‹ Mémoires authentiques de Jacques Nompar de Caumont, duc de la Force, maréchal de France, et de ses deux fils, les marquis de Montpouillan et de Castelnaut, suivis de documents curieux et de correspondances inédites de Jeanne d'Albret, Henri IIIChapitre 150 sur 168 · M. DE LA FORCE A M. DE SULLY · texte numérisé non relu

M. DE LA FORCE A M. DE SULLY

Même sujet que la précédente.

Monsieur , j'envoie Franchemont, présent porteur, vers le 22 iuillet- Roi pour les affaires des Morisques, dont avez ci-devant ouï parler : ils ont envoyé vers moi; vous verrez s'il vous plaît ce que j'en mande à S. M. , par un mémoire que j'en ai dressé à part, pour n'envelopper tout ce long discours dans une lettre. Je vous supplie, Monsieur, y apporter votre jugement; pour ma part, je vous puis assurer n'avoir rien omis selon ma petite portée à observer exactement de ce député auquel j'ai parlé, tout ce qui se devoit, et de rechercher avec soin tout ce que j'ai estimé me pouvoir aider à y prendre quelque lumière; mais je ne cuide pas qu'il y ait de tromperie, et en reviens là, que puisqu'ils veulent commencer, ainsi que vous verrez par leurs offres, et qu'ils promettent de faire beaucoup, et ne requièrent que peu de nous, qu'il n'y a apparence de mauvaise intention. Je ne lui ai donné moyen de retirer aucun avantage de moi, ainsi ne m'a-t-il nullement fait paroitre en avoir eu dessein; tous ses discours tendoient toujours à me faire connoître leur insupportable misère et l'ardent désir qu'ils ont d'être assistés de S. M., pour se pouvoir délivrer de leur misérable condition. Ce qui est à craindre en ce fait est l'incapacité de ce peuple; d'ailleurs, pour entreprendre quelque chose, il faut de nécessité qu'il y ait un consentement universel de toute la nation, et étant observés comme ils sont pour le soupçon que l'on a d'eux, je me doute que quand ils viendront à sonder leurs moyens et se mettre à même de remuer quelque chose , qu'ils se trouveront bien empêchés. Si on peut prendre confiance du Seigneur Antonio Pérez , et qu'il soit jugé à propos de lui en donner connoissance, sans doute l'on en pourra tirer de grandes adresses et instructions , car il m'en a fort parlé autrefois; il connoit la nation, et sait ce qu'ils peuvent ou ce

1604. qu'ils ne peuvent pas. Je ferai ce qu'il me sera possible pour 22 juillet, persuader ceux qui doivent venir à la fin d'août ou au commencement de septembre , de voir eux-mêmes le Roi , et leur représenterai qu'étant question d'entreprise de telle importance, cela se doit traiter avec S. M. même, en leur offrant de les conduire sans que personne du monde en ait connoissance , ce qui me seroit un grand contentement ; mais je crains fort qu'ils ne le voudront entreprendre. En tout cas, je vous supplie très-humblement tenir la main que je sois bien particulièrement instruit de ce que j'aurai à faire en ce qu'il plaira à S. M. que je m'y gouverne, afin que je n'y fasse point de faute, espérant avec l'aide de Dieu d'observer fidèlement tout ce qu'il lui plaira me commander. Faites-moi cet honneur, s'il vous plaît, de m'y départir vos bons avis et me conserver en vos bonnes grâces, etc. A Pau, ce 22 juillet.

Trahison de l'Hoste, secrélaire de Villeroy.

26 juillet. Monsieur , je crois véritablement que vous m'aimez comme vous avez pris la peine de m'écrire par votre lettre du septième de ce mois, car je vous honore et désire être maintenu en votre bonne grâce, autant que serviteur que vous ayez en cette compagnie. En vérité, j'ai été malheureusement trahi avec le public par cette mienne créature, de quoi j'avoue aussi ressentir un merveilleux déplaisir, non tant en effet pour les desservances que ce malheureux a pu faire au Roi, car ils n'ont été tels qu'ils ont été publiés; mais pour ne l'avoir pu livrer es mains de la justice, afin de tirer de lui son complice et en faire tirer une punition exemplaire, ce que j'attribue à ma perte, et prie Dieu qu'il me mène à mort plutôt qu'à pareil accident; et vous supplie de me continuer votre amitié, en vous servant en toute occasion qui s'offrira de vous obéir, de Neuville. A Paris, ce 26 juillet.

Arrestation de Benjamin de Gourgues. — Il attend des nouvelles de la négociation avec les Morisques.

ii juillet. Monsieur de la Force, je vous ai fait entendre par le sieur (Autographe) Damon , ce que je désirois être fait de Benjamin de Gourgues,

que ce porteur fit prendre , et je crois que vous y aurez déjà insatisfait suivant mon intention. Je le vous renvoie pour voir 27iuil,et si par delà vous le pourriez employer pour mon service, en attendant que revenant je lui puisse faire bailler une place de mes grands laquais, comme je lui ai promis pour la fidélité et affection qu'il a témoignées à mon service. J'attends, suivant la vôtre à Loménie, de vos nouvelles sur ce que vous avez fait aux États, et de ceux où le sieur Panissaut avoit été; pour les miennes, vous saurez que je ne me portai jamais mieux que je fais maintenant, Dieu merci, ayant achevé de boire mes eaux de Pougues, qui m'ont fait un merveilleux bien. Je pars demain pour aller à Paris et de là à Fontainebleau, où je fais état de demeurer quelques mois. Ayez l'œil ouvert à tout pour mon service , et de me tenir soigneusement averti de ce que vous apprendrez m'importer, assuré de la continuation de mon affection , de laquelle je vous témoignerai les effets aux occasions qui s'en offriront, pour votre contentement ou des vôtres. Adieu, Monsieur de la Force. Ce 27 juillet, à Monceaux.

Il rengage à venir auprès de lui faire son service de Capitaine des Gardes.

Monsieur de la Force, j'ajouterai à mon autre par laquelle *4 août. je fais réponse à celle que vous m'avez écrite par Franche- (Aut°BraPhc) mont, ce mot pour vous dire que j'estime que vous aurez avancé l'affaire pour lequel vous l'avez dépêché avant le commencement de votre quartier, et que je serai très-aise, cela étant, que vous vous rendiez auprès de moi en ce temps-là, ou le plus tôt qu'il vous sera possible , assuré que vous aimant comme je fais, vous serez le bienvenu et vu de moi, ainsi que je vous le témoignerai aux occasions qui s'en offriront pour votre contentement, et remettant le surplus à mon autre lettre, je ne vous ferai celle-ci plus longue, pour prier Dieu, etc. Ce 14e août, à Fontainebleau.

Même sujet que la précédente.

Monsieur de la Force, je vous fais ce mot parle sieur 8 septembre. Loppès, pour vous prier ne faillir de vous rendre auprès de (Aul°8raPhe) moi au commencement de votre quartier, comme chose (pue

! septembre.

je désire pour des raisons que vous apprendrez lorsque vous

y serez, et par celle-ci que mon fils est ici avec toute sa

suite, qui me donne bien du plaisir, et pour fin que je vous

aime bien. Adieu, Monsieur de la Force. Ce 8e septembre, à

Fontainebleau.

Il s'excuse de n'avoir pu se rendre aux ordres de S. M. — Négociations des Morisques.

octobre. Sire, le 27 du passé, le sieur Don Loupes m'apporta à Aiguës1 Caudes où j'étois, celle -qu'il a plu à Votre Majesté m'écrire, par laquelle elle me commande de l'aller trouver. Je serois longtemps jà parti pouf cet effet, sans les considérations que Votre Majesté aura pu voir par les dépêches de Franchemont, et mêmement sur l'attente en quoi j'étois d'heure à autre de la venue de ceux qui avoient promis d'être ici à la fin du mois d'août , vers lesquels j'avois envoyé un homme, lequel est de retour depuis trois jours, qui m'a rapporté qu'ils seront ici sans faillir, le 10 ou 12 du. courant, avec entière résolution de toutes choses nécessaires, de quoi je n'ai voulu manquer d'informer Votre Majesté, et de la supplier trèshumblement me pardonner si je n'ai encore osé m'achemincr vers elle, suivant son commandement, craignant de ruiner cet affaire qui est de si grande importance, et pour lequel il faut nécessairement que je me trouve ici à l'arrivée de ces genslà, car s'ils me trouvoient absent, leur voyage seroit inutile, et cela les décourageroit fort, car ils ne se peuvent acheminer par deçà qu'avec beaucoup de péril. Votre Majesté agréera, s'il lui plaît, mon retardement, et me fera l'honneur de m'ordonner ce que j'ai à faire, ne voulant manquer à ce qui est de ses volontés. J'eus hier nouvelles de ceux qui sont après à saisir Piedefort , qui m'assurent de me le mettre entre les mains avant ne soit huit jours. Je prie Dieu, etc.

1 Eaux chaudes, arrondissement d'Oloron, Rasses-Pyrénées.

5 La lettre portée par le sirur Don Loupes, dont il est ici question, est datée du 8 septembre 1604. Suivant T;dlemant des If eaux, Don Loupes était Morisque lui-même, et il se mêla dans toutes les négociations de ses compatriotes avec Henri IV.

M. DE LA FORCE A Mmc DE LA FORGE. 381 M. DE LA FORCE A MADAME DE LA FORCE.

Séjour à la Force. — Avancement de la construction de son château. — Arrestalion de Piedefort. — Il arrive à Fontainebleau. — Le Comte d'Auvergne mené à la Bastille. — Mort de M. de la Trémoïlle. — Grossesse de la Comtesse de Saint-Paul. — Procès des Comtes d'Auvergne et d'Entragues, de madame de Verneuil et de Morgant. — Assemblée de ceux de la Religion à Chatellerault. — Le Roi veut donner la charge de Lieutenant de la vénerie au Baron delà Force. — Gratilicaiion de S. M. — Compliments qu'elle lui fait sur la soie provenant de ses mûriers. — La Comtesse de Moret. — Bruits de guerre avec l'Espagne. — La Reine demande à la Force un de ses enfants pour être élevé avec le Dauphin. — Projets de mariage entre son fils aîné et mademoiselle de Rohan. — M. de Roban recherche mademoiselle de Rosnv. — La Force et ses enfants font la Cène à Ablons.

Celle-ci vous assurera de notre arrivée en ce lieu en bonne 1604. santé; je m'y suis rendu le quatrième jour, d'envie que j'a- 29 octobre, vois de voir mon bâtiment qui me contente fort; l'ouvrage est fort bien conduit; maître Pierre promet que dans l'année prochaine il espère que toute la face qui regarde vers la plaine, à savoir le corps de logis et les deux pavillons, seront fort avancés. Notre fils de Castelnaut est venu ; tout le monde se porte bien à Cugnac ' ; je m'y en irai coucher demain, et de là à Biron. M. de lîiron y est : à mon retour, je vous en manderai des nouvelles Comme j'étois en cet endroit de lettre, M. d'Incamps est arrivé. J'ai été fort aise de la prise de Piedefort, et trouve bon que le donniez en garde à la Mothe, et lui bailler encore quelques soldats pour aide, s'il est besoin, bien que j'estime que sa principale sûreté doit être d'une bonne prison, des fers aux pieds et menottes, car ce n'est pas personnage qu'il faille traiter comme M. de Méritein. J'ai dépêché soudain le sieur d'Incamps vers le Roi pour savoir sa volonté sur ce que l'on en doit faire. Vous n'aurez autre chose de moi, car je n'ai le temps. A la Force, ce vendredi au soir, 29e octobre.

J'ai trouvé le Roi et la Reine en très-bonne santé, la Cour 13 novembre, fort grande et en saison pleine d'affaires. Toutes choses sont paisibles à présent, mais je ne sais si ce pourra être fort longuement, car je juge bien que les affaires ne sont pas sans altération, j'entends les affaires étrangères, non qu'il

1 Terre habitée par M. de Castelnaut, son fils, qui avait épousé Marguerite d'Escodcca de Boisse.

1604. paroisse y avoir rien de disposé à remuement, et n'y en aura 13 novembre. pQmt ^ mon avjs ju c^^ (ju j^0^ s'jj n'y esj contraint;

quant à ce qui est du dedans du Royaume, le Roi a fait saisir depuis trois jours le Comte d'Auvergne, ayant avis qu'il continuoit ses négociations, et l'a fait mener à la Bastille. Madame de Yerneuil, sa sœur, ne voit point du tout le Roi, et on est encore en doute si elle s'y trouvera mêlée; S. M. semble plus inclinée à la décharger qu'autrement; bientôt l'on y verra plus clair, car le Roi veut astheure que le procès de ceux qui sont à la Bastille soit fait, à savoir de l'Anglois appelé Morgant, et quelques autres de la faction. Il y a d'autres particularités et même sur ce sujet qui ne se peuvent commettre au papier. La Cour doit se remuer à Paris dans deux ou trois jours, où je crois que l'on passera la plupart de l'hiver; il est survenu encore de l'altération au traité de M. de Bouillon, qui, à ce que j'ai appris, n'avoit été aussi avancé comme nous croyions, et ne puis reconnoître ici que toujours beaucoup de froideur pour ce regard. Je crois que vous aurez su la mort de M. de la Trémoille ' d'un catarrhe qui l'a fort travaillé l'espace de quinze jours. Le Pioi envova visiter madame delà Trémoille par M. de la Chesnaie, avec forcehonnê(etés,etluilaissela garde noble desesenfants, et la jouissance des bénéfices et des pensions qu'il avoit. Le Connétable de Castille étoit parti d'ici, deux jours avant mon arrivée ; le Roi l'y a tenu trois jours, et fort festoyé avec beaucoup de caresses et faveurs. J'ai dépêché un laquais vers madame la Comtesse de Saint-Paul, à Amiens ; elle est grosse de six ou sept mois; il ne se passe rien de nouveau en Angleterre ni en Flandres. A Fontainebleau, ce 13e de novembre.

28 novembre. M ne se passe ici rien d'extraordinaire, toutes choses sont en bon état. Il n'y a que l'affaire de M. le Comte d'Auvergne auquel le Roi veut faire faire le procès, ensemble à M. d'Entragues et à madame de Yerneuil, afin d'approfondir ce qui est de leur traité, et d'y voir bien clair, pour pouvoir selon

1 Claude de la Trémoille, Duc de Thouars, créé Pair en 1S95; il mourut à l'âge de 58 ans, le 25 octobre 1604. 11 avait épousé en 1598 Charlotte Brabautine de Nassau, fille de Guillaume de Nassau, Prince d'Orange.

M. DE LA FORCE A Mmc DE LA FORCE. 38S

cela s'y mieux gouverner, non que pourtant l'on croie qu'il y 1604. veuille apporter plus de rigueur ; toutefois, pour M. le Comte 28 novembrcd'Auvergne, il dit qu'il le veut confiner en prison. S. M. a accordé une Assemblée à ceux de la Religion ; j'ai appris qu'elle veut que je m'y trouve; je ne sais comment cela pourra être , car c'est au mois de mai et le lieu Chatelleraut, d'autres m'ont dit Bergerac; le Roi nous accordera prolongation de temps pour garder les villes qui nous sont baillées, et ne reconnois que continuation de bonne volonté envers nous. Les affaires de M. de Bouillon ne s'accommodent point. Pour le général des affaires du monde, il y a beaucoup de particularités que le Roi m'a fait l'honneur de me communiquer, et qui ne se peuvent écrire. S. M. alla devant hier à Saint-Germain voir Mgr le Dauphin, qui se porte bien et se nourrit grand et paissant à merveille, deux fois plus que notre petit. Le Roi fait l'honneur à notre fils aîné de l'aimer, et d'en avoir bonne opinion ; à la vérité je l'ai trouvé fort changé et en ai force contentement. S. M. a trouvé le dessein de mon bâtiment fort beau ; il a été vu de toute la Cour et fort estimé de tous. Le Roi me promet de m'y aider, mais je crains fort, si je ne trouve quelque moyen qui ne coûte guère, qu'il sera malaisé, car il n'y eut jamais tant de poursuivants, ni moins de libéralité. Adieu. A Paris, ce 28e de novembre.

Ces jours-ci il est venu nouvelles que M. de Rouet, l'un ^décembre. des quatre Lieutenants de la vénerie, avoitété tué en Limousin ; le Roi me fit l'honneur de me dire qu'il désiroit donner cette charge à notre aîné ; elles sont belles pour ce temps, à cause surtout que le Roi aime ce plaisir ; M. de Yitry en souloit avoir une qu'il a laissée au Baron de Yitry son fils. Us servent trois mois et ont douze cents livres. Nos enfants sont encore à la Boulaye avec leur tante; j'en viens de recevoir une lettre que je vous envoie, afin que vous voyiez qu'ils n'engendrent point de mélancolie. J'ai eu ces jours-ci nouvelles que l'on travaille fort à notre bâtiment ; le Roi en a parlé à la Reine, en présence de force Noblesse, qu'il entretint une heure de la beauté de l'assiette. J'ai fait montre aussi de la soie provenue de nos mûriers, de quoi S. M. a été fort

iro4. aise, et de voir le soin que je prends à en avoir force ; il n'est 1er décembre pas croyable la quantité que l'on en fait partout par deçà. S. M. m'a fait l'honneur de me vouloir donner force choses de sa ménagerie , mais il n'y a pas moyen de les faire porter, à savoir des cygnes, des faisans blancs et autres, dus poules de Barbarie , et canes d'Inde fort belles. Notre dépense ordinaire est assez bien réglée; mais je vois bien que l'extraordinaire se montera beaucoup, car les étoffes sont fort chères, et nos enfants ont besoin d'être habillés. Je fais faire un bassin d'argent, une aiguière , deux chandeliers , douze plats , autant d'assiettes et douze cuillers ; cela pourra revenir à quatre cents écus. A Paris, ce premier décembre.

4 décembre, A ce que je puis juger, les affaires se disposent à quelque remuement, non à mon avis que ce soit sitôt, l'on découvre tous les jours tant de mauvaise volonté de l'Espagnol , et ne tient-on pas que l'Anglois en soit exempt, de sorte que pour les prévenir, je crois que cela nous y portera , ce sont discours pour entre vous et moi. Le Roi a voulu que MM. du Parlement connussent de l'affaire du Comte d'Auvergne ; M. le premier Président, avec deux des plus anciens Conseillers ont commencé de l'ouïr cejourd'hui, ils sont résolus de faire venir par-devant eux M. d'Entragues et madame de Yerneuil. L'on croit qu'il se découvrira plus de choses que l'on ne pense. La Comtesse de Moret est logée près du Louvre, le Roi la voit de deux jours l'un ; c'est une belle femme, mais ce n'est pas un esprit qui lui puisse donner du travail, au contraire, elle ne tâche qu'à lui complaire, aussi jugeonsnous bien qu'il n'en reçoit aucune contrainte. S. M. a été tout plein offensée d'un bruit que l'on avoit fait courre que M. de Bouillon avoit failli être pris , étant à la chasse, mais qu'il s'étoit sauvé sur un bon cheval, et que cela avoit été par son commandement; tout cela est faux, et elle se plaint de ceux qui à dessein font courir de tels bruits et s'aident de ces mauvais artifices. Tant y a que cet affaire de M. de Bouillon est toujours mal, et n'y vois pas les choses aussi bien disposées qu'il seroit à désirer. A toutes occasions vous aurez de mes lettres et vous donnerai avis de ce qui surviendra d'important. Je te baise un million de fois. A Paris, ce 4 décembre.

M. DE LA FORCE A Mme DE LA FORCE. 385

Je demandai congé pour aller d'une course voir ma sœur «604. à la Boulaye , je n'y ai arrêté qu'un jour ; elle ne s'attendoit *3 (lécembre' pas à me voir, je vous laisse à penser si elle fut aise de cette surprise; nous parlâmes fort de vous, et si vous ne viendriez point par deçà ; elle dit que si vous êtes assez honnête femme d'y venir, qu'elle vous veut fort gouverner chez elle , avec protestation de s'en retourner avec vous et voir notre maison neuve, autrement, qu'elle n'y ira jamais. Je lui ai promis d'y disposer toutes choses de sorte que le tout soit prêt pour l'année prochaine, cependant que vous déchargerez le gros ventre. Prenez donc courage, car je vous réponds qu'il ne tiendra qu'à vous, et m'assure que venant avec un équipage leste, la dépense ne sera point fort grande et que le voyage ne sera point inutile. Je m'assure bien que pour une petite dame étrangère , il n'y en sauroit venir qui puisse plus commodément faire sa cour que vous, ni qui en rapporte plus de contentement. J'ai peur de vous rendre trop glorieuse , si je vous dis avec quel soin la Reine m'a parlé de vous , s'enquérant de vos nouvelles, et quand nous enverrions notre petit ' pour être auprès de Mgr le Dauphin; mais je vous dis moi à cela que vous ferez bien de m'en faire un autre , car autrement je ne consentirois jamais de me défaire de mon petit Jean. Vous pouvez penser que je n'ai pas grand nouvelle à vous mander puisque je suis si longtemps sur ce sujet, aussi n'y a-t-il maintenant que ce fait du Comte d'Auvergne, où MM. du Parlement ont décrété M. d'Entragues et madame de Verneuil, lesquels sont prisonniers depuis deux jours. Ces messieurs y vont bien exactement, et croit-on qu'il se découvrira des choses que l'on ne pensoit point. Ils ne font doute quelconque qu'il n'y ait trop de matière pour les condamner tous; toutefois l'on ne sait encore quelle en sera l'issue et jusqu'où le Roi voudra que ces affaires aillent. A Paris , ce 13 décembre.

P. S. L'état de Lieutenant de la Vénerie dont je vous avois parlé, n'est point vacant, maisje suis fort content d'avoir reconnu la bonne volonté du Roi envers notre aîné.

1 Jean dcCaumont, Marquis deMontpouillan, qui fut élevé avec Louis XIII, et l'un des favoris que ce Prince aima davantage.

1604. Le Roi m'a fait l'honneur, revenant de la chasse, de m'en-

23 décembre, tretenir plus d'une grosse heure de nos enfants, et qu'il me conseilloit fort de faire voir la guerre de Flandres à Masgezir, étant très-nécessaire à la jeunesse qu'ils sussent ce que c'est que de la guerre. J'ai pris ce sujet de lui demander au nom de M. de Boisse et de moi, d'agréer que M. de Pardaillan laissât à Castelnaut le régiment de Navarre, de quoi nous étions d'accord sous son bon plaisir ; mais S. M. m'a représenté que nous ne devions pas encore désirer cela, et qu'il falloit que la jeunesse sût plutôt ce que c'est d'obéir que de les mettre à commander; et à la vérité, encore que S. M. ne m'ait pas accordé ce que je lui demandois , ses paroles ont été telles qu'elles m'ont donné beaucoup de contentement. Au reste je vous dirai comme M. de Rohan, qui me fait l'honneur de me fort aimer et de se fier à moi , après avoir discouru ensemble de la recherche qu'il désiroit faire de la fille de M. de Rosny, me pria d'en parler au Roi de sa part, pour en cela dépendre de la volonté de S. M., et si elle l'avoit agréable, qu'il la supplioit très-humblement de vouloir ellemême en faire les ouvertures. S. M. prit en fort bonne part tout ce que je lui en représentai, et me témoigna que c'étoit chose qu'elle trouvoit fort à propos. La fille aura de mariage cinquante mille écus comptants; mais outre cela, il fait état de retirer de grandes faveurs par le moyen du crédit de mondit sieur de Rosny, qui est plus grand que jamais. Je vous fais ce discours pour vous dire que de nos amis m'ont parlé de la jeune sœur de M. de Rohan pour notre aîné, comme estimant que j'en devois faire poursuite, et que j'en rapporterois contentement; ceux avec qui j'en ai communiqué en font très-grand cas, étant une des belles alliances de France, . et la fille aussi bien née et des plus accomplies qui se puisse voir; c'est un des plus beaux esprits de France; sa taille et son visage fort agréables. La mère et la fille doivent arriver en cette ville dans trois ou quatre jours; je vous y souhaiterois portée pour cjuinze jours ; il ne faut pas que je vous mente, je fais grandissime cas de ce parti; je verrai de loin «t avec discrétion, tout ce que je pourrai sentir de cet affaire. rV Paris, ce 23e de décembre.

Leurs Majestés sont arrivées à ce soir, fort tard, en ce lieu 1604. de Saint-Germain, pour y arrêter trois ou quatre jours seu- 28 d,i«embrelement. Mgr le Dauphin et Madame sont les plus jolis qu'il est possible, et tout le reste de leur petite compagnie. Nous fîmes hier la Cène à Ablon; il y avoit une très-belle assemblée de plus de quatre mille personnes; j'y ai mené nos six enfants; Masdurant fit la Cène avec les autres grands; M. et madame de Rosny y étoient, et nous donnèrent à dîner à M. de Rohan et à moi. M. de Laval recherchoit sa fille, mais cela est rompu; l'on croit qu'il se fait catholique, il ne se trouva pas à l'assemblée. J'ai merveilleusement au cœur le mariage de la sœur de M. de Rohan avec notre fils; tout le monde me le conseille fort, et font un grand cas de cette fille, même madame de Roucy notre sœur, qui est arrivée à Paris ; madame de Rohan y sera aussi à la fin de cette semaine. À Saint-Germain, ce 28 décembre.

Recherche qu'il fait de mademoiselle de Rosny.

Monsieur, je vous envoie ce laquais pour vous supplier de 28 décembre. me mander quand notre maître sera ici, pour ce que, dès que je serai de retour d'Etampes,qui sera demain au soir, jel'irai trouver, dussé-je le rencontrer entre ci et Saint-Germain. Je vis hier au soir M. de Rosny ; mais je ne lui parlai de rien du monde, pour ce que je n'ai pas encore appris de S. M. comme elle veut que je me gouverne en cet affaire, lequel dépend entièrement de lui , puisque je n'ai volonté que la sienne. Vous savez touchant cette recherche plus de nouvelles que moi, cela m'empêche de vous en rien dire ; tenez-moi seulement, je vous supplie, pour la personne du monde (je n'en excepte aucun de ceux qui vous promettent de l'amitié ) qui vous honore le plus et qui est le plus afîectionnément, etc. Henry de Rohan. A Paris, ce 28° décembre.

M. DE LA FORCE A MADAME DE LA FORCE

Nouvelles de la Cour. — M. de Rohan Colonel des Suisses. — La Force chargé par le Roi de négocier le mariage de Roban avec mademoiselle de Rosny. — Edit des duels. — Arrivée du Duc de Lenox. — Description des fêles. — La Reine va danser un grand ballet au Louvre, à l'Arsenal et à l'Evêché. — Sully prie la Force de différer son départ pour assister aux noces de sa fille.

1605. Je commençai hier à sortir de quartier, et fus voir la Com-

2 janvier. tesse ^e r0UCVj notre sœur ; nous discourûmes de beaucoup de choses, entre autres du voyage de madame la Maréchale (de Biron) en cette ville, et de toutes vous autres ; je l'en réjouis bien , et vous réponds qu'elle l'a bien en affection ; le mariage dont je vous ai écrit pour notre fils ne fut pas oublié ; celui de M. de Rohan avec la fille de M. de Rosny est en tel état que je le tiens pour fait, car toutes les parties l'affectionnent fort, et surtout le Roi désire qu'il se fasse. C'est un grand moyen pour l'avancement de mondit sieur de Rohan, qui en a déjà ressenti les effets, et en pensions et en charge, car M. de Rosny lui fait avoir l'état de Colonel des Suisses qu'avoit M. de Bouillon de Maulevrier ; j'ai eu ce bonheur d'être le négociateur de tout, de sorte que tous disent qu'ils m'en sont obligés. Madame de Rohan a pris son chemin d'Orléans à Ablon, où la Cène se fait encore aujourd'hui, afin d'y participer, et sera ici à ce soir avec madame la Duchesse de Deux-Ponts, sa fille, qui est mariée, et mesdemoiselles de Rohan ses deux autres filles ; il me tarde bien que je ne les voie , car il m'est dit tant et tant de bien de tous côtés de la jeune, et tous nos amis font tant de cas de ce parti que je ne vous puis taire que je n'y aie de la passion. A Paris, ce 2e de janvier.

6 janvier. J'ai appris cejourd'hui que M. de Laval étoit en quelque volonté de rechercher mademoiselle de Rohan la jeune ; si cela est, je crois qu'ils n'ont garde de la lui refuser ; il a quatre-vingt mille livres de rentes et est tout seul ; je saurai bientôt ce qui en est ; je n'ai encore donné connoissance que j'y eusse de dessein pour notre fils, mais par personnes interposées que ma sœur et moi y ayons employées, nous

M. DE LA FORCE A Mme DE LA FORCE. 389

avons promesse de savoir leur volonté au premier jour. Ma- i6os. dame de Rohan m'ayant prié de parler au Roi de sa part 6ianviersur le traité du mariage, S. M. m'a dit qu'elle étoit bien aise qu'ils m'y eussent employé, et qu'elle désiroit que personne ne s'en mêlât que moi. Ils m'ont prié d'aller demain trouver M. de Rosny pour résoudre les conditions; j'espère n'y avoir pas grande difficulté, car j'ai été plus d'une heure cet aprèsdîner avec M. de Rosny, qui est disposé à tout ce qu'ils désirent. A Paris, ce 6e janvier.

P. S. Quant à ce que je vous ai mandé du mariage pour notre aîné, j'ai appris à ce soir qu'ils voudraient fort que ce fût pour l'aînée, et qu'une des difficultés qui se rencontrera, c'est qu'avant de marier la jeune, ils désireroient que l'aînée le fût. C'est une jolie fille que la jeune, et ne vous puis taire que je ne souhaite cela avec passion.

Nous avons résolu l'Edit des duels, qui sera à mon avis 10 janvier. fort au gré de MM. des Etats de Navarre ; quant à l'affaire de la traite foraine », nous y avons beaucoup de difficultés, toutefois j'espère d'en venir à bout , car tout notre mal procédoit de M. de Rosny, et je vous avise que je le gouverne fort astheure; sans mentir, je prise fort l'acquisition quo j'ai faite de sa bonne grâce, sa faveur et son crédit vont toujours augmentant; le mariage de mademoiselle sa fille avec M. de Rohan est accordé, j'ai ce matin porté les articles de sa part à madame de Rohan. Pour l'autre qui nous regarde, je ne sais que vous en dire, n'en ayant rien appris; mais j'ai grande appréhension qu'ils n'aient quelque autre dessein. L'indisposition de madame de Rohan est cause qu'elle ne bouge point de son logis. Le Roi et la Reine la sont allés voir à ce soir et y ont demeuré plus d'une heure. Toutes les dames sont empressées avec la Reine tous les soirs à apprendre un grand ballet, il leur faut plus de quinze jours à l'apprendre. Madame la Duchesse de Deux-Ponts en est, quoiqu'elle soit grosse. Je crois que l'on commencera à crier les

' Franchise commerciale qui citait de tout temps entre tes habitants delà Haute et Basse-Navarre.

1605. annonces du mariage dans sept à huit jours; voilà tout pour 10 janvier, astheure; Dieu soit avec vous. A Paris, ce 10 janvier.

P. S. Je vous porterai un manteau comme on les porte, et fraise et rabat , aussi quelque chose pour notre belle-fille et les étrennes aux petits.

24 janvier. Je vous fais encore ce mot pour vous dire le contentement que j'ai eu de mon voyage à la Ferté, ayant vu une trèsbelle terre et des plus seigneuriales qui se puissent voir. Le bâtiment a été ruiné durant la Ligue, mais depuis peu ma sœur y a fait redresser un grand corps de logis qui est fort logeable ; la ville est beaucoup mieux qu'Agmet, et fort bien bâtie, il y a force gens d'apparence et qui m'ont témoigné avoir beaucoup de contentement de dépendre de moi; il y a plus de soixante gentilshommes dans la terre, mais j'y ai fait si peu de séjour que j'en ai vu à peine cinq ou six. Ma sœur a quelques affaires qui me retiendront encore sept ou huit jours; nous avons aussi la litière et la vaisselle d'argent qui ne seront guères plus tôt achevées ; notre fils aîné ne demande qu'à déloger et lui tarde fort que nous ne partions. Je vous baise un million de fois du meilleur de mon cœur. A Paris, ce 2i de janvier.

P. S. J'ai recouvré un fort bon cuisinier, mêmement pour les potages, de quoi je suis fort aise pour l'amour de vous, et lui baille vingt-quatre écus de gages.

25 janvier. Hier au matin, le Roi m'envoya vers M. le Duc de Lenox, qui est venu de la part du Roi d'Angleterre par compliment, pour revanche du voyage que M. de Rosny avoit fait en Angleterre ; j'eus commandement de le conduire aux Tuileries, où S. M. s'en alloit pour lui donner l'audience, ce qui dura jusqu'à une heure après midi, et eus commandement de le ramener à son logis. Il est fort accompagné et des principaux d'Angleterre et d'Ecosse. Ce même jour le ballet de la Reine se devoit danser, de sorte que nous, les Capitaines des Gardes, eûmes tous commandement de pourvoir à tout ce qu'il falloit préparer, même à cause que le Roi avoit convié tous les Ambassadeurs à s'y trouver. Je n'ai jamais vu une si grande

M. DE LA FORCE A Mme DE LA FORCE. 391

assemblée clans le Louvre, car la Cour est fort grande, nous l605« y en eûmes jusqu'à une heure après minuit ; il y avoit encore 25 iaiwerdeux autres grandes assemblées à la ville, où la Reine l'alla danser à l'Arsenal et à l'Evèché. Le Roi s'y voulut trouver partout, de sorte que nous n'avons fait que trotter toute la nuit, et étoit jour quand le Roi a été de retour au Louvre. Il m' avoit commandé de demeurer avec lui, à cause que M. de Lussan ne pouvoit fournir à toute cette peine; nous en avons demeuré jusqu'à midi au lit. Je vous allègue tout ceci afin que vous voyez que je n'ai eu moyen de vous faire cette dépèche plus tôt. Au reste , nos trois petits, avec celui de M. de Saint-Angel, eurent envie de s'y trouver, je leur fis garder un échafaud dans la salle fort à propos, d'où ils virent le tout bien à plaisir. Ce ballet fut fort magnifique, et à la fin entra deux grands chameaux avec deux sauvages dessus, les trompettes marchant devant eux ; comme les chameaux furent devant le Roi, ils se mirent tous deux à genoux, et lors celui qui étoit dessus, descendit et présenta au Roi le cartel queje vous envoie. C'est un défi de la part de M. de Nevers, pour combattre à la barrière, d'une partie qu'il a faite de quatre tenants, pour recevoir et soutenir contre tous ceux qui viendront. Il y a plusieurs parties qui se préparent pour assaillir parmi ces Princes. M. de Rohan en fait aussi une, il a prié notre aîné d'en être avec lui, je suis après à pourvoir à ce qu'il lui faut. Voilà les principales occupations d'à-présent. M. de Rohan et moi avons dîné ce matin à l'Arsenal avec M. de Rosny; ils sont après moi qu'il faut absolument que je me trouve aux noces et que je ne partirai point que cela ne soit. Je m'en défends, ne voulant aucunement m'engager à une plus longue demeure de deçà. M. de Rosny m'a proposé de lui-même de me rendre tous les bons offices qu'il pourroit au mariage dont je vous ai parlé pour notre aîné, à quoi il a ajouté qu'il vouloit bien me donner avis comme M. le Maréchal de Lavardin recherche le même parti pour son fils. A Paris, ce 25 de janvier.

P. S. Je vous envoie une réponse faite au Soldat François1.

' Pamphlet où l'on cherchait a inciter les esprits à la guerre conire l'Espagne. Les partisans de la paix y répondirent par VAnti'soldatJrtnçoit. Celle controverse l'ut singulièrement animée el libre pour I époque.

2 mars.

(Autographe]

Avril.

Nouvelles de M. de Rouillon. — Siège de Sénéchal accordé aux habitants de Sauvelerre.

Monsieur de la Force, vous saurez par Hespérien, présent porteur de mes nouvelles, et ce que j'ai appris des actions du Maréchal de Bouillon depuis votre partement d'auprès de moi, lui ayant commandé de vous en faire l'histoire; vous le croirez donc en cela, et ce qu'il vous dira de ma part, comme à moi-même. Vous saurez aussi de lui que ma volonté est que vous jugiez promptement ce procès touchant le siège de Sénéchal, que j'ai ci-devant accordé aux habitants de ma ville de Sauveterre, du quel bénéfice je veux que ce quatrième bourg de mon Pays souverain se ressente aussi bien que les trois autres : Morlas, Oleron et Orthés ; ainsi que je vous ai fait entendre ci-devant, et d'autant quej'aiété averti que le Président Gassion pourroit être suspect en cet affaire, tant à cause qu'il est natif de la ville d'Oleron, que pour autres considérations, je désire (comme il est raisonnable) qu'il s'abstienne du jugement dudit procès, la prompte expédition duquel je vous recommande, et sur ce, Dieu vous ait, Monsieur de la Force, etc. Ce 2 mars, à Paris.

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