‹ Mémoires authentiques de Jacques Nompar de Caumont, duc de la Force, maréchal de France, et de ses deux fils, les marquis de Montpouillan et de Castelnaut, suivis de documents curieux et de correspondances inédites de Jeanne d'Albret, Henri IIIChapitre 153 sur 168 · septembre · texte numérisé non relu

septembre

les Sénéchaussées, et lui mande, s il n est encore parti pour » Agen, comme je lui avois ci-devant mandé, qu'il s'y achemine diligemment, et encore plus avant, s'il voit qu'il soit nécessaire. Vous lui ferez promptement tenir cette dépêche, et voudrois, s'il étoit possible, que vous le vissiez vousmême, tant pour le bien informer de tout ce qui s'est passé en ce fait que pour lui faire comprendre que, faisant état de réacheminer moi-même en Limousin, où il se reconnoît qu'il y a maintenant plus de mal, que j'ai pour cette occasion baillé les forces dont je m'y veux servir à mondit cousin le Duc d'Epernon, Gouverneur de la province, comme s'il y a après à exécuter quelque chose en sa charge, je les lui enverrai ou les y mènerai moi-même, afin qu'il n'entre point en opinion que je veuille que personne entreprenne rien en son Gouvernement , et vous prie , si vous voyez qu'il s'en émeut aucunement, de lui bien représenter que ce n'est pas la saison de pointiller quand il est question de servir en affaire dételle conséquence; et faudra, lorsque mondit cousin le Duc d'Epernon sera en Limousin, que vous le voyiez aussi quand vous pourrez, pour faire envers lui les mêmes offices, et cependant que vous communiquiez avec lui par lettres, et faites qu'ils en fassent de même l'un à l'autre, afin que, se joignant aussi d'affection et de communication, mon service en soit mieux fait, comme en cette occasion j'espère qu'il sera bien facile, ne voyant rien de préparé qui s'y puisse opposer; car quant à ce qu'ils publient du coté d'Espagne, il n'y a pas grande apparence, non plus qu'à cette grande union et bonne intelligence que l'on dit être entre les Rois d'Espagne et d'Angleterre, que je sais bien ne passer point si avant que ce soit pour se joindre à rien entreprendre contre mon Etat, en la défense duquel il sera malaisé que je sois surpris de l'un ni de l'autre. Vous avez su comme s'est passé le fait d'Orange, qui a été contre l'opinion de plusieurs. C'est de cette sorte que je suis résolu de me faire dorénavant obéir, sans plus y user de connivences, comme aux choses bonnes et justes , elles sont fort préjudiciables. J'ai remis à la créance de cedit porteur ce que j'auroia ici à vous dire davantage, comme aussi toutes les rouvelles «pie nous y avons,

1605. ce qui me gardera de vous faire celle-ci plus longue, priant ssepiembre. Dieu^ etc Ecrit à paris je s« septembre. Signé : Henry. Et

plus bas : Forget.

Même sujet que la précédente.

5 septembre. Monsieur, vous verrez par la lettre que le Roi vous écrit, comme vos avis ont été reçus de bonne part; suivant iceux nous nous acbeminons vers vos quartiers, pour éteindre ces petites flammèches et empêcher qu'il ne s'en allume un grand feu. J'estime la diligence et la sévérité le seul remède de ces maladies; si j'en suis cru, elles seront médicamentées de cette façon. Ce seroit chose inutile de vous convier de bien servir le Roi en cette occasion, car votre inclination vous y porte en toutes; seulement je vous prierai de m'aimer toujours, et faire état assuré de mon service; achevant, Monsieur, je vous baise les mains et suis, etc. Rosny. A Paris, ce o septembre.

Ordre d'aller trouver d'Epernon en Limousin, isseptembre. Monsieur de la Force, je fais présentement partir mon cousin le Duc d'Epernon, avec une bonne partie des forces que je veux mener en Limousin où je me rendrai bientôt après lui ; il sera nécessaire sitôt qu'il sera arrivé au pays, que vous l'y veniez trouver , suivant ce que je vous ai déjà écrit, pour le bien informer de tout ce qui est à votre connoissance sur ces nouvelles brouilleries, et prendre résolution ensemble de ce qui s'y pourra faire pour mon service. Pour cette occasion, je vous prie sitôt que mondit cousin vous aura averti de son arrivée,- de le venir trouver à l'effet que dessus; ayant demeuré quelques jours auprès de lui, vous vous en pourrez retourner auprès de mon cousin le Maréchal d'Ornano ou ailleurs, où vous verrez que mes affaires et service vous appelleront; sur ce je prie Dieu, etc. Ecrit à Fontainebleau, ce 15 septembre. Signé : Henry. Et plus bas: Forget.

Il le prie de venir au devant de lui à Limoges.

(Autographe) Monsieur de la Force j'ai reçu votre lettre du dix-huitième

de ce mois, par votre laquais, sur quoi je ne vous dirai autre 1605. chose sinon que j'espère vous -soir en bref, car j'espère être à27 3eptembre' Limoges dans dix ou douze jours; je vous prie de venir audevant de moi, vous entendrez toutes nouvelles parDauval qui vous rendra cette-ci; croyez-le de ce qu'il vous dira de ma part, et si vous pouvez servir par delà en attendant que j'y sois, faites-le. Adieu, Monsieur de la Force. Ce 27e septembre, à Saint-Laurent-des-Eaux.

11 le prie d'user de son influence auprès du Roi pour Taire obtenir à M. de Soubise, son frère, le régiment de Dommerville.

Monsieur , maintenant que le Roi est assuré de la mort de 28 octobre. M. de Dommerville (pour le moins M. de Rosny en a-t-il eu la confirmation de Flandres), et craignant que les États ne requièrent le Roi de quelque autre pour sa charge , je vous ai dépêché ce laquais pour vous supplier bien humblement de faire ressouvenir S. M. de sa promesse; et afin que vous voyiez que nous ne prenons pas cette crainte sans sujet, je vous dirai que par les lettres que M. de Rosny a reçues, ou pour le moins son fils, il est supplié de parler pour M. de Béthune, et même on lui mande que le Comte Maurice et les États supplieront le Roi de trouver bon que ce soit celui-là; M. de Rosny promet de ne rien faire au désavantage de mon frère; mais qu'aussi il ne peut rien faire contre son neveu pour lequel il seroit contre qui que ce fût, hormis contre nous, et qu'il en laissera faire à S. M-, laquelle peut-être ne voudra pas mécontenter les États, s'ils ont nommé sondit neveu. Vous voyez bien , Monsieur, qu'ils ne le nomment qu'à cause de M. de Rosny, et qu'ils ne prendront point à déshonneur d'avoir un tel maître que mon frère. De plus, les États dépendent plus du Roi que le Roi d'eux, duquel même ils ne se sauroient passer; puis c'est l'intérêt du Roi qu'ils n'usurpent cette puissance d'en nommer sans savoir sa volonté, et ce qui fàcheroit le plus mon frère , c'est d'avoir vu la promesse que S. M. lui fit en son cabinet de Limoges, devant tout le monde et que chacun lui en vint faire des congratulations , le louant de son dessein , et que maintenant il

UÏU CORRESPONDANCES.

ifi05. lui fallût aller sans charge. Je crois que vous ne doutez point 28 octobre. ^-^ n>y a nuiies Deues paroles qui lui pussent faire trouver bon ce changement; vous savez qu'il n'a point recherché ce régiment, et je vous jure qu'il n'y avoit jamais songé; bien en désiroit-il faire un nouveau si le Roi en eût permis la levée, lequel il eût cent fois mieux aimé qu'un tout fait; mais ayant pris la résolution d'y aller ce printemps de quelque façon que ce fût , il n'avoit pas voulu perdre une telle occasion , puisqu'elle lui étoit venue si à propos, jugeant qu'avec un régiment, il pourroit plus apprendre en un été qu'en quatre, étant particulier. Voilà, Monsieur, où nous en sommes; nous vous supplions bien humblement de dire au Roi que, craignant que les États ne l'importunent de quelque autre, nous vous avons conjuré de le supplier très-humblement de se ressouvenir du don qu'il a fait à mon frère dudit régiment; ce lui est un moyen d'apprendre son métier pour en servir, s'il plaît à Dieu, quelque jour notre maître; vous saurez là-dessus vous étendre mieux que je ne saurois dire; ce n'est pas la première obligation que nous vous aurons ; mais nous ne sommes point personnes ingrates , car vous n'avez point plus de puissance sur vous-même que sur nous. Quant à mes nouvelles, ma fièvre continue; elle ne m'empêche point pourtant de marcher tous les jours, il me semble qu'elle me diminue un peu. Pour la fin je vous baise bien humblement les mains, et prie Dieu avec ardeur qu'il vous conserve et garde longuement, et qu'il me fasse la grâce de vous témoigner par quelque bon service combien fidèlement vous estacquis, Monsieur, etc. Henri de Roiia>\ De Chàteauroux, ce 28e d'octobre.

DU PLESSIS-MORNAY A M. DE LA FORCE

Regrets de ne point l'avoir vu à Saumur. — Le Roi à son passage l'a engagé à " revenir à la Cour. — Il s'excuse sur son âge.

4 novembre. Monsieur, les vôtres du vingt-deuxième d'octobre me donnent à la vérité beaucoup de contentement, en ce qu'elles m'assurent que vous me continuez l'honneur de votre amitié ; mais elles ne m'ôtent pas pour cela le regret de me voir privé du bonheur de vous voir, que de longtemps vous m'aviez fait espérer , car ce m'eût été un moyen de discourir de plusieurs

DU PLESSIS-MORNAY A M. DE LA FORCE. M 5

choses, mieux de bouche que par esprit, même sur le propos 1605qu'il vous plaît de me tenir en votre lettre. La vérité est que 4 novembrej'ai reçu grande consolation d'avoir vu ou plutôt d'avoir été vu de S. M. ; mais la principale est celle que vous me témoignez qu'elle soit satisfaite de moi, qui , du reste , ne trouve nullement étrange que quelquefois elle n'ait pas cru mes déportements tels qu'ils étoient, parce qu'étant plus humain d'être empesté de la passion que retenu du devoir , nous nous dispensons de croire de la plupart des hommes plutôt l'un que l'autre. Tant y a, Monsieur, que plus avant S. M. me fera cet honneur d'entrer en mes actions, et plus elle y trouvera de sincérité et de probité envers son service. Il plut aussi à S. M. me faire sentir qu'elle auroit agréable que je me rendisse quelquefois près d'elle, et vous pouvez juger si je dois ressentir cet honneur après les disgrâces passées. Mais je viens à considérer combien il est méséant à un homme de mon âge1, après de longs services, d'être inutile en une Cour. Résolu néanmoins de rechercher toutes occasions de mériter la bonne grâce de S. M. , et d'y porter la même allégresse et affection que je fis jamais , et peut-être s'en rencontrera-t-il quelqu'une à la traverse qui me donnera le moyen de venir aux atteintes de quelque bon service. Je vous en écris ainsi librement, parce que vous me faites ce bien de m'aimer, non pour contredire votre bon conseil , mais pour l'examiner tant mieux avec vous et m'en rendre plus capable. Cependant, je vous supplie de me continuer vos bons offices vers S. M. , et toujours vous assurer qu'où je sois vous aurez un serviteur en moi, qui sait au moins connoitre et honorer votre vertu, et tachera de lui rendre ce qui lui est dû lorsque vous voudrez commander; sur ce, etc. A Saumur, le 4e de novembre2.

' Il était âgé de cinquante-six ans, étant né en 1349.

* Cette lettre n'est pas placée à sa date, pour ne pas interrompre la série de celles de M. de la Force à madame de la Force.

h 16 CORRESPONDANCES.

M. DE LA FORCE A MADAME DE LA FORCE

Il rejoint le Roi à Limoges. — Affaire de MM. de Riron et de Chefboutonne. — Bon accueil de S M. à M. de Boisse. — Blessure de Masgezir aux Pays Bas.

— La Force perd mille écusau jeu du Roi —Le fils de Mornay, tué en Flandre.

— Le Roi promet un régiment en Hollande au fils aîné de la Force. — M. de Bouillon recourt à la clémence de S. 31. — La Cour encombrée de demandeurs — Conspiration des poudres. — Le Baron de la Force s'endrlte au jeu.

— Arrestation de Mérargue. — Indisposition de la Force. — Retour de Masgezir. — Le Roi renversé de cheval par un fou.

1605. Je nie suis décidé à vous envoyer notre fils , m'assurant

20 octobre, que je ne pouvois vous envoyer un plus agréable messager, ni qui vous fit recevoir mes lettres de meilleur cœur : je remettrai aussi à sa magnifique suffisance à vous discourir toutes choses et tout ce qui s'est passé ici. J'ai fort parlé au Roi de MM. de Biron et de Chefboutonne. S. M. eût été fort aise qu'ils fussent venus ici et leur eût fait bonne chère. Je l'ai fort satisfaite pour ce qui regarde votre frère, le Baron de Chefboutonne et tout est accommodé; quant à M. de la Chapelle > , j'ai fait plusieurs fois au Roi les propositions que M. de Biron, mon frère, m'en a faites, mais je le trouve fort aigri contre lui, et n'en ai sutirerencore de résolution. S. M. a fait la meilleure chère du monde à M. de Boisse, avec une si grande presse de faire le voyage tout entier que je ne sais comme il s'en pourra démêler, car le Roi veut lui faire voir M. le Dauphin et tous MM. ses enfants , et lui montrer aussi tous ses beaux bâtiments et jardins du Louvre, de Fontainebleau et de Saint-Germain , et cela avec tant d'affection que mondit sieur de Boisse s'y disposeroit volontiers sans l'incommodité de sa jambe. C'est tout ce que vous aurez de moi pour astheure, et prie Dieu, etc. A Limoges, ce 20 octobre.

5no\embrc. Depuis que le Roi est parti de Limoges, je n'ai eu nul moyen de vous adresser de mes lettres. S. M. arriva en ce lieu hier, et la Reine en même temps. Je crains, à cause de quelque combat qui s'est fait en Flandres, que le bruit en allant jusqu'à vous, vous ne fussiez en peine de notre fils de Masgezir. Il a eu ce bonheur de s'y être trouvé et même d'en

1 Voir la note de la page 175 de ce volume.

M. DE LA FORCE A Mmc DE LA FORCE. M 7

rapporter des marques, cela s'appelle des blessures d'hon- i6os. ncur, il s'est parlé en cette Cour tout plein à son avantage, 5n<mmbreet le Roi même l'a fort loué. Le plus grand exercice ici c'est le jeu tous les soirs; S. M. m'a fait cet honneur de me faire jouer à moitié avec elle ; mais lorsqu'elle tient le jeu, elle n'est pas si soigneuse de ménager que moi, de sorte que je suis en perte de mille écus, de quoi je me fusse bien passé, mais je n'ai pu m'en défendre. Il se parle astbeure de tous ces remuements, le procès se fait aux accusés, je n'ai point ouï parler depuis de M. de la Chapelle et des autres, que l'on dit être hors du pays; il n'est venu aussi aucune nouvelle de M. de Bouillon ; cette dépèche est à la hâte et à l'arrivée du Roi; dans peu de jours, l'on saura plus de nouvelles.

P. S. Le malheur a été grand du fds de M. du Plessis, qui a été tué à la prise d'une ville en Flandres. A Fontainebleau, ce 5 novembre.

Le Roi arriva hier en celte ville , et cejourd'hui nos petits i« novembre, écoliers me sont venus trouver ici, que j'ai pris grand plaisir de voir, ce n'a pas été sans vous y souhaiter; je n'ai eu grand loisir de les entretenir, car tant que le Roi esta Paris, je suis toujours attaché près de lui, craignant qu'il ne veuille sortir, et de manquer à ma charge. J'attends Masgezir dans quinze jours. Madame la Princesse d'Orange est ici, que j'ai fort entretenue en nuit chez la Reine, et m'en a dit force bien. Le Roi m'a beaucoup parlé de mon bâtiment et m'a promis de m'y aider; je ne vous dirai point d'autres particularités d'affaires pour astheure, car je n'ai rien appris A Paris, ce

16 novembre.

P. S. 11 n'y a remède, je ne vous saurois taire comme l'on dit merveilles de notre fils de Masgezir, soit ceux qui écrivent, ou ceux qui en viennent. •

La Cour sera ici encore quelques jours et achèvera de pas- 23 novembre, scr l'hiver à Paris; elle est déjà fort grande et par conséquent y a un monde d'affaires, c'est-à-dire tant de demandeurs que cela m'ôte toute espérance pour mon particulier, sur ce que je prétendois obtenir du Roi quelque don pour aider à mon 1. 27

1605. bâtiment , bien que S. M. m'ait fait l'honneur de me dire 23 novembre. qU'ejje me i»avoït promis et qu'elle me le vouloit tenir; mais je ne l'en ose presser à cause que l'on m'a promis quelque avis de grande importance, et si j'en puis trouver quelqu'un de bon, je m'assure que je n'en serai point refusé, et par ce moyen j'en retirerois quatre fois plus; car de s'attendre d'avoir quelque chose en don des coffres du Roi , ce n'est pas chose facile et ne se fait guères de ce temps ici. Au reste, je ne reçus jamais tant d'honneur du Roi qu'à présent, ni tant de particulière connoissance de sa bienveillance, et je ne fais aucun doute que si, pour le présent, je ne m'en puis ressentir, que cela ne soit avec le temps, je dis par des honneurs ou des bienfaits plus avantageux que je n'ai eus jusqu'ici.

Le Prince Maurice veut faire de grands préparatifs pour l'année prochaine, à quoi le Roi veut l'assister d'argent et d'hommes; je crois qu'il y ira de belles forces françoises. M. de Bouillon a mandé au Roi qu'il ne parle plus de se justifier, et qu'il veut recourir à sa clémence et miséricorde, confessant sa faute. S. M., bien que fort offensée contre lui, ne rejette pas cet expédient, mais la méfiance y demeure toujours, de sorte que je reconnois des difficultés d'une part et d'autre aux moyens que l'on doit tenir. Le Roi a fait bailler ces jours-ci à notre fils aîné trois cents écus, mais cela ne me décharge pas beaucoup. Je plains fort l'argent que j'ai perdu au jeu, et n'ai joué depuis que mon petit jeu tous les soirs avec la Reine, où j'ai gagné cent ou six-vingts écus.

Il faut que je vous fasse un discours que le Roi m'a tenu depuis ma lettre écrite, qui est que sur les grands préparatifs qui se dressent pour envoyer de nouvelles forces en Flandres l'année prochaine, il s'est fait de grandes brigues de plusieurs pour en avoir la charge, en quoi , sans mentir, je ne me suis point épargné envers mes amis et même M. de Rosny, pour l'avancement de nos enfants, car ce sont occasions qui ne se présentent tous les jours; si bien que S. M. m'a fait l'honneur de me dire qu'elle m'accordoit l'un des deux régiments pour mon fils aîné, qu'elle bailloit l'autre à M. de Soubise, et les deux cents chevaux à M. de Termes ; le Roi a ajouté qu'il étoit aise qu'avec cette charge , qui est des plus belles et des plus honorables, mon fils put être employé une année en ce

M. DE LA FORCE A M,ne DE LA FORCE. 419

pays-là, et que ce seroit un moyen après de le pourvoir en i«os. France. A la vérité, je fais grandissime cas de ce coup-là, 23novembre* mais les choses n'en sont pas encore résolues, et faut attendre le retour de M. de Montglas, que le Roi a envoyé vers MM. des États. Quant au péril, je vous dirai librement que j'aime fort mes enfants, mais jamais cette considération ne me ferait les priver de ce qui les peut faire parvenir et acquérir honneur et réputation; nous devons croire que partout ils sont entre les mains de Dieu ; au reste, il est certain qu'en la guerre que nous avons vue en France, l'on y couroit plus de péril en quatre jours que l'on ne fait en celle de Flandres en quatre mois. Voilà tout pour astheure. A Saint-Germain en Laye, ce 23 novembre.

J'attends d'heure à autre la venue de Masgezir ; les vents 2 décembre. ont été si contraires que je crois que cela a été cause qu'il n'a pu encore passer le trajet de mer. Il ne se fait rien à présent en Flandres, l'hiver leur donne moyen de se reposer. Je crains fort que l'espérance que j'avois de ce régiment pour notre fils aîné ne se trouve vaine, je découvre beaucoup d'obstacles, mais pourtant j'ai bien à me louer du Moi en cela; j'aurai beaucoup de déplaisir si cela ne peut réussir, car c'est une belle occasion et une charge fort honorable en l'âge qu'il est, et laquelle ne se peut espérer en France vu l'état des affaires, et de penser qu'il puisse parvenir aux dignités comme nous désirerions , s'il n'en est reconnu digne par ces voies-là, il sera bien malaisé de longtemps. Au reste, luimême ne peut avoir contentement en son âme, faisant la profession qu'il fait, et oyant tous les jours porter de guerre et hantant ceux qui ont toujours fait le métier, et qu'il n'ait jamais vu poser une sentinelle,, ni tirer une arquebusade. Demiannée seroit bientôt passée, et ce peu-là au loin et avec cette charge lui donneroit un monde de réputation. Je pense vous avoir mandé ce qui est advenu en Angleterre et la grande conspiration qui y a été découverte : l'on devoit à l'Assemblée générale des Etats faire jouer une fougade de trente caques de poudre et deux tonneaux pleins, qui furent trouvés sous la grand'salle, où l'on devoit mettre le feu à l'ouverture

2 décembre

/l20 CORRESPONDANCES.

1605. desdits Etats , où l'on tient que le Roi , la Reine , tous leurs enfants , tout le Conseil et plus de trois ou quatre mille personnes se fussent perdus des principaux du Royaume. Cela ne fut découvert que la veille de l'exécution. Ce dessein a été tramé par les Catholiques du pays , et croit-on que les Jésuites y trempent et que le tout étoit en faveur de l'Espagnol , et par leurs pratiques. L'on ne sait pas encore quelle en sera la suite. Il y en a plusieurs de prisonniers; un des principaux est le Comte de Northumberland , et Percy, son neveu. Le Roi enverra bientôt vers le Roi d'Angleterre pour le visiter sur ce sujet. Il n'y a à présent aucune autre nouvelle. Je suis bien scandalisé de notre fils aîné, que je trouve avoir fait ici une grande dépense, et doit à des bouchers et autres gens, et les gages de tous ses serviteurs; tous ses laquais rompus qu'il faut habiller, ses chevaux ruinés, enfin je trouve qu'il me faut bailler force argent, et suis bien marri de voir qu'il se laisse trop emporter au jeu; quant à moi, l'on n'a garde de me voir plus mettre à ce gros jeu, c'est grande folie; voilà comment je prends plaisir à vous entretenir par lettres, si est-il fort tard, et le Roi va demain de bon matin à l'assemblée courre le cerf à trois lieues d'ici. A Paris, ce 2 décembre.

10 décembre. J'ai vu un gentilhomme qui revient des Pays-Bas, qui m'a assuré que Masgezir ne se ressent plus de sa blessure et étoit bien guéri : je crois qu'il s'en reviendra avec M. de Châtillon,que l'on attend ici dans peu de jours. Le Roi m'entretint fort un de ces jours de nos écoliers, qu'il étoit fort aise que je fusse résolu de les continuer aux lettres, qu'il me promettoit qu'étant en âge et capables, il ne leur feroit point acheter les états, que très-volontiers il les leur donneroit, qu'il aimeroit beaucoup mieux les voir entre mains de personnes de cette qualité sans financer, qu'en d'autres en finançant. Masdurant profite fort, M. Maillos m'assure que dans un an ou deux tout au plus, il espère qu'il saura tout ce que nous pourrions désirer; Pierre1 fait aussi un grand profit; le petit2 n'a pas encore le jugement si fort pour bien

1 Pierre de Caumonl, Baron d'Eymet.

* Jean de Caumont, Marquis de Montpouillan.

M. DE LA FORCE A Mme DE LA FORCE. 421

retenir, mais il a l'esprit fort vif. Voilà le principal sujet que "os. vous aurez de mon entretien pour ce coup, n'ayant rien ap- 10 deccmbrepris depuis mes dernières. A Paris, ce 10 décembre.

Ce qui est survenu de plus remarquable depuis mes der- a décembre. nières, est la prise d'un gentilhomme catholique de Provence, nommé Merargues, parent de M. de Yillars, le Gouverneur du Havre, que S. M. a fait saisir dans son logis, sur des avis qu'elle avoit, qu'il négocioit avec l'Ambassadeur d'Espagne, et fut pris il y a six ou sept jours, à onze heures du soir, dans le cabinet de son logis, où le secrétaire de l'Ambassadeur l'étoit venu trouver. Ils furent saisis tous deux avec les mémoires qu'ils envoyoient au Roi d'Espagne, par lesquels ils lui faisoient entendre le moyen qu'il avoit de se saisir de la ville de Marseille. L'on leur fait le procès à tous deux. Tous les jours on voit le bonheur du Roi et l'assistance qu'il reçoit de Dieu. La conspiration d'Angleterre étoit fort grande, presque tous les Catholiques en étoient, le Milord Cobans et Gray qui sont prisonniers, il y a longtemps , en étoient aussi. Cela donnera occasion au Roi d'Angleterre de vivre autrement qu'il n'a fait jusqu'ici. Jecrois que Masgezir reviendra avec le jeune Montglas, que le Roi a envoyé vers le Prince Maurice ; selon ce qu'il rapportera, le Roi se résoudra pour les forces qui doivent aller en Flandres. S. M. retournera à Paris après-demain. Adieu pour cette fois. A Fontainebleau, ce ik décembre.

J'ai été fort souffrant quatre ou cinq jours, mon mal me 22 décembre. prit au retour de Fontainebleau. Il avoit fort gelé et neigé, le Roi s'en revint par eau; j'endurai froid dans le bateau, ce qui m'occasionna une ôrysipèle, c'est une fâcheuse peste, et une défluxion d'humeurs bilieuses qui m'a tenu tout le long de la jambe et jusqu'au talon avec grande inflammation et douleur, il me faudra encore patienter à la chambre deux ou trois jours. Notre fils Masgezir est arrivé à Calais et sera ici dans quelques jours; il est venu dans le même vaisseau que le jeune Montglas, qui rapporte à S. M. que MM. des Etats désireroient plutôt que l'on renforçât leurs régiments que

1605. d'en faire de nouveaux; ce me seroit fort grand déplaisir que 22 d&embrc. ^e me vojr frus(re ,je mon espérance pour notre fils aîné. L'on tient que les prisonniers de Limoges ont été exécutés et leurs confiscations données ; je crois que les meilleures, c'est pour la Comtesse de Moret; des absents je ne sais rien encore, sans doute que l'on y gardera les formalités de justice et le temps qu'il faut aux contumaces. Voilà tout ce que je vous dirai pour astheure. A Paris, ce 22 décembre.

26 décembre. Par celle-ci vous apprendrez le retour de notre vaillant champion Masgezir, qui a de suffisance plus que quatre; je loue Dieu, le voyage ne lui a point été inutile. Je regrette fort que ce que j'avois espéré pour notre aîné ne succède pas; il y a quelque brouillerie du Roi avec MM. des Etats, que je n'ai pu bien savoir encore, mais j'ai appris que S. M. a déclaré à leur agent qu'il ne leur pouvoit donner assistance d'aucune chose. Ce qui seroit un grand malheur, car sans doule ils ne pourroient subsister d'eux-mêmes. J'ai eu ces deux jours de fête tous nos petits; croyez que nous faisions beau ménage; au reste, il y a quelques jours que je les fis apprendre à danser, c'étoit à qui mieux mieux à répéter leurs passages; nous vous avons bien souhaitée ici et la grande sœur. Je n'ai point voulu laisser aller nos enfants à Ablon faire la Cène, pour ce qu'elle se fait encore dimanche, et j'espère que nous irons tous ensemble.

Il y a sept ou huit jours que le Roi revenant de la chasse, un homme à pied le prit par le manteau et le renversa jusque sur la croupe de son cheval; soudain il fut arrêté et saisi, mais l'on reconnut qu'il étoit insensé, même par le témoignage de plusieurs qui l'avoient connu auparavant; il disoit tout hautement qu'il vouloit tuer le Roi. A Paris, ce 26 décembre.

27 décembre. Ma chambre étant dans le Louvre et près de la grand'salle, j'ai incesamment un monde de gens qui me tiennent toujours occupé, ce qui m'empêchera faire celle-ci plus longue. Le Prince Maurice étoit fort aise de ce que le Pioi lui avoit mandé qu'il lui enverroit M. de Soubise et notre fils aîné avec

M. DE LA FORCE A Mmc DE LA FORCE. 42â

chacun un régiment. Le Marquis de Spinola a fort entretenu teos. le Roi à ce matin, il s'en va en Italie. MM. de Rastignac, 27 deceœbredu Fraisse et de la Tourrasse ont fort sollicité le Roi pour MM. de la Chapelle et de Giversac, mais ils n'ont rien su obtenir. J'attends l'arrivée de ma sœur de jour à autre; elle avoit un de ses mulets boiteux, je lui ai envoyé l'un des miens, ce sera un grand combat avec elle pour mon parlement, tant y a que je le pointe vers le quinze ou vingt janvier. A Paris, ce 27 décembre.

M. DE LA FORCE A MADAME DE LA FORCE

Le Roi pardonne au Duc de Bouillon s'il remet Sedan entre ses mains. — A la prière de la Princesse d'Orange, la Force obtient que la Noue soit envoyé vers M. de Bouillon. — Mort du Président de Kavignan. — Après beaucoup de difficultés, le Roi consent à ce que la Force relourne dans son Gouvernement.

Je vous dirai à présent des nouvelles d'un brave et galant 1606. homme, fort à votre service, si vous le voulez recevoir, et 25 ianviervous assurerai qu'il n'est ni boiteux ni manchot; il y a en nuit quatre jours que je commençai à faire ma sortie, je fis dimanche presque tout le tour du grand jardin des Tuileries où étoit le Roi; S. M. me fit l'honneur de m'entretenir, mais c'étoit des affaires du monde, même de celles de M., de Bouillon. Le sieur de Teneuil, qui étoit venu ici de sa part, s'en est retourné avec résolution de la volonté de S. M. qui lui accorde abolition générale de tout le passé et de le remettre en tous ses états, honneurs et dignités, moyennant qu'il vienne confesser sa faute librement et avec les soumissions requises, ce que M. de Bouillon avoit déjà offert de faire; mais le Roi désire aussi qu'il lui mette Sedan entre les mains, où il veut mettre un gentilhomme de la Religion; il y en a qui croient qu'il y fera de la difficulté, mais je ne le cuide pas, car le Roi promet de le laisser jouir de tout, de sorte que j'espère beaucoup de cet affaire et qu'il sera bientôt rappelé ; il auroit grand tort, étant les choses en cette extrémité, de se vouloir perdre ets'opiniàtrer pour cela.

M. de Biron a envoyé ici un de ses gens pour lui arrêter logis, qui assure qu'il y sera à la fin de ce mois, mais je doute

tëU CORRESPONDANCES.

1606. qU'H y soit le quinzième de l'autre, je ne suis nullement 2j janTier. délibéré de m'en incommoder. Adieu pour cette fois; prenez garde à nos petits, mais qu'ils soient bien sages, je n'oublierai pas les belles robes, et perles, et jupes pour la maman, priant Dieu vous conserver à tous. A Paris, ce 25e de janvier. P. S. Je vous écrivis ma lettre dès bier au soir ; à ce matin j'ai vu le Roi à son lever, mais il est parti de bonne beure pour aller courre le cerf, je n'ai eu moyen de lui parler d'affaires, je l'ai accompagné jusqu'au passage de la rivière; S. M. m'ayant pris par la main et parlé longtemps, j'ai commencé à minuter mon congé, mais elle m'a remis à une autre fois; j'ai toujours à combattre pour l'obtenir, mais si j'ai une fois fait les affaires, j'en viendrai bientôt à bout.

sféTrier. Cejourd'hui le Roi m'a dit qu'il ne vouloit me permettre de m'en retourner sitôt, qu'il avoit affaire de moi et même jusqu'à ce qu'il eût pris une résolution sur l'affaire de M. de Bouillon, vers lequel madame la Princesse d'Orange envoie M. de la INoue pour le persuader et conjurer de se soumettre à la miséricorde du Roi. Il a eu tout plein de peine à faire agréer ce voyage à S. M. Madame la Princesse d'Orange m'y avoit employé et prié de supplier le Roi de le lui vouloir permettre. Il y a eu force difficultés, enfin j'en suis venu à bout; il part demain au matin, S. M. ne lui a permis d'être en ce voyage que dix jOurs, dans lequel temps il doit être de retour. L'on est bien empêché de juger à quelle résolution se portera mondit sieur de Bouillon. Je crois que M. de Teneuil, qui est parti d'ici depuis dix ou douze jours, ne tardera guère à revenir, et par lui nous pourrons savoir ce que nous en devons espérer. Hier arriva la nouvelle de la mort de M. de Ravignan, j'étois absent; quand j'arrivai auprès du Roi, il m'appela pour me le dire, ajoutant qu'il étoit bien aise que je fusse de deçà, afin de pourvoir à cette charge par mon a\is. Je m'assure que vous serez en émoi de cet affaire, mais je vous prie, n'en soyez point en peine, que cela ne vous donne point d'appréhension que j'en doive être beaucoup retardé par deçà; cela ne sera point. Ce 3e de février, à Paris.

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