LIVRE I, CHAPITRE VU
Force lui bailla un gentilhomme ' d'expérience et ma. avisé , qui se déguisa en marchand , et le mena partout afin qu'il vit lui-même les principaux et reconnût toutes choses. Il y demeura plus de trois mois, d'où il revint si content et si satisfait de tout, qu'il n'y avoit rien à dire. Leur promesse étoit de fournir quatre-vingt mille hommes de guerre, de mettre entre les mains du sieur de la Force trois bonnes villes, dont l'une étoit port de mer, et avant toutes choses, lui faisoient tenir dans le château de Pau cent vingt mille ducats.
Le sieur de la Force voulut mener au Roi le gentilhomme même qui avoit vu tout , et lequel sa Majesté connoissoit de longue main ; de plus, il lui fit voir la carte qu'il avoit dressée de tous les passages et des lieux qu'il jugeoit nécessaires à fortifier, avec tout l'ordre qu'il falloit tenir pour l'exécution de ce grand dessein, qui n'alloit pas à moins que de porter toutes les terres du Roi d'Espagne à une subversion générale.
Le Roi en témoigna un merveilleux contentement; mais comme ces grandes entreprises doivent ren-
1 Le sieur de Panissault, des environs de Bergerac; il fut envoyé à Valence en l'année 1603 : il y séjourna plusieurs mois, et se rendit à l'Assemblée de Toga, où s'étaient réunis tous les Syndics des villages habités par les Morisques et les principaux chef» de cette race.
1610. contrer un temps fort opportun et qu'il faut que la disposition des autres affaires y concoure, cela dormit quelque temps. Enfin sa Majesté se portant à ce grand dessein contre la Flandre pour lequel elle avoit préparé ce grand armement, et celui du Duc de Savoie et du Duc de Lesdiguières, pour l'Italie, lors celui des Morisques se réveilla; sa Majesté retenant le sieur de la Force pour ajuster tous ces desseins en un même temps , lui fit entendre sa résolution, et particulièrement qu'il vouloit lui donner une armée ' pour l'exécution de l'entreprise des Morisques. Les expéditions lui en furent faites et la commission aussi ample et aussi expresse
1 Cette expédition devait être le complément du grand projet de Henri IV, qui a tant exercé la perspicacité des historiens; il en formait nécessairement la partie la plus secrète, puisque la réussite dépendait entièrement du mystère qu'on apporterait à son exécution. Dans les Mémoires écrits en 1710, par un descendant du Maréchal, sur les pièces qui composaient alors les archives de la Force, et dont une grande partie s'est malheureusement perdue lors de la Révolution, on lit : « Étant arrivé à la Cour bien instruit, le sieur de la Force eut plusieurs conférences avec le Roi et les Ministres ; et le Roi lui dit qu'en même temps qu'il attaqueroit en Flandre il lui donneroit dix mille hommes effectifs, l'argent qu'il faudroit pour les payer, et l'équipage nécessaire, soit pour l'artillerie, soit pour les vivres. Il lui donna aussi un régiment pour son flls de Castelnaut, avec les commissions pour en faire la levée, et de plus un pouvoir pour augmenter son armée, se remettant entièrement à lui pour la conduite de l'armée, comme on verra par la commission suivante »
Malheureusement le texte de cette commission a été perdu avec une partie des archives de la Force en 1793.