MÉME
Espionnage. — Nouvelles de la cour d'Espagne. — Mœurs du temps.
4 août. Monseigneur, ne voyant la continuation de vos comman-
1 Conseiller du Roi à Saint-Palais ; il était employé dans les négociations avec les Morisques.
déments depuis mes précédentes lettres, j'étois entré en des *605. pensements qui m'agitoient extrêmement. L'un d'iceux étoit 4 aoûtque je devois avoir failli à juger ce qui pouvoit être digne de vous être écrit, et l'autre que je devois vous avoir écrit par exprès messager. Mais ayant vu la lettre dont il vous a plu m'honorer, et entendu ce que M. de Casaux m'a dit en conséquence d'icelle, je suis rentré en moi-même et ai pris courage pour continuer mes commencements, et ayant ruminé à part moi et pensé aux moyens que j'y pourrois tenir, je me suis avisé, entre autres, d'un que je crois être fort propre non-seulement pour cette fois, mais aussi pour tout le temps que les affaires tireront ce train ; c'est M. de Goyeneche propre, dis-je, Monseigneur, premièrement à cause de sa probité et de l'affection qu'il a au service du Roi, et puis à cause de sa Religion, pour laquelle chacun parlera à lui plus librement qu'on ne feroit à moi, estimant qu'être Catholique romain est autant quasi qu'être Espagnol; il m'a déjà fait voir un échantillon de saditc affection, car comme je fus de retour d'Escos à mon logis, je courus à lui à Garris, sachant qu'il alloit à Saint-Jean, et que là il auroit le moyen de découvrir quelque chose ; mais le trouvant parti, je lui écrivis quelque chose du sujet du voyage que j'avois fait à sa maison, lui faisant par ma lettre la prière que je lui voulois faire de bouche, qui étoit de vouloir apprendre quelque chose des nouvelles de delà les monts; tout aussitôt il me fit la réponse que je vous envoie dans ce paquet; je lui sors aux heures et lieu assignés où nous nous rencontrons les deux. Il m'a dit que samedi dernier passé, allant vers ladite ville de Saint-Jean, à sa commission, il passa à Frissari qui est sur le passage où il visita, suivant sa coutume ordinaire, le sieur de la Rea, qui est ce Commandeur espagnol que vous avez vu en cette ville, déjà en deux tenues d'Etats, avec- lequel il s'arrêta, et entre autres choses, ils eurent propos des affaires d'Espagne, particulièrement du voyage que l'Amiral ' d'Angleterre y a fait, et lui dit qu'il
1 Charles Howard, Comte do Nottingham : il avait clé créé en 1388 Lord Grand Amiral d'Angleterre, pour avoir détruit {'invincible Armada; il était envoyé en Espagne pour jurer la i>aix conclue en 160^ litre Philippe 111 et Jacques I "■. Ou peut comparer le récit du Mercure f ranr M (lomv l r, page '<) a celui que renferme celle lettre.
4 aott.
«05. n'avoit que huit jours (comme la vérité est telle) qu'il étoit venu de Pampelune où il avoit parlé avec un homme de qualité qui étoit de Valence, lequel lui dit que ledit Amiral d'Angleterre a été reçu par le Roi d'Espagne avec beaucoup de caresses magnifiques. Que pour lorsqu'il lui convint prendre terre, le Roi lui envoya un grand nombre des plus apparents Seigneurs de sa Cour pour le recueillir, quatre cents mulets et quarante mille ducats pour sa dépense du chemin qu'il avoit à faire par terre jusqu'à la Cour. Que durant tout le chemin, les gens dudit Roi lui apprêtoient le logis où il devoit coucher, le tapissant, et après, laissoient la tapisserie pour les gens dudit sieur Amiral; qu'étant arrivé à la Cour ledit Ambassadeur ou Amiral (car on confond ces deux points) il a été reçu avec apparat et magnificence non plus vue. Qu'à l'abord de son arrivée ou entrevue, le Roi lui fit bailler un siège et le fit asseoir et couvrir la tète; que ledit Roi a baillé une pierre précieuse de fort grande valeur en une bague audit Ambassadeur, l'ayant prise en son trésor; lui a baillé quarante mille ducats de pension tous les ans pour la vie dudit Ambassadeur; qu'ayant vaqué un Evèché ou Archevêché de grands revenus depuis son arrivée, ledit Roi l'a baillé à l'intercession dudit Ambassadeur; que ledit Roi fraie la dépense audit Ambassadeur et à tonte sa suite; qu'afin que ledit Ambassadeur pût voir mieux la magnificence des baptisailles de l'enfant dudit Roi, il lui a fait dresser exprès une galerie fort riche; que ledit Ambassadeur a fait pendre deux de ses gens pour ce qu'ils avoient disputé contre un moine; que le Roi d'Espagne aussi de son côté a fait après pendre un de ses sujets pour s'être courroucé au jeu contre quelqu'un des gens dudit Ambassadeur; que les deux Rois ont fait une étroite alliance et qu'ils se sont promis aide offensif et défensif. Et pour les nouvelles du misérable Paschal de Saint-Estève, le même homme de Valence dit que c'est le Roi d'Angleterre qui a donné au Roi d'Espagne les avis de ses négociations, qu'il a été mis à la question trois ou quatre fois tant qu'il est estropié, que bien qu'il ait souffert la question, ensemble quelques ■Vloriscados, on tient toutefois qu'il sera exécuté. •
J'ai envoyé à Bayonne aussi pour apprendre quelque chose,
4 août.
mais il n'y a grand cas, comme il vous plaira voir par la 1605 lettre du sieur Poulais. Je m'assure, Monseigneur, que ledit sieur de Goyeneche vous servira fort fidèlement et fort dextrement par le moyen dudit de la Rea, pourvu que le nom ne se découvre en Cour en aucune manière où il y a force traîtres et peu de secret, car j'y ai vu tous les plus grands secrets être bientôt divulgués; ainsi je vous supplie humblement cacher ce nom, car ce faisant, j'estime que nous en apprendrons quelque chose, et ne croyez, je vous supplie, que je me sois découvert de rien audit sieur de Goyeneche sans l'avoir fort bien connu ; j'espère qu'il vous donnera contentement non-seulement en sa charge, mais aussi en ceci, et pour moi, Monseigneur, j'emploierai tout jusqu'à ma vie (parlant en soldat) et pour faire court non-seulement en ceci, mais aussi en ce qui concernera votre service, comme Monseigneur, etc. A Saint-Palais, ce kc août.
Attente des députés de la Religion. — Opinion du Roi touchant -Saint-Estéve et les projets' des Espagnols. — Indispo>ition de S. M.— Accord de MM. de Chamberet et de Pierre Buffière. — Le Prince Maurice marche contre Spinola. — Le Roi invite la Force à hâter l'arrivée des 'iépulés de la Religion.
Monsieur de la Force, il y a deux jours que la vôtre du îoaoût. vingt- septième de juillet dernier m'a été rendue en ce lieu; je veux croire qu'en même temps vous aurez reçu les miennes des quinzième et seizième du même, et depuis celle du vingthuitième, et que suivant icelles vous n'aurez manqué à faire partir les députés de ceux de la 11. P. R. de mon Pays de Béarn pour me venir trouver (car je n'attends que leur arrivée pour dépêcher les Evoques dudit lieu qui commencent de s'ennuyer ici), et de vous acheminer à la Force, suivant le commandement que je vous en ai fait, pour y faire ce que je vous ai mandé, ayant commandé à M. de Themines de vous voir et vous dire l'occasion pour laquelle je le lis venir me trouver et le renvoyai à l'instant. Je suis de votre avis touchant Saint-Estelïe, mais non pas que les Espagnols entreprennent sur Rayonne apertement, s'ils n'y ont une grande intelligence dedans. J'ai bien appris que vers la frontière de Perpignan ils se sont alarmés et mis sur leurs gardes;
10 août
1605- mais c'a été sur l'avis qu'ils ont eu de la prise de Lucquise 1 et de ses complices. Je serai bien aise d'être averti si ceux qui ont parlé au capitaine Incamps y sont retournés et ce qu'il aura appris d'eux; car je m'assure tant de sa fidélité, qu'il ne manquera à vous tenir fidèlement averti de ce qu'ils lui auront dit. Etant venu en ce lieu pour y prendre les eaux de Fougues, j'ai été cruellement tourmenté d'une douleur de dents qui a fait que j'ai été contraint de prendre médecine et d'être saigné, et m'étant venu une enflure sur une gencive, de la faire percer avec la lancette. Depuis j'ai usé quatre jours seulement dos eaux de Pougues, et non davantage, à cause d'un flux de ventre, qui me prit, qui me les fit quitter; mais elles n'ont laissé de me faire autant de profit que si j'en eusse usé aussi longtemps que j'avois accoutumé, me portant maintenant très-bien, Dieu merci, et allant tous les jours à la chasse. J'ai ici près de moi ma sœur la Pleine Marguerite, qui se gouverne de façon que j'en ai beaucoup de contentement. J'y attends en bref mes cousins les Ducs de Montpensier, Cardinal de Joyeuse et Duc d'Epernon, qui, étant allé en Limousin, comme je le lui avois commandé, y a accordé la querelle du sieur de Cbamberet avec votre neveu le Baron de Pierre Buffière, mais non avec le sieur de Saint-Bonnet; et le sieur Yerdelin, qu'il envoya pour leur faire les défenses de ma part et commandement de le venir trouver, les trouva en chemise, deux contre deux, et les empêcha de se battre; mais pour cela on ne les a pu encore accommoder. J'ai mandé au sieur de Cbamberet de me revenir trouver. Je fais état de partir dans deux jours d'ici pour m'en aller à Paris, où, après avoir séjourné cinq ou six jours seulement, aller à Fontainebleau: M. de Rosny est sur son retour de Chatellerault, et m'assure que tout ira bien pour mon service. En Flandres, il ne se fera guère de choses cette année. M. le Prince Maurice, ayant assuré sa conquête de l'année passée, est allé en Frise après Spinola, qui commence à décheoir de réputation, de quoi l'Archiduc n'est nullement marri. Je vous prie d'avoir l'œil bien ouvert à tout ce que vous apprendrez importer mon service pour m'en tenir averti.
1 Les deux frères Lucquise, gentilshommes provençaux, que le Gouverneur de Perpignan voulait employer pour se rendre maure de Narbonne et de Béziers.
10 août.
HENRI IV A M. DE LA FORCE. hOd
Je vous recommande encore un coup de faire user de dili- 1605, gence aux députés deBéarn, car cet alîaire commence de me peser sur les bras, et à cette fois j'y veux mettre fin à bon escient, et de façon que les uns et les autres auront occasion d'être contents de moi qui les aime également; et sur ce, je prie Dieu, etc. Ecrit à Saint-Germain en Laye, le 10e jour d'août. Signé : Henry. Et plus bas : de Loménte.
P. S. Monsieur de la Force, comme je faisois fermer cetteci, j'ai reçu la vôtre du vingt-neuvième pour réponse, à laquelle je ne vous dirai autre chose, sinon que vous me ferez service très-agréable de faire hâter les sieurs de Salles et de Dizerotes, car je n'attends que leur arrivée pour dépêcher les Evoques de Béarn et me les ôter de dessus les bras.
Troubles du Quercy, du Périgord et du Limousin.
Monsieur de la Force, je trouve fort bon le commencement 26 aoûtde votre lettre que votre secrétaire présent porteur m'a rendue, !AutosraPhe) et la procédure que vous avez tenue, que vous me l'ayez dépêché sur ce sujet. Si ces gentilshommes veulent persister en ce qu'ils vous ont fait dire, et que, se repentant de ce qu'ils ont fait, ils dient tout ce qu'ils savent et avouent que l'on les y a voulu embarquer, et pour cet effet veuillent recourir à ma clémence, vous leur pourrez promettre de vous employer pour euv envers moi, et les assurer que j'aurai toujours les bras ouverts pour les recevoir, car je ne veux la mort du pécheur, mais seulement qu'ils avouent leur faute et promettent de n'y plus retourner. Je partirai mardi prochain, Dieu aidant, pour m'en aller à Fontainebleau, où j'attendrai de vos nouvelles et la venue de celui que vous me deviez dépêcher après que vous auriez su leur réponse sur ce que vous leur avez mandé par celui qu'ils vous avoient dépêché, et de là je m'avancerai vers Romorantin pour, s'ils ne veulent faire ce qui est de leur devoir, les voir l'épée en la main; mais je veux croire qu'ils ne me donneront cette peine, j'ai instruit amplement votre secrétaire de ce que je désire de vous en cette occasion, pour ce que cela seroit trop long à vous écrire, et m'en remettant à sa suffisance, je vous prierai de le croire en ce qu'il vous dira, et pour fin je vous
1605. aime bien. Adieu, Monsieur de la Force. Ce 26 août, à Pa-
26 août. " •
ris, au soir.
Le Roi décidé à sévir contre les factieux. — Le Duc d'Epemon dépêché en Limousin avec des troupes. — La Force doit s'entendre avec lui et le Maréchal d'Ornano. — Craintes peu fondées du côté de l'Espagne et de l'Angleterre. — Affaire d'Orange.
5septembre. Monsieur de la Force, j'ai vu par votre lettre et entendu particulièrement de ce porteur comme le retour par delà de Lugaignac a fait changer d'opinion à ceux de la part desquels vous avoit parlé le sieur de Sireuil, en quoi ils ont plutôt fait pour le bien et sûreté de mes affaires qu'autrement; car ce premier propos pouvoit attirer ma bonté naturelle à oublier, ou pour le moins traiter cet affaire avec plus de douceur qu'il ne comporte, où maintenant je suis résolu d'en couper la racine et m'en délivrer tout à fait et pour toujours, et pour y donner un bon commencement, je ne veux plus que vous promettiez rien à personne de ceux qui dorénavant vous pourroient faire dire qu'ils se voudroient repentir, ains que vous les remettiez tous à moi pour y venir faire eux-mêmes leur confession et protestation. J'ai dépêché mon cousin le Duc d'Epernon pour s'en aller en son Gouvernement du Limousin, et lui baille dix compagnies du régiment de mes Gardes, auxquelles je fais faire les recrues jusqu'à deux cents hommes, et les quatre compagnies de chevau-légers que vous savez que je fais entretenir, et sera sans faute le vingtième à Limoges, et de là s'en ira former à Brive, où je lui ai ordonné d'appeler toute la Noblesse dudit Gouvernement, et s'il y en a qui faillent de s'y trouver, même de ceux qui sont nommés en ces brouilleries, qu'il commence à procéder contre eux, et en quelque lieu qu'ils se renferment il les y assiège. Je suis résolu de les suivre de bien fort près, faisant état d'être à Orléans le vingtième, etavecd'autres bonnes forces, espérant par ce moyen non-seulement prévenir l'effort de leurs mauvaises intentions, mais à en faire faire une justice si exemplaire, qu'elle fera perdre pour longtemps la coutume de telles désobéissances. Je fais une dépêche à mon cousin le Maréchal d'Ornano et lui envoie une ordonnance pour renouveler la défense du port d'armes à feu et de toutes assem-
HENBI IV A M. DE LA FORCE. Ml
blécs en armes, qu'il est nécessaire faire publier par toutes 16«5-