cette infirmité le réduisait. Or, quoique fort jeune, Zerbina savait à merveille déduire une conséquence d'un principe : il élait évident pour elle que son mariage avec ce vieillard ne serait que le prélude désagréable d'un veuvage qui lui promettait l'opulence et le plaisir.

«L'avisée \ éronnaise, assise un jour au fond du petit parc situé près de la maison de son père , pensait mûrement à tout cela : elle venait de s'arrêter au parti d'accepter la main du dignitaire inscrit au livre d'or, lorsque, levant les yeux , elle aperçut devant elle un homme d'une haute stature , appuyé contre un arbre , et qui fixait sur elle des yeux noirs pleins de feu. Il était magnifiquement , mais singulièrement vêtu ; des armes de diverses espèces rendaient son aspect redoutable : à tout prendre , il pouvait autoriser plus de crainte que d'admiration.

« Zerbinaà d'autres qualités réunissait celle d'être courageuse; il est vrai qu'un bel homme n'inspira jamais une véritable frayeur a une jeune Italienne. -\on seulement celle-ci vit l'inconnu sans trouble, mais elle ne recula pas d'un centimètre lorsqu'il vint se placer sur le banc de gazon où elle était assise. Si les traits de l'étranger avaient de la rudesse, sa voix ne manquait pas de douceur. Zerbina écouta tout ce qu'il lui dit de sa passion pour

ta chasse, du hasard qui le conduisait dans le parc , du plaisir qu'il éprouvait en y rencontrant une si jolie personne

« Le hasard conduisit fréquemment le beau chasseur au même lieu; Zerbina y était, plus souvent que de coutume, ramenée par sa rêverie. Néanmoins , ces entrevues s'écoulaient en complimens débités avec chaleur, écoutés avec espoir, et cet espoir fut trompé. Un embarras, une sorte de réticence semblaient enchaîner la langue du chasseur. Zerbina se dit plusieurs fois : ocC'est bien dommage !» elle finit par ne plus reparaître au bosquet , et suivit à l'autel le sénateur vénitien.

« Laissons danser les nombreux convives réunis aux noces du couple mal assorti que l'hymen vient d'enchaîner , et suivons les nouveaux époux dans cette allée solitaire, où ils égarent leur élégance , à la demande de la mariée, qui veut respirer un peu le frais. Le soleil arrive au terme de sa course : le bois est déjà sombre; une brise rafraîchissante remplace les feux d'une ardente journée.... Tout

à coup deux hommes s'élancent cTuii bosquet, saisissent les mariés, et les emmènent aux deux extrémités de l'allée , avant qu'ils aient pu songer à opposer aux ravisseurs, même la faible résistance d'un cri. ..

« L'absence des deux époux fut trop courte pour être remarquée de la compagnie : ils rentrèrent dans la maison une demi-heure après leur enlèvement. Mais en quel état ,

grands dieux! revint le sénateur : privé de

ses bijoux , de ses magnifiques habits, et, le dirai-je, réduit, sauf le vêtement nécessaire, à la fine batiste qui le couvrait immédiatement.... Que de témoignages de regret, que d'expressions tardives de dévouement excita la mésaventure du patrice vénitien! et, chose inimaginable î Zerbina reparaissait brillante de tous ses atours... On se perdit en conjonctures—

« Ceux qui ont été initiés depuis au mystère de cet événement , ont rapporté que les ravisseurs du parc étaient le beau chasseur et ^\^ homme a lui: (pie tons deux appartenaient à

une troupe de brigands, commandée par le premier; que son lieutenant avait dépouillé sans pitié notre pauvre sénateur; mais que le capitaine , plus amoureux qu'intéressé, avait respecté la parure conjugale de Zerbina.... Diamans, perles, dentelles, tout se retrouva.. .. tout, excepté la couronne de fleurs d'oranger. Voilà , certes , un voleur bien discret.

« Vous voyez , mes sévères compagnes , poursuivit la narratrice,, que le laisser-aller des demoiselles françaises est loin de celui-là; car il a été prouvé, par les aventures ultérieures de Zerbina , qu'elle était d'accord avec le beau voleur italien , pour lui donner sa couronne de fleurs d'oranger, ou plutôt le trésor dont elle était Femblème. En effet, après avoir habité cinq à six mois le magnifique château du sénateur , la fille du vétéran disparut pendant une belle nuit d'été. Entre onze heures et minuit, les domestiques l'avaient vue se promener sur une terrasse, au pied de laquelle coulait PAdige. Il leur avait paru singulier que leur maîtresse, pour respirer les

émanations embaumées que secouait en ce lieu un double rang d'orangers, se fût munie d'une grosse cassette , qui devait rendre sa promenade laborieuse — Tout à coup, une tète, puis un corps enveloppé d'un vaste manteau, couronnèrent le jaur fermant la terrasse du côté du fleuve... Bientôt un grand homme s'avança rapidement versZerbina; les valets observateurs virent disparaître sa robe blanche sous la brune draperie de l'inconnu, qui l'emporta sans qu'elle lui opposât la moindre résistance. Le groupe fugitif descendit le mur que l'aventurier seul avait monté , et , peu d'instans après, on entendit un grand nombiv de rames fendre les flots de TAdige... Les domestiques du sénateur s'écrièrent alors : a On enlève la signora - ; ils avaient trouvé plaisant de ne pas le dire plus tôt.

« Au point du jour, le seigneur vénitien fit parcourir les deux rives de l'Adige par tous les sbires du pays.... On ne découvrit aucune trace des fugitifs. . . . L'opulent vieillard regrettait peu , disait-il , soixante mille ducats.

que l'infidèle emportait; il regrettait moin» encore pour une somme double de pierreries, dont elle avait eu soin de se munir. Mais Zerbina était enceinte : son vieux mari ne put se consoler d'avoir perdu un futur dignitaire du livre d'or,un fils désira dontilsecroyaitcandidement le père — Il mourut d'une goutte remontée.

a Peu de temps après , le vieux militaire , blanchi sous les lauriers et sous les livrées d'une misère honorable , se fit sauter la cervelle, en apprenant que sa fille avait pris la fuite avec un brigand.

« Vous conviendrez, mesdames , dit la conteuse en appuyant sur les mots, vous conviendrez qu'une conduite semblable ne passa jamais par la tête de nos jeunes françaises a moins que ce ne soit dans les

compositions de ceux de nos romanciers, qui, pour satisfaire les gros appétits ultra-romantiques, font du terrible, où la vérité devient ce qu'elle peut. »

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