SCENES DE VILLE
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Trois déménagemens équivalent a un incendie, a-t-on coutume de dire dans le commerce de la vie domestique ; je puis ajouter , moi, qu'un seul déménagement peut équivaloir a un pillage. Vous exposer pourquoi cette opinion est la mienne me répugne un peu : c'est, encore une fois, mettre a découvert les suites de ma déplorable faiblesse, durant cer-
tains rapports dont j'avais promis de ne plus vous entretenir... Mais, avant de fermer le guichet du confessionnal où vous m'avez entendue, il faut pourtant que votre patience me laisse écouler ce résidu de fiel, aigri encore par des griefs journaliers. Ce serait une réticence répréhensible,de la part d'un mémorialiste , que de ne pas ouvrir à fond son cœur, pendant qu'il y est.
Vous n'avez pas oublié le fameux procès soutenu par moi contre le docteur Giraud.... à propos d'un appartement que je venais de louer dans sa maison , ou plutôt dans notre maison, afin d'éveiller, s'il était possible, sa mémoire, si profondement oublieuse touchant les comptes qu'il avait à me rendre.... Vous savez que je sortis deux fois du palais, remportant les palmes de ce combat judiciaire , et que , mon arrêt au poing , je pouvais reconquérir mon appartement de la rue Richer, avec tous les honneurs de la guerre. J'avais permission légale et duement minutée sur papier marqué, de requérir la force armée pour
ressaisir mes droits de locataire : j'ai regretté depuis de n'avoir pas usé de ce moyen.... Il eût été glorieux de faire une belle entrée dans l'hôtel aristocratique du docteur , entourée d'une escorte de gardes municipaux a cheval et le casque en tête : il y avait Ta presque une ovation.
Mais mon sexe recherche rarement ce genre de triomphe : je préférai m'adresser purement et simplement au commissaire de mon quartier , et le prier de venir, sans esclandre, sans écharpe, m'autoriser à rentrer chez moi. . . J'étais dès lors bien décidée à ne plus habiter ma location : \ous avez vu, dans le premier volume de mes révélations, que lorsqu'on demande des comptes a M. de Saint-Gervais , il est de toute impossibilité d'éveiller sa mémoire , et le sommeil de cette faculté est tellement dur en lui, qu'il engourdit jusqu'à la conscience du docteur... Bien convaincue donc que je secouerais inutilement et la mémoire et la conscience de mon ex-associé , je renonçai a son voisinage, qui , s'il vous en
souvient, s'était montré fort hostile, pour le peu de temps qu'il avait duré. Toutefois , je désirais voir en quel état se trouvaient les meubles que j'avais fait porter, de ma maison de la rue Bleue , à mon appartement de la rue Richer... On y était entré et l'on m'en avait expulsée par le droit du plus fort, qui n'est pas toujours le meilleur , quoi qu'en ait dit le bon Lafontaine ; j'éprouvais quelque inquiétude sur l'intégralité de mon mobilier , par suite de cet acte de conquérant. Le principal corps d'armée, dans cette invasion , se composait de M. Giraud lui-même, elles grands hommes, au moins durant leurs actions héroïques, sont désintéressés ; mais celui-là avait des auxiliaires, et l'on sait que ce genre de troupes se gêne peu en pays conquis.... Je regardais, je le répète , comme nécessaire, un petit inventaire de ce que j'avais déposé rue Richer. Je me rendis chez le quartinier assez tard ; « qu'importe, me disais-je, en marchant , h justice porte un llambeau : les ténèbres ne doivent pas l'effrayer. Par malheur, M. le
commissaire était couché lorsque j'arrivai chez lui : apparemment le doux sentiment du far niente fut plus impérieux en lui que l'amour de ses fonctions , car il refusa d'obtempérer a ma demande, et me répondit de son lit :
«Si votre propriétaire vous ferme sa porte , c'est qu'il a ses raisons pour cela.
— Ses raisons, nul doute qu'il les a , répondisse vivement , et je vais vous les dire : la première, c'est qu1il lui semble assez commode d'avoir sous la main mes meubles , et de satisfaire sa curiosité , si bon lui semble , en les visitant.... Cette première raison peut encore se corroborer par celle-ci : quand on s'est servi d'auxiliaires dans un coup de main , il paraît assez naturel de laisser le paiement des subsides à la charge de l'ennemi.... et vous savez quels étaient les gens dont M„ de Saint-Gervais s'est servi si bravement pour me faire vider les lieux. La seconde raison du docteur est dune autre importance : il ne veut point me laisser établir dans la maison qu'il appelle la
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sienne, parce qu'il craint que je ne veuille pas la quitter sans qu'il me paie la moitié de sa valeur, qui me revient légitimement.... Ces raisons-la, je sais que Giraud.... les a; mais je ne vois pas , monsieur, comment elles peuvent être aussi les vôtres , jusqu'au point de me refuser quatre minutes d'assistance ?
— Madame, répondit le magistrat du carrefour, il est heure indue... je ne puis vous satisfaire.... retirez-vous.
— Je prends bonne note de votre refus, monsieur, et je n'oublierai point que, pour obtenir de vous le maintien de l'ordre public, il faut se présenter à votre bureau en plein jour seulement, et sans doute aussi par un beau soleil
Au moment où j'adressais inutilement ma requête au régulateur du balayage de mon quartier, il ne me connaissait pas; il ignorait que je fusse principale locataire d'une maison rue Bleue ; je trouvai plaisant de lui faire croire que, ne pouvant rentrer dans mon appartement de la rue Ilicher, je me trouvais sans asile
— Eh bien ! monsieur, repris-je avec une feinte tristesse , puisque vous me déniez votre appui, où irai-je coucher?
— Chez un de vos amis ; une jolie femme n'en doit pas manquer...
— Si j'en avais, en ce moment, sous la main un bien dévoué, répliquai-je avec l'accent d'une colère péniblement contenue , je l'emploierais à châtier les insolens qui , non contens de manquer a leur devoir, sont encore assez mal élevés pour oublier le respect qu'on doit a une femme. A ces mots, je quittai la chambre de cet homme , et je crois que le mot de manant , plusieurs fois répété , m'échappa en sortant de sa maison... Je trouvai qu'il y avait de l'écho dans la rue : quoiqu'il fut environ onze heures du soir, plus de vingt personnes stationnaient sous la lanterne du commissaire, attirées par la conversation animée que je venais d'avoir avec lui... Ce fut presque une émeute... Tout le monde s'alliait a mon ressentiment , et faisait chorus avec mes plaintes, brusquement accentuées. A ce com-
mencement d'orage populaire , le quartinier s'affubla d'une vieille redingote, recouvrant assez mal un simple caleçon , oublié depuis deux mois par la blanchisseuse, et descendit en furibond jusqu'au lieu où le groupe de mes partisans faisait gronder ses murmures. Je crus un moment que mon commissaire allait intimer au rassemblement les trois sommations d'usage ; mais , réfléchissant sans doute qu^il n'était pas, en ce moment, soutenu par la force armée , il se borna à crier au concierge de la maison de fermer la porte sur les séditieux... Vrai, le magistrat de police eut en cette occasion un beau mouvement... Cela fera, j'en réponds, époque dans sa vie. Quant à moi, je me retirai outrée contre ces prétendus agens de la loi , dont les devoirs sont les très humbles serviteurs de leurs préventions et de leur partialité, pour ne pas dire plus. Il était près de minuit quand je frappai chez moi , rue Bleue. Vous savez que , dans toutes les affaires possibles , les conseilleurs abondent: le lendemain je reçus vingt consultations obligeantes de la
part des personnes auxquelles je racontai mon aventure de la veille... Généralement, on s'accordait à me conseiller de m'adresser au procureur du roi : plusieurs amis m'offraient de m'accompagner au parquet , et même de faire rédiger une requête. 11 faut , me disaiton, il faut réclamer Pentrée de votre appartement avec d'autant plus d'instance, que vous n'avez pu juger convenable d'abandonner votre argent et vos effets précieux a la merci de vos domestiques , en quittant la rue Bleue , et qu'il a été naturel que vous emportiez ces objets rue Richer... Or, M. Giraud... est naturellement responsable de tout ce qui vous manquerait , et rien ne vous empêcherait de faire à ce monsieur un mauvais parti , puisqu'il vous a expulsée par Tabus de la force.
Dans la même journée, un avoué de mes amis me parla d'une manière encore plus positive; prétendant que je pouvais attaquer M. de Saint-Garvais devant la cour d'assises. «Voici, ajouta-t-il, ce qui arriva dernièrement à l'un de mes cliens , auquel un locataire
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devait quatorze mois de loyer. Ce locataire s'étantabsenté environ un mois, le propriétaire, qui ne lui avait pas donné congé, se crut pourtant autorisé à disposer de son appartement. Lorsque le voyageur revint, mon client lui dit:
— J'ai loué l'appartement que vous occupiez dans ma maison , après en avoir fait retirer vos meubles et effets, qui ont été déposés dans une chambre a côté.
— C'est à dire , monsieur, répondit froide ment le locataire, qu'en mon absence, vous avez violé mon domicile , et disposé a votre guise de mon avoir... Connaissez-vous les conséquences dune telle action ?...
— Mais , monsieur, il me semble qu'un propriétaire qu'on ne paie pas a bien le droit de reprendre sa location.
— Oui, sans doute; mais en l'absence de son locataire , il y a pour cela des formalités a remplir, et vous les avez éludées... Eh bien! monsieur, apprenez à vos dépens a respecter
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les légalités... Je vous somme de me remettre à l'instant io.ooo francs que vous devez avoir trouvés chez moi, ou je vais de ce pas vous accuser, devant les tribunaux , de m'en avoir dérobé vingt-mille.
« L'homme coupable du déménagement arbitraire jeta feu et flammes ; mais, bien conseillé, il finit par donner les 10000 francs, et tous les gens sensés lui dirent qu'il était très heureux de se tirer sans déshonneur d'une affaire si délicate. »
«Mais moi, pauvre dupe, toujours faible, toujours encline à la clémence envers l'homme du monde qui la méritait le moins de ma pari, je craignais tant de succomber à la tentation de faire un procès scandaleux à M. Girau..., que j'attendis à peine que les juges d'appel eussent confirmé mon triomphe, pour faire reprendre mes meubles rue Richer. Je suis très certaine que le docteur aura bien ri de ma simplicité; il se 'sera moqué amplement de mon donquichotisme de ménagemens...Les actions généreuses sont si loin de la sphère de
ses habitudes ordinaires... Voyons, cependant, où ces beaux scrupules me conduisirent.
« Un de mes parens , dont la probité, mille fois éprouvée , ne peut m'être suspecte, voulut bien se charger de reprendre mon mobilier dans la maison du docteur, et de le faire rentrer rue Bleue... L'inventaire tardif que j'en fis ne fut pas consolant : il était aisé de reconnaître que mes effets avaient subi le droit de conquête , et l'on avait traité mon logement de la rue Richer en place enlevée d'assaut... Les troupes légères de M. de Saint-Gervais s'y étaient donné carrière. Dans une armoire de l'appartement, a droite de la cheminée, j'avais, notamment, déposé une espèce de cassette, à laquelle, surprise par les assaillans, je fus forcée de laisser la clé : cette boîte contenait tout ce que j'avais jugé prudent d'apporter de la rue Bleue. ..Eh bien ! quand elle me revint, la plus grande partie de son contenu manquait. Par exemple, de i,5oo francs en billets de 5oo francs , renfermés dans un petit portefeuille, et de 3oo francs, moitié or, moitié
argent, il ne restait que huit pièces de 5 francs. De mes bijoux , contenus dans la même boîte, je ne retrouvai qu'une mauvaise chaîne , et quelques bagues d'une mince valeur... Le reste avait disparu...
«Je n'accuse personne nominativement , je n'appelle le soupçon sur aucune tête ; mais j'expose un fait véritable... Or, à qui dois-je demander compte de mes effets détournés , sinon a celui qui, non content d'avoir expulsé, dans ma personne, la gardienne naturelle de ce qui m'appartenait, a laissé violer, à diverses reprises, peut-être, mon domicile par les auxiliaires de son abus d'autorité?... J'ai perdu , et j'ai perdu par suite de violences que M. Girau... a exercées sur moi et chez moi : ceci ne saurait être contesté. Cette déclaration , quoique sincère , ne suffit plus , je le sens , pour réclamer la valeur des objets qu'on m'a soustraits dans la maison de mon propriétaire d'un moment... : Il échappe à la responsabilité matérielle ; je me contenterai donc de la responsabilité morale... Je serai
payée de mes effets perdus , comme de tout le reste ; car je grève la réputation du docteur d'une nouvelle hypothèque de honte.