‹ Mémoires authentiques d'une sage-femmeChapitre 7 sur 44 · ASSISTANCE IV · texte numérisé non relu

ASSISTANCE IV

£e que peut la Jalousie.

Je ne crois pas qu aucune impression soit aussi difficile a définir que la jalousie : j'entends la jalousie qui, regrettant un bien échappé a celui ou celle qui l'avait obtenu, s'irrite de le voir en la possession d'autrui. Ce fiel de la pensée, cette acrimonie de Famé, est-ce l'amour, est-ce la haine qui le produit? Ces d<Mix sentimens s'v combinent assurément 5 et

l'aversion sanglante que Ton porte a l'objet préféré , qui généralement ne mérite guère la préférence , est d'autant plus active que l'on conserve plus d'amour pour l'objet volage. Et voyez cependant jusqu'à quel point l'inexplicable nature est quelquefois en désaccord avec la morale ! Certes , le mortel aux affections inconstantes mériterait qu'on le haït, plutôt que le possesseur de ses affections nouvelles- car celui-là n'avait rien promis, il ne doit aucun ménagement à l'être délaissé... Mais telle est la bizarrerie des passions humaines, quelles déplacent souvent toutes les équités, toutes les convenances avouées par la raison. Au gré de nos pencbans, la justice, c'est ce qui les flatte. Une question incidente se présente cependant a l'idée de tout dialecticien qui disserte, oralement ou par écrit, sur la jalousie : en admettant, a titre d'anomalie déplorable, l'affection persistante attachée a l'ingrat qui nous néglige , il se forme en nous , et comme h l'insu de notre cœur, un foyer de mépris qui s'épand sur cet objet coupable; et

rien de mieux fondé que ce mépris, surtout quand l'ingratitude succède, hideuse et déhontée, à des bienfaits reçus, à l'aisance prodiguée par la main secourablc qu'on repousse , maintenant qu'elle ne donne plus... «Ali! que cette sensation est pénible , disais-je un jour que je raisonnais de la jalousie et de l'ingratitude avec le jeune médecin dont j'ai parlé au commencement de ces Mémoires; voyons, monsieur le docteur, continuai-je avec feu, mêlez donc un peu du miel de votre éloquence à l'absinthe qui inonde mon cœur quand je devise sur ce triste sujet... Eh quoi! vous vous taisez : vous dont la mission est de guérir, ne savez-vous pas recueillir un peu de baume pour les maladies de l'ame?... Voyons, ne prenez pas cet air embarrassé; cessez pour un moment de consulter mes glaces. Vos cheveux sont merveilleusement disposés : vous n'avez point oublié de faire mettre vos papillotes ; la coupe de votre habit est du meilleur goût ; les brillans hochets dont vous ornez votre parure produiront un effet étourdissant dans

ïe cercle fashionablc où, grâce a une prospérité providentielle , vous allez briller chaque soir. Cette prospérité, produit d'un coup de baguette inattendu , convenez, docteur , que vous ne l'espériez guère lorsque vous habitiez votre humble mansarde de l'hôtel de Clovis , et que vous dîniez modestement chez quelque Flicoteaux moderne. ..Oui, oui , je conçois que vous vous approchiez de ma croisée pour voir

le charmant tilbury qui vous attend en bas

c'est encore un présent de la bonne fée : elle Je lança un beau matin tout au travers de votre destinée, comme, dans le recueil bleu, la marraine de Cendrillon lui donne un riche carrosse , fait d'un potiron du jardin Là,

franchement , avouez que la féerie qui vous concerne vaut mieux que celle du conte; car, en vérité , on était loin de trouver chez vous l'équivalent d'un potiron, pour le changer en voiture. Ah ! vous avez beau faire, vous n'esquiverez pas le sujet qui m'occupe: il me faut un raisonnement, bon oumauvais,quijustifie unpen les ingrats, et excuse jusqu'à un certain point

la niaise tendresse que les gens trahis leur

conservent La tache que j'impose à votre

éloquence est difficile , je le sens ; mais vous êtes bachelier es lettres : l'art des coutrover-

sistes doit vous être familier Faites-vous ,

pour un moment, l'avocat du diable

Malgré mes instances, je ne pus obtenir un seul mot du docteur; après avoir erré avec embarras dans mon cabinet , l'espace d'une demi - heure encore , il tira sa montre \ s'écria qu'il était en retard pour une visite urgente, s'excusa de me quitter si vite, et échappa par une fugue à la situation délicate que je lui avais malicieusement suscitée.

Cette digression m'a jetée loin de l'anecdote que je voulais raconter ; mais j'y reviens naturellement , attendu que la jalousie en est le sujet.

. C'était pendant un hiver rigoureux: îa terre avait revêtu sa robe de neige; la neige se balançait encore, en gros flocons ; dans l'air glacial. Je donnais les premiers soms a deux de mes pensionnaires, dont le travail comuicn-

<;ait, lorsqu'une femme, qui venait de sonner avec force a ma porte, entra vivement dans la chambre où je me trouvais, et me supplia de me rendre sur-le-champ dans la maison qu'elle habitait, pour secourir une jeune femme qui, disait-elle , se mourait. « Nous ne connaissons pas cette pauvre créature , ajouta la messagère ; mais je me suis chargée volontiers de venir vous chercher , et si vous consentez a la voir, vous ferez la une belle œuvre de charité. Voici l'adresse : rue de l'Ecole-de- Médecine , n° 29. »

La compassion, chez les êtres qui souffrent maintenant , ne se reporte guère sur autrui : les deux dames que j'assistais entendaient mal une charité qui m'éloignait de leur lit de douleur; mais je les assurai , avec raison , que leur accouchement n'était pas prochain , et que j'aurais le temps de faire une visite rapide à la personne dont il s'agissait. D'ailleurs , me hàtai-je d'ajouter, si j'étais retenue plus longtemps que je ne le présume, M. le chevalier de Rufigny, médecin de la maison, se

rendrait au premier appel à votre chevet.

Je courus donc au lieu indiqué. Arrivée dans une chambre du troisième étage, je trouvai une femme couchée, pâle, défaite , évanouie et noyée dans le sang d'une effroyable hémorrhagie , causée par l'approche d'un accouchement avant terme.

Lorsque je fus parvenue à rendre la connaissance a cette malade, je vis une jeune personne encore jolie, malgré son extrême pâleur\ et dont l'accent n'était pas moins doux que les traits.

« Je suis enceinte de quatre mois seulement, me dit-elle; mais je fis, il y a six jours, une chute , et depuis lors j'ai souffert les plus violentes douleurs.

— Calmez-vous, madame, lui dis-je en la plaçant dans une position parfaitement horizontale, et restez dans la situation ou je viens de vous mettre,... Etant fort pressée en ce moment, je ne puis me tenir auprès de vous ; mais je vais vous envoyer le médecin de ma maison; j'enverrai aussi ma bonne, qui vous

fera du ton, et préparera ce qui peut vous être nécessaire.

— Ah ! madame , que vous êtes complaisante, répondit la malade en saisissant ma main , qu'elle baisa. Mes prières seraient superflues : je vois dans vos yeux la bonté, la compassion des belles âmes; vous ne m'abandonnerez pas?

— Non, certainement, répliquai-je vivement; comptez sur moi , et ne prenez pas d'inquiétude. »

Rentrée chez moi , je me hâtai d'envoyer M. de Rufigny et ma bonne rue de PEcole-de- Médecine; mais peu de temps après, je vis revenir avec surprise cette iille. La jeune personne, quoique le docteur fut en ce moment auprès d'elle, me faisait demander avec instance ; je m'esquivai une seconde fois du lit de mes pensionnaires, ce que je pouvais faire encore sans danger pour elles, et je me rendis a l'invitation de l'inconnue.

«Je suis bien mal, ma chère bienfaitrice, me dit-elle dune voix éteinte : l'air inquiet de voire médecin, qui sort d'ici, ne me l'a pas

laissé ignorer.... La vie m'échappe, et je ne la regrette pas , ajouta-t-elle avec un profond soupir.... Dieu me Pavait donnée sereine, prospère et joyeuse ; je n'ai pas su la conserver telle.

— Il faut, mon enfant , dis je a cette bonne fille , il faut éloigner ces sombres idées : c'est la plus grave de vos maladies — Du reste, vous n'êtes nullement en danger, et je garantis que vous serez bientôt rétablie.

— Votre mission est toute bienfaisante et consolatrice , reprit la jeune demoiselle en secouant la tête , et vous l'accomplissez avec bonté... Mais je me sens bien, voyez-vous... Ecoutez-moi, poursuivit -elle en soulevant avec peine sa tête pour prendre quelque chose sous son traversin. J'ai vu peu le monde: voyageuse coupable, je l'ai traversé en courant, après avoir quitté , fugitive insensée , le toit tutélaire de l'enfance, cet asile, assuré contre tous les orages de la vie , que Ion ne retrouve plus... Mais je vous tairai ma faute ; je voudrais me la taire a moi-même. Ah ! comme

mes souvenirs s'empreignent de honte en mesurant l'espace compris depuis le lieu d'où je suis tombée jusqu'au précipice au fond duquel j'expire !... Chère dame , je n'ai rencontré que des âmes viles; je n'ai été en rapport qu'avec des démons ; vous êtes le premier ange qui me soit apparu : soyez mon héritière. De grâce , acceptez la somme contenue dans ce sac; vous pouvez la recevoir sans crainte: elle m'est acquise légitimement... Si vous n'avez pas encore aimé , vous frémirez en apprenant que , dans la condition où je fus élevée , cette somme était consacrée a mes menus plaisirs déjeune fille, et que j'ai quitté cette condition pour me jeter avec transport dans un avenir de misère et de dénûment... Mais si votre cœur connaît l'amour, ma folle action vous affligera sans vous surpendre. Ce présent est peu digne de vous; oubliez sa faible importance, et recevez-le en faveur de l'intention qui l'offre... Si, contre mon attente , je recouvre la santé , vous me remettrez cet argent; si Dieu, prenant en pitié

ma vie, y met un terme, vous le garderez, et le bon usage que j'en aurai fait consolera mon dernier soupir. »

Je pris le sac k ces conditions : il renfermait , ainsi que je le reconnus plus tard, deux mille cent et quelques francs.

« Maintenant que je vous ai satisfaite , disje k la malade . j'exige que vous en usiez de même k mon é^ard. Vous ne pouvez rester dans ce logement, où je ne vous verrais que rarement, et ma bonne est d'ailleurs trop occupée pour venir vous y servir avec assiduité. Ma maison est sûre et secrète ; je vais vous y faire transporter dans une bonne chaise a bras , qu'une vieille dame de mes amies m'a prêtée quelquefois pour un tel usage. Chez moi, vous ne manquerez de rien; votre guérison sera prociiaine, et croyez-moi, mademoiselle , les plaies du cœur aussi se cicatrisent. Le crime et l'ingratitude seuls laissent des traces ineffaçables , que le remords ravive sans cesse. »

L'inconnue accepta mes offres avec recon-

naissance ; clic; passa deux mois chez moi après son accouchement , survenu juste a miterme...

L'enfant, renfermé clans un hocal rempli d'esprit de vin , fut envoyé par moi au cabinet de l'Ecole pratique de Médecine. Ma pensionnaire mystérieuse me quitta , sans que j, eusse osé sonder à fond le secret de son cœur ; mais je l'appris plus tard, et voici comment :

Dix-huit mois s'étaient écoulés depuis que la jeune personne en question était sortie de ma maison, emportant l'argent dont elle voulait me faire la légataire, lorsqu'un monsieur, qui se déclara commissaire de police, vint chez moi un matin, et me dit, a ma grande surprise :

«Vous avez donné des soins ; il y a près de deux ans , à une jeune personne nommée Françoise Ton

— Oui , monsieur.

— Connaissez - vous la moralité de cette iille, et savez-vous, notamment, ce qu'est devenu l'enfant qu'elle a mis au jour à cette époque?

— Les principes de cette demoiselle, à part

la faiblesse qu'elle avait à se reprocher , m'ont paru, monsieur , ceux qui résultent d'une excellente éducation et d'une suite de bons exemples, dont elle paraissait avoir profité... Quant à l'enfant, je puis vous déclarer^ en toute sûreté de conscience, qu'il a été ajouté a la collection de l'Ecole de médecine ; ce qui est constaté par une date précise, inscrite sur le bocal qui le renferme, date correspondant à celle d'un registre que je tiens.

— Eh bien, madame, vous pouvez sauver cette pauvre créature , qui vient d:être emprisonnée, sur l'accusation d'avoir jeté son enfant dans les latrines d'une maison de la rue de la Monnaie.

— Eh ! monsieur , elle habitait la mienne

lorsqu'eîle est accouchée La pauvre enfant

est victime d'une infâme calomnie.

— C'est ce que j'ai pensé, madame , et c'est pour cela que je viens a vous d'après sa déposition... Courons vite chez le juge d'instruction ; prenez votre registre ; on va mander le conservateur du cabinet de l'Ecole de Médecine.

Je le répète, vous avez à la main le salut de

cette infortunée Pardon si je vous presse ;

mais il faut accuser lentement et se hâter d'absoudre. )>

Je répondis au commissaire que j'étais prête à le suivre , et je montai dans son cabriolet... Digne fonctionnaire de police que celui-là ! modèle d'une magistrature bieveillante , que l'on pourrait croire brisée de nos jours ; car c'est le contre-pied de sa morale qu'on a pris: on se bâte d'accuser, on est lent à absoudre, et cette subversion ne sera pas sans doute comptée parmi les progrès du siècle.

Rendue chez le juge destruction, je répétai , mot pour mot , ce que j'avais dit au commissaire ; et peu de jours après , l'accusée fut mise en liberté. Le premier usage qu'elle en fit fut d'accourir chez moi.

« Je vous devais la vie, s'écria-t-elle en se précipitant dans mes bras ; je vous dois aujourd'hui la conservation de l'honneur, hélas! entaché , qui me restait. . . vous avez voulu compléter votre ouvrage... Maintenant, vous sau-

rez tout , ma bienfaisante amie : apprenez ce que peut un cœur jaloux. Une femme , une jeune fille, avait fait contre moMa dénonciation calomnieuse que vous avez victorieusement combattue Cette créature était mon

amie ; elle m'aimait sincèrement : j'en ai eu plus d'une preuve, Elle s'éprit de mon amant, et le rendit volage. Dès lors, ma vie la gêna...

elle voulut m'envoyer a l'échafaud Voilà

ce que devient l'amitié dans le cœur d'une

femme, lorsque l'amour y a jeté sa flamme

Ecoutez le surplus de ma funeste révélation.

«Vous ne savez peut-être pas jusqu'à quel degré d'exaltation la passion délirante des amans, cette fièvre chaude du jeune âge, est quelquefois portée !

« Je suis fille d'un lieutenant-général des armées du roi. Mon séducteur mais non,

c'est celui que j'ai séduit, qu'il faut dire; celuilà, mon aimable amie, est un simple maréchal des logis de chasseurs à cheval, que mon père avait choisi pour planton.... Il était d'un physique disgracieux , petit , d'une tournure

soldatesque : tout son mérite consistait dans

une chevelure noire ; bouclée avec grâce

Ce frivole avantage suffit pour me séduire , moi, qui vivais dans une société choisie, moi, que plusieurs officiers-générauxrecherchaient.. Non , chère bienfaitrice , nulle frénésie n'est comparable à l'amour! »

Danslemême temps, une dame assez bienmise, quoiqu'en bonnet , était venue se faire inscrire chez moi , pour que j'allasse l'accoucher rue de l'Ecole-de-Médecine, n. ...; je l'avais acceptée plutôt pour le docteur que pour moi, car, je vous l'ai dit, je faisais rarement des accouchemens en ville. Une nuit donc , on vint me sonner pour me rendre auprès de cette dame. Le docteur étant occupé ailleurs, je fus obligée d'y aller. Le lendemain , lorsque je partis de chez moi pour visiter mon accouchée du dehors, le crépuscule commençait. Je descendis la rue de l'Odéon avec .M. le comte de Desess..,lemarideladame causeuse du Luxembourg; il m'accompagna jusqu'au seuil de la maison où je me rendais. Mais que devins-je

lorsque, sur le point d'y entrer , je m'aperçus que la porte était obstruée par une nuée de filles publiques ! Je me jetai dans le passage du Commerce, ne voulant pas qu'on me vît entrer dans un tel lieu.

Cependant la femme que j'avais secourue était celle d'un ébéniste , qui paraissait à son aise. Il faut être bien ami de l'économie , ou bien insoucieux de sa réputation, pour se loger ainsi , et exposer a toute heure la cornpagne de sa vie au plus insultant mépris, de la part des cliens ordinaires d'une pareille maison. Je m'abstins , comme on peut le penser, de faire à la femme de l'ébéniste les visites d'usage : ce fut le médecin de mon établissement qui les rendit, et je me rappelle même qu'il fut très bien payé.

SCENES DTNTERIEUR.

École 5'intrifliw ei ïfinflrûtituîre.

J'ai promis de soulever certains replis encore peu connus du cœur humain , et de signaler, si je puis, des travers inédits, afin d'en noircir quelques feuillets d'un livre trop rarement consulté , celui de l'expérience.

Je vous ai dit, ce me semble, que j'avais ouvert, rue de TOdéon, un cours d'accouchemens , et que beaucoup d'étudians en médecine y assistaient. Ces messieurs , et j'en étais

surprise, voulaient bien avouer dans cette circonstance, qu'en matière de science, leur sexe peut apprendre quelque chose du mien. Par exemple , M. Chevalier de Rufigny, maintenant médecin à Poitiers, et trois de ses amis, docteurs-médecins, convenaient avec franchise qu'ils étaient mes élèves dans Part des accouchemens. Peut-être aussi quelques uns venaient-ils à mon cours parce qu'il s'y trouvait des dames, et qu'ils espéraient y rencontrer des faiblesses. Or, parmi ces jeunes habitués de mes leçons, il y en avait un qui visait a d'autres résultats : ses camarades cherchaient à s'instruire et à se distraire ; lui , spéculateur de vingt ans, lui, que le docteur Gall eût à coup sûr trouvé pourvu de la protubérance du savoir-faire , songeait déjà à recueillir, clans un âge où d'autres prodiguent et dissipent. Ce jeune homme , nommé Giraud..., dont j'entreprends de peindre les sentimens et les actions, chercha par tous les moyens que la subtilité put lui suggérer, à s'introduire dans ma maison. Sa souplesse se

montrait telle , durant cette suite de tentatives , qu'il se fût, je crois, glissé sous ma porte, s'il l'eût trouvée close. Tantôt il venait m'apporter des livres de médecine , des nouveautés littéraires ; tantôt c'était un autre motif spécieux qui l'amenait rue de l'Odéon ; et toujours il oubliait quelque chose , afin d'avoir l'occasion d'y revenir deux fois dans le même jour. En un mot , sa présence chez moi se reproduisait sous tant de prétextes divers que je Tavais nommé le persévérant.

Un matin , d'assez bonne heure , avant que je fusse levée , ma bonne entra dans ma chambre a coucher. « Madame , me dit- elle (car les sages-femmes, quoique demoiselles, prennent ce titre avec leur diplôme), voulez-vous recevoir cet étudiant qui est si gentil , et que vous nommez \e persévérant? Vous savez, celui qui ne manque jamais d'oublier son parapluie ici pour revenir le chercher ensuite ?

— Eh bien ! que me veut-il si matin , le persévérant? c' est aussi trop justifier son nom Dites que je ne suis pas visible

— C'est qu'il assure , madame , qu'il a le plus grand besoin de vous parler, et que cela ne peut pas se remettre.

— Faites -le donc entrer. » Monsieur Giraud..., après m'avoir saluée, resta quelques momens sans parler.

ce Monsieur, j'écoute, lui dis-je.

— Madame , réunissant ce matin quelques personnes à déjeuner, j'ai osé me flatter que vous daigneriez accepter de vous joindre à elles. »

Je gardai quelque temps le silence ; cette invitation d'un jeune homme que je connaissais a peine me paraissait fort inconvenante.

« Monsieur, répondis-je en regardant sérieusement M. Giraud..., avez- vous bien pensé a ce que vous venez de me proposer ? il est des bienséances que l'on s'étonne , que l'on s'afflige de voir blesser par un homme que l'on doit supposer avoir reçu quelque éducation. Assurément, vous n'avez pu espérer que j'accepterais l'étrange invitation que vous venez de me faire -, je n'assiste pas même aux

repas de baptême auxquels je suis invitée tous les jours, et vous voulez que j'aille déjeuner chez vous , chez un garçon , avec des jeunes gens, sans doute ?

— Il y aura aussi quelques dames.

— Je me fais, monsieur, une haute idée de celles qui vont déjeuner chez un étudiant. Avouez franchement que vous êtes fâché de m'avoir fait une telle proposition... Tout ce que je puis faire , c'est d'oublier votre démarche inconvenante... »

M. Giraud... s'inclina , et sortit sans répondre. Dans la journée, je reçus de lui une longue lettre d'excuses ; il m'avoua qu'il était doublement coupable , puisque son déjeuner était supposé dans le but de m'éprouver. « Je suis heureux, ajouta- t-il, que vous aye& refusé; je vous en estime davantage, et l'épreuve a eu le résultat que j'attendais. »

Si j'avais aujourd'hui à juger cette seconde action, je n'hésiterais pas a la regarder comme infiniment plus impertinente que la première, et ie refuserais ma porte a celui qui oserait

s'en rendre coupable. Je fus alors moins sévère; je pardonnai a M. Giraud... ce que je qualifiais, dans mon indulgence, de simple étourderie ; il est si difficile à dix-sept ans de considérer les choses sous un aspect lugubre!

L'adresse , la présomption du persévérant paraissaient dès ce moment évidentes -7 maisje ne les aperçus pas, enveloppées quelles étaient de ces formes élégantes , de cette superficie de séductions sous lesquelles la jeunesse ne sait rien voir.

M. Giraud. , . continua son manège de petites attentions , de complaisances étudiées , mais seulement au cours. Il jouait la timidité , n'osait me parler, soupirait souvent assez près de moi pour que je pusse l'entendre ; car le grand art de M. Giraud... est de savoir tout mettre a profit.

Forcé , par sa propre imprudence, de ralentir la marche de ses projets, dans le chemin direct qu'il suivait d'abord , le persévérant avisa au moyen d'arriver a son but par un détour : il employa toutes les subtilités de son

esprit spéculateur pour s'introduire dans la maison de ma mère. Il savait que ses avis, ses conseils exerçaient sur ma volonté un empire absolu: empire bien justifié par le désir que cette excellente mère avait de me voir prospérer. Giraud... se mit en pension cbez elle pendant six mois. . . sans payer. Son jeu de mignardises obtint un grand succès auprès de cette dame , confiante autant que serviable. Certain d'avoir acquis un appui de ce côté , mon subtil étudiant revint à la route directe qu'il s'était imprudemment fermée.

Un jour il se hasarda à me parler ainsi : «Madame, puisque vous louez dans votre maison des appartemens meublés, veuillez m'en louer un. Si je n'avais pas eu le malheur de me livrer, à votre égard, au plus ridicule enfantillage, je serais plus hardi à vous dire que je pourrais vous épargner quelque peine, quelque fatigue ; car, en vérité, on ne viljamais une personne si jeune travailler autant. Les accouchemens de nuit, dans l'âge ou vous êtes, peuvent altérer votre constitution, encore peu

formée... Je serai votre aide, votre tout dévoué serviteur... De grâce ne me refusez pas.» Autant j'avais apporté naguère d'indulgence à juger l'impertinente ruse du déjeuner, autant je tins compte à Giraud... du semblant de complaisances qu'il abordait alors. Je cédais à cette niaise et frivole prévention qui rend les jeunes femmes si crédules aux perfections de l'ame , lorsqu'elles sont fascinées par des dehors séduisans. Le savoir-faire obséquieux de l'étudiant eût paru clairement esquissé a des yeux moins prévenus-que lesmiens; mais, il faut bien l'avouer, moi je ne vis qu'une physionomie agréable , des cheveux disposés avec coquetterie ( car il n'était pas alors coiffé à la malcontent) ; je n'entendis qu'une voix doucereuse modulaut une offre obligeante: la réflexion fut étouffée, je consentis à la demande de Giraud.... Il vint demeurer chez moi. Sa complaisance fut extrême ; il se multiplia en quelque sorte pour m'épargner de la peine. Je lui abandonnai mes accouchemens de nuit. Ce partage du travail de ma maison

en augmenta promptement la clientèle , surtout au dehors.

Par une froide nuit de janvier, nous avions trois accouchemens en ville : M. Giraud... en fit deux. Mais qu on se garde bien de croire qu'il ne cherchait pour salaire que la satisfaction de m'être agréable ; le plan formé par lui s'accomplissait : ma résolution ouvrait une issue a son talent, qui, sans cette circonstance, habilement exploitée, pouvait demeurer longtemps inactif et obscur , ainsi que bien des capacités au moins égales à celles du docteur futur. Ses honoraires ne restaient jamais audessous de dix-huit francs par jour, et dépassaient souvent vingt-quatre. Pour un jeune homme dans sa position, c'était déjà prèsqu'un sort. L'ambition surgit de ce début : l'élève, voulant devenir maître, songea a se faire recevoir , et parvint au doctorat.

Que l'on suive bienattentivementmon récit: durant huit années on ne verra pas M. Giraud... marcher sans l'appui de mes ressources et de mon intelligence, dans une association dont il

devra usurper tous les résultais (et le mot usurper est trop poli). Le savoir de ce médecin ne volera pas un instant de ses propres ailes, démission d'un talent k venir, d'un talent auquel la fortune n'a pas laissé le temps de se produire , enfin l'insignifiante enseigne d'un diplôme de la Faculté : voilà quelle a été la mise de fonds de mon associé.

Depuis queM.Giraud. < . étaitreçu, ses parens avaient cessé de lui envoyer de l'argent ; l'ambition de ces honnêtes gens, modestes habitans d'un village aux environs de Châtellerault , se bornait k voir leur fils exercer la médecine dans ce pays, au milieu d'une clientèle d'ouvriers en coutellerie. Mais il fallait au docteur un plus vaste théâtre; et ses débuts sur celui où, grâce a mon aide, il se trouvait lancé , l'encourageaient a s'y maintenir.il annonça donc à ses parens , qui voulaient le confiner dans leur rustique contrée, l'intention bien arrêtée d'habiter la capitale ; et comme il leur déclarait, en même temps , qu'il trouvait dans son état les moyens de se suffire k lui-même , ils ne lui

parlèrent plus de la clientèle champêtre des bords de la Vienne. Vous savez déjà comment M. Giraud... était parvenu a se suffire à luimême-, mais il est probable que ses parens firent à sa haute intelligence tous les honneurs de cette rapide réussite: nul doute que dans leur esprit, et peut-être d'après ses communications, ce jeune homme ne fût déjà l'une des célébrités médicales de Paris... Pauvres gens l Cependant ma maison de la rue de l'Odéon avait pris un développement considérable; la mode , cette divinité si capricieuse , si volage, mais si prodigue de bienfaits envers ceux qu'elle favorise en courant, la mode protégeait mon établissement, et grossissait toujours ma clientèle du dehors. Un Allemand haussera les épaules en lisant ce passage: l'assistance de la mode pour un art aussi grave que celui des accouchemens, paraîtra certainement à ce penseur hyperboréen une expansion aussi trop étrange de la légèreté française. Que dirat-il donc s'il apprend qu'en France le suicide est à la mode, et que l'asphyxie par le charbon L 10

a pris rang parmi nos belles manières, avec les courses au clocher. La mode donc , puisque mode il y a, m'offrait d'assez belles chances, et qui pouvaient être assez promptement fructueuses pour satisfaire mon ambition. Mais quelle imagination de dix-huit ans sait prescrire des limites à sa carrière , et ne pas donner des proportions colossales à ses châteaux en Espagne! Depuis long-temps déjà je me disais, chaque fois que mes yeux se portaient sur les affiches du Rob Laffecteur : « Comment se fait-il que , dans un siècle de progrès, et lorsque la médecine s'est enrichie de tant de découvertes, on n'ait rien composé pour remplacer ce vieux remède, qui date de près d'un siècle ? »

Vous concevez qu^n disant cela , j'étais , comme tout enfant de la nouvelle France , bien persuadés que nous valons infiniment mieux que nos devanciers , et que sous la chevelure heureusement bouclée de nos jeunes têtes médicales, il germe des idées bien préférables à celles qui naissaient sous les perruques a trois marteaux de l'ancienne Faculté. Jepen-

sais, comme tout bon contemporain doit le faire, que l'art de guérir sait s'exercer avec beaucoup plus d'avantage sous le frac de Staub, avec une taille étranglée par un corset, sous l'influence d'un refrain d'opéra comique ou d'un tilbury, que l'on ne l'exerçait jadis avec l'habit coupé carrément , les longues manchettes, la canne a bec de corbin, et le solitaire de rigueur : jetais tout à fait de mon temps. Un jour que j'ébauchais, dans ma pensée, le projet de détrôner cette invention surannée , je rejoignis Jean Giraud... remplie de ce projet. « C'est une idée , » me dit-il. Et peu de jours après, nous nous mîmes a méditer, a chercher, a commenter, à blâmer : il nous fallait un remède héroïque, un rob sur le flacon duquel nous puissions écrire le mot magique de végétaux, si puissant sur la croyance populaire Enfin, nous nous fixâmes à une

combinaison végétale sudorifique. Ce n'est point ici le lieu d'examiner la vertu de ce rob : il eut une vogue prodigieuse, et en peu

de mois sa réputation devint colossale (1). Mon domicile du faubourg Saint-Germain ne pouvait suffire a l'exploitation , a peu près commerciale , du rob. D'ailleurs , c'était le cas de mettre en émission le doctorat de M. Giraud... Nous sentîmes qu'il lui fallait un état

de maison, un intérieur spécial, qui ne semblait pas se concilier avec une pension de dames enceintes : je meublai donc a ce jeune méde-

(i) Nous le composions avec beaucoup de soin: les principes qui s'y trouvaient combines étaient nombreux et bien choisis. Il n'en fut plus ainsi lorsque le docteur se livra seul à l'exploitation de ce médicamment: ébloui par sa fortune, et peu reconnaissant envers ce pauvre rob auquel il la devait, M. Giraud... en abandonna la composition à ses domestiques, qui réduisirent cette tâche à sa plus simple expression , et le rob à la plus mince valeur. Voici quelle est, depuis i83o , sa composition :

Racine de gentiane. pour 20 centimes.

Jalap, 10

Mélasse, 35

Essence de canclle ou

de menthe, 1

Total 87 centimes.

Ayez confiance , bénévoles cliens ; voilà le remède héroïque que M. Giraud.-. vous vend 11 francs le flacon!,.. Quelle merveille... de savoir faire et de charlatanisme !

cin un appartement place du Louvre , au coin de ia rue des Poulies» n° 3,, afin qu'il eût en son particulier un état de maison doctoral. Néanmoins, le dépôt du rob demeura établi au nouveau domicile , dont je parlerai bientôt. Etourdi par le succès presque inimaginable qui couronnait nos efforts, M. Giraud... se persuada sans doute qu'il était chez lui , parce que l'appartement deîa place du Louvre avait été loué à son nom. Or, il trouva ce local trop modeste (il avait raison peut-être), et peu conforme à la brillante carrière qui s'ouvrait devant lui; il le céda, tout meublé, à un de ses amis, M. Marteau, commissionnaire en bijouterie , sans m'en donner avis , oubliant même de me tenir compte du prix de l'ameublement, que je lui avais seulement confié. Cet acte de propriétés exercé par droit de conquête , était passablement caractéristique ; il suffisait pour me donner la mesure des procédés que je devais attendre du loyal docteur; mais je me trouvais sousle charmede ce talisman qui rend aveugles les plus dairvoyans. Loin de voir ce

que cette conduite avait de blâmable, je l'acceptai comme un acte de confiance et de douce intimité. Je m'empressai de meubler un autre appartement, rue Aubry-le-Boucher. Dans le même temps, je transportai mon établissement rue J.-J. llousseau , afin d'être a proximité de la rue Aubry-le-Boucher. Bientôtlesaccouchemens se multiplièrent à tel point dans nos maisons, et surtout la clientèle du rob augmenta dans une si forte proportion, que ni le docteur ni moi ne pûmes donner des soins aux malades du dehors.Nous n'avions pas à satisfaire seulement au nombre, toujours croissant, des consultations de Paris : chaque jour des centaines de demandes nous parvenaient de la province , et nous ne pouvions suffire que lentement à toutes. Il devenait évident pour nous que le seul moyen d'alimenter ce fleuve rapide d'écoulement, était d'établir des dépôts dans les départemens et dans les principales villes de l'Europe. Mais cette disposition exigeait une mise de fonds considérable; je vidai mon secrétaire, je vendis une hypothèque de cinq mille francs

que j'avais sur une maison, rue du Petit-Carreau , et réunissant ces fonds à ceux que nous avions déjà gagnés , nous formâmes une somme de dix-huit k vingt mille francs. Avec ce capital , nous établîmes des dépôts dans toutes les villes de France et k l'étranger. Ces bases établies, nous travaillâmes , M. Giraud... et moi, pendant six années avec un accord d'intentions et d'activité qui nous profita largement. Bientôt nous eûmes assez de bénéfices pour faire d'importantes acquisitions foncières : nous y songions , lorsqu'un incident vint changer notre situation intérieure, et obligea M. Giraud... à se montrer dissimulé envers moi, comme une faible femme. Dès lors, je m'aperçus que mon amour était mal reconnu par celui qiâ aurait dû payer ce trésor de l'ame , par un sentiment partant de l'ame aussi. Jusqu'alors , nous n'avions pas établi de dépôt du rob k Paris : nous le débitions nous-mêmes dans nos maisons , rue Aubry-le-Boucher et rue J.J. Rousseau : nous mettant, avec candeur, en contravention avec les lois , qui défendent aux médecins

des grandes villes de débiter des médicamens, et bornent leur mission à autoriser les pharmaciens , par des ordonnances, à les vendre. Depuis long-temps , un pharmacien , établi rue J.-J. Rousseau, nous sollicitait de lui confier le débit de nos flacons anti-syphilitiques; déterminés par l'appréciation de la position illégale où nous nous étions placés innocemment, nous acceptâmes enfin son offre, après avoir recueilli sur sa probité les renseignemens les plus honorables. Par malheur , il avait des alentours moins recommandables : le père de sa femme, particulièrement, était loin de lui ressembler; j'appris plus tard cette circonstance, et je Tappris, hélas ! cruellement.

La vente du rob fut pour le pharmacien de la rue J.-J. Rousseau une magnifique affaire : sur le prix de chaque flacon , qui était de douze francs , nous lui abandonnions trente sous; ce seul article lui rapportait régulièrement plus de cent francs par jour. Dans cette situation, ceux que j'ai nommés les alentours du pharmacien, c'est-à-dire sa femme, une autre

fille de son beau-père , et ce dernier, se disposèrent à exploiter la prospérité inattendue de notre dépositaire. L'honnête pharmacien, sans doute pour avoir la paix du ménage , se laissa aller à la dissipation : ce ne fut chez lui que fêtes, repas exquis, parties de campagne ; cette famille, sortie des rues étroites du quartier Saint-Victor, et de la classe plus que modeste qui l'habite, ne s'était jamais vue dans une telle abondance. La grâce de Dieu l'avait procurée, on remettait a la grâce de Dieu les destinées à venir , et l'on jouissait avec profusion du présent. On nous conviait toujours a ces plaisirs de la campagne et de la ville ; mais je m'y plaisais peu: le docteur y alla bientôt seul. Le sieur Ser..., gascon de naissance , beau-père du pharmacien , était un homme subtil et retors; il fut prompt a reconnaître que ma folle confiance, ma tendresse du bon vieux temps , m'avaient placée dans îa plus dangereuse situation : il vit que notre fortune , résultant, dans la proportion des trois quarts, de mes ressources et de mon activité.

paraissait, grâce à mon imprudente sécurité, appartenir tout entière à M. Giraud....

Voici une circonstance qui eût dû m'éclairer sur la fausse position où je m'étais mise.

M. Giraud... cherchait à nous isoler, ma mère et moi, de nos anciens amis , sans doute pour tarir la source des conseils salutaires que nous aurions pu recevoir, et dont l'effet ne lui eût point été favorahle, pour peu qu'on se fût appliqué a examiner sa conduite. Lorsque j'allais voir ma mère, elle me disait : « Mais nous ne voyons plus MM. tel et tel , des connaissances si anciennes, et qui nous paraissaient si dévouées. — Que voulez-vous! répondais-je avec insouciance, s'ils s'éloignent de nous par caprice, comme il n'y a point a en douter, quand ce caprice sera passé, ils reviendront. » Parmi les personnes qui semblaient nous abandonner, se trouvait M. P.... vérificateur principal au trésor royal : nous en parlions souvent avec maman. Un jour un domestique nous dit qu'il venait de voir ce M. P... rue Aubry-le-B oucher. « C'est bien

singulier,» dis-je. Et je n'y pensai plus après.

Un matin je vis entrer chez moi M. P...., médecin à Joinville, qui porte le même nom que le précédent, sans être son parent.

« Eh bien! ma belle amie, me dit-il après les premiers complimens, il paraît que vous faites une brillante fortune avec votre roh et vos mixtures: comment placez-vous vos fonds?

— Nous avons déjà acheté une maison , rue de Hanovre , et dans ce moment même nous sommes près de terminer l'acquisition d'une seconde , rue Richer , n° 6 bis.

— Allons , tant mieux ! je vous en félicite.

— Du reste , nous aurons bientôt un cabriolet, et j'en serai charmée : nous nous reposerons un peu. Vous ne vous figurerez jamais combien nous avons travaillé depuis sept ans, et cela sans prendre une heure d'agrément.»

La conversation en resta là. M. P... me dit ensuite: a Je pars demain, et M. et mad. Descoud..., nos amis communs, me donnent aujourd'hui un dîner d'adieu \ ils m'ont chargé de vous dire qu'ils comptaient sur vous

pour venir dîner,.. Vous leur-devcz des visites; vous les négligez : c'est bien mal ! on vous aime tanl dans cette maison! Ainsi, c'est entendu , je viens a cinq heures vous chercher. » A quatre heures et demie, comme je terminais ma toilette, M. Giraud... entra.

• Nous ne dînons pas ensemble aujourd'hui, lui dis-je négligemment: je dîne chez M. Descoud...., tu sais... les amis de maman, et avec le docteur P. . . , qui est à Paris ?

— Je le sais, me répondit-il brusquement, je l'ai vu ; mais tu ne sortiras pas avec lui. » Et il se mit a chiffonner ma coiffure.

« Et pour quelle raison ne sortirai-je point avec le docteur?

— Je ne veux pas te le dire.

— Comme ce n'est pas par jalousie > puisque ce médecin est marié , je ne vois dans celte défense qu'un caprice lyrannique , et je te préviens que je ne le subirai point. »

A ces mois , je m'élançai hors de l'appartement, et j'y enfermai Giraud..., comme j'avais l'habitude de le faire à nos clients, lorsque moi

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ou mes domestiques allions chercher le docteur d'une maison à Tautre. Je n'avais pas fait dix pas dans la rue que je rencontrai M. P...

« Qu'avez-vous ? me dit-il dès que je l'abordai..., comme vous êtes rouge !

— Croiriez-vous que M. Giraud...ne voulait pas que je sortisse avec vous?

— Vraiment ! et pourquoi cela ? lui qui, ce matin, m'a si bien reçu ; car je suis allé le voir dans vos intérêts: j'étais bien aise de savoir comment il entendait les acquisitions d'immeubles dont vous m'avez parlé. Apprenez donc , puisque l'occasion de vous le dire se présente, apprenez que les maisons sont achetées en son nom seul ; de sorte que s'il n'est pas honnête homme, vos travaux, vos peines, vos avances d'argent , tout cela sera perdu pour vous.

— Eh! non, répondis- je vivement, nous avons gagné notre avoir ensemble , nous en jouirons de même.

— Il est vrai que , par suite de mon entretien avec lui, je pourrais être un peu rassuré ,

s'il était sincère ; mais l'est-il? Je connais , lui ai-je dit , madame Jullemier : son caractère est extrêmement désintéressé ; si vous ne songez pas à son avenir , elle n'y pensera jamais; et , vous le savez, ses intentions sont de ne point se marier. Mais je suis convaincu que vous vous occuperez d'elle, et que vous songerez à sa fortune, car vous lui devez bien cela. Je vous remercie de cet avis, m'a répondu M. Giraud... d'un ton qui m'a paru franc; mais madame Jullemier ne manquera jamais de rien : je suis son meilleur ami. Puis il a dit ce que vous me disiez tout à l'heure : Nous jouirons ensemble du bien que nous avons amassé en commun. Après cette conversation , il n'a cessé de m'accabler de politesses tout le temps que je suis resté chez lui.... Et maintenant il vous défend de me voir... cet homme est décidément faux. * Le soir, versles dix heures, M. P. . . me reconduisit chez moi. Comme nous arrivions à la porte, M. Giraud... ensortit et voulut s'élancer sur moi. Le docteur P.... leva sa canne: t Si ce n'était pas le respect que je dois à madame,

s'écria-t-il en comprimant sa colère , je vous briserais la figure; mais voici mon adresse , je vous attendrai demain matin a huit heures. »

Je ne pus fermer l'œil de la nuit; à six heures du matin jetais debout, et je courus chez M. P..., qui logeait rue Chapon, chez unde ses parens. J'étais haletante , éperdue : « Venez , docteur , dis-je d'un ton moitié suppliant , moitié impérieux, je veux déjeuner avec vous rue du Bouloy, et vous voir monter en diligence. Certes ! vous qui avez une épouse, un enfant, il ne faut pas qu'on puisse dire que vous êtes venu a Paris vous battre pour une femme : évitez ce scandale , autant pour vous que pour moi. *

M. P... consentit avec peine à partir.

« Je vous fais, me dit-il en mettant le pied dans la voiture , le sacrifice d'un légitime ressentiment; mais encore un mot : rappelezvous que cet homme ne se contentera pas de vous manger dans les mains ; il pourra bien vous les déchirer, n

Que n'ai-je écouté cet avis] prophétique !

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Mais non; j'étais entraînée par la fatalité; je restai dans la plus dangereuse longanimité.

Nous -venions d'acheter une maison rue de Hanovre, qui rapportait quatre mille francs de revenu, puis une autre rue Richer, dont le produit s'élevait annuellement à dix-neuf mille francs; et dans ces deux acquisitions, mes intérêts personnels n'étaient pas garantis par un écrit de quatre lignes. Un caprice , un manque de délicatesse de l'homme auquel j'avais livré toutes mes chances d'avenir et de bonheur, pouvait me plonger dans les plus grandes peines , et m'obliger a reconstruire, sur nouveaux frais, un autre édifice de prospérité. Les Ser avaient habilement sondé

le sol ébranlé sur lequel je marchais; ils ne songeaient plus qu'à précipiter ma chute , pour recueillir mes dépouilles, en s'aidant des passions vicieuses deGiraud....

J'ignorai d^abord la trahison du docteur. Soit amour du faste , soit pour amuser ma naïve tendresse avec deshochets, il acheta une

voiture , et ma jeune vanité se laissa bercer quelque temps sur les ressorts flexibles d'un landau. Le rêve de ma jeunesse se réalisait ; je pouvais dire mon attelage, mes gens. Pauvre Alexandrineî que tu payas cber ton manque de réflexion, ton aveugle confiance! Sous cette mince enveloppe de frivole séduction, la vérité ne tarda pas à m'apparaître , hideuse , menaçante. Il me fut impossible de me dissimuler long-temps que Giraud... était retenu hors de nos maisons par des distractions puissantes; il négligeait les deux établissemens, ne paraissait plus que rarement chez moi ? et ne prenait aucun soin pour me cacher ses liaisons avec des femmes perdues.

Alors, mais seulement alors, une pensée terrible me retomba sur le cœur comme un faix de plomb. « Ah ! m'écriai-je dans la solitude d'une nuit sans sommeil, M. P... avait raison, Giraud... peut d'un instant a l'autre s'emparer pour lui seul de tout ce que nous possédons ensemble. >»

• Affreuse idée! aurais-je donc travaillé sept I. ii

années jour et nuit, sans distractions, sans plaisirs, pour enrichir un ingrat, pour alimenter ses sales débauches , pour semer des profusions dans les bacchanales de ses maîtresses ? »

Autant la confiance des âmes sensibles est aveugle durant son erreur, autant elle devient irascible lorsqu'elle est désabusée. Je résolus de ne plus voir Giraud... ; j'ordonnai de lui refuser ma porte lorsqu'il viendrait rue J.-J. Rousseau; enfin je montrai, j'affectai même le plus grand méprispourcemédecin. Ainsi, jepris imprudemment l'initiative d'une rupture, sans m'être ménagé aucune mesure conservatrice de mes intérêts. On conçoit que le docteur me prit aisément au mot; il accepta purement et simplement notre séparation , comme la conséquence d'une intimité usée, et ne sembla pas croire que nous pussions avoir le moindre compte à régler ensemble.

Je m'entretenais souvent avec ma mère des procédés peu délicats de M. Giraud...; je la trouvais indulgente pour lui : il me semblait qu'elle n'accueillait pas avec assez d'indigna-

tion le récit de mes griefs. Je reconnus depuis que ma mère agissait en cela avec plus de prudence que moi-même : elle jugeait froidement ma position équivoque, et pensait avec raison que, s'il était possible de ramener cet homme à des sentimens moins indignes , à une conduite plus conforme a ce qu'il me devait , ce moyen serait encore préférable au parti d'un éclat, que je méditais. Je sentis la justesse de ce raisonnement, et je consentis à retarder l'exécution de certain projet, que j'avais conçu dès les premiers momensdel'éloignementdu docteur.

Après quelque temps écoulé dans cet essai de temporisation , ma mère , enfin irritée autant que moi contre un homme ingrat jusqu'au point de s'affranchir, non pas seulement d'une reconnaissance impérieuse, mais des lois de la probité; ma mère , dis-je, fut la première à me conseiller de suivre le dessein que j'avais en vue. Ce dessein était celui de reprendre l'exploitation du rob et des divers accessoires que nous y avions joints , tels que mixtures , bougies, etc.

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