LIVRE m, OBAPIIU XXL tM
tiguesqu'avoit souffertes son armée, et la quantité de malades qu'il y avoit, même que la plupart de la cavalerie avoient perdu leurs chevaux et leurs équipages, se résout de l'aller rafraîchir dans la Lorraine, et permet aux Suédois que monsieur de Feuquiéres avoit menés de reprendre leur chemin, donnant-avis de tout à sa Majesté. Le Cardinal de la Valette voulut aussi de là retourner trouver le Roi, auquel il fit le rapport de tout ce qui s'étoit passé en ce voyage ; sa Majesté témoigna une grandie satisfaction, et en écrivit de très-bonnes lettres audit sieur Maréchal, approuvant qu'il fit rafraîchir son armée et qu'il eût soin de solliciter tant la cavalerie et l'infanterie de travailler à leurs recrues et de se remettre au meilleur état qui se pourrait, pour agir dans un mois ou cinq semaines aux occasions qui se présentement; il fit faire les revues et donner la montre à toute l'armée, et leur départit à tous leurs ordres pour leurs garnisons. Ce petit voyage réussit fort heureusement, augmentant toujours la' réputation des armes de sa Majesté*
Ledit sieur Maréchal n'a pas demeuré deux ou trois jours dans la Lorraine qu'il apprend que l'armée des Impériaux, commandée par le Général Ga-
avril 1635. Cet officier, qui s'était distingué au siège de la Mothe, mourut Gouyerneur du Catelet en 16M.
las qui la tenoit dans le Wirtemberg, avoit passé le Rhin à Philippsbourg, où il avoit construit un pont; que le Duc Bernard de Weimar s'y étoit voulu opposer, mais qu'il s'étoit trouvé trop foible, de sorte que ledit Galas avoit eu moyen de se saisir de la ville de Spire, que les Suédois abandonnèrent, de même de Guermersheim, Landau, Neustadt et autres petites villes en deçà du Rhin, ce qui avoit obligé le Duc Bernard de se retirer vers la rivière de Sarre à Sarbruck.
Soudain messieurs de Strasbourg dépêchent vers le Maréchal de la Force, de même les Princes de Wirtemberg, le Marquis de Dourlach et autres. Le Duc Charles de Lorraine qui avoit été contraint de repasser delà le Rhin, comme il se voit plus libre et apprend le passage du général Galas à Philippsbourg, cela lui redonne courage, même ayant reçu de nouvelles forces par Jean de Werth, qui l'étoit venu joindre avec huit ou neuf régiments de cavalerie et autant d'infanterie, repasse à Brisach, descend dans la plaine de l'Alsace, vers Colmar et Schelestat, attaque de petites villes que tenoientles Suédois qui se rendent. Jean de Werth avec sa cavalerie passe la montagne à Sainte-Marie, attaque un quartier de Batilly, troupe allemande, qu'il suprit, il en amena quelques officiers et soldats, et
UTKR m, CHAPITRE XXI. 141
va repasser à Saint-Dié, où il y avoit deux régiments nouvellement levés assez foibles, qu'il n'avoit pas dessein d'attaquer, car c'était dans une petite ville; mais ils se trouvèrent tellement surpris que comme il les voit étonnés, il s'y opiniâtre, et eux furent si lâches qu'à deux heures de là ils se rendirent bagues sauves et laissèrent leurs drapeaux. Le lendemain^ les deux Mestres de camp vinrent trouver ledit sieur Maréchal qui avoit son quartier à Lunéville, lesquels il fit arrêter et les envoya prisonniers à Nancy, et aux officiers et soldats qui blâmoient tous leurs Mestres de camp, il leur fit bailler quartier avec commandement d'y maintenir les soldats, et dépêche vers sa Majesté pour lui donner avis de tout *.
A tous ces nouveaux affaires, il se prépare force nouvelle besogne; it est certain que le Maréchal de la Force ne songe qu'à donner du repos à l'armée qu'il commandoit, et pour la rafraîchir l'écarté dans les meilleures villates de la Lorraine. La cavalerie travaille à se remonter et recouvrer des armes; l'infanterie de même, et attaqués de si grandes'
1 L'un de ces régiments étoit celui deVineuil; leurs drapeaux furent porté* en triomphe a Vienne, dont le Roy fust en telle colère qu'il fist mettre les deux mestres de camp à la Bastille. (Fontenay- Mareuil, tome II, page .223.)
141 MÉMOIRES OU MC Ot Là FORCE.
maladies qu'il n est pas croyable ; plusieurs des officiers s'écartent, les uns pour faire leurs recrues* suivant le commandement du Roi, d'autres pressés d'affaires particulières»
Voyant aussi la nouvelle et grande armée que sa Majesté faisoit mettre sur pied, qui s'assembloit aux environs deLangres, il espéroit que oela donnerait moyen à celle qu'il commandoit de se rafraîchir; mais le passage de Galas en deçà du Rhin avec une puissante armée, fait lâcher le pied au Duc Bernard de Weimar qui se trouve foible. Il se retire vers Sarbruck, dépêche vers le Roi, supplie sa Majesté de l'assister et de lui fournir les forces qu'elle a promises au parti des Confédérés, fait aussi une dépêche au Maréchal de la Force, et le prie, s'il le peut, de s'approcher de lui pour l'appuyer en cas de besoin ; les affaires n'en étoient pas lors en état, car le Duc de Lorraine, qui avoit reçu de nouvelles forces de l'Empereur, ô te bien le moyen audit Ma* réchal de rafraîchir les siennes, ni de se pouvoir divertir ailleurs. H passe les montagnes et étant fort en cavalerie de huit ou dix mille chevaux» il court la campagne, et ayant fait passer son artillerie à Thann avec son infanterie, attaque Remiremont, où le régiment de Normandie étoit, petite ville fort méchante, commandée, sans flanc ni
UVBK m, CHAPITRE XXL 16}
fossé, La batterie dressée en moins de. quatre heu» us», res, Us font grande brèche et donnent l'assaut qui fut courageusement soutenu; ceux de dedans font si bien leur devoir, qu'ils les repoussent jusqu'à trois fois, et avec grande perte des ennemis, de sorte qu'ils consentent de les recevoir à capitulation, qu'ils obtinrent aussi honorable qu'ils voulurent, et fut ledit régiment de Normandie conduit en sûreté jusqu'à Charmes.
Le Maréchal de la Force, qui étoitàLuné ville et avoit rassemblé l'armée aussitôt qu'il eut avis de ce siège, marche en diligence à Epinal, pensant avoir temps de les secourir, mais il trouva la besogne faite; il campe l'armée autour d'Epinal, qui n'est » j«»»et. qu'à quatre lieues de Remiremont. Les ennemis font courre le bruit qu'ils le viennent attaquer là; eu effet, ils s'avancent jusqu'à Arche, qui en est à moitié chemin et sur la même rivière ; leur cavalerie qui étoit six fois plus grande en nombre que celle de l'armée du Roi, est incessamment en campagne pour attraper des fourrageurs, etn'étoit jour qu'il ne se fit quelque combat. Us firent une partie de trois mille chevaux, qu'ils mirent de nuit en embuscade dans un bois, et font donner trois ou quatre cents ehevaux jusqu'auprès du camp pour les attirer et les faire donner jusqu'à leur embus-
14& MÉMOIRES DU DUC DE Là FORGE.
tels, cade, et chargent notre garde à cheval qu'ils firent reculer; mais de notre cavalerie ils furent si diligents que soudain se trouvant ensemble un bon corps, ils repoussent les ennemis si vigoureusement, qu'avant qu'ils pussent regagner leur embuscade, il en demeura cent ou cent vingt sur la place et nombre d'officiers, même un de leurs colonels de Cravates et bien quatorze ou quinze de prisonniers et un étendard pris. Les deux armées demeurèrent en cet état dix ou douze jours.
En ce temps-là, sa Majesté est pressée par les Confédérés d'Allemagne qui se trouvoient sans moyen de résister au Général Galas, lequel ayant déjà pris plusieurs places deçà le Rhin, attaque encore Worms qui se rendit, et Kaiserslauter qui se défendit longtemps, mais enfin fut emporté. Le Roi dépêche en diligence le Cardinal de la Valette pour commander ladite armée de Langres qu'il renforce d'autres troupes, même d'une partie du'régiment de ses Gardes et des chevau-légers de sa garde; ledit Cardinal s'avance pour joindre le Duc Bernard de Weimar vers Sarbruck qui est sur la Sarre, et si à propos que le siège que les troupes de Galas avoient mis à la maison du Duc de Deux-Ponts, ils le firent quitter et même y demeura quatre canons.
UVKE m, CHAPITRE XXL ' 145
Pour revenir au Maréchal de la Force, il apprend,
étant à Épinal, que le Duc de Lorraine étoit allé
attaquer un petit château nommé Fontenoy qui se
rendit soudain, et que de là il alloit attaquer celui
de Darney un peu meilleur; il se résout de le suivre
et s'opposer à ses desseins, et à cet effet, marche
avec toute l'armée à côté de lui environ à une lieue
et demie; il apprend en chemin par des prisonniers
qu'on lui mena, qu'il avoit quitté cette entreprise et
avoit rebroussé vers Remiremont, il s'en alla prendre
son logement à Ville-sur-Illon. En chemin faisant,
ses batteurs d'estrades rencontrant diverses troupes
des ennemis écartées, ils en tuent quatre-vingts ou
cent et en amènent plusieurs prisonniers et force
chevaux. Étant arrivé en ce lieu assez tard, cela
l'obligea d'y séjourner le lendemain, et aussi qu'il
vouloit avoir plus de certitude de la marche de
l'ennemi pour se conduire selon cela. Le sieur de la
Noue qui commandoit une compagnie de chevau-
, légers, est averti qu'à deux petites lieues de là se
sont retirés cinquante ou soixante cavaliers des
ennemis dans un château qu'il crut ne pouvoir
tenir; l'armée marchant, il demande permission
d'y aller avec le Baron de Boisse qui commandoit la
compagnie de chevau-légers dudit Maréchal son
grand-père, en qualité de lieutenant. Gomme ils m. 10
i&ft MÉMOIRES MINGDEU fOKE.
sa* approchent du lieu, il* font sommer par un trompette ceux du dedans, lesquels demandent de la part de qui, et que l'on s'approche pour savoir ce qu'ils demandoient. Ledit Baron de Boisée «'étant approche sur cela, ils lui firent une décharge de si prés qu'un coup de mousquet * lui rompt le bras prés du coude et lui entre dans le corps, dont il mourut peu de jours après. Cette nouvelle arrive au quartier le soir à dix heures. Étant dite au aieur de Gastelnaut son père, soudain il se dispose d'aller trouver son fils, bien en peine de ce malheur; l'on le fait savoir au Maréchal, qui a voit assez d'affliction d'ailleurs. 11 mène le chirurgien de l'armée et trois ou quatre cents mousquetaires pour faire escorte. Quand il arriva au lieu, il n'y trouva point sondit fils; il apprend qu'on l'avoit transporté à une petite ville prés de là» nommée Dompierre. Soudainement il s'y en va, et d'autant que lesdits mousquetaires avoient marché toute la nuit, ils furent d'avis pour ne les pas tant tracasser, qu'ils attendissent dans ee bourg qui étoit assez près du château. Le malheur fut si grand que Jean de Werth et le sieur de Bassompierre % qui dépendoit du Duc de Lor-
1 Voir {correspondances, 9 et 11 août 1636) deux lettres du Maréchal à la Marquise de la Force sur la blessure de M. de Boisse.
2 11 était neveu du Maréchal de Bassompierre et Général au service de l'Empereur.]
UVBE HZ, GBÀPH&E HBL 147
raine, avoient fait une partie vers Toulavec mille chevaux et autant de dragons. S'en revenant passer près de là, ceux du château leur donnent avis des gens de pied qui y étaient; ils font mettre pied à : terre à leurs dragons , chargent lesdits gens de pied, qui furent fort surpris, bien qu'ils «voient fait des barricades, et en effet combattirent longtemps et tuèrent quantité des ennemis, lesquels leur offrirent quartier et qu'ils envoyassent le capitaine pour traiter. Gomme il fut parmi eux, on les fait charger par le derrière, de sorte qu'ils défirent la plupart et en amenèrent trois officiers prisonniers. L'armée qui marchent le même jour de ce côté-là, y arrive bientôt après; ceux du château quittent; nos soldats animés de cette action donnent et y mettent le feu. L'on rallie les soldats qui s'étoient sauvés et quelques blessés que l'on fait porter.
Le Maréchal de la Force auquel son âge de soixantedix-sept ans nepouvoit qu'apporter des incommodités, jointes les afflictions qu'il avoit eues de la perte de sa femme, et ses deux enfants de Tonneins et de Castelmoron qu'il voyoit réduits en de grandes misères, le dernier d'une grande blessure qu'il avoit reçue au siège de la Motte , qui se tenoit au lit, il y avoit plus d'un an; l'autre , attaqué d une
1085. grande paralysie qu'il prit à Mannheim au delà du Rhin, où le Roi Ta voit mis Gouverneur et où il eut de grandes fatigues, et son petit-fils de Boisse, qu'il venoit de perdre, se trouva obligé de supplier humblement sa Majesté d'avoir égard à lui et d'avoir agréable qu'il pût aller prendre quelque repos chez lui. Sa Majesté lui témoigna la satisfaction qu'elle avoit de ses services, qu'elle trouvoit juste sa demande, mais qu'il importoit en ces occasions qu'il ne laissât pas encore son armée, et que bientôt elle enverroit le Duc d'Angoulême pour le soulager et commander son armée conjointement avec lui. Ledit Maréchal ayant avis que ledit Duc d'Angoulême étoit arrivé à Nancy i , se dispose de l'approcher pour assurer son passage; il se rend à Bayon, lui envoie de là le Marquis de Sourdis 2 , Maréchal de camp, avec quatre cents chevaux et de l'infanterie, et lui s'avance jusqu'à Roziéres, où
'Voir [correspondances, Y septembre 1635) une lettre du Duc d'Angoulême au Maréchal.
* Charles d'Escoubleau Marquis de Sourdis et d'AUuye, Maréchal de camp en 1632, Mestre de camp général de la cavalerie et Chevalier des Ordres en 1633, Lieutenant général en 1639, mort le 21 décembre 1666 ; il avait épousé Jeanne de Foii Princesse de Chabanais, Comtesse de Montluc et de Carmain. Henri d'Escoubleau de Sourdis de Montluc, Prince de Chabanais, Comte de Montluc et de Carmain, leur Gis, se maria en 1671 à Anne-Judith le Lièvre de la Grange, arrière-grande-tante de l'éditeur de ces Mémoires.