II
Il ne trahira pas son origine... Vous voyez bien qu'il y a Ta dessous un mystère... une apparence a garder.... Je serai a Bordeaux pour tout le monde, à peu près... Mais je vous expliquerai cela dans un autre moment ; veuillez ordonner à quelqu'un de votre maison d'aider ma femme de chambre a transporter mes effets. »
Je sonnai mon domestique.
« Allez a la voiture que vous voyez a la porte , lui dis-je quand il entra , et aidez la jeune personne qui s'y trouve à transporter les malles de madame dans l'appartement n. 2.
— A l'instant, madame.
— Maintenant si vous voulez bien me suivre, continuai-je en me tournant vers la jolie disciple de Terpsichore, je vais vous mettre en possession du logement que vous me demandez.
— Ah! qu'il soit gai, je vous prie, répliqua la dansense d'un air distrait, en rajustant son chapeau.... je quitte un appartement délicieux.
— Je ne puis vous promettre de le remplacer sous ce rapport ; mais celui que je vous
offre est agréable , et donne sur un jardin.
— Un jardin ! des arbres ! . . c'est charmant. . . . Depuis long-temps je n'ai vu que les bosquets de Cicéri.... On reçoit à Paris les journaux de Bordeaux, n'est-il pas vrai ?...
— Je pense qu'ils sont a mon cabinet de lecture....
— Vous aurez donc la bonté de les envoyer demander ce soir ; je brûle de voir quel effet ont produit mes débuts sur les bords de la Gironde....
— Mais il me semble que , censée partie depuis deux heures de Paris , vos débuts ne peuvent pas encore être mentionnés dans les feuilles de Bordeaux.
— C'est vrai.... c'est vrai.... M'avez-vous vue dans la Révolte au sérail ?
— Non , mademoiselle. . . .
— Quand je serai relevée, je vous donnerai une loge.
— Oui, répondis-je en souriant à cette franche étourdie, quand vous serez revenue de la Gascogne....
— Bien, très bien ; Une pointe d'esprit: Je suis folle de cela, moi.... Ah! tandis que j'y pense , je vais vous prier de serrer quelques pièces d'or que j'ai là.... Elles seront dans vos mains plus en sûreté que dans les miennes.... Vous saurez bientôt pourquoi. »
A ces mots , ma pensionnaire renversa son sac de velours sur mon bureau , qui fut couvert de napoléons... Il y en avait cinq cents. Je ramassai le petit trésor de ma danseuse, et je le remis, en sa présence , dans mon secrétaire avec un carré de papier sur lequel j'avais écrit :
« Cette somme de 10,000 francs en or, « appartient à mademoiselle B...., qui nVen a « rendue dépositaire pendant son séjour dans « ma maison.
« Alexandrine Jullemier. »
« Maintenant, dis -je à ma cliente, voila qui sera à votre disposition.
— Non, non, s'il vous plaît; je vous donne le droit de me tenir un peu en bride pour la
disposition de cet argent... Je crains.. Plus tard vous saurez ce que je crains. »
JNous montâmes dans l'appartement que je destinais à mademoiselle B ; il lui convint. Seulement elle me pria de lui faire apporter une psyché.
« Il faudra que je travaille , me dit-elle en faisant quelques battemens au moment même où elle me parlait.... Vous ne vous imaginez pas avec quelle facilité l'on se rouille dans notre art.
— Il faudra pourtant vous abstenir quelque temps de tout exercice...
— Sans doute, je m'abstiendrai... d'ailleurs je suis lourde à présent ; j'ai très mal fait de... Asseyez-vous près de moi , sur ce canapé ; je vais vous raconter comment cela m'est arrivé.
— Volontiers.
— Ma mère , qui demeure avec moi , a dansé autrefois dans les ballets ; elle a connu les beaux jours de l'Opéra : le temps des Guimard et des Saint-Huberty... l'âge dor de
l'Académie royale de musique, « II n'y avait pas alors, dit-elle, une simple figurante qui n'eût son conseiller au parlement ou son président de cour des aides; pas un premier sujet qui ne se fût élevé jusqu'à l'altesse sérénissime , sinon royale... C'était le paradis des danseuses, ajoute ma mère en soupirant de manière à me faire entendre qu'elle a compté parmi les élues. L'honnête dame croit qu'il en est toujours ainsi, et que l'on peut jeter le grappin sur les éligibles du dix-neuvième siècle, ainsi qu'on le jetait sur les Robins du dixhuitième. Du reste, ne se rappelant plus, à cinquante-cinq ans,, que l'amour fut jadis pour elle un sentiment, et même assez tard, puisque je n'ai pas accompli ma dix-neuvième année, elle ne veut plus le comprendre que comme une affaire. C'est en vertu de cette belle spéculation que, rêvant pour moi la conquête d'un prince régnant, d'un margrave, ou tout au moins d'un grand d'Espagne de la première classe , elle m'a fait subir assez long-temps l'esclavage le plus dur. Il n'y a pas à dire, l'espace de
trois longues années, cette surveillance intrépide ne s'est pas démentie.
— Vous me surprenez... comment donc alors?...
— Ah! si fait , si fait une fois... une seule fois...
— Il faut convenir, mademoiselle , que vous avez joué de malheur...
— Dites de bonheur. .. l'esprit m'est venu... et je me suis affranchie. Je reprends mon récit : Ma mère me suivait dans l'Olympe, au risque de se rompre le cou en tombant des frises, aux Enfers, en butant à toute minute contre les machines , les contre-poids , les chariots. . . « Ce n'est rien , ce n'est rien , me disait-elle ; on peut trébucher sans grande conséquence à mon âge : une chute est moins dangereuse qu'au tien.» Pendant que j'étais en f scène, ma mère, collée le long d'une coulisse , épiait ma sortie , marchait sur mon ombre avant que personne eût pu m'adresser la parole , et m'emmenait dans ma loge,, dont elle fermait soudain la porte au verrou.
— Je conçois, ma chère Eveline, me disait Tan dernier madame B...., dans un de ses bons momens, je conçois que mon système de précautions peut te fatiguer...
— Je l'avoue, ma mère, à dix-neuf ans, le cœur d'une jeune fille commence a parler, et le sentiment qui s'y produit n'est pas un crime.
— Non, mon enfant- mais le plus souvent les cœurs qui parlent à l'Opéra ne disent que des sottises...
— Cependant, je sens, ma mère, que le mien ne manquerait pas d'éloquence.
— Tant mieux si cette éloquence est subtile, et je crois que nous ne tarderons pas à la mettre a l'épreuve... I/un des membres du corps diplomatique est venu, tu le sais , s'asseoir a côté de nous aux Tuileries, dans l'allée où tant de dames se montrent Paprès-dînée.
— Oui pour mettre leurs charmes a l'étal.
— Espèce de musée vivant qui a son avantage : un portrait bien exposé gagne singulièrement aux yeux des amateurs.
— Et perd davantage dans leur esprit.
— C'est le pis-aller. . . Mais revenons. . . Je te disais donc que M. l'ambassadeur, étant venu prendre place à côté de moi , m'a parlé de ta beauté avec enthousiasme...
— Il me déplaît fort cet homme-là , répondisse avec une sorte d'emportement.
— Qu'est-ce que cela fait, pourvu qu'il t'enrichisse... Il n'y a qu'un seul point sur lequel notre délicatesse doit se montrer scrupuleuse...: ce point-la, je prétends le garantir; et c'est pour cela , chère Eveline, que je te surveille... Il faut avoir de la conscience dans les affaires.
«Peu de temps après cet entretien, on remit la Sylphide au courant du répertoire , pour la rentrée de Taglioni. Dans ce ballet toute la danse habite les airs pendant une partie de la pièce|; à Tune des représentations je devais descendre parmi des nuages , avec un génie aérien $ ma mère , juchée dans les frises , me vit placer sur la gloire, à côté du jeune danseur. Elle souriait avec sécurité : rien ne lui
semblait moins dangereux pour ma pudeur qu'un tel trajet... Il paraissait en effet peu probable qu'une vertu intacte pu succomber dans un voyage de vingt-cinq a trente pieds. «Tout a coup l'un des ressorts fléchit; la gloire cesse de pouvoir descendre; elle s'arrête entre le ciel et la terre... Je m'effraie ; le sylphe me rassure, tandis que, pour voiler l'accident aux yeux du public , on nous environne de nuages. . . Cependant ma mère , restée au plus haut des cieux, tremble d'abord pour ma vie; mais le machiniste la rassure , et lui dit qu'après le coup de théâtre, on s'occupera de nous remonter...
— Après le coup de théâtre , vous en parlez à votre aise ; mais Eveline qui est là ?...
— Eh bien! madame B..., que voulez-vous qui lui arrive...
— Hé ! ne faut-il pas que je sois rassurée , répliqua sèchement la bonne dame , dont la vue myope s'efforçait de nous apercevoir, à travers les nuages de toile qui flottaient entre elle et notre voiture aérienne. Puis elle grom-
mêlait entre ses dents: — « Maintenant, je crains bien que M. l'ambassadeur n'arrive trop tard... C'est une belle affaire manquée peut-être... Maudite jeunesse... toujours la même !... »
« Ii faut que je vous l'avoue , madame, les craintes de ma prévoyante mère n'étaient que trop fondées : le génie de l'air m'avait d'abord rassurée.... puis.,., vous me comprenez.... Dans un pareil danger , il n'était pas facile d'être secourue sur le théâtre suspendu de ma défaite — Crier eût été le comble du ridicule. . . Mais je dis tout bas à mon séducteur que jetais bien en colère... Je ne sais pas s'il en fut persuadé. Dans ce moment critique , je tremblais d'apprendre au public les méfaits des divinités de l'air.... Une simple toile, en s'écartant, pouvait révéler.... Enfin, on nous remonta dans les frises.
« Ma mère regarda le sylphe et moi avec un œil profondément scrutateur ; devina-t-elle la vérité ? Je l'ignore ; mais depuis lors , son système de surveillance n'a plus été aussi sévère...
C'est de ce jour , ajouta Eveline en baissant les yeux de manière a simuler une demi-confusion, une confusion d'Opéra, c'est de ce jour que date la situation où je suis. Voyez cependant a quoi tient la vertu — Le ressort d'une machine de théâtre se détraque.... et voilà une pauvre victime de plus !
— En effet , mademoiselle , répondis-je avec un sourire dont je tempérai de mon mieux la malice.... Le doigt de la fatalité était là.... Car je vois que cette seule fois —
— Oh ! non , répliqua candidement la dan seuse.
— Il me semble que vous me le disiez tout a l'heure
— Oui, oui , je me rappelle, je vous disais qu'un seul malheur.... Les autres ne comptent pas : c'étaient de simples conséquences du premier.
— C'est juste. . . . Je n'y pensais pas.
— Ma mère ne m'avait pas encore parlé d'une des mines les'plus fécondes de l'exploitation théâtrale, c'est-a-dire les congés. Peut-
être pensait-elle que la pudeur voyageuse est plus exposée que la pudeur sédentaire; et, chargée du soin d'élever ma jeune sœur , maman n'entrevoyait pas la possibilité de m'accompagner. Depuis l'aventure de la gloire , le congé a remplacé, dans ses vues, le membre du corps diplomatique. Consciencieuse jusqu'au scrupule dans les affaires, apparemment la bonne dame a renoncé à livrer un article qu'elle ne pouvait garantir.... Hein! n'est-ce pas que l'idée est drôle , ajouta la danseuse étourdiment. ... Puis elle continua avec gravité : Si ma mère n'eût pas songé à l'absence spéculative, j'eusse bien pensé, moi , à l'absence nécessaire : j'étais enceinte de quatre mois quand cette question fut agitée. Je sollicitai sur le champ, auprès de l'administration, le congé qui m'était acquis ; mais l'œil caressant du public ne parvenait encore jusqu'à moi que par rares échappées; les dames premiers sujets, selon l'usage invariable du lieu, me repoussaient, autant qu'elles pouvaient, au second rang.... Mes grâces ne se produisaient que si les leurs
étaient indisposées, ou bien en partie fine.... Enfin, il y a deux mois environ , Tune de nos puissances dansantes , s'étant attachée a cette chaîne d'ambitions d'Opéra, qui, depuis quelque temps, se rue, avec des prétentions matrimoniales , sur les conseillers d'état, les barons et les pairs de France en perspective, j'ai profité de l'occasion.... J'ai percé : le parterre et les loges m'ont donné le baptême de l'enthousiasme , et le congé qu'on me refusait m'a été offert.
a J'allais partir, il y a deux mois : un événement d'un genre assez singulier m'a retenue. L'aventure delà gloire était un accident ; mais il se trouva qu'il avait produit une passion... J'aimais le jeune danseur ; je l'aimais avec toute la puissance d'un premier amour. Il m'adorait aussi ; cependant je sus bientôt que j'avais une demi-douzaine de rivales ; je m'en affligeai sans m'en irriter : ces rivales , c'étaient les roulettes du Palais-Royal et de Frascati. Je fus quelque temps à m'apercevoir de la malheureuse inclination de mon amant : il m'avait
bien emprunté de l'argent à diverses reprises; mais comme ses appointemens étaient faibles, j'attribuai d'abord ses emprunts à des besoins impérieux. Je découvris enfin la vérité... Un soir, Firmin (c'est le nom du génie de l'air) me demanda la modique somme de dix francs; je m'empressai de le satisfaire. Le lendemain, après la répétition , où ma mère ne m'accompagnait plus , Firmin m'offrit à déjeuner au café de Paris.... Je lui fis répéter deux fois son invitation : je ne concevais pas qu'ayant eu besoin la veille de dix francs, il fut en mesure de me traiter dans cette taverne aristocratique. Mon amant apposa le dos de ma main sur la pocbe de son gilet , et j'y sentis en effet la raison suffisante d'un déjeuner, même splendide. Ce repas tête-à-tête fut une folie de recherche et de délicatesse : je m'en plaignis obligeamment à Firmin.
— Taisez-vous donc, Eveline , répondit le danseur un peu échauffé par f excellent vin qu'il nous avait fait servir, sans s'arrêter au tarif fort élevé du lieu.... Nous sommes dieux
ensemble de temps en temps , rien de plus simple que de savourer ici l'ambroisie.
— Ce n'est pas raisonnable , mon ami , je sais que vous êtes gêné.
— Pas ce matin, cher ange; la fortune a
mis un peu de vent dans mes voiles Encore
un verre de ce Volnay de la comète.
— Vous avez donc fait un héritage depuis hier au soir?
— Un héritage, oui, un legs de cette bonne Providence, qui, pour favoriser ses légataires, n'a pas besoin de mourir. Mon vieux oncle , escompteur dans le passage de l'Ancre, devrait bien imiter la Providence, et me faire du bien de son vivant, puisqVil reste en ce monde malgré sa goutte et sa gravelle.
— Je parie que vous jouez...
— Et je gagne , comme vous voyez.
— La fortune du jeu a plus de rigueurs qm de faveurs.
— Bah ! la pimbêche ne réussira pas a nu ruiner , par une raison sans réplique : je suis ruiné.
— Tu peux t'omlelter, cher Firmin.
— Impossible , cher ange: personne ne veut me prêter d'argent.... Personne , excepté toi ; mais si l'on ne compte pas entre amis, on doit encore moins compter entre amans.... Cette maxime aisée fut couverte par la détonation d'un flacon de Champagne , et mon verre blanchit de la mousse pétillante de ce nectar.... il ne fut plus possible de raisonner. »
« Les défauts de ceux que nous aimons nuisent rarement à notre affection : il arrive même
qu'ils l'excitent Ce sont les épices de
l'amour Tiens , voilà presque une pensée. . .
C'est singulier comme je me forme depuis que je lis Paul de Kock, Touchard-Lafosse et Alphonse Karr. .Mon amant jouait toujours , et je m'attachais de plus en plus a lui... Ces hauts et ces bas de fortune me paraissaient piquans; nous nous amusions bien quand, sur le produit de cinq francs que je lui ai donnés, nous faisions un dîner de cent francs. Pendant cette joyeuse vie, mon congé vieillissait dans ma chiffonnière ; maman, donl le H. 22
spéculations s'étaient tournées de ce côté , pressait de plus en plus mon départ; et quand je m'exerçais devant ma psyché, j'en voyais grossir prodigieusement le motif.... Mais il fallait quitter Firmin: mon amour temporisait.
Les choses en étaient là lorsque mon amant cessa tout à coup de paraître à l'Opéra ; mon
inquiétude fut extrême Firmin avait une
tête ardente; je craignais qu'une querelle de jeu ne l'eût entraîné dans quelque rixe et qu'il n'eût succombé. Je passai chez lui; sa portière ne l'avait pas vu depuis trois jours.... J'étais au désespoir.... Heureusement je me trouvais assez en faveur auprès de l'administration pour être indisposée ; une bande blanche apposée sur l'affiche annonça le changement du spectacle. J'allais de nouveau courir la ville pour avoir des nouvelles de mon cher Firmin; sous une porte cochère en sortant, on me remit une lettre; je reconnus son écriture; j'ouvris
précipitamment L'écrit était daté de
Melun. Je dévorai ces mots :
« J'aurais dû te rassurer plus tôt sur ma des-
« tinée , chère et bonne Eveline; mais je ne « savais trop comment m'y prendre , car ce « que j'ai à t'apprendre n'est ni honorable ni « consolant. Je t'ai parlé de mon oncle l'es- « compteur , vieux crésus qui rend des services « à cinq pour cent par mois aux commerçans « qui ont besoin de réaliser les effets qu'ils ont « en portefeuille. Or, c'était, il y a quatre « jours, la fin du mois; le cher homme avait à « toucher mille écus sur des billets échus, et « sa goutte le retenait au lit. 11 eut la mau- « vaise idée de me charger d'aller faire sa « recette; ce n'était pas très volontiers, mais « il ne pouvait pas faire mieux.... Que veux- « tu que je te dise? la défiance du bonhomme a avait raison : j'ai reçu les trois mille francs , « et c'est le banquier de la rue Grange-Bate- « telière qui les a , comme disent les négo- « cians, encaissés.... Pas moyen de reparaître « chez l'honnête parent ; il m'aurait dévisagé
« d'abord, et fait emprisonner ensuite J'ai
« mis l'espace entre lui et moi, et me voici « immatrieulé, en qualité d'enrôlé volontaire
« dans le 6e régiment de chasseurs à cheval.
« Je n'ai pas une grande vocation pour le c< service; mais, que veux-tu, bonne Eveline , « il faut se faire de nécessité vertu... J'ap- « prends à monter a cheval; ce qui me paraît « plus difficile que de monter un balle!. L'ad- « judant-major, qui vient me voir quelquefois « au manège, trouve qu'en fait d'équita- «r lion , j'ai toute l'aptitude d'un danseur; il ir me tourne , avec des attouchemens un peu « brusques, les genoux et les pieds en dedans; « et voilà comment ce qui est une belle qualité « dans une profession devient Un défaut into- (( lérable dans un autre. Enfin, il faut que j'en « passe par là et que je me repétrisse, comme « ditl'adjudant-major, jusqu'à ce que les mille a écus que j'ai fait encaisser par messieurs de « la roulette , puissent m* être comptés à valoir a sur sa succession de l'oncle, ou du moins « être passés à profits et pertes par d'avides « collatéraux , s'il prend fantaisie au vieillard « rancunier de me déshériter.
« Mais , bonne Eveline , il est une partie de
« la discipline lx laquelleje ne m'habituerai ja- « mais: c'est de ne pas te voir; c'est de ne plus « te dire je t'aime et te le prouver. Me voilà « chasseur à cheval , ou tout au plus sous-offi- »< cier , pour sept ans; il y a trop loin de cet « humble état a la condition d'une élégante « pensionnaire de l'Académie royale de mu- « sique. Nous étions à peu près égaux quand « nous faisions les dieux ensemble dans le ciel « delà rue Lepelletier, qui, certes! était bien « notre paradis.... Nous avons bu ensemble « l'ambroisie des immortels : maintenant je « mange à la gamelle 3 il n'y a plus de parité « possible. Adieu, bien-aimée; oublie le cou- « pable et malheureux
« FlRMIN. »
« Au premier moment, je ne vis aucun recours contre le malheur qui m'atteignait ; je ne pensais pas qu'il fût possible de tirer mon amant de la position critique ou il s'était plongé lui-même sans nécessité : car il eût
suffit qu'il se dérobât à la colère de son oncle
pendant quelque mois , sans abandonner l'Opéra, sans engager étourdiment sa liberté... Nos chefs sont plus sévères envers les danseurs infidèles a la mesure, qu'envers les neveux qui dissipent l'argent de leurs oncles: on ferme, en général , les yeux à l'Académie royale de musique , sur tous les genres de faux-pas , lorsque les divers sujets sont assez heureux pour n'en pas faire en scène.
« Le soir, nous avions représentation ; je parus bien triste à mes camarades. L'une d'elles était confidente de mon amour: je lui demandai des conseils.
«Tu fais bien de me consulter, me réponditelle; je suis mieux informée que toi des ressources de TOpéra , et demain je te dirai ce qu'il y aura à faire dans ta position ; car tu sauras, Eveline , que, parmi les dames de la danse seulement, il existe assez d'expérience pour éclairer toutes les situations de la vie... 11 n'est pas un chapitre de roman, quelque bizarre qu'il soit, dont le corps des danseuses n'ait fourni le texte... Sois tranquille, Eveline,
demain, à la répétition, je t'apporterai, j'en suis sûre , un baume salutaire pour la blessure de ton cœur. »
«Je me couchai un peu plus calme que je ne m'étais levée; cette nuit-la je pus pleurer. Je devançai les plus empressées à la répétition ; ma camarade ne s'y trouvait point encore; mais je la vis bientôt paraître. « J'ai tardé à venir, me dit-elle en s'essuyant le front; ce n'est pas faute de zèle ; mais, pour trouver une recette applicable a ta situation , il a fallu fouiller vingt répertoires d'aventures... enfin, j'ai rencontré cela dans la vie d'une figurante du temps de l'empire , pensionnée comme ta mère... Cette femme là seule fournirait plus d'élémens romanesques que l'imagination d'un Victor Hugo... Précisément son huitième amant... est-ce bien le huitième qu'elle m'a dit... je n'en répondrais pas : il se pourrait que ce fut le dix-huitième... mais peu importe... Cet amant donc , ayant vendu le cheval et le cabriolet que son père lui avait prêté pour aller au bal, afin d'acquitter un
pari k l'écarté , ne trouva rien de plus simple que d'aller s'engager dans un régiment d'hussards.... On le présenta au colonel en frac noir, en chaussons de bal, en bas à jour; au bout d'une heure , la métamorphose fut complète, et l'habit de ville de la nouvelle recrue fut k l'instant lavé *.
« Sa maîtresse l'adorait : estait une passion de huit jours... D'abord elle passa en revue, dans sa pensée , les adorateurs qu'elle avait eus , afin de chercher un protecteur qui put l'aider k retirer son amant du service. Il y avait parmi ces ex-soupirans plusieurs généraux en grand crédit ; mais alors il était difficile de rendre un militaire a la vie civile: notre camarade émérite jugea sensément qu'elle ne devait pas chercher une chaude protection , une assistance persistante, chez un homme qui n'aurait à marquer que le souvenir d'un amour refroidi. Elle s'occupa de former une nouvelle inclination appropriée it
Yeiulu pour payer 1j lùon-vmuc du nouveau militaire.
la circonstance... Elle était jolie a ravir... Il ne s'agissait que de tendre ses filets en lieu poissonneux de généraux... Trois jours lui suffirent pour en attraper un; et, trois jours après, son amant avait jeté la pelisse et la sabretache aux orties.
« Voilà, ma chère Eveline , poursuivit ma conseillère avec vivacité, voilà ta ligne de conduite toute tracée; et note, je te prie , que tu n'auras pas la peine de chercher... Nous avons parmi les habitués fidèles de l'Opéra un général dont les derniers exploits militaires se perdent dans la nuit des temps, mais qui, chaque soir, ravive dans nos parages ses lauriers galans ; espèce de pacha brodé , toujours obéi quand il jette le mouchoir à nos odalisques , parce que l'or tombe de ses mains avec une merveilleuse facilité. Je sais même, je sais que depuis long-temps ce général a braqué sa lorgnette sur toi ; qu'il s'est aidé plusieurs fois de ses jumelles pour embrasser d'un seul regard tes attraits. . Allons , bonne Eveline, une œillade intentionnée, un sourire pro-
vocateur, et ce galant universel est à toi.
— Merci, merci, chère Elisa , répondis-je tristement à l'obligeante investigatrice; mais je n'emploirai pas le moyen que notre camarade émérite a mis en usage pour racheter son huitième ou son dix-huitième amant. Firmin est le premier que j'aie eu, le seul que je veuille avoir... je l'aime de toutes les forces de mon ame, et le parti que tu me proposes est incompatible avec mon amour.
— Ah çà ! mais es-tu folle, chère enfant? qu'a donc de commun ton amour avec la petite négociation dont il s'agit , sinon le service que nous lui rendons en dégageant celui qui te l'inspire. Est-ce qu'on aime les amateurs dont on écoute quelques instans les galanteries généreuses C'est un échange, pas d'avantage : des complaisances pour de l'or, des paroles jetées au vent comme un rôle de la
Comédie-Française le cœur ne se mêle pas
de cela Ta mère avait parfaitement envisagé la chose : elle entend à merveille les affaires, cette femme-là. Et puis aimer est un métier
de dupe : toi-même considère ce que t'a déjà
coûté ton Firmin A la bonne heure, cela te
plaisait parce que c'était pour lui; mais au moins quand le sentiment nous ruine d'un côté, l'industrie doit nous enrichir d'un autre les compensations, je ne connais que
cela moi Va, va, crois-moi, lance l'œillade
intentionnée et le sourire provocateur Je
ne conçois pas comment tu hésites... c'est un dévouement superbe que je te propose : tu te sacrifies pour l'objet adoré. Péripétie de roman; rien de moins Firmin t'en aimera d'avantage , j'en réponds : c'est un garçon de sens, lui ; il est a la hauteur des principes de l'Opéra, et sait distinguer l'amour de la galanterie Quand cette distinction sera bien établie dans ta tête, tous tes
scrupules disparaîtront je puis t'en parler
savamment. »
a Je ne répondis rien a ma camarade ; il n'existait en moi ni détermination négative, ni parti pris afïïrmatif. . . La seule chose qui ne fut pas douteuse, c'est que y: ne pouvais vivre sans
Firmin. Je passai la nuit la plus agitée • jamais tant de pensées diverses ne s'étaient combattues dans mon esprit. Je ne pouvais supporter l'idée de perdre mon amant- mais il m'était impossible de m'habituer a l'idée de ce que ma conseillère appelait une négociation. Je ne concevais pas comment le même bien pouvait être l'hommage du plus tendre amour, et l'objet d'une sorte de convention commerciale. Je regrettais un moment de n'avoir point ouvert mon cœur à ma mère; peut-être m'eût- elle guidée à travers cedédale de sensations.. .Mais outre queje n'avais pas osé lui avouer l'aventure de la gloire, elle eût fortement désapprouvé ma tendresse pour un danseur encore perdu dans la foule du ballet. Je me levai aussi indécise que la veille; mais plus affligée encore de l'absence de Firmin
« Dans la journée, mon chagrin redoubla .. un journal , qui me tomba par hasard sous la main , m'apprit que le 6e régiment de chasseurs à cheval quittait Melun sous huit jours... Je voulais à l'instant même partir pour celle
ville, voir encore une fois mon amant; peutêtre le suivre dans sa nouvelle garnison
Que me fait la gloire, que me fait la fortune ! m'écriai-je : sans Firmin tous les trésors, toutes les palmes de la terre ne peuvent me flatter Oui, je cours le rejoindre, je m'attache a ses pas, je me fais cantinière J'abandonne l'Opéra, je renonce à l'enivrante
mélodie des applaudissemens Avec lui la
grossière camisole de drap, le chapeau de feutre, les souliers ferrés et le baril d'eau-devie pendu au cou, seront préférables aux tuniques lamées d'or, au cothurne léger, aux guirlandes de fleurs que je porte dans ma brillante sphère : je veux tout lui sacrifier î
« Je veux tout lui sacrifier répétai-je
Vaines paroles. ..eh! n'est-ce pas le refus d'un seul sacrifice qui me sépare peut-être pour jamais de Firmin... Cette réflexion m'avait frappée; je m'y arrêtai... puis je ne pus la bannir : elle circonvenait, elle enlaçait toutes mes autres pensées. Le soir, j'arrivai dans ma loge , dominée par l'idée fixe qui s'était em-
parée de moi. Je me sentais triste, découragée; et quand il fallut songer a danser, j'eusse voulu mourir — Pourtant, je mis plus de soin que de coutume dans ma parure ; je cherchai a ranimer mon teint par toutes les ressources de l'art. Quand je parus au foyer, on trouva ma mise prétentieuse : seule, je ne m'en étais pas aperçue... On me supposa des projets de conquête : j'en avais en effet, mais je l'ignorais... L'instinct de l'amour avait tout fuit.
a Lorsque je fus en scène, mon premier coupd'œil se porta vers le balcon : c'était la que se plaçait toujours le général qui pouvait tout pour mon bonheur. Le regard que j'arrêtai sur lui, le sourire qui parut en même temps sur mes lèvres, je ne sais ni ce qu'ils furent ni ce qu'ils dirent... Je ne leur avais prêté aucune intention.... Mais apparemment, ils en exprimèrent une ; car, rentrée au foyer, je fus accostée par un jeune homme, une sorte d< militaire en bourgeois , a en juger par ses moustaches et son ruban ponceau. Il m'aborda avec une extrême politesse, et me dit : «M. le
« comte de *** (il le nomma), aura lhonucur « de se rendre chez vous, demain a midi , « pour répondre à la communication que vous « lui avez fait faire... Veuillez avoir la bonté « de l'attendre... » A ces mots, le messager me fit un profond salut , se retira et me laissa fort surprise de ce que je venais d'entendre.
«Je soupçonnai que ma physionomie, interprète trop expressive de la pensée dominatrice dont j'ai parlé , pouvait avoir encouragé les espérances du général ; mais un communication... la réponse qu'il devait m'apporter... C'était fort, c'était même impertinent... Il me semblait que mon regard et mon sourire ne pouvaient avoir autorisé tant de présomption. Mon amour-propre fut sur le point de se mettre en rébellion ouverte contre l'intérêt de mon amonr... Je cherchai des yeux l'ajde-de-camp ou le secrétaire intime; si je l'eusse trouvé je l'aurais sans doute chargé d'une réponse désobligeante pour le général. Mais il avait quitté le foyar.
« M. le comte de *** fut exact 5 il entra dans
mon boudoir à midi , accompagné de celui qui rne l'avait annoncé la veille... Je ne sais encore comment cela s'était fait; mais, sans y avoir mis d'intention, j'avais un négligé charmant.
« Madame D.... , votre camarade , m'a fait part de vos petits chagrins, mademoiselle, me dit le général en prenant place sur le divan que je lui indiquais, tandis que je m'asseyais sur un fauteuil, à quelque distance de lui.
— Quoi , monsieur le Comte, madame D. . . . vous a parlé?....
— Oui, d'un coup de tête de ce pauvre Fir-
min un joli sujet, ma foi — Je l'ai déjà
recommandé plus d'une fois à M. Veron.... et je le ferais encore d'autant plus volontiers qu'il est , m'a-t-on dit , votre parent. »
« Je vis alors ce que le messager entendait par le mot communication qui m'avait tant blessé la veille : ma camarade s'était faite l'interprète officieuse de mon embarras; la négociation était commencée, et je reconnaissais que mon amie avait apporté dans son entre-
oao
mise une adresse extrême : rien de plus ingé nieux que l'idée de ma parenté avec Firmin.
— Le pauvre jeune homme, répondis-je en baissant les yeux , n'est plus à même de profiter de vos bontés, monsieur le comte.... Vous savez qu'il s'est engagé.
— Eh bien ! sans doute? il a fait là une grande sottise ; cependant la faute n'est pas précisément irréparable.
— Vous pensez , M. le général, quii serait possible?
— Tout est possible en s'aidant un peu.... D'ailleurs , Firmin , qui peut être bientôt un excellent danseur, ne fera jamais, je le parie, qu'un mauvais cavalier : je promets, mademoiselle , de m'employer a le faire réformer; son colonel m'a quelques obligations; j'espère un peu qu'il se les rappellera... Je crois que nous pouvons espérer — Adieu , belle Eveline, continua le comte en prenant ma main qu'il baisa; tranquillisez-vous ; les larmes ne doivent pas obscurcir de si beaux yeux , et les traces du chagrin ne doivent jamais altérer de si jolis
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traits.... Encore une fois, il y a beaucoup d'espoir; mais, je le répète , il faut s'aider un peu.
«Il y avait dans ces dernières paroles une intention a laquelle je ne pouvais me méprendre; mais j'étais résignée. Le lendemain un domestique à cheval m'apporta un billet conçu en ces termes :
« Le lieutenant-général comte de *** met « ses hommages aux pieds de mademoiselle « Eveline B... ; il a de bonnes nouvelles à lui « porter $ mais, absorbé tous ces jours- ci par « des affaires de haute importance, il ne peut « avoir l'honneur de voir mademoiselle Eveline « que chez elle, ce soir entre onze heures etmi- « nuit : l'absence d'une réponse équivaudra à a l'acceptation de l'entrevue.
« Je ne répondis point
«Le lendemain, le général déjeuna chez moi; le congé de réforme de mon prétendu cousin était sur ma cheminée. Ma mère, qui avait fait semblant de ne rien voir depuis la veille ,
me fit dire, qu'ayant mal dormi, elle allait se reposer encore quelques heures, et que je ne l'attendisse pas pour déjeuner. La bonne dame se félicitait sans doute ; a son avis , j'abordais le bon chemin : elle dut moins regretter la conquête de l'ambassadeur.
« Versmidi , le comte me quitta ; il était à peine dans mon antichambre, lorsque, m'étant approchée de ma toilette, je vis un, deux, trois billets de 1,000 francs parmi mes papillotes... Je m'élançai à travers mon appartement , et joignis le comte au sommet de l'escalier...
— Général ! un mot , lui dis-je en l'arrêtant parla basque de son habit; veuillez rentrer un moment.
— Volontiers , belle Eveline , répondit-il en me prenant la main en introducteur versé dans l'étiquette.
— Vous avez oublié ceci , continuai-je en présentant les trois billets de 1,000 francs au comte lorsqu'il fut rentré dans ma chambre.
— Du tout , ma toute adorable , ce sont les
épingles de notre petite convention d'hier au soir.
— Général, je trouve ces épingles-là trop piquantes... «N'est-ce pas que le mot est joli,» ajouta la narratrice en riant... Puis elle poursuivit.
«Le généreux militaire repoussait toujours les 3,ooo francs- mais je persistais a les lui rendre... Je finis par me fâcher sérieusement.
— Monsieur, m'écriai-je d'un accent animé, ce n'est pas un marché que j'ai fait avec vous , c'est un échange... Je vous ai donné ma personne pour celle de mon cousin. . . non, c'est de mon amant que je voulais dire...
— Je le savais...
— Eh bien ! dans cet échange , il est injurieux, très injurieux , monsieur le comte , de m'offrir du retour. . .
— Charmant... dit le général à travers un grand éclat de rire. Puis, il m'appliqua un gros baiser, et jetant de nouveau les billets sur ma toilette il me cria , en s'enfuyant : là , j'espère que maintenant ces chiffons vous sont
l>ieii acquis... ce que je viens de vous prendre vaut le double.
« J'appelai a diverses reprises le général; il était déjà loin.
« Ah ! mon Dieu qu'ailais-je faire , me dis-je tout haut dès qu'il fut parti... Ces mille écus, c'est juste la somme que Firmin a prise à son oncle... s'il ne la lui restituait pas, il ne pourrait reparaître à Paris , et peut-être serait-il déshérité... Courons au passage de l'Ancre; n'attendons pas que ma mère se lève et vienne
nie demander compte du prix de mon dés
N'importe, c'était pour lui... vite une bonne action jetée là-dessus.
« L'oncle de Firmin était étendu sur une chaise longue , dévoré de goutte et pleurant encore ses mille écus; sa femme de ménage annonça une jeune dame très élégante.
— Qu'est-ce qu'elle veut cette dame élégante?. . . Encore quelque débiteur retardataire qui m'envoie cette mijaurée pour tacher de ni'attendrir. . . Ah bien oui!... Je suis féroce < omme un tigre... une goutte de tous les dia-
blés... et puis ce fripon de Firmin... faites entrer... J'entrai.
— Monsieur, je viens...
— Parbleu, je le vois bien que vous venez.
— M. votre neveu...
— Est un pendard, un gibier de potence.
— Il m'a chargée...
— De venir m'amadouer, n'est-ce pas?...
Inflexible... Je le déshérite et l'envoie devant la cour d'assises dès qu'on l'aura pris.
— Monsieur, je vous apporte trois mille francs, criai-je au malin vieillard avec impatience... Si je m'étais attendue à une telle réception, j'aurais attaché les billets que voici sur ma poitrine.
« L'escompteur alongea sa main amaigrie.
— Un instant , repris-je en retenant les trois mille francs : ils ne vous échapperont pas ; mais il faut m'écouter.
— Parlez, madame, répliqua le vieillard d'une voix adoucie. Marianne, un fauteuil.
— Merci... M. votre neveu venait de recevoir cette somme ; il vous l'apportait , lorsqu'il
rencontra sur le boulevard un grand homme brun... moustaches... cravate noire... un air crâne... L'inconnu l'aborda et lui dit : « Je vous connais bien , monsieur Firmin : vous êtes un joli danseur, un sujet distingué... mais vous, avez pour oncle un vieux ladre , un fesse mathieu.
— Comment! ce coquin la disait...
— Laissez-moi donc finir... un ladre, un fesse-mathieu , qui prête h la petite semaine... Il a volé peut-être dix mille francs a mon père en intérêts usuraires... et c'est pour cela que le pauvre cher homme a fait faillite et est mort insolvable.
— J'espère que mon neveu, qui est homme de courage...
— Votre brave neveu a donné un soufflet au çrand homme brun : ils sont ailés se battre à Vincennes..... son adversaire a été tué, et M. Firmin s'est éloigné de Paris pour se soustraire aux recherches de la famille... Le pauvre garçon n'avait que bien peu d'argent ; et voyez la délicatesse... il a fait passer chez moi,
par des mains sures , cette somme de trois mille francs, sans en détacher un centime, et m'a chargée de vous l'apporter... Voila, monsieur, ce pendard. ce gibier de potence , que vous alliez déshériter et faire jeter dans un cachot... Un jeune homme qui expose ses jours pour venger votre honneur outragé...
— Eh î ma belle petite dame , est-ce que je pouvais savoir... Ce pauvre garçon, aller se battre... Mais c'est superbe!.. Ecrivez-lui, je vous prie : dites-lui bien qu'il sera mon légataire universel,... Voyez, voyez pourtant comme on est injuste sans le savoir... vous m'apportez donc les mille écus ?
« Je les mis sur la table du vieux ladre.
— Un instant, un instant, je ne veux pas qu'il soit dit que mon neveu , en s'expatriant peut-être pour moi, manque du nécessaire... Tenez , madame , voila cinquante francs , que je vous supplie de lui faire tenir, avec ma bénédiction... Pauvre enfant, va!... Et moi qui le maudissais, qui avais mis toutes les patrouilles grises a ses trousses — Je vais contremander
ces recherches-la... Je dirai atout venant que mon neveu Firmin est le plus brave, le plus honnête garçon de Paris... Je suis homme à faire afficher cela, tel que vous me voyez; je suis un peu vif, un peu butor quand je crois qu'on me trompe... mais je me flatte d'être généreux, grand même , dans ma reconnaissance...
« Je souris en se moment. ... je songeais à la reconnaissance dont le gage pesait si peu dans ma main... je quittai promptement ce fanfaron de gratitude , et je courus à la voiture de Melun.
« Comment , madame , dit la narratrice par forme de réflexion , comment trouvez-vous le moyen imaginé pour dire k l'usurier de bonnes grosses vérités, en justifiant son neveu...? Vrai, il me vient parfois de gentilles idées... Quand je ne serai plus d'âge à faire des battemens et des pirouettes, je composerai des romans.
« Le jour suivant , Firmin avait dépouillé l'uniforme, rasé ses moustaches naissantes, et fait sa paix, grâce a mon entremise.
avec monsieur le directeur de TOpéra,.. Il faisait sa rentrée dans la Sylphide ; mais cette fois le ressort de la gloire ne fléchit pas.
« Firmin fut plus tendre que jamais; le pauvre jeune homme ne savait comment me témoigner sa reconnaissance... Mais la mienne était une sorte de fardeau pour moi : j'avais toujours sur la conscience les trois mille francs du général. Je le rencontrais maintenant fort souvent au foyer, et je voyais bien qu'il ne dépendait que de moi de m'acquitter... D'ailleurs , il faut bien vous l'avouer, je venais d'être atteinte d'une épidémie qui règne depuis un temps immémorial à l'Opéra : l'envie m'avait gagnée, et je brûlais de détrôner la sultane favorite du pacha brodé... Depuis mon retour de Melun, je revenais, à tout instant, auprès du général, sur l'humiliation que me causait, lui disais-je , le don de ses trois mille francs.
— Qui vous empêche, me répondit-il enfin , de les recevoir comme arrhes d'un nouveau traité ?
— Oui; mais , répliquai-je vivement, j'exigerais le monopole...
— Et Firmin ?
— Et madame la comtesse?
— C'est juste... partie égale... et du reste...
— Toute à vous général. . .
— Ce soir le contrat.
— Mon notaire de damas jaune sera là... et je m'élançai en scène. ;>
« Ceci se passait il y a environ trois mois ; ma reconnaissance , à laquelle le comte a bien acquis d'autres droits, commence pourtant à s'attiédir, et j'aime toujours Firmin avec ardeur.Vous concevez maintenant ma situation : Je suis à Bordeaux pour le général, pour ma mère, qui ne doivent pas connaître le résultat de l'accident arrivé à la gloire... Mais je reste à Paris pour mon cher Firmin. Toutefois, comme il joue toujours, je crains d'être trop accessible aux demandes réitérées qu'il pourrait me faire : c'est pour cela que je vous ai donné mon argent a garder. Quand je vous en demanderai, soyez difficile à desserrer les cor-
dons du sac ; ne vous contentez pas de raisons spécieuses : ce sera me rendre service et à Firmin aussi. »
Trois semaines après ce récit , Eveline accoucha d'un joli petit garçon , que nous mîmes en nourrice à Bagnolet ; la jeune sylphide et le génie de l'air étaient enchantés d'avoir créé un si bel enfant dans l'empyrée de l'Opéra. Firmin était si content de sa paternité qu'il ne jouait plus a Ja roulette... il passait son temps a jouer au papa. Un dimanche matin mademoiselle B... l'attendait pour aller à Bagnolet ; il n'était pas venu la veille ; elle craignait quelque renaissante velléité joueuse... Vers midi le danseur entra chez ma pensionnaire, rayonnant de joie. .. son oncle était mort la surveille; il lui laissait cent vingt mille francs.
i Voila le portefeuille , ajouta Firmin en le tirant de sa poche : tout est la, sauf le mobilier... Je ne veux pas que ceci couche une seule nuit chez moi... le diable pourrait me tenter. Garde ce trésor, Eveline: c1est notre
bien commun... Et dans huit jours un bon mariage.. .
— Ecoute-moi , Firmin, interrompit gravement Eveline... voilà six mille livres de revenu; demain , si tu veux m'en croire , nous achèterons des rentes au nom de notre petit Charles, et tu en toucheras les arrérages. Mais nous lui ferons nommer un curateur par un conseil de famille , et les cent vingt mille francs seront inaliénables, au moins jusqu'à la majorité de notre fils.
— A quoi bon , chère Eveline , répondit le danseur, la curatrice ce sera toi , puisque nous nous marions.
— Laisse-moi finir, mon ami... Sais-tu comment ton engagement au sixième régiment de chasseurs a été annulé? comment les trois mille francs de ton oncle lui ont été rendus?
— Sans doute je sais tout cela : est-ce qu'il y a des secrets à l'Opéra...
— Du moins il y a parfois de la délicatesse , reprit noblement ma cliente... Je ne serai point ta femme. . . je ne veux pas que tu puisses
me reprocher un jour le sacrifice que j^ai fait pour toi... Un temps viendrait où le motif secret serait oublié; tu ne te rappellerais plus que la faute... Firmin , restons amans. *
Tout ce que le jeune homme put dire a sa maîtresse pour la déterminer à le suivre à Tau tel demeura sans pouvoir sur sa volonté... l'enfant de la gloire fut enrichi; mais il ne fut point adopté par l'hymen... Ma danseuse tenait à prouver qu'il existe encore des scrupules à l'Opéra.