BOUTHILLIER
LE CARDINAL DE RICHELIEU AU MARÉCHAL DE LA FORCE. Mission de l'abbé de Coursan. — Félicitations du combat de Melisey.
2 juin. Monsieur, le Roi vous envoie le sieur abbé de Coursan sur le sujet qu'il vous fera entendre particulièrement; vous prendrez, s'il vous plaît, créance en lui. Cependant je ne puis que je ne vous témoigne encore par lui, comme j'ai déjà fait depuis deux jours par le sieur de Chalucet, l'entière satisfac-
tion que S. M. a de vous. En mon particulier, je vous conjure 1635 de croire qu'il ne" s'offrira aucune occasion de vous servir que 2 * ttIn * je ne m'y porte avec toute la promptitude et affection que tous sauriez attendre d'une personne qui vous estime à l'égal des bonnes qualités qui sont en vous , et qui est véritablement , etc. Le Cardinal de Richelieu. De Condé , ce 2 e juin.
P. S. Je ne saurois assez vous louer de ce que vous avez conservé l'armée du Roi saine et entière dans la foiblesseoù elle étoit, contre les ennemis qui étoient beaucoup plus forts au moins en cavalerie, et avez si bien pris votre temps qu'enfin vous avez remporté un avantage sur eux. Si vous êtes assez heureux pour les chasser au delà du Rhin ou les battre encore , on ne sauroit rien ajouter à votre gloire. Vous saurez bien conduire le tout avec autant de chaleur qu'il en faut, et votre prudence accoutumée. M. le Cardinal de la Valette m'a écrit avec tant d'estime de votre conduite , qu'il ne s'y peut rien ajouter. Je vous supplie d'avoir égard à la sienne, et empêcher qu'il ne hasarde sa personne comme il a fait jusqu'à présent ; vous ferez très-grand plaisir au Roi, et m'obligerez autant que si vous aviez soin de moi-même. • S'il vous plaît m'adresser ceux qui font vos affaires, je leur ferai donner une bonne assignation des cent mille francs que le Roi vous a donnés, payables cette année.
Défaite du Duc de Lorraine. — Prise du régiment de Saint-Balmont dans le château de Montjoie. — Maladie de la Maréchale.
J'ai pris résolution de vous envoyer ce soldat de mes gardes 9 ^ exprès, avec l'occasion d'une escorte qui se présente, afin de vous faire savoir notre bon état, et comme, Dieu merci, tous les affaires ont le plus heureusement réussi qu'il est possible. Nous avons chassé le Duc Charles de Lorraine avec son armée jusques au delà du Rhin , battu souvent de ses troupes, et l'avons jeté en tel désordre que plusieurs prisonniers et d'autres qui se sont venus rendre, nous ont assuré que nous lui avons causé la perte de plus de quatre à cinq mille hommes. Encore cejourd'hui nous sommes venus à
&20 C0KRESP0NDÀ5CES.
i6ss. bout d'un de ses régiments avec le colonel , nommé Saint- «j*i* Balmont , faisant bien de cinq à six cents hommes, et tous ses officiers que nous pensions emporter à un village où ib étoient logés ; mais en ayant été avertis , ils délogèrent de bonne heure , et se vinrent jeter dans un château nommé Montjoye, sur un rocher dans les montagnes, fort bonne place que nous avons tenu assiégée quatre jours, et tiré plus de deux cents coups de canon ; enfin, nous les avons tellement pressés , qu'ils se sont rendus cejourd'hui sans autre capitulation que tous prisonniers de guerre. J'espère que nous prendrons bientôt notre retour vers Remiremont, ce que je désire fort pour avoir ce contentement de vous voir; oar je suis en peine de votre indisposition, ayant vu une lettre que notre fille la Marquise écrit à son mari, qui lui manda que vous êtes toujours travaillée de votre defluxion, et qu'il vous étoit survenu une colique avec fièvre, qui me jette en grande appréhension à cause de votre foiblesse. Je vous envoie ce garde en diligence, que je vous prie me redépêcher au plus tôt. Je mande à notre fille qu'elle m'écrive bien particulièrement l'état de votre santé; car je ne désire pas que vous vous donniez la peine de m'écrire. Je prie le Toufc» Puissant qu'il vous veuille conserver, vous fortifier et remettre en bonne santé, avec la continuation de ses plus singulières bénédictions. Ce 6 e juin, au camp de Vaufrey, près Montjoye.
P. 5. J'ai mandé à notre fils de Tonneins qu'il m'attendît à Lure, car il n'est pas encore bien remis, et j'espère d'aller bientôt passer là et le prendre en passant.
LE PRINCE DE CONDÉ AU MARÉCHAL DE LA FORCE
Succès des armées du Roi. » Délivrance de la Lorraine.
12 juin. Monsieur, je vous envoie ce porteur, qui vous rendra des lettres de MM. de la République deStrasbourgetuheautrede MM. lès Duc de Wirlemberg et Marquis de Bade; vous verre* les nouvelles qu'ils vous portent; j'ai reçu la vôtredu septième juin ; je me réjouis de vos prospérités et de la défaite qu'avec faite àMontjoie. M. du Hallier a repris Bruyères etWuissen-
bach, ainsi le chemin de Nancy à Colmar est libre. M. le Mar- *•*. quis de Sourdis a repris Châtillon; M. de Bellefonds a pris tt i«^ Darney ,Fonienoy, Veuilly, Monthureux, la Marche et Chastenoy : ainsi tout le passage est libre de vous à Chaumont, car les ennemis ne tiennent plus rien du tout ; nous allons les nettoyer autour de Metz ; j'ai mandé et commandé absolument à M. de Bellefonds de vous allez joindre. Je vous supplie lui commander afin qu'il n'ait nulle excuse, car M. d'Andilly le gouverne; il ne tiendra qu'à M. Ferrier et à MM, les munition naires que n'ayez vivres et munitions, car ils ont escorte, soit par les chemins de Nancy, soit par celui de Chaumont, à cette heure que toutes les places sont prises ; mandez au sieur Ferrier vos volontés et commandez aux munitionnaires. Je n'ai vu aucun de ces colonels allemands dont m'écrivez; s'il vous plaît, vous leur donnerez quartier. Le Roi vous mande que ce soit en Alsace. Vous en userez pourtant comme il vous plaira, car, pour moi, je vais bientôt trouver le Roi ; je vous supplie me faire part de ce qu'aurez fait à Porentruy, BéfortetVildenstein, et m'adressez vos dépêches à Metz. Je vous supplie me faire l'honneur de me croire, etc. Du camp de Yic, ce 12 e juin. Henry de Bourbon.
Mort de ta Maréchale de la Force. — Douleur qu'il éprouve.
Ma chère fille, j'ai le cœur trop serré de ce coup de la main 4 * i uin * de Dieu appesantie sur moi pour vous pouvoir représenter ma douleur. Je gémis sous le fardeau de mes péchés, et crie merci à celui dont les miséricordes sont sans fin, à ce qu'il soit apaisé contre nous. Cette heureuse conjonction, avec laquelle j'avois passé une vie si douce presque depuis le temps que j'étois au monde, me persuadoit que je n'en devois jamais être privé, et c'étoit la ressource de mes travaux, et qui me faisoit espérer quelque repos et consolation sur la fin de mes jours; mais bien loin de là, puisque ce qui me devoit donner consolation m'en prive pour jamais dans le monde , aussi n'en veux-je plus espérer que du ciel, et me tiendrai bien heureux quand il plaira à Dieu m'y appeler. Je puis bien dire
1685. que je vivrai ici-bas comme n'y vivant point, et que, s'il m'est i» jnio. possible, je m'éloignerai du monde pour parachever mes ans à une vie privée auprès de vous, où je désire infiniment être, et que vous me donniez ce contentement, comme je vous en prie de toute mon affection, que ce soit le plus inséparablement qui se pourra, afin que nous puissions ensemble avec la famille servir à Dieu, duquel procèdent les vraies consolations : je le supplie qu'il nous en veuille munir à tous et vous remplir de ses plus spéciales grâces et bénédictions. Je te recommande notre petite : elle a le cœur fort tendre et sensible. J'ai vu votre lettre à votre mari, qui m'a grandement touché le cœur, et avec cela beaucoup fortifié et amoindri ma douleur. L'Eternel soit avec nous tous ! J'espère que nous prendrons bientôt notre retour vers vous. Ce 13 e juin, au camp près de Porentruy.
Même sujet que la précédente.
14 juin. Monsieur, je ne saurois m'empêcher de vous faire part de la visite que j'ai reçue du ciel, ayant une heure après l'arrivée de M. l'abbé de Coursan, reçu la triste nouvelle pour moi comme Dieu m'avoit privé de la compagnie de ma femme , en laquelle j'avois demeuré plus de cinquante et huit ans ; douleur plus sensible que si je l'eusse reçue à l'âge de vingtcinq! J'y espérois trouver ma consolation en mes vieux ans; mais Dieu ne l'a pas permis. Je crois que vous avez su aussi la misère en laquelle est réduit mon fils de Tonneins; pour celui de Castelmoron, je ne sais encore qu'en espérer. Ce sont de rudes attaques en mon âge : ils sont en la main de Dieu. Nous serons tous heureux de finir nos jours en rendant le service que nous devons à notre Roi. Ce 14 e juin.
P. S. J'écris à monseigneur le Cardinal ce qui se passe aux affaires de deçà. A quoi me remettant et à M. l'abbé de Coursan, qui en est bien particulièrement instruit, je ne vous retiendrai de plus longue lettre, vous suppliant de m'excuser sur mon affliction.
LE ROI AU MARÉCHAL DE LA FORCE
Condoléances sur la mort de madame de la Force.
Mon Cousin, l'affection que j'ai pour vous, selon que tous tm * m'y avez convié par les importants services que vous m'avez 2juî *" rendus continuellement depuis quelques années, me fait prendre part à l'affliction que vous avez dans la perte que vous avez faite de ma cousine votre femme , je vous prie de le croire et que je vous souhaite toute la consolation qui vous est nécessaire dans une douleur si sensible ; Dieu vous l'enverra, s'il lui plaît. Et cependant, si les assurances de la continuation de ma bonne volonté très-particulière envers vous et vos enfants vous peut donner quelque soulagement, je vous les réitère par cette lettre, désirant que vous croyiez certainement que je vous les ferai connoître par les effets en toutes les occasions qui s'en offriront. Sur ce, je prie Dieu, etc. Ecrit à Fontainebleau, le 2 e jour de juillet. Signé: Louis. Et plus bas : Bouthillier.
Il la remercie de la part qu'elle prend à ses chagrins.
Je vous suis très-sensiblement obligé de la part que vous ,aU,et avez agréable de prendre à ma perte et à mes déplaisirs, et je puis dire que si quelque chose étoit capable de contribuer à ma consolation, que j'en devrois attendre de la bonté avec laquelle vous m'avez fait l'honneur de m'écrire ; mais je vous avoue, Madame, que je suis si touché de ma douleur, que je n'en dois espérer que de Dieu seul : il a fait la plaie, et comme il en sait le fond, il y apportera le remède nécessaire et la grâce de me soumettre à sa volonté. Cependant, Madame, je vous supplie très-humblement de me conserver toujours l'honneur de votre bienveillance, et de croire que s'il a encore agréable de me conserver la vie , je lui demanderai qu'elle vous puisse être utile, afin que par ce moyen je vous puisse donner de véritables marques du respect avec lequel je suis, etc.
LE ROI AU HARÉCMAL DE LA FORCR
Échange de ta ChftpeUe-]f *gny.
£Jt Mon Cousin, j'ai su que yous aviez encore quelques pri- (Aoumphe) Miniers allemands, par l'échange desquels Ton peut moyen* ner la liberté de la Chapelle-Magny. Si cela se peut, je le yous recommande bien particulièrement comme personne dont je fais cas, pour connottre ce qu'il vaut, l'ayant nourri dans mes mousquetaires; partant vous en souviendrez et serez assuré de mon affection, priant Dieu, etc. Ecrit à Saint- Germain-en-Laye, ce 20 e jour de juillet.
Poursuite de M . de Lorraine. — Blessure du Baron de Boisse.
s août. Ma chère fille, nous partîmes lundi dernier d'Epinal, sur l'avis que le Duc Charles avoit pris Fontenoy et alloit attaquer Darney. Je crois qu'il eut avis de notre marche; tant y a qu'il rompit son dessein, et en fit ramener promptement son artillerie et son infanterie à Remiremont. Nous arrivâmes ce jour-là à Ville-sur-Illon. Nos batteurs d'estrade, qui marchoient devant nous à droite et gauche, firent rencontre de leurs troupes, et en prirent ou tuèrent plus de cent ou sixvingts, et force de leurs chevaux , et encore le lendemain ; mais comme ce métier ne se pratique pas sans accident , M. de la Noue voulut aller à un méchant château où on lui avoit dit qu'il s'étoit retiré cinquante ou soixante chevaux des ennemis, et mena votre neveu de Boisse avec lui. Comme ils furent auprès, ils l'envoyèrent sommer par un trompette. Us lui firent réponse que l'on pouvoit approcher pour leur dire ce qu'ils demandoient. Votredit neveu fut trop prompt : dès qu'il fut devant, ils lui firent une décharge, là où il fut blessé au bras et au corps. Je vous assure que nous en eûmes bien tous l'alarme ; mais, avec l'aide de Dieu, nous espérons que ce ne sera rien, et lui-même le croit bien aussi. U a la parole aussi forte que s'il n'avoit point de mal, et les chirurgiens tiennent que le coup n'est pas en lieu dangereux. Nous le fîmes porter hierfcMireepurt. Vous aviserez de ménager la connoissance que vous en donnerez à ses sœurs.
8 tout.
LE MARÉCHAL DE LA FORCE A LA MARQUISE DE LA FORGE. Ml
Votre frère de Castelnaut, son père, ne le laisse point. Cugnac frfait une partie du chemin avec lui ; il m'a assuré qu'il allait fort bien, et se portoit beaucoup mieux que le premier jour, a fort peu de fièvre, même aucune inflammation à son bras. Nous ne hâterons point d'en donner la nouvelle chez lui, car nous espérons de leur mander aussitôt la guérison que la blessure.
Pavois écrit cette lettre depuis hier. Cejourd'hui , nous « «*t. sommes venus en ce lieu de Charmes pour joindre M. le Duc d'Angoulême , que nous croyons pourra être joint demain ou après-demain. J'ai bien de l'impatience qu'il y soit, espérant que j'en aurai plus de repos et mon esprit plus soulagé. J'attends aussi le retour de Casaux ou deDomec, et par eux avoir plus particulièrement connoissance des volontés du Roi sur ce que j'aurai à faire, dont je vous donnerai avis, ne pouvant résoudre de rien jusques alors. Nous venons de recevoir nouvelles que le Duc Charles est avec son armée aux environs de Rambervillers : je ne sais s'il l'attaquera. J'attends mondit sieur d'Angoulême, ne voulant rien entre prendre sans lui ; nous aviserons étant ensemble : aussi a-t-il de nos troupes pour son escorte. C'est ce que je puis vous dire pour astheure. Ce 9 e août, au camp de Charmes.
P. S. Je m'en vais au-devant de M. d'Angoulême jusques à Bay on. %
Attente du Duc d'Angoulême.— Espoir de la guérison de M. de Boisse.
Ma chère fille, je vous écrivis hier de Charmes. Nous som- n août. mes arrivés cejourd'hui en ce lieu de Bay on pour nous approcher de M. d'Angoulême, qui s'y doit rendre demain. J'ai reçu ici une lettre de Domec, qui est à Nancy ; je la vous envoie, afin que vous voyez ce qu'il me mande. Je vous assure que j'ai été fort aise de cette nouvelle ; nous verrons si les lettres qu'il me porte chantent même langage. Je vois bien que l'on n'a pas voulu crûment dire que l'on m'accordoit mon congé; mais puisque l'on me permet de m'aller reposer lorsque les affaires auront un peu changé de face et qu'elles seront en meilleur état, je vous assure que je n'y perdrai pas temps, et que j'en prendrai l'occasion le plus tôt qu'il me sera possible. Un cavalier de ma compagnie est
16». venu cejourd'hui de Mirecourt : il m'assure que le Baron de il août. Boigge va de mieux en mieux, et qu'il n'y a nulle partie noble d'offensée : ainsi j'espère, avec l'aide de Dieu, que nous le verrons bientôt relevé 1 ; je l'en supplie, etc. Ce 11 e août, au camp de Bayon, samedi au soir.
M. BOUTHILLIER AU MARÉCHAL DE LA FORCE
Départ du Roi et du Comte de Sofrsons pour Saiot-Mihiel. — Arrivée de doute mille Suisses.
33ieptembre. Monsieur, le Vicomte de Roussille partit avant-hier matin de Vitry pour vous porter l'original de la dépêche du Roi, dont maintenant je vous envoie le duplicata. S. M. attendra avec grande impatience de vos nouvelles sur le contenu en ladite dépêche ; c'est pourquoi le plus tôt que vous pourrez lui en donner, sera le meilleur. M. le Comte de Soissons part demain d'ici avec une partie de l'armée de S. M. pour aller assiéger Saint Mihiel, où l'on ne croit pas trouver grande résistance. S. M. se mettra en chemin avec le reste de ses troupes dans trois ou quatre jours pour avancer du même côté de Saint-Mihiel, et nettoyer entièrement d'ennemis ces quartiers-là de Lorraine.
Nos douze mille Suisses de la nouvelle levée sont à quatre ou cinq journées d'ici. Le Roi a envoyé le sieur de Croisille au-devant pour les recevoir et les amener en cette ville. J'ai pris cette occasion , Monsieur, de vous donner de nos nouvelles; je n'en perdrai aucune de celles qui se présenteront, vous suppliant de me faire savoir souvent des vôtres, et de croire, etc. Bouthillier. A Saint-Dizier, ce 22 e septembre.
Approches de Saint-Mihiel. — Combat de Vaudrevaoge. — Défense aux gentils hommes de quitter l'armée. — Méprise du Comte de Brulon.
39 septembre. Monsieur, cette lettre sera peu d'affaires, le Roi remettant après la prise Saint-Mihiel à vous faire savoir ses intentions sur le mémoire que le Vicomte de Roussille lui a apporté de votre part, lequel je vous assure qu'elle a fort estimé.
1 Cet espoir ne se réalisa pas : M. de Boisse mourut peu après des suites do s» blessure.