CHAPITRE XXII
SOMMAIRE
Le Maréchal de la Force reçoit de grandes caresses du Roi et du Cardinal. — 11 est le seul Général qui n'ait point essuyé de revers. — Le Roi lui fait don de cent mille livres et de cinquante mille au Marquis de la Force. — M. le Prince assiège Dôle. — 11 est contraint de lever le siège. — Une armée ennemie venue de Flandre, prend la Capelle et le Catelet. — Le Marquis de la Force envoyé en Champagne. — Le Comte de Soissons ne peut résister aux forces des ennemis. — Les Maréchaux de Rrézé et de Chaulnes vont le joindre. — Leurs efforts réunis n'empêchent pas l'ennemi dépasser la Somme. — Ils sont battus et se retirent vers Noyon. — Prise de Corbie. — Stupeur générale. — Le Comte de Soissons arrive à Compiègne. — On rompt tous les ponts sur FOise. — L'effroi gagne Paris. — Le Roi et Richelieu ont recours à M. de la Force. — Le Maréchal rassure les Parisiens, dont il est l'idole, et qui exigent que toutes les levées se fassent en son nom. — 11 met sur pied uu régiment pour donner l'exemple. — Il se montre tous les jours à l'Hôtel de Ville. —Il entre en campagne avec les premières levées, et va à Pont-Sainte-Maxence. — Le Roi donne le commandement de l'armée à Monsieur, et le Maréchal de la Force pour conseil. — L'armée campe à Arson, au delà de l'Oise. — La Force fait une proposition hardie. — On préfère aller attaquer Roye. — Les ennemis repassent la Somme. — S. M. arrive à l'armée. — Expédition heureuse du Marquis de la Force. — Siège et reprise de Corbie. — Le Marquis de la Force envoyé contre Jean de Werth. — Brouillerie du Roi et du Comte de Soissons. — Monsieur part pour Blois, et le Comte de Soissons pour Sedan. — S. M. montre au Maréchal de la Force les lettres qu'elle reçoit de ces Princes. — Négociations pour leur accommodement. — Le Roi va à Orléans. — Monsieur vient l'y trouver. — Pénurie des finances. — Emprunt aux villes du Royaume. — Hardiesse du Parlement de Rouen. — Le Roi piqué s'y achemine et reçoit eu route sa soumission. — S. M. crée
Duc le Maréchal de la Force, et fait ériger en Duché-Pairie la terre de son nom. — Le Maréchal Duc de la Force est conduit au Parlement par M. le Prince de Condé. — Honorable réception qu'on lui fait. — Le commandement de l'armée est donné à d'autres. — Murmures des gens de guerre.
1636. Le Maréchal de la Force, après avoir mis ses troupes en quartiers d'hiver et laissé le commandement de l'armée au Tvlarquis de la Force, prend son chemin pour aller trouver sa Majesté, auprès de laquelle arrivant, ce fut un accueil digne de sa bonté, ne se pouvant lasser de le caresser et lui témoigner le contentement qu'elle avoit de ses services. Il reçut aussi de grandes caresses de monsieur le Cardinal de Richelieu, qui gouvernoit tout. En effet, son retour fut si bien accueilli et avec un si grand applaudissement de tout le monde qu'il n'est pas croyable, jusqu'aux bourgeois de Paris. Il est certain que ce fut un temps bien favorable pour lui, car trois autres Généraux qui commandoientde puissantes armées, savoir : le Maréchal de Créqui celle d'Italie, monsieur le Cardinal de la Valette* celle d' Allemap-ne , et messieurs les Maréchaux de Ghàtillon et de Brézé celle de Flandre , avoient tous reçu du désavantage et avoient été malmenés. Cependant ledit Maréchal eut ce bonheur que, bien que véritablement le plus foible, il ne laissa pas de
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pousser toujours les ennemis et de prendre de grands avantages sur eux, encore qu'ils fussent toujours beaucoup plus forts que lui.
Il demeure quelque temps prés de sa Majesté, et à Paris pour pourvoir à ses affaires , visite souvent monsieur le Cardinal, lequel lui dit que le Roi étoit tellement satisfait de ses services qu'il les vouloit reconnoitre et aussi au Marquis de la Force, son fils; que cependant sa Majesté avoit ordonné qu'on lui baillât cent mille livres pour subvenir aux dépenses qu'il avoit faites , et cinquante mille livres au Marquis de la Force, qu'il auroit soin de lui faire bailler de si bonnes assignations que ce seroit comme argent comptant.
Le Marquis de la Force, qui étoit demeuré en Lorraine* pour commander l'armée, fut rappelé au bout de quelques mois, et ladite armée fut séparée, une partie pour joindre celle que comman-
* Le Maréchal a omis ici de parler du combat de Raon, si glorieux pour le Marquis de la Force, et où, le 18 mars, il défit et prit le Général Comte deCollerodo avec le corps qu'il commandait. Malheureusement nous n'avons pas retrouvé les lettres du Marquis de la Force au Maréchal sur cette affaire, ni celles du Roi au Marquis ; mais on peut voir {correspondances, 2o et 2Q mars et 2 avriliQ^o) deux lettres de Richelieu et une de des Noyers qui félicitent le père et le fils de cette victoire. Le Cardinal fait également mention dans ses mémoires de ce mémorable fait d'armes. {Collection Michaud et Poujoulat , 2« série, tome ix, page S7.)
1636. doit monsieur le Comte de Soissons en Champagne, l'autre celle que commandoit le Cardinal de la Valette au pays Messin, et l'autre celle que commandoit monsieur le Prince, qui eut le sieur de la Meil-
3 juin, leraye, grand Maître de l'artillerie, pour Lieutenant Général. Ils allèrent dans la Franche-Comté et mirent le siège devant Dôîe, ce qui ne leur réussit pas bien, car après y avoir employé deux mois de temps, dépendu force munitions, perdu beaucoup d'hommes, monsieur le Prince fut contraint de lever le siège, dont aussi il eut ordre du Roi, à cause qu'en 3 juillet, ce même temps vint une grande armée de Flandre, commandée par le Prince Thomas ', qui attaqua la Capelle et prit cette place dans cinq ou six jours, de là le Catelet qui tint encore moins.
En ce temps-là, le Marquis de la Force, qui étoit auprès du Roi , eut commandement de sa Majesté d'aller en diligence pourvoir aux villes de Reims et de Laon, et lui fut baillé le régiment de Biron, de vingt compagnies, et les deux cornettes de cavalerie
* Thomas François de Savoie Prince de Carignan , cinquième fils de Charles-Emmanuel Duc de Savoie; il avait épousé Marie de Bourbon-Boissons et désirait se fixer en France; mais quelques dégoûts qu'il éprouva, comme son petit-fils le Prince Eugène, l'en dissuadèrent. Il alla donc offrir ses services à Philippe 111 , et nous fit bien du mal à la tête des armées espagnoles. Cependant il finit par se réconcilier avec Louis Xlll, devint Grand-Maître de France et Généralissime des armées françaises en Italie.
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des Sennectères, ce qui étoit tout ce dont l'on pou- ^sss. voit disposer lors. Il trouva lesdites villes grandement effrayées et en très-mauvais état, soit pour les munitions de guerre, soit pour leur défense. Il ne perdit point de temps pour tout l'ordre qui s'y pouvoit mettre, et dans peu de jours eut fort rassuré tous les habitants.
Le Comte de Soissons, qui étoit en Champagne, s'avance avec l'armée pour s'opposer à leurs progrès, mais son armée qui n'étoit que de huit ou dix mille hommes de pied et d'environ deux mille chevaux, ne peut arrêter les ennemis que l'on faisoit forts de trente à trente-cinq mille hommes, dont plus de la moitié étoit en cavalerie. Le Maréchal de Brézé eut ordre d'aller rallier les troupes qui étoient en Normandie et Picardie, nouvellement revenues de Flandre, et de joindre avec cela ledit Comte, ensemble le Maréchal de Chaulnes ; mais tout cela ensemble n'étoit capable de leur résister; ils tâchèrent de s'opposer au passage de la rivière de Somme, mais lesdits ennemis qui avoient grand nombre d'artillerie, se vinrent loger à Bray sur le bord de l'eau. Le Comte de Soissons y avoit placé l'armée et fait quelques retranchements au deçà de l'eau, mais leur artillerie les endommageoit grandement, ayant l'éminence de leur côté; d'ailleurs en même
1635. temps qu'ils les amusoient là, ils allèrent poser des ponts au-dessus, de sorte qu'ils avoient déjà gagné
1er août, le passage avant que les nôtres en eussent avis; ils ne laissèrent d'y accourir, mais en vain et si mal à propos qu'ils y furent encore battus, et contraints de se retirer vers Noyon. Les ennemis firent semblant de les suivre et y envoyèrent une partie de leur cavalerie; cependant avec le reste de leur armée ils allèrent attaquer Corbie, qu'ils pressèrent sivivementqueleGouverneuretleshabitantss'étonnèrent; la garnison fit semblant de vouloir tenir bon,
15 août, niais tout se laissa aller, de sorte qu'ilsse rendirent si soudain que cela apporta un merveilleux étonnement partout. LeComtedeSoissons se retira à Compiègne, logea l'armée au deçà delà rivière de l'Oise, vers laquelle les ennemis s'acheminoient. Soudain toutes les villes où il y a voit pont, comme Beaumont, Creil et Pont-Sainte-Maxence, rompirent soudain leurs ponts. L'effroi se coule jusqu'à Paris; cela obligea bien un chacun de se réveiller. Le Roi, qui étoit à Fontainebleau, s'en étoit venu à Paris ; le Cardinal de Richelieu, qui gouvernoit tout, se rendit près de sa Majesté. Ils appelèrent le Maréchal de la Force, et n'y avoit nul qui ne se trouvât bien empêché, car c'étoit une puissante armée qui venoit soudainement à eux, ayant déjà fait de grands
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progrès, et en fort peu de temps, et y avoit fort peu tm. de moyens de s'y opposer, car les principales armées de sa Majesté en étoient éloignées ; celle que commandoient le Cardinal de la Valette et le Duc de Weimar, étoit aux environ d'Haguenau et Strasbourg pour s'opposer à celle de Galas ; celle de monsieur le Prince étoit engagée au siège de Dôle en la Franche-Comté, et celle du Comte de Soissons étoit foible, comme a été dit ci-dessus, et véritablement dans l'effroi.
La nécessité les obligea encore de se servir dudit Maréchal de la Force. Sa Majesté l'appeloit incessamment au Conseil, et le Cardinal de Richelieu; il étoit bien nécessaire d'en prendre de bons, car l'épouvante étoit si grande même dans Paris qu'il y avoit bien du mystère à les rassurer, et ledit Maréchal avoit commandement d'aller souvent parmi eux. Tout le peuple avoit pris si grande créance en lui, que sur la levée des gens de guerre que l'on résolut de faire dans la ville, et dont messieurs du Parlement et tous les Corps se disposèrent à fournir l'argent, et pour la levée et pour l'entretencment durant trois mois, ils voulurent que ledit Maréchal de la Force en fut le Directeur et que les payements se fissent par ses ordonnances. ]\Iessieijrs du Conseil, messieurs des finances et messieurs les
1636. Secrétaires d'Etat, tout le monde contribua sans exception; messieurs du Corps de ville nommèrent trois de leurs principaux bourgeois pour recevoir ladite levée de deniers, qui fut de deux cents et tant de mille écus pour être distribués ainsi que ledit Maréchal Fordonneroit; il fit lever en son nom un régiment de vingt compagnies avec le drapeau blanc, ainsi que le Roi lui commanda, disant que cet exemple serviroit et donneroit courage à tout le reste; de sorte qu'il étoit tous les jours à la Maison de Ville avec le Prévôt des marchands et tous ces messieurs qui témoignoient avoir une grande confiance en lui, et il est certain que sa présence les rassuroit tous.
11 se fit en moins de douze ou quinze jours une levée de sept ou huit mille hommes de pied et de douze ou treize cents chevaux, etdèsqu'ily en eut le quart de cela, ledit Maréchal eut commandement de se mettre à la campagne pour les rallier; au bout de quatre ou cinq jours, sa Majesté s'avança elle-même jusqu'à Scnlis, et lui donna ordre d aller jusqu'à Pont-Sainte-Maxence, où étant, il fit soudain redresser les ponts et faire des retranchements au bout de la chaussée, avec un bon fort où il jeta un corps de garde d'infanterie et un corps de garde à cheval, faisant tous les jours battre l'estrade jusqu'à trois
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OU quatre lieues en avant. Ce qui rassura merveilleusement tout le pays, et le pauvre peuple qui avoit tout retiré de deçà, commença à se remettre et à retourner visiter leurs maisons. Sa Majesté voulut aller elle-même visiter tous les passages de la rivière d'Oise, depuis Compiègne jusqu'à Pontoise, et fit sonder tous les gués et soudain les faire retrancher et y mettre de bons corps de garde; et aux lieux où l'on jugeoit que les ennemis ayant l'éminence de leur coté et pouvoient s'y placer avantageusement pour y dresser des ponts, l'on y faisoit travailler en diligence. Sa ^Majesté se reposoit de tout audit ^laréchal, ayant assez éprouvé combien il pouvoit servir utilement; plusieurs aimant l'Etat, ne se pouvoient empêcher de dire quel'on avoit laissé en arriére ceux qui étoient expérimentés et capables de servir, pour en avancer d'autres qui mettoient l'Etat en hasard.
Comme l'armée commença à grossir et celle qui étoit devant Dôle à s'approcher, sa Majesté résolut de joindre tout ensemble, tant ces deux-ci que celle que commandoit le Comte de Soissons, et donna commandement de tout à Monsieur, son frère, lequel fut mandé promptement. Étant arrivé à Senlis, sa Majesté y fit aussi venir le Maréchal de, la Force, et ayant appelé mondit sieur son
i636. frère, elle lui dit : Je vous baille le commandement de mon armée, et le Maréchal de la Force pour être auprès de vouSj que je tiens le plus expérimenté et le plus capable de mon Royaume, et le Marquis de la Force, son fils^ aussi. Ils m'ont toujours très-bien servi. Je désire que vous croyiez à ses conseils et le laissiez conduire.
Ledit INIarquis qui étoit encore à la ville de Laon, fut mandé soudain; tous les jours sa Majesté tenoit conseil avec le Cardinal de Richelieu et les principaux Officiers pour pourvoir à tout ce qui étoit nécessaire et préparer l'artillerie, munitions de guerre et vivres.
Septembre. Commc tout fut cu état, Ic rcudcz-vous fut donné au delà de la rivière d'Oise à Arson, où Monsieur et monsieur le Comte de Soissons se trouvèrent. Cesdeuxarmées avec celle qui venoit de Dole, faisoient toutes plus de vingt-cinq mille hommes de pied et sept mille chevaux. Dès le propre soir un des espions du Maréchal de la Force, qui venoit du côté de l'ennemi, lui rapporte que Jean de Werth étoit encore deçà de la rivière de Somme, qu'il y a voit vu le soir auparavant tous leurs chariots et leurs femmes, qu'ils ne sauroient avoir passé de deux jours. Il juge cette occasion belle, que c'étoit un bel effet , quand on ne pourroit enlever que
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leur bagage ; que c'ëtoit toujours donner rëputa- ^ese. tion aux armes du Roi et de l'effroi aux ennemis ; il le propose * à Monsieur et au Comte de Soissons. L'on assemble le Conseil ; la proposition en étant faite, l'on y trouve mille difficultés, qu'il valoit mieux attaquer Roye, n'y ayant point d'apparence de le laisser derrière.
Le Maréchal de la Force, au contraire, disoit que c'étoit un effet d'autre réputation que Roye qui étoit place de peu de conséquence , et que dés que la garnison verroit que l'on auroit chassé les ennemis, et eux sans espérance de secours, ils se rendroient sans être attaqués. L'on jugea bien qu'il y avoit plus d'envie à cette opposition que de raison. La proposition de Roye l'emporta. L'armée s'y achemina, et en effet, dès que Ton eut tiré vingt-cinq ou trente volées de canon, ils se rendirent, mais il n'y eut plus moyen de faire valoir is septembre. l'autre dessein, l'on avoit perdu trop de temps. On fit grand bruit pour le vouloir continuer, mais il n'y avoit plus d'apparence. Les ennemis avoient repassé l'eau, et c'eût été une corvée inutile, et plutôt
1 Richelieu approuva fort celte proposition, et dit que le Maréchal de la Force insista beaucoup pour qu'elle fût adoptée. Collection de mémoires pour servir à l'histoire de France par Michaud et Poujoulat, 2e série, toni. ix, pag. 73. i
honteuse que profi table, de sorte que l'on en demeura là; aussi fallut-il pourvoir à la place avant de s'éloigner.
La résolution fut prise de marcher droit à Péronne; la traite étoit trop grande, il fallut faire un logement entre deux. Le dessein étoit de passer la rivière de Somme et de s'avancer vers les ennemis, qui étoient déjà si éloignés qu'il n'y avoit plus d'apparence de rien faire ; mais c'étoit toujours les pousser devant soi et les chasser hors de France.
En ce même temps arrive un courrier du Roi vers Monsieur, son frère, qui lui mande qu'il s'acheminoit à Roye, où il seroit dans deux jours, et qu'il lui envoyât promptement le Marquis de la Force avec seize cornettes de cavalerie, ce qui fut fait soudainement. Comme il fut arrivé, sa Majesté lui dit : Je vous ai envoyé chercher pour vous mellre en main une entreprise que l'on m a proposée j laquelle je veux que vous exécutiez, m' assurant en votre bonne conduite, et que vous saurez très-bien disposer toutes choses. C'est sur les forts que les ennemis ont faits sur les ponts de Corhie ; il y en a trois, mais il y a un gué où l'on peut passer et leur gagner le derrière ; examinez le tout et le faites reconnoitre, et ajustez si bien toutes choses que l'exécution s'en ensuive. Ledit Marquis ne perd pas temps , il reconnoît