‹ Mémoires authentiques de Jacques Nompar de Caumont, duc de la Force, maréchal de France, et de ses deux fils, les marquis de Montpouillan et de Castelnaut, suivis de documents curieux et de correspondances inédites de Jeanne d'Albret, Henri III (volume 4)Chapitre 72 sur 106 · DE PAR LE ROI · texte numérisé non relu

DE PAR LE ROI

4 août. Tous nos Lieutenants Généraux, Gouverneurs do nos provinces et villes, Chefs et Conducteurs de nos gens de guerre, Baillifs, Sénéchaux, Prévôts, Juges ou leurs Lieutenants, Maires, Consuls, Echevins et Jurats de nos villes, Capitaines et Gardes établis aux portes d'icelles et sur nos ports, havres, ponts, péages et passages et tous autres; nos Justiciers, Officiers et sujets qu'il appartiendra, salut. Le sieur Marquis de la Force s'en allant en Hollande , nous voulons et vous mandons que vous ayez à le laisser sûrement et librement passer avec ses gens, armes, chevaux et équipages, par chacun de vos pouvoirs et détroits, sans lui faire ni donner aucun trouble ou empêchement , ains toute aide , faveur et assistance, car tel est notre plaisir. Prions et requérons en outre tous Princes, Potentats, Républiques et tous autres, nos amis, alliés et confédérés, permettre et favoriser le passage dudit sieur de la Force par chacun de leurs pays, terres et Seigneuries de leur obéissance, offrant de notre part faire le semblable en cas pareil. Donné au camp devant la

Rochelle, le k" jour d'août. Signé : Louis. Et phis bas :

Phélypeaux.

4 août.

LE ROI AU MARQUIS DE LA FORCE

Il l'aulorise à aller en Hollande.

Monsieur le Marquis de la Force, j'ai été bien aise que vous s loùt m'avez renouvelé, ainsi que vous avez fait par votre lettre du dix-septième du mois passé, les assurances de votre fidélité et affection au bien de mon service, même sur les impressions que l'on m'a voulu donner de vos déportements, et que vous favorisiez le passage de mes sujets rebelles de ma province de Guyenne à ÎMontauban, de quoi bien que j'aie reçu divers avis , néanmoins vous devez croire que cela n'a en rien diminué la bonne opinion que j'ai prise de la sincérité de vos intentions, dans laquelle je serai toujours davantage confirmé lorsque, par de véritables effets, vous continuerez de me témoigner ce qui est de votre zèle et dévotion en mon endroit, ainsi que je vous y exhorte. Cependant, sur l'instance que vous me faites de vous permettre d'aller faire un voyage en Hollande, je vous ai d'autant plus volontiers accordé le passe-port qui vous est nécessaire pour cet effet, que vous éloignant, cela fera cesser les craintes et défiances où ceux de votre voisinage et autres, mes sujets, étoient entrés de votre conduite et résidence par delà. C'est ce que je répondrai à votredite lettre, et prie Dieu, Monsieur le Marquis de la Force, qu'il vous ait en sa sainte garde. Ecrit au camp devant la Rochelle, le 6* jour d'août. Signé : Louis. Et plus bas : Phélv peaux.

Arrivée à Sedan. — Mission Je 31. de Chissonne. — Défaile de Wallenstein.

Je crois que vous serez bien aise d'apprendre par celle-ci 26sort™iii comme j'arrivai dès avant-hier en cette ville, fort heureusement, Dieu merci. J'envoie demain à Bruxelles pour avoir un passe-port de l'Infante ; on ne sauroit être de retour de huit ou dix jours, tellement que je ferai tout ce séjour en cette ville, i:i. 19

1628. où j'ai été reçu avec force honneurs et compliments. On y 26«epierabre. ^ ^j grand déplaisir de la révolte de M. de la Trémouille et de la captivité de MM. les Comtes de Roucy et de la Suze. On a envoyé depuis peu M. de Chissonne vers le Roi , avec lettres de MM. de Berne pour demander leur délivrance ; la Reine-Mère a aussi écrit en leur faveur, mais je ne sais si on le doit espérer. Nous avons ici la Cène dimanche prochain et l'autre d'après ; j'y participerai , s'il plaît à Dieu ; cela est cause que toute cette semaine nous avons prêche ou catéchisme. Il y a quatre ministres en cette église, fort excellents. Il y a plaisir d'être en lieu où en passant par les rues , on oit chanter les psaumes. Je n'ai point vu ici de réfugiés de Paris que je connoisse, que M. et mademoiselle Ausannes ; on n'a point de nouvelles que les Anglois soient encore partis. Le bruit est que le Roi de Danemarck prospère et qu'il a défait Wallenstein. Il ne se fait rien de cette année en Hollande; M. le Prince d'Orange est vers Berg-op-Zoom, où il fait quelques fortifications : cette place est si importante qu'il la veut mettre en état de ne pouvoir être prise. Il avoit eu quelque dessein d'enlever quelques troupes de l'ennemi, mais cela n'a pas réussi. La pauvre mademoiselle de Bouillon est fort triste de la prison de son fiancé ; je l'en aime davantage, c'est une fort honnête fille. Je vous prie, mandez-moi des nouvelles du retour de Mery, et des vôtres bien particulièrement. A. de Caumont. A Sedan, ce mardi 26* septembre.

8 octobre.

LA MARQUISE DE LA FORCE A LA MARÉCHALE DE LA FORCE

L'armée angloise devant l'île de Rhé. — Violences exercées contre madame de Badefol. — On met garnison dans son château. — Commission du Roi pour faire raser les maisons fortifiées des Protestants. — Pesle de Toulouse.

Madame, je loue Dieu de votre bonne santé et du contentement de l'entrevue de vous et de M. le Marquis de la Force; je supplie le Créateur dele conduire heureusement et ramener de même. Je sais bon gré à ma fille d'avoir été bien aise de le voir, et marrie de son prompt départ; Dieu lui doint sa grâce et la bénie. J'ai envoyé demander à madame de Biron des lettres d'adresse à quelqu'un des gens de M. de Saint-Flour

LA MARQUISE DE LA FORCE A LA MARÉCHALE DE LA FORCE. 291

pour assister le maréchal, de Daglan, que j'envoie, Dieu ai- J628. dant, en Auvergne pour vous acheter des mulets, car il s'y 8 octobre, connoît très-bien, se dit on, et je n'ai aussi autre personne que j'y puisse envoyer; j'y ferai toute diligence possible^ mais on me dit que quasi tous les mulets d'Auvergne sont bais, et que difficilement en trouverons- nous de propres à servir, parce qu'on les vend tous à deux ans. On dit que l'armée angloise est à la rade devant Rhé , je ne sais s'il est vrai. On fait courir sur cela force bruits sans grande apparence de vérité, mêmement de la paix qu'on dit être comme accordée et se devoir conclure, les armées en présence. Je vous mande tout ce que je sais, parce que si le paquet étoit ouvert, on verroit plutôt les lettres de Monsieur que les vôtres. Je commencerai par la prison de madame de Badefol, qui bien mal à propos eut envie de faire connoissance avec la Comtesse de Gurson, et partit mercredi pour l'aller voir: étant près de Bergerac, elle rencontra un exempt et deux archers du corps accompagnés de la Gardelle et de quelques soldats de sa compagnie; ils l'arrêtèrent de par le Roi, et sommés de la mettre dans sa maison, la font retourner jusqu'à la Linde, où étant, elle s'évanouit et dit se trouver si mal, qu'elle ne sauroit passer outre. L'exempt et les archers demeurent avec elle à la garder en un logis de la Linde, si exactement qu'on n'eût su parler à elle, et soudain envoient la Gardelle se barricader devant le château de Radefol, qu'elle leur a fait ouvrir ce matin pour sortir de prison ; soudain ils ont inventorié tout ce qui étoit dedans, y ont mis garnison, et l'exempt s'en venoit à Limeuil sommer M. de Rignac d'y recevoir garnison au château, parce que M. d'Epernon n'y en avoit pas laissé comme on disoit; seulement en avoit-il mis au château de Lanquais, au commencement petite, depuis bien grosse, et est nourrie aux dépens du seigneur, sur le revenu de la terre. Cet exempt a dit s'en venir aussi à Carlus et Beynac, et l'homme de la Religion qui a vu sa Commission, dit qu'elle porte d'en mettre partout où il jugera nécessaire pour le service du Roi. iSous avons eu avis que son principal dessein est de prendre V Incarnat^ ; je crois que son plus grand eflet

' Nous ignorons quelle esl la personne que la Marq lise a voulu désigner sous cette dénomination.

1628. sera le pillage des maisons qui ouvriront; celui de Badefol 8 octobre, est déjà donné, et toute la confiscation, comme je crois, à M. de Biron pour salaire de son emploi. Le prétexte de cette confiscation est qu'elle a retiré mademoiselle de Bergues, sa parente, et que Sainte-Foi de Longa partant de là, est allé à Montauban. Je crains qu'on se saisisse du Tané et qu'on suscite quelque déplaisir au Bleu. Je vous baise très-humblement les mains et suis, Madame, votre très-humble et trèsobéissance fille, Saveilles. A Castelnaut, ce 8° octobre.

P. S. Ne doutez nullement de ce que je vous mande, car je le tiens de ceux qui l'on vu. J'oubliois de vous dire que la Commission du Roi qu'a cet exempt, porte commandement à tous Gouverneurs, Lieutenants de Roi, Sénéchaux, Baillifs, villes et communes, de donner main-forte audit exempt pour l'exécution d'icelle, et dit-on qu'il a charge de faire raser jusqu'aux fondements toutes les maisons fortes, ou en bonne assiette seulement. Il devoit sortir de Bergerac aujourd'hui ou demain, cinq compagnies de la garnison, lesquelles avec plusieurs recrues qui roulent il y a longtemps es environs, dévoient venir de deçà donner main forte à cet exempt. La peste est si grande à Toulouse, que je crains que les paquets qui en viennent, communiquent du mauvais air au mien qu'on met avec eux, et que cela vous porte du mal; aussi les chemins sont si contagieux que le courrier ne sait plus où passer, et fait un grand détour; je ne sais si je vous oserai plus écrire à cause de cela. Je vous supplie d'envoyer toutes les lettres que je vous écris à M. le Marquis de la Force.

LA MARQUISE DE LA FORCE AU MARQUIS DE LA FORCE

Même sujet que la précédente. — La Maison de la Force accusée de trahison envers le Roi. — MM. de Castelnaut, de Bevnac et de Bourzolles décrétés de prise de corps. — Nouvelles du Béarn et des anciens amis de M. de la Force. — Bruit d'un combat naval à la Rochelle.

Monsieur, je loue Dieu de votre bonne santé, et le supplie vous la continuer. J'ai été très-aise de vous avoir su si près de Sedan; le Seigneur vous conduise heureusement. Nous sommes céans en bonne santé. Dieu merci. J'ai retiré ma fille des Millandes et est astheure céans, oii elle nous

LA MARQUISE DE LA FORGE AL MARQUIS DE LA FORGE. 293

fait passer le temps, car elle est toujours fort plaisante, sans iws. parler toutefois guère mieux que quand vous partîtes. Mer- s octobre. credi madame de Badefol allant au Fleix, fut prise par un exempt et douze archers du corps, et commandement fait de retourner à sa maison pour la faire ouvrir et y recevoir garnison, fut contrainte de s'y acheminer, et passant à la Lindc, s'évanouit, et dit se trouver si mal qu'elle ne sauroit aller plus avant. L'exempt envoie à Bergerac, d'où la Gardelle et quelque trente soldats de sa compagnie viennent se barricader devant le château de Eadefol. Cependant madame de Badefol, lasse d'être ainsi étroitement gardée dans une maison de la Linde, a fait ouvrir la sienne où ils entrèrent hier matin, et inventorièrent tout ce qui s'y trouva; on y a mis sur l'heure huit hommes et autant au port; aujourd'hui on en a mis vingt au port et dix dans le château, nourris aux dépens de la terre. De là l'exempt est allé à Limeuil, où il a aussi mis garnison dans la ville et château ; de même à Lanquais, aux dépens de M. de Bouillon. Sa Commission qui est fort ample, porte nommément qu'il en mettra à Beynac et Carlus et autres lieux où il jugera à propos pour le service du Roi, et dit-on que la maison de céans est comprise dans ce retentum, et de même qu'il a charge verbale d'assigner mon frère de Castelnaut, MM. de Beynac et Bourzolles à se rendre près du Roi à certain jour, pour répondre de certaines menées dont ils sont accusés : c'est, mais on ne le veut pas divulguer encore, que vous étiez tous accusés par une déposition supposée au iils d'Isaac Martin, démembré de géhenne pour vous faire accuser, ce qu'il ne voulut faire, et je le sais de bon lieu; néanmoins cette déposition faite depuis sa mort, porte que vous avez tous fait diverses menées qui se content en diverses façons. M. d'Epernonl'a dit ainsi : que vous aviez eu entreprises sur Bergerac et Libourne, et deviez revenir de Hollande par mer avec force gens pour les exécuter. Sur cela, vous êtes décrété à prise de corps, et mon frère et ces deux messieurs aussi ; on n'en fait pas grand bruit astheure, mais si vous étiez. pris les uns ou les autres, ce décret paroîtroit bientôt. 11 se faut bien garder et ne se dépiter point pour cela, mais continuer à bien faire et se contenir dans le respect dû au Roi. Mery est revenu de Béarn, où il a été fort

soupçonné; il a trouvé M. de Loubie mort, madame de Salles 8 ocjobre. et mademoiselle de Bellefleur fort affligées; le Baron d'Arros et sa famille bien sains, mais assez incommodés en leurs affaires, pleins de bonne volonté d'y pourvoir, mais sans guère de facilité à ce faire, nonobstant la prétention de la succession de madame de Salles. Quant à la fille dont il vous parla céans pour M. de Belsunce, qui demeure vers Bayonne, elle n'est ni mariée ni recherchée, et n'a aucunement changé; mais il n'y a nul moyen de l'avoir s'il ne lui porte trois mille écus comptant par votre moyen, sans ce qu'il aura de delà de son père ; ledit Baron d'Arros m'a mandé qu'il ne faut point penser lui trouver départi, je dis de deçà en façon du monde, s'il n'est aidé par aous de cette somme-là. Il me mande qu'il a bien pensé à un autre parti plus riche, mieux bâti et meublé, qu'on auroit sans difficulté avec six mille écus, sans y comprendre ce que son père lui donnera ; mais où pourrions-nous prendre six mille écus, vu l'état de nos affaires et ce temps misérable où on ne peut recouvrer un sol? je Recrois pas seulement que de longtemps nous pussions fournir les trois mille écus. C'est chez cette dernière et plus riche demoiselle, que M. de Talouet souhaitoit tant de pouvoir aller, quand vous aviez querelle contre le Comte de Grammont. Ledit Baron d'Arros m'a aussi fait parler de marier M. de Brasselay, mais je n'en espère rien, car astheure les filles de ces quartiers, ça demande tant d'argent qu'il n'y a moyen que les cadets s'y puissent présenter; néanmoins s'il y rencontre plus de facilité, il m'a promis de m'en donner avis plutôt exprès s'il advient autrement. On m'a dit que le capitaine Béoste avoit encore quelque affaire en Hollande, où il pourroit aller si vous y êtes encore; ledit Baron vous en pourroit mander ce qui en seroit par cette voie. Je Yous baise très-humblement les mains et prie Dieu qu'il vous conserve, bénisse et conduise par son Saint-Esprit.

P. S. ÎSous n'avons quasi trouvé papier qui vailleà Pau, quelques actes d'hommages, mais nul dénombrement. Je vous avise que si on veut mettre garnison céans, j'aime mieux souffrir le siège de toutes les communes de Guyenne et de la garnison de Bergerac, que de la recevoir; c'est une trop mauvaise compagnie pour moi que des soudards ; la goinfrerie n'est

point selon mon humeur. On fait courir mille sots bruits : qu'il est entré quatorze vaisseaux anglols dans la Rochelle, qu'on en a coulé quelques-uns à fond, que l'armée angloise est séparée en deux; l'une est descendue aux Sables, a pris la Chaume et l'autre a assiégé Brouage. Cela n'a ni apparence ni vérité à mon avis. A Castelnaut, ce 8^ octobre.

8 octobre.

La flotte angloise devant la ,Rocbelle. — Assassinat de Buckingbam. — Affaire de Montauban.

Nous eûmes hier nouvelles de Paris comme les Anglois g octobre, arrivèrent à la Rochelle , il y eut vendredi ou samedi soir huit jours , et dès que Monsieur en eut l'avis, il partit en poste pour aller trouver le Roi. Je crois qu'avant que ne receviez celle-ci, vous aurez appris des choses qui s'y seront passées. On mande aussi de Hollande comme ils sont partis, et que celui qui y commande, duquel je ne me souviens du nom, le Roi d'Angleterre lui a promis que s'il secourt la Rochelle, il lui baillera la charge de grand-Amiral qu'avoit Bouquingan, lequel fut tué d'un coup de poignard, allant accompagner M. de Soubise qui l'étoit allé voir, par celui qui lui levoit la tapisserie comme il passoit. Il a fort peu, à ce qu'on mande de Hollande, été regretté du Roi d'Angleterre, et encore moins du peuple ; celui qui l'a tué étoit encore dans la Tour de Londres. Je demeure ici plus longtemps que je ne croyois; celui que j'avois envoyé quérir mon passe-port à son Altesse, n'est pas encore de retour, et si il y a treize jours qu'il est parti, et on va en trois bonnes journées d'ici à Bruxelles; j'ai peur qu'on l'ait tué. Je ne me soucie pas de demeurer encore ici quelques jours. Je serois bien aise, avant partir, d'apprendre ce qui ce sera passé devant la Rochelle; déplus j'entends ici de si bons prédicateurs que cela en fait aimer la demeure.

J'avois écrit ce que dessus dès hier ; depuis est arrivé ce- lo octobre, hii qui éloit allé à Bruxelles pour le passe-port, lequel il a porté, tellement que je crois partir, s'il plaît à Dieu, vers le

commencement de l'autre semaine. Je fais état de renvoyer

10 ociobie. d ICI une partie de mes chevaux , et vous lerai ramener ma jument angloise et celle qu'avons eue de M. Massac, lesquelles vous mettrez au haras. Cet affaire de Montauban sera cause que les communes ne seront pas si échauffées à tuer le monde. Vous ne m'avez point mandé si le grand homme est assurément mort. Je te prie encore un coup de ne t'affliger point et de te remettre, comme tu dis, en la providence du bon Dieu, qui nous assistera, s'il lui plaît. A. DE Caumont. a Sedan, ce mardi soir 10*= octobre.

Bruit de paix. — M. de Montmorency bal les troupes de M. de Rohan. — Fait remarquable, — Demande d'argent.

5Dovembre. ^^ ^^^^ ^^^ 3^ "VOUS die quc je suis en une extrême peine de ne savoir point de vos nouvelles ; ce qui me met le plus en peine est que par les dernières que j'ai vues de vous , vous mandiez à M. le Maréchal que vous trouviez mal de votre tournement de tête : Dieu veuille par sa grâce que ce n'ait rien été. Celle-ci est par l'ordinaire de cette ville qui part demain. MM. d'Arambure et de Royse partent aussi demain pour aller vers Paris. Nous n'avons ici nulles nouvelles assurées. On mande de Paris que la paix se traite ejitre la France et l'Angleterre; mais on dit que nonobstant le traité, les Anglois ont commandement, à quelque prix que ce soit, de ravitailler la Rochelle si l'occasion s'en présente; ils n'ont point, à ce que l'on croit, autre commandement, et ne sont pas assez forts pour mettre pied à terre, car ils ne sont pas plus de cinq à six mille hommes. On a mandé aussi ici que M. de Montmorency avoit battu quelques troupes de M. de Pxohan, et qu'il avoit envoyé au Roi quatre cornettes. J'ai vu ici un gentilhomme auprès du Roi de Bohême, qui est anglois, qui a sa grand'mère, laquelle a vu de ses fils ou petits-fils qui sont venus d'elle, jusqu'à trois cent soixante-dix personnes : je vous mande ce fait parce que je le trouve fort étrange. M. Galant ne m'a point encore envoyé mon lit de camp ; mais si la paix étuit faite en France ou se faisoit, je n'en aurois pas grand besoin ici; aussi n'y demeurerois-je

guère. Dieu veuille que nous en puissions avoir une bonne ! i628. Si j'avois à demeurer ici l'hiver, il faudroit songer à me faire ^ novembre. tenir de l'argent; car vous ne me donnâtes que quatre mille et tant de livres, et les trois sont déjà dépendues ; il est vrai que j'en ai d'autres. J'ai plus dépendu depuis être parti de Sedan, et si n'y a pas vingt jours, que je n'ai fait depuis être parti de Castelnaut jusqu'au jour que je partis de Sedan ; c'est une extrême cherté que celle qui est dans toutes ces villes. Il m'a fallu aussi donner de l'argent aux gentilshommes qui sont avec moi. 11 me tardera bien que je ne reçoive de vos lettres. Dieu veuille que j'y apprenne de bonnes nouvelles. A. DE Càumom. a la Haye, ce dimanche, 5« novembre.

Ordre du Roi "d'Angleterre ;de secourir la Roclielle. — Détails sur la Cour de Hollande.

Je vous fais ce mot par un sergent de M. de Castelvieil, lo novembre, qui s'en va chez lui ; ce sera pour vous assurer de notre bonne santé, de mes frères et de moi, et vous dire que je suis . en une extrême peine de ne recevoir point de vos lettres. L'ordinaire d'ici arriva hier, qui m'en apporta de M. le Maréchal, lequel me mande que les deux courriers ordinaires de Toulouse n'ont point apporté de vos lettres, et qu'à cause de la peste, ils ne passent plus au Peyrat ; mais cette raison ne m'ôte pas hors de peine, car ou vous eussiez envoyé les lettres ailleurs, ou eussiez pris la voie des ordinaires de Bordeaux , et je sais bien que vous n'êtes pas paresseuse à écrire. M. le Maréchal me mande qu'on croit la paix entre les deux Couronnes, et qu'on parle de faire une grande ligue contre l'Espagnol ; mais tout le monde ne la croit pas ici. On a écrit d'Angleterre que leur Roi a mandé par Montagu (qui est celui qui a porté quelques articles de paix), que quel traité qu'il y eût, on secourût la Rochelle à quel prix que ce fût ; même depuis ce traité on a parlé de quelque combat qu'il y eut, duquel l'on ne sait pas la vérité, qu'on dit n'être pas à l'avantage des François : il est vrai que ceux

1628. qui disent toutes ces nouvelles, sont tenus favoriser le parti 10 novembre, ^jgg rebelles. Je reçus une lettre de vous à Sedan, par laquelle me priez de vous mander si mon frère d'Eymct étoit amoureux tout de bon ? je vous dirai que je crois que oui, et d'une personne* qu'on estime fort, et qui est en aussi bonne réputation que nulle qui soit de deçà; ses moyens peuvent être de quatre à six mille livres de rente à elle et quatre mille de douaire, et quelques pierreries, entre autres elle a un diamant qui vaut trois ou quatre mille écus. Je l'ai vue et lui trouve fort bonne mine : elle est presque aussi grande que votre sœur. Pour ce qui est de cette Cour, j'ai reçu force bonne chère de M. le Prince d'Orange, du Roi et de la Reine de Bohême , laquelle je trouve fort courtoise et fort vertueuse ; je n'ai point vu encore madame la Princesse d'Orange à cause qu'elle ne faisoit que s'accoucher d'une fille. Yoilà les nouvelles de la Haye ; je vivrai bien en impatience que je n'aie des vôtres, A. de Caumom. A la Haye, ce vendredi matin 10' novembre.

19 DCTembre

Reddition de la Rochelle. — Prise de la flolle espagnole par les Hollandois. — Divertissements du Pasteur du Moulin.

Je crois que la prise de la Rochelle aura étonné force gens qui ne lecroyoient pas ; pour vous, vous l'avez toujours cru, et M. le Maréchal aussi, et ne vous êtes point trompée en ce que vous disiez que les Anglois ne feroient rien qui vaille. On parle fort de paix ; Dieu nous en veuille donner une bonne et nous veuille à tous amender et avoir pitié de son pauvre peuple! Par toute la Chrétienté, ceux de la Religion ont été rudement châtiés. l\ n'y a que ceux de ce pays qui ne l'ont point encore été; au contraire ils prospèrent, et leur est venu nouvelles assurées par deux de leurs capitaines de la Hotte qu'ils avoientvers les Indes, comme ils ont pris sanscoup férir la flotte d'Espagne, et font leur butin de trente millions de livres. Ils amènent cinq galions et un grand vaisseau, et ont coulé à fond quatorze navires, parce qu'ils n'avoient pas as-

' Madame l'Amirale de Nassau. Voir la lettre suivante du 98 novembro.

LE MARQUIS DE LA FORCE A LA MARQUISE DE LA FORCE. 299 sez de gens pour les conduire. Ils doivent arriver dans deux i628. ou trois jours; j'irai bientôt à Amsterdam pour les voir et i9 no^^nbre, acheter du bezoard et autres brouilleries, de quoi ils ont à quantité. Je trouve fort étrange le traitement qu'on a fait à madame de lîadefol et aux autres ; si on fait la paix, on ne passera pas plus avant; mais si on n'a pas cette volonté, on verra encore pis. Pour changer de discours, je répondrai à ce que me mandez pour le mariage de Belsunce : il ne faut pas précipiter; nos affaires ne sont pas encore en état de lui pouvoir donner de l'argent autant; il se faut gouverner selon le temps sans nous incommoder. Je suis fort aise de la bonne volonté que témoigne lui porter M. le Baron d'Arros, et de l'autre parti qu'il lui procure. Si celui que me mandez vient par deçà, il m'en entretiendra plus particulièrement comme la connoissant fort. On me mande de Paris que M. de Chissonne n'a guère opéré pour la délivrance de mes cousins ; mais au contraire qu'il n'étoit plus permis à personne de les voir depuis huit jours. M. du Moulin est bien remis; il faut que tous les jours, pour se divertir de ses études sérieuses, qu'il passele temps ou à jouer à la courte-boule, ou aux échecs et autres passe-temps. Nous ne sommes pas ici si bien pourvus de ministres qu'à Sedan. Je crains bien que, comme vous me mandez, la peste soit cause que je n'aie pas si souvent de vos lettres; il les faudroit envoyer par la voie de Bordeaux. Je prie à Dieu que je puisse toujours recevoir de bonnes nouvelles de vous. A. DE Caumont. A la Haye, ce dimanche à midi, 19« novembre.

Euniii qu'il éprouve. — Portrait des Princesses de la Cour de Hollande.— Projet de maiiage de M. d Eymet avec madame l'Amiralc de Nassau.

C'est pour ne laisser passer nulle occasion sans vous faire 29 novembre. voir de mes lettres, que je vous fais ce mot par le fils de M. de Savignac, bien que peut-être attendra-t-il le vent longtemps avant pouvoir passer, comme a fait M. d'Arambure; car depuis que je suis ici, le vent n'a pas été bon trois jours pour passer en France. Il me tarde bien que je sache si nous aurons la paix en France, car je commence fort à m'ennuyerence pays. Je ne me porte point mal, Dieumerci;

1628. mais aussi n'y suis-je pas bien gaillard. Il y a plusieurs cho- 28 novembre, ggg q^j çj^ pourroient être cause, et le peu d'exercice que j'y fais à mon avis en est l'une; l'air n'y est pas aussi fort bon pour moi; mais les fàclicries de l'esprit y contribuent autant que rien qui soit, à quoi j'ai force compagnons, au moins je me l'imagine, car je ne puis croire que LL. MM. de Bobème soient fort contentes, ni le Marquis de Bade, ni un des Electeurs de Brandebourg, qui sont ici réfugiés ; au contraire, il y a M. le Prince d'Orange qui doit être fort content, au moins je le trouve grandement heureux. J'ai vu depuis quelques jours madame la Princesse qui m'agrée fort ; elle n'est pas fort belle, mais elle est fort modeste et fort courtoise. La Reine de Bohème l'est fort aussi. Je n'ai vu aussi en tout ce pays que ces deux femmes-là qui m'agréent, et madame l'Amirale de Nassau, qui est certes une honnête femme, et qui sait bien vivre ; elle est grande et de belle taille ; aussi en est-on fort amoureux. Nous commençons à travailler à cette affaire et n'attendons que le consentement de M. le Maréchal pour en faire parler ouvertement. Nous attendons aussi des nouvelles du mariage qu'on traite à Paris pour mon frère de Tonueins. Dieu veuille conduire toutes choses et me fasse la grâce de vous revoir en bonne santé ; il me tardera bien que cela ne soit ; ce sera quand il plaira à Dieu, à la volonté duquel il nous faut toujours soumettre. A. de Caumot. A la Haye, ce mardi 28' novembre.

LA MARQUISE DE LA FORCE AU MARQUIS DE LA FORCE

Propos tenu par le Cardinal de Riciiolieu. — Condé oblienl la conliscalion du Duc de Rohaii. — Nouvelles accusations contre M. de la Force.

31 décembre. Monsieur, deux ordinaires ont déjà passé sans m'avoir apporté de vos nouvelles ; le premier en avoit de Monsieur et de Madame, qui memandoient que l'ordinaire de Hollande étoit arrivé sans porter de vos lettres, ce qui me tient en grande appréhension. Dieu m'en veuille bientôt ôter par de bonnes nouvelles et de vous et d'eux, et vous tienne en sa sainte garde. J'ai su comme ce méchant garçon de la Planche ivrogne mon argent à la Motte-Montravel, et a jeté mes

lettres que je vous écrivois ; si son père étoit plus dispos, je i628. l'enverrois là pour le prendre et le bien étriller. J'ai vu ici le 3* décembre, voisin du Tané, qui faitgrandedémonslration d'aimer lefi^ew, lequel m'a dit avoir ouï dire à M. le Cardinal qu'il s'assuroit qu'avant qu'il fût deux ans, il n'y auroit plus de Huguenots en France. Si l'air du Royaume leur étoit si contagieux, je nevous conseillerois pas d'y revenir qu'il ne leur fût plus sain. J'ai ouï quelque bruit sourd qu'on veut, au printemps, attaquer le lieu où le Bleu fit quelque séjour, il y a environ deux mois, ou de neuf à dix semaines. Il n'y a plus d'archers à Badefol; ceux de Limeuil, Lanquais, Carlus et Beynac y sont encore, mais le dernier ne s'en soucie guère. La garnison de Castelmoron, réduite astheure à cinquante hommes, continue toujours, et M. d'Epernon leur a dit qu'elle y seroit jusques à ce qu'on vît ce que le printemps produiroit. On dit que M. le Prince est allé à la Rochelle, qu'il passera à la Cour, ira en Bretagne recueillir la confiscation de M. de Rohan, qu'il a eue, et de là reviendra à son armée en Languedoc; il se montre fort âpre à ces confiscations. Je vous baise trèshumblement les mains. Notre petite est si jolie et plaisante, qu'elle se fait caresser en dépit qu'on en ait ; elle me fait des flatteries nonpareilles, elle commence à dire quelques mots. A Castelnaut, ce dernier décembre.

P. S. Je ne sais rien de Montauban. On m'a dit que M. le Prince étant à Bordeaux, fut exprès au Parlement porter des dépositions ou suppositions de cinq témoins contre vous, MM. de BourzoUes et de Beynac, qui vous chargeoient tous de crimes d'État, et fit décréter sur cela contre tous trois. La Chambre est remise à Agen, et a commandement d'entrer après les Rois.

Combal à la Rochelle.— Arrêt du Parlctnenl de Toulouse.— Le lieutenant général Charon Président de la Chambre de lÉdit.— Songe du Marquis de la Force.

Tout le monde en ce pays ici croit qu'il y a eu quelque grand combat à la Ptochelle, à cause des coups de canon qu'on ouït lundi et mardi; à Sarlat disent que c'a été en faisantle dégât entre les forts et la Rochelle, que ceux de la ville

â02 CORRESPONDANCES.

1628. y avoient semé.dcs pois et des fèves et autres bledâ. J'ai vu uti honnête homme qui vient de Toulouse, qui dit que messieurs de la Cour de Parlement ont donné un arrêt sur peine de la vie, de s'enquérir où est M. de Montmorency; et cejourd'hui j'ai vu le Baron de Saint-Martial, qui m'a dit qu'il y a quelque temps qu'il fit un combat avec M. de Rohan où il perdit dis hommes, et que même le bruit avoit couru qu'il éloit mort, tellement que cet arrêt me fcroit croire que cela est vrai , et ces messieurs en avoient quelque opinion. Je serois bien marri que ce méchant homme de Charon fût Président en la Chambre; tous les Conseillers disent qu'ils quitteront plutôt leurs charges.

J'ai fait un songe cette nuit qui m'a fort fâché : il me sembloit que vous me disiez ou faisiez chose qui me fàchoit fort, et continuiez et me pressiez ; je me suis mis on colère, et m'en suis pris à quelques cordons ou rubans que vous aviez, et ayant pris des ciseaux, en ai coupé quelqu'un; mais il y en avoit un que je ne pouvois pas couper, et que vous me disiez que j'y aurois de la peine et qu'il étoit neuf; je m'eflbrçois de le couper; enfin j'ai ouï que cela faisoit du bruit; en le coupant tout d'un coup, j'ai vu que c'ôtoit votre main de laquelle j'avois commencé à couper la chair. Cela m'a fait réveiller en tel sursaut que je n'ai su dormir depuis; à la vérité il étoit jour. Dieu veuille que cela ne signifie rien de mauvais, et vous préserve de tout mal. A. dé Caumont. A Castelnaut, ce vendredi soir.

Détresse des habitants de la Rochelle. — Menaces du duc de Savoie. — Bruit de guerre. — Singulière prédiction.

1629 ^^ crois que par la première dépêche qu'aurez reçue de

6 janvier. Paris depuis votre dernière, vous aurez appris le sujet pourquoi vous n'avez reçu des miennes par la dernière dépêche qu'aviez reçue de M. le Maréchal; c'est ou que le messager oublia mon paquet, ou que mes gens furent paresseux à le

LE MARQLIS DE LA FORCE A LA MARQUISE DE LA FORCE. 503 porter et le trouvèrent parti, car vous en aurez reçu deux >fi^ tout à la fois. J'avois déjà appris tant de misères qu'ont souf- ^ J''""'"* fartes ces pauvres gens de la Rochelle, qu'il faudroit avoir un cœur de diamant pour n'en ôtre point ému et n'en avoir pitié. On dit que le Roi d'Angleterre a fait mettre en prison douzedes capitaines qui commandoientde ses navires, et qu'il les fera pendre. Le Comte de Carlisleest ici qui vient d'Italie, qui dit que le Duc de Savoie a trente mille hommes, et qu'il est résolu d'empêcher le passage aux troupes qu'on dit que le Roi envoie pour le secours de AI de Mantoue, et qu'il ne 8'y fera point d'accommodement. Si on prend si à cœur ces affaires d'Italie, comme on me mande de Paris, cela nous pourroit bien donner la paix dans le Royaume. 11 faut laisser conduire à Dieu et nous remettre à sa providence. On a quelque opinion de deçà, que si le Roi s'opiniAtre fort à cette guerre d'Italie, que l'Empereur l'attaquera par le côté de Metz ; il est vrai que la perte que l'Espagnol a faite de cette grande flotte des Indes, incommodera fort les progrès de cette Maison d'Autriche, et qu'ils auront de la peine à trouver de l'argent pour payer les soldats. Il s'est trouvé ici un livre écrit en allemand, qui prédit ce grand avancement de la Maison d'Autriche, et l'Eglise à être affligée jusqu'à l'an 1629; mais (jue de là elle commencera à diminuer, et l'Eglise à refleurir et avoir plus de repos. Le traitement que M. d'Epernon a fait à ces messieurs nos voisins, est étrange. Faites mes excuses à mon frère et à ma sœur, et les assurez de mon très-humble service; je ne leur écris point parce que j'ai été à ce matin à la chasse avec le Roi de Bohême, et le vent m'a donné dans le col tellement que je ne le puis guère tourner, et je crains que d'écrire cela me fasse plus de mal. Je prie Dieu , etc. A. de Cau3io>'t. A la Haye, ce samedi 6" janvier, jour des Rois.

M. de Rohan persiste dans sa rébellion. — Prt'paralirs pour secourir M. de Manloue. — Amusements de la Haye.

Votre dernière lettre du douzième du passé m'a apporté force contentement, tant pour y apprendre votre bonne disposition de tous, que je supplie l'Eternel vous vouloir continuer.

13 janTiei^

que pour y voir vos saintes résolutions et bonnes admonitions 13 janvier, chfétiennes , que je supplie le Seigneur nous faire la grâce d'ensuivre, et que nous soyons tellement disposés à agréer ce qui sera de sa bonne et sainte volonté, soit à vivre, soit à mourir, soit pour nous, soit pour les nôtres, que nous nous remettions du tout à sa sainte providence et sage conduite pour dépendre du tout d'icelle, et de même des affaires du monde. Celles de France sont toujours en mauvais état depuis la prise de la Rochelle, c'est-à-dire sans pouvoir juger, à ce qu'on me mande de Paris, si nous aurons la paix dans le Royaume, de quoi je doute fort, puisque, à ce qu'on dit, M. de Rohan et les villes de son parti veulent continuer dans leur rébellion , et ne se veulent rendre en l'obéissance du Roi. Il faut qu'ils espèrent du secours du dehors, soit d'Angleterre, soit d'ailleurs, et qu'ils croient que les Anglois feront mieux à l'avenir que par le passé, à quoi il n'y a pas grande apparence; mais je crois que leur opinion est qu'ils sont perdus , tant deçà que delà. Pauvres gens, il leur vaudroit bien mieux se remettre en la clémence du Roi, qui a traité si doucement ceux de la Rochelle ! On parle toujours de la guerre d'Italie, et il se prépare deux ou trois armées pour le secours de M. de Mantoue, et j'ai bien opinion que si M. de Rohan ne se remet en son devoir, une partie pourroit bien fondre sur lui, et s'il le faisoit, nous aurions la paix en France et on s'exerceroit contre l'étranger. Dieu nous en veuille donner une bonne! Je trouve fort étranges les remises qu'on donne pour la délivrance de MM. les Comtes de Roucy et de la Suze, vu leur innocence. Vous me mandez de vous écrire si je m'ennuie ici ; si vous y étiez, je ne m'ennuierois point du tout , étant résolu à tout ce qu'il plaira à Dieu de m'envoyer , et puis j'ai toujours fait état d'y demeurer plus longtemps que je n'ai encore fait. Je passe mon temps à la paume, au palemail et quelquefois aux cartes, et au billard avec le Roi et la Reine de Bohême, où je fais ma cour, et chez M. et madame la Princesse d'Orange, qui sont tous grandement courtois et civils. Ne soyez point en peine de moi, et que cela ne vous tourmente point si vous m'aimez; jamais je ne me portai mieux, Dieu merci; je le supplie, etc. A. DE Caumont. a la Haye, ce mardi soir 15^ janvier.

Naufrage du Roi de Bohême. — Mort du Prince royal.

Par ce clernierordinaire,j'ai reçu votre lettre du quinzième '«29» décembre, par laquelle je n'apprends que vos bons portements, "^^ ja»''*'' qui est la meilleure et plus agréable nouvelle que je puisse recevoir; je supplie l'Eternel que je les reçoive toujours semblables; je vous assurerai aussi du mien et de tous ceux de la Maison qui sont ici. Le semblable n'est pas en la Maison du Roi de Bohême, lui étant arrivé un étrange accident depuis deux jours : il voulut aller à Amsterdam , je crois pour voir cette flotte de Pitter Hein ' qui a fait si grand butin ; et partit sans presque que personne le sût, et emmena avec lui le Prince de Bohême, son fils aîné, un de MM. de Villarnon qui est à lui, et deux ou trois autres gentilshommes. Il arriva à Harlem à trois ou quatre heures du soir ; il ne laissa de s'embarquer, bien qu'il fût tard, pour arriver à Amsterdam la nuit même. Il arriva qu'un autre vaisseau un peu avant la nuit, venant droit à eux , ils lui crièrent de prendre garde à ne les choquer: les matelots, ou par négligence ou pour ne vouloir faire place l'un à l'autre, choquèrent le vaisseau du Roi de Bohème avec telle force, comme ayant le vent et la marée, qu'ils l'ouvrirent. Le Roi se trouva au haut du vaisseau, et le matelot qui voyant ne pouvoir éviter le coup de l'autre vaisseau , et prévoyant ce qui en devoit arriver, et même que l'autre choquât le sien, se jeta et attrapa des cordes de l'autre vaisseau et se sauva, et dit à l'autre d'aller secourir le Roi, et même le menaça avec son couteau. Enfin l'autre tourna ses voiles pour aller au secours, et trouva encore l'autre vaisseau qui paroissoit encore, et le Roi qui s'y tenoit au plus haut; l'autre en passant lui jeta une corde qui n'alla pas jusqu'à lui ; mais le Roi, qui sait bien nager, quitte sa prise et se jette dans la mer, et par bonheur attrape la corde, et par ce moyen fut sauvé, et tout le reste se noya, hormis un laquais qui fut aussi sauvé. On a retrouvé le corps du petit Prince, lequel tenoit le mât du vaisseau embrassé. C'est un grand dommage de la perte de ce petit Prince : il avoit déjà quinze ans; tous ceux qui

* On l'appelait commanémentPit-Hein.

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