‹ Mémoires authentiques d'une sage-femmeChapitre 38 sur 44 · SUITE DES SCÈNES D'INTÉRIEUR · texte numérisé non relu

SUITE DES SCÈNES D'INTÉRIEUR

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J'avais dans ma maison, Pan dernier, Ja maîtresse d une des notabilités évanouies de la librairie parisienne. Cette belle, naguère entretenue magnifiquement, s'était vue contrainte, après la déconfiture de son amant, de quitter le quasi-hôtel qu'elle occupait, et dont le mobilier, acheté a crédit, venait de retourner assez naturellement au vendeur, qu'on avait oublié de payer

Avant de passer outre, je proteste contre toute application de cette anecdote à tel ou tel libraire ; on compte a Paris environ cinq cents industriels de cette profession , et je suis bien sûre qu'il n'en est pas cinquante parmi qui ne prétendent pas appartenir à la haute librairie. . . Dans ce commerce d'élite, ce sont les grandes prétentions qui décernent le rang : or, vous concevez que mon histoire pourrait-être applicable a quatre cent- cinquante personnes au moins.

Après une prospérité prodigue de déjeuners donnés aux auteurs qui se vendent bien , aux journalistes influens; après une ample effusion de dédains sur les écrivains sans tilbury ; après l'exhibition , passablement prolongée , d'une robe de chambre à fleurs d'or , d'un bonnet grec richement brodé , d'une paire de pantoufles exécutées d'après les fameuses mules nuptiales du roi Léopold ; enfin , après avoir roulé toute espèce de voiture ? depuis l'humble cabriolet jusqu'à l'équipage de chasse, modelé sur celui de lord Sey-

mour , le libraire dandy déposa au greffe du Tribunal de commerce un billan doré sur tranche, et tracé par une superbe main anglaise.... Mon négociant avait surtout la manie (^anglaiser tout ce qu'il faisait.

Au milieu de toutes ces grandeurs , la catastrophe commerciale que je viens de signaler était une conséquence inévitable ; car mon libraire vaniteux, avec de fort belles phrases , n'avait jamais accompli que de médiocres affaires Dans le temps que son moulin faisait tant de bruit , il n'en tirait qu'une maigre mouture.

Toutefois, il lui restait la consolation de n'avoir pas, en déposant, dérogé aux élégantes habitudes de sa vie.... Il lui restait aussi le doux souvenir d'une conversation familière avec Janin , en plein café de Paris, ma foi ; la satisfaction de s'être fait l'Amphy trion de Balzac chez Véry ; de s'être montré au bois dans une calèche à lui , près de Victor Hugo , et d'avoir donné la main a la duchesse d'Abrantès pour remonter dans son remise. ... Du reste, il était

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bien assuré de n'avoir pas à se reproeher la moindre politesse envers les pauvres pelits hommes de mérite , dont les ouvrages ont le

sens-commun En un mot, l'amant de ma

pensionnaire se présentait fort de tous ses précédens au tribunal sévère de ses créanciers; s'ils l'accueillaient mal, c'est qu'ils n'étaient pas hommes de goût.

Je ne sais pas au juste ce qu'il en fut; mais la beauté délaissée m'arriva, portant, comme Bias , tout son avoir sur elle , y compris douze ou quinze napoléons qui lui restaient de toutes ses prospérités, et, moins heureusement, une grossesse de sept mois. Ma nouvelle pensionnaire conservait aussi de belles espérances : c'est le dernier bien que perdent les gens ruinés, et celui-là peut aider à ressaisir les autres... « Mon ami , me disait-elle quelquefois, doit se relever infailliblement : un homme qui manque de huit cent mille livres ne s'abandonne pas a l'adversité comme un misérable marchand de peaux de lapins... une notabilité commerciale; rebondit du fossé où elle a culbuté:* i

Mais j'espère qu'à l'avenir, il m'écoutera mieux qu'il n'a fait précédemment.... Ah! chère dame, poursuivit ma cliente en soupirant, le beau livre qu'il y aurait à faire sur les écarts de l'industrie! Que de fautes commises dans ce cercle d'activité, où tant de concurrens se meuvent, s'agitent, se tourmentent pour enfler les voiles attachées à la nef de leur fortune! Que de folles tentatives , d'essais imprudens , de probabilités décevantes guident l'intérêt pnvé dans les routes nouvelles qu'il cherche à s'ouvrir! Quelquefois, mon ami me demandait des conseils, subissait même ma critique; mais ensuite il faisait à sa tête. Un jour il vint chez moi , l'esprit gros de projets : « Vous connaissez la vogue des livres a bon marché, me dit-il vivement; vous savez quelle consommation notre John Bull fait maintenant des éditions populaire, économiques, encyclopédiques, pittoresques, etc.; eh bien ! je veux me livrer » ce genre d'entreprise , avec quelques modifications toutefois. Point d'opposition , point de déclamations li-

bérales dans mes publications : loin d'exciter les passions, je les calme , je les modifie , du moins, et leur donne une direction légitime. . . . Hein , qu'en pensez-vous?

— Votre but moral est excellent.

— Mais le but commercial?

— Pitoyable, Bien-aimé, pitoyable... c'est l'exaltation qui dévore journellement des milliers de livres; calmez-la, et vous devrez envoyer demain tous vos imprimés au pilon, et fondre tous vos caractères d'imprimerie en gouttières.

— Modifions donc encore mon projet... car je veux absolument faire du pittoresque plus original que mes confrères... Ah! publions ly amour pittoresque : ce sera un recueil a la portée de toutes les intelligences, et imprimé par livraisons. . .

— Nous avons déjà Faublas à cinquante centimes, et je crois qu'il est difficile de faire plus pittoresque que cela.

— C'est vrai... Passons au projet numéro 2. Si je faisais du monarchisme légitime, du trône'

et de l'autel pour l'usage du faubourg Saint- Germain.

—Cinquante centimes parsemaine, ce serait trop cher : la fidélité marchande maintenant avec les enfans de saint Louis...

— Que diable imprimer alors ? car il faut que je me répande en livraisons hebdomadaires. Hé parbleu! m'y voici... l'ultramontanisme reprend faveur : Monsieur de Paris rentre tout doucement en grâce à la cour ; je fais une belle édition de la Bible , avec vignettes de Tony Johannot...

— Trop volumineux , mon ami : la piété , par le temps qui court, se blase comme le romantisme... il faut qu'une édition ascétique ne tienne pas plus de place dans une bibliothèque que les œuvres d'un grand seigneur académicien. Passez au plan numéro 3.

— Je le tiens déjà, et, pour celui-là, je gage qu'il aura votre approbation.

— J'écoute.

— Je loue un magnifique magasin j j'en fais dorer les corniches; j'érige au milieu une

superbe colonne de sapin marbré, et je fais inscrire dessus, en lettres d'or, les noms de tous les auteurs dont je publierai les ouvrages. On y lira surtout ceux des écrivains assez heureusement inspirés pour faire les mémoires authentiques de gens qui n'en ont jamais laissés , ou pour écrire des romans, au dix-neuvième siècle , en style du quatorzième.... Voyez-vous ma colonne ? La vanité me donnera ses manuscrits pour rien.

— Connu , mon ami , et qui pis est usé

— Laissez -moi donc exposer mon projet jusqu'au bout. Vous concevez qu'en décernant cette immortalité anticipée , je traiterai mes élus d'autant plus favorablement qu'ils m'auront fait gagner plus d'argent : par exemple , j'accorde une inscription pure et simple pour une édition ; à la seconde édition, je surmonte le nom d'une couronne de lauriers; la troisième réimpression obtient des palmes; à la quatrième édition , je risque le buste en plâtre; à la cinquième , je le coule en bronze ; a la sixième. . .

— Vous êtes coulé vous-même —

— Ah ! je vois, mon édifice manque de base, et j'ai sous la main ce qu'il faut pour le consolider. J'associe un capitaliste à mes opérations; je forme ma maison d'homme du monde ; j'abandonne les détails commerciaux à mes commis, et je soigne ma réputation

— Votre réputation?

— Oui, la célébrité européenne qu'un libraire doitavoir.... Je la poursuis en poste; je me donne de ïincogmto en monarque voyageur; on pade de moi dans les feuilles départementales; les habitués de café suivent mon itinéraire comme celui d'un ambassadeur persan , ou d'un prince iroquois. Une fois célèbre, .je deviens dédaigneux avec le mérite obscur,' et , traitant d'égal à égal avec les hommes qui ont un nom, j'achète à beaux deniers comptans leurs ouvrages....

— Qu'ils auront fait composer par des mercenaires, dont ils ne seront que les prêtenoms... Vous vous ruinez infailliblement, mais vous vous ruinez en grand.

«Tout cela, mon cher ami.n'estplus inédit.

C'est du savoir-faire Ladv *** réchauffé, et vous savez ce que cela devient à l'usé.

— Que faut-il donc entreprendre ?

— Editer avec prudence les ouvrages que vous aurez lus....

— Lire!.... un libraire! y pensez-vous? Et d'ailleurs , que fait le mérite d'un livre au succès d'une édition? dans la librairie de vogue, on considère le nom de l'auteur ; pour le surplus , c'est du noir et du blanc, et Ton peut imprimer Dupont, mon ami, ou j'ai du bon tabac dans ma tabatière..,,

— Je ne suis pas de votre avis.... Je vous le répète , lisez.

«La méthode sera nouvelle, j'en conviens, mais je suis persuadée qu'elle vous réussira.... Croyez-moi , donnez cet exemple au monde littéraire ; qui sait? tous les libraires finiront peut-être par vous imiter , et ce ne sera pas le phénomène le moins remarquable du siècle. »

« Je fus quelques jours sans revoir mon ami , continua ma pensionnaire; je craignais que, exalté comme je l'avais vu , il ne se livrât à

quelque spéculation imprudente, et qu'il n'éprouvât des pertes majeures. Heureusement il n'en était rien; mais quand il revint chez moi, l'éditeur aux idées aventureuses, il m'avoua qu'il allait prendre le parti de suivre le dernier conseil que je lui avais donné : je soupçonnai qu'il venait de subir une déconvenue quelconque. «Vous me voyez bien décidé à lire , me ditil ; l'expérience est venue depuis trois jours appuyer vos conseils; voici le fait. Un homme à grande réputation , qui sans doute eut à se plaindre d'un de mes confrères , quand il n'avait (l'homme à grande réputation) que du talent et de l'activité , lui apporte avant-hier un manuscrit dont il indique le titre.

— Imprimez ceci , lui dit-il , c'est parfait

— Vous en êtes l'auteur?

— Je viens de le terminer.

— Gela suffit.... Et posant respectueusement le cahier sur son bureau, mon collègue appelle son groom, monte en tilbury; le voilà parti. Le soir même, Devéria dessinait un charmant portrait de l'auteur et des vignettes ravis-

santés ; Montgolfier recevait la commande de i,5oo rames de vélin ; le fondeur Didot choisissait un Cicéro d'un bel œil ; les compositeurs de Rignoux préparaient leurs doigts agiles; les presses étaient graissées : il fallait enlever 6,000 exemplaires du chef-dœuvre en quinze jours. Les corrections devaient être grassement payées; le prix des étoffes était doublé; il ne

restait a déterminer que la justification On

ouvre le manuscrit C'était un cahier de papier blanc!!!

— Mon cher maître, dis-je en riant au narrateur, voulez- vous que je vous nomme celui de vos confrères à qui cette mystification est advenue ?...

— Vous ne le connaissez pas.

— Oh! que si — ce confrère, c'est vousmême

— Ma foi , oui.

— Je suis bien sûre que vous lirez désormais les ouvrages qu'on vous présentera....

— Et je les jugerai....

— Un opinion en littérature î c'est trop pour un libraire; l'instinct commercial suffit.

L'éditeur ne tint pas compte de ce dernier avis; il voulut s'ériger en critique littéraire -y manqua, par système , de fort bonnes opérations; fit, comme nous Pavons dit, beaucoup de bruit, peu de profils, d'énormes dépenses, une banqueroute élégante ; et sa pauvre maîtresse , après avoir envoyé son enfant aux Orphelins, dut se faire plieuse à trente sous par jour... Mais elle répète souvent, il reviendra sur l'eau : un négociant qui manque de 800,000 francs, ne se brise pas auvent de la destinée; il plie et se relève.

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