‹ Mémoires authentiques de Jacques Nompar de Caumont, duc de la Force, maréchal de France, et de ses deux fils, les marquis de Montpouillan et de Castelnaut, suivis de documents curieux et de correspondances inédites de Jeanne d'Albret, Henri IIIChapitre 157 sur 168 · M. DE LA FORCE A 31. DE SULLY · texte numérisé non relu

M. DE LA FORCE A 31. DE SULLY

Il le prie d'intercéder auprès du Roi en faveur de M. de Biron.

Monsieur, sur l'avis que M. de Biron, mon frère, m'a Ma.. donné de ce qui lui étoit arrivé en rencontre inopinée qu'il a faite de ce malheureux homme de la Fin, et comme il étoit désireux de recourir à vous et pour cet effet vous dépèche exprès, j'ai bien voulu intercéder avec lui, Monsieur, pour vous supplier très-humblement nous départir à ce besoin votre faveur et assistance. Yous savez mieux les moyens

1 Jacqueline de Béthune, Dame de Badefol, veuve d'Elie de Gontaut, sieur de Saint-Géniez, et sœur du Duc de Sully.

Mai

1606. qu'il y faut tenir que nous-mêmes, et ce qui s'y devra apporter pour satisfaire le Roi. Toute l'appréhension de M. de Biron est que S. M. ne pense qu'il ait méprisé son commandement, ou ne se soit rendu aussi soigneux de le respecter comme il doit, car pour le regard de cet abominable à Dieu et au monde, il semble que ce soit un sacrifice agréable; la terre est empuantie de ses énormités. J'en ai appris de la bouche même de S. M. d'horribles actes; tant y a, Monsieur, que cela ne peut pas guérir notre mal, si le Roi ne veut user devers nous de sa bonté accoutumée et donner lieu à cette âpre douleur et à l'extrême malheur qui nous a pénétrés si avant ; que si, transporté de passion et de ressentiment, mon beau-frère a été poussé jusqu'à cette extrémité, il semble cette faute être fort rémissible, et que S. M., ayant pitié de cette pauvre Maison, la veuille obliger des effets de sa clémence, nous serons tenus tous de continuer à prier Dieu pour sa prospérité et santé. Monsieur, vous nous avez à tous fort obligés, mais si particulièrement à mondit frère de Biron, que ne lui devez dénier la continuation de vos bons offices à ce besoin. Il a l'honneur de vous être si proche allié, qu'étant question d'un affaire si important, je m'assure que ne le voudriez abandonner. Faites-nous l'honneur donc, s'il vous plaît, d'embrasser ceci avec affection et de le vouloir ménager par votre prudence, ainsi que vous jugerez à propos, prenant la peine de nous donner avis de ce qu'aurons à faire. Je vous supplie très-humblement que je sois honoré de la continuation de vos bonnes grâces et de tel commandement que jugerez digne, Monsieur, etc. A Pau, ce... mai.

Ressentiment du Roi contre les Etals de Béarn.

6 juillet. Monsieur de la Force, je suis bien marri d'apprendre par la (Autographe) y^tre du vingt-sixième du mois de juin dernier, laquelle m'a été rendue ce matin en cette ville, ce que vous me mandez de l'affermissement de ceux des Etats de mon Pays de Béarn ; vous les pouvez assurer de ma part que ce n'est pas le moyen d'obtenir quelque chose de moi que d'en user ainsi, et que je suis résolu de me faire obéir, comme ils entendront par leurs

députés lorsqu'ils seront près de moi, commandant aux Eve- ieo«. ques et Catholiques dudit Pays d'envoyer les leurs avec eux 6Juilletet que cependant ils- ne devroient différer de procéder à la donation et au reste des Etats. Je vous prie de hâter de tenir ceux de la Basse-Navarre, car je veux que vous soyez près de moi au vingtième d'août prochain, comme je le vous ai mandé, ayant résolu le baptême de mon fils et de mes filles au commencement de septembre, en cette ville; car je serai très-aise que vous soyez près de moi qui vous aime, ainsi que vous le connoîtrez aux occasions qui s'en offriront pour votre contentement et des vôtres. Adieu, Monsieur de la Force. Ce 6 juillet, à Paris.

Même sujet que la précédente.

Monsieur de la Force, puisque par toutes les vôtres j'ap- 27 juillet, prends que les Etats de mon Pays de Béarn deviennent fermes en leur résolution, qui est de parachever la tenue des Etats et ne procéder à la donation que premier je ne leur aie fait reparer les griefs qu'ils prétendent leur avoir été faits par la réponse que j'ai faite au dernier cahier des Evoques Catholiques dud.t Pays, et que vous ne les avez pu disposer à ce qu'ils dévoient, quelque remontrance que vous leur en ayez faite, je vous fais ce mot pour vous dire que cette manière de procéder me fâche tellement contre eux, qu'au lieu qu'ils pouvoient espérer de moi toutes sortes de gratifications, comme il les ont reçues par le passé, à l'avenir ils me trouveront tel qu'il leur en demeurera un perpétuel regret et déplaisir de leur procédé et de n'avoir plutôt déféré à un Conseil qu'à leurs passions, comme je le ferai connoître à leurs députés, en votre présence, ce que je vous ordonne de leur faire entendre de ma part, et de ne faire faute de me venir trouver au commencement de votre quartier, ainsi que je vous l'ai commandé par mon autre lettre, et celle-ci n'étant à autre fin, etc. A Monceaux, ce 27 juillet. Signé : Henuy. Et plus bas : de Loménie.

UZ h CORRESPONDANCES.

M. DE L'OSTAL l A M. DE LA FORCE.

Méfaits du sieur de Méritein. — M. de l'Oslal sollicite l'honneur d'écrire l'histoire de Henri IV.

1606. Monseigneur, le sieur de Méritein ne prend le temps que

6sePtem re. ^^ ^ perdre, et ne le perd que pour s'empirer; pour donner pleine mesure à sa vie monstrueusement oblique et tortue, il a, depuis votre départ, envoyé par deux fois un nommé Membielle vers don Jean de Cardonne, Yice-Roi de Navarre, duquel il s'est quelques jours promis des montagnes d'or, et beaucoup de chaleur du vent de midi toujours contagieux à la France; mais depuis, ou pour n'être content, ou pour ne contenter, ou autrement, il fait dire qu'il s'en veut aller en Flandres trouver M. votre fils. Je n'apporte point ici la passion d'un ennemi, mais la fidélité que je dois à mon Roi, croyant que telles pratiques ne se font point à l'avance de son service : et quoique la fortune de cet homme désavoué des gens de bien et qui ne peut regarder le ciel que d'une âme tremblante, montre les dents et qu'elle n'ait rien que la peau et les os, si est-ce, Monseigneur, qu'en matière d'État, les plus misérables sont parfois conviés aux mauvais desseins comme à des vives ressources de leur misères. Le diable travaille ordinairement en ces ta! leaux d'espérance, et y peint les désirs de conspiration et de félonie. La circonstance de ce temps calme et serein semble affaiblir la foi de ce mien rapport, mais pour le sceller du sceau de la vérité même, outre les témoins que j'ai, tous relevés d'honneur, et au-dessus de tout soupçon, jugez, s'il vous plaît, Monseigneur, s'il est expédient do tacher à se saisir de Méritein et de Membielle plutôt qu'ils ne gagnent la protection d'Espagne, ou que leur misérable fortune ne les jette en quelque autre parti Une simple lettre de S. M. vers MM. de Salles et de Belsunce feroit même coup en cette affaire que toutes autres dépêches, pourvu qu'il y eût quelque trait de vif ressentiment de S. M. pour le peu de diligence qu'ils ont apporté à l'exécution de ses commandements contre ces noirs ; cela toutefois se doit réserver à votre prudence. Ces épines à part, Monseigneur, lesquelles quoique

1 II était Vice-Chancelier de Navarre ; il devait être Irès-irrilé contre Méritein, qui s'était emparé d'une de ses maisons l'année précédente.

poignantes nous devons néanmoins manier, en tant qu'elles 1606regardent le. bien public, et la conservation de notre saint 6seplembre* tutélaire; permettez, s'il vous plaît, que je vous rafraîchisse la mémoire de deux ou trois paroles que je vous tins à Saint- Palais, sur l'histoire de la vie de ce grand Prince, duquel l'honneur ne mourra jamais. M. le Président Jeannin, la seule ombre duquel je regarde comme un tableau vif de vertu , comme un registre et un inventaire de science, comme un des arcs-boutants de sa patrie et un Zopyre de son Roi, ce seul homme, en qui plusieurs hommes, a été commandé de faire ce que je désire faire sans commandement. Aussi les bons et les mauvais musiciens ont ceci de divers qu'on prie les uns pour se taire, et les autres pour chanter : non donc la main droite, Monseigneur, non la paix, rien et du tout rien à débattre avec ce grand démon , rehaussé par la faveur de son T\o\ ; sinon pour lui laisser tout l'honneur du théâtre, et relever la hautesse de sa plume par la bassesse de la mienne, comme les choses sont grandes et pelites par la comparaison des unes aux autres. Divers auteurs n'ont le plus souvent eu qu'un même sujet; ainsi, Monseigneur, si je croyois que ce mien courageux désir se put rencontrer avec l'aveu de S. M., j'ose dire que sinon lumière, du moins je ne porterai point d'éclipsé au soleil; mais comme un bon vent pour faire voile, j'attendrai aussi sur cela, comme en toutes autres choses, vos commandements, aux effets desquels je me porterai tout entier comme celui qui est en perpétuel vœu et profession d'être, etc. De Saint-Palais, ce 6e de septembre.

M. DE LA FORCE A MADAME DE LA FORCE

Le Maréchal d'Ornano lui fait présent d'un cheval. — Le Dauphin manque d'être assassiné à Saint-Germain. — Séjour à la Force. — Il envoie à sa femme deux lettres du Roi qu'il trouve fort aigres. — Brouilleries entre H. et madame de Biron. — La Force proteste de son dévouement à ceux de la Religion. — Il se disculpe des propos qui courent sur son compte. -- Il va trouver le Roi à Fontainehlcau. — Solennités des baptêmes. — Grand bal à la Cour. — Le Roi et la Reine servis par les Princes du sang. — M. de Sillery désire les sceaux de Navarre et M. de Sully l'Intendance des finances. — Départ de la Duchesse de Mantoue. — Spinola assiège Rhinberg. — Mort de M. de Théobon. — Nouvelles de Masgezir. — La Cour se disperse à cause de la peste. — Dépenses excessives du fils aîné de la Force. -- M. de Bouillon en faveur auprès «lu Roi. — La Force se relire à la Ferlé, croyant avoir gagné la peste. — M. de- Sillery, Chancelier de Navarre. — Echec de Spinola. — Canal de Briare visité par leurs Majestés. — Reddiiion de Rhinberg. — Grande chasse avec le Roi à Montargis. — Arrestation de Méritein. — La Force parle à S. M. du mariage de son fils avec mademoiselle de Saveille. — Du Plessis-Mornay à la Cour. — Brouilleries du Roi et de la Reine à cause de madame de Verneuil. — Plaintes du Roi contre M. de Biron. — Accouchement de madame de Castelnaut, belle-fille de la Force. — Affaires de Flandre.

1606. J'ai fait mes visites fort à propos à tous ces MM. de Nérac

11 août, et cejourd'hui à M. le ^laréchal qui m'a fait bonnes chères accoutumées. Le cheval d'Espagne que je poursuivois a été acheté par MM. de Leictoure qui lui en ont fait un présent; il m'a dit que tout aussitôt il me l'avoit dédié, et encore que je m'en fusse fort défendu, n'a laissé de me l'envoyer; mais le lui ayant renvoyé pour ne point l'incommoder, reconnoissant bien qu'il faisoit grande estime de ce cheval , il m'a donné un barbe qui est des bons et beaux chevaux de France. J'ai eu de longs et grands discours avec M. de Biron et pour ses affaires et pour les nôtres. Je suis assez mal édifié de tout; je le dois voir encore. Yous aurez de mes lettres de la Force avant mon départ. Adieu. A Agen, ce 11e d'août.

P. S. Je viens d'apprendre par un avis particulier venu de Paris que Mgr le Dauphin a failli d'être tué à Saint-Germain par un homme qui fut arrêté d'un de nos archers des Gardes du Roi, avec lequel il combattit longtemps; mais, Dieu merci, il ne put rien faire, et le malheur a voulu que cet homme s'est sauvé.

Je ne sais vraiment que faire; d'une part, je ne voudrois point aller dépenser de l'argent à la Cour inutilement, puisque ce n'est pas encore le temps de mon quartier ; de l'autre,

17 août.

M. DE LA FORCE A Mmc DE LA FORCE. 637

MM. les députés se plaindront de ce que je les laisse si long- îsoo. temps de delà; car il ne sera point touché à leurs affaires sans moi. Je crois que le meilleur sera de prendre un milieu à cela, à savoir de ne partir ni trop tôt ni trop tard. Je vous envoie copie de deux lettres1 du Roi que je trouve bien aigres auprès des précédentes et ne sais d'où en peut être venu le conseil. J'ai trouvé ici le procureur affamé d'argent et vouloit que je lui baillasse cinq cents écus; mais j'en suis bien éloigné. J'ai vu M. et madame de Biron à Badefol ; en apparence il semble que les choses aillent un peu mieux entre eux; mais je vous assure que selon ce que je puis juger de l'humeur des personnes, s'il ne s'y fait un grand changement, que le mal est incurable; j'y ai pourtant fort travaillé, et avec ce bonheur que tous ont témoigné recevoir contentement de moi. Toute la maison est divisée entre les serviteurs et j'ai bien découvert qu'ils aident fort à entretenir le mal.

J'ai mandé à madame de Gironde que vous étiez résolue de l'aller assister à ses couches . Je fais état que je pourrai partir le troisième de septembre et à mon avis ferai tout le voyage sur mes chevaux. A la Force, ce 17e d'août.

J'ai fort noté votre billet sur le sujet que l'on prend de 2 septembre. discourir de ce que j'ai retardé mon partement de douze ou quinze jours. J'aurai toujours beaucoup de soin , non-seulement d'éviter de mal faire, mais même d'en donner soupçon, fort résolu après cela de ne me soucier beaucoup des bruits malicieux jetés parmi le vulgaire. Dieu sait mon cœur , je l'appelle à témoin du contentement que j'aurai de pouvoir servir en cette occasion à l'utilité de ceux de la Religion et combien je m'y veux porter fidèlement, sans que les considérations du monde ni des faveurs puissent m'en divertir. Au reste, ces faiseurs de discours ce sont tous chimères et propos jetés malicieusement, étant bien aises, si les affaires réussissent mal, d'en pouvoir rejeter le blâme sur ceux à qui ils en veulent. Tout le monde sait que je dis aux députés que si je recevois contremandement du Roi, je ne partirais pas si tôt ; j'ignore comment les choses se seront conduites, mais

1 Sans doute colles des 6 cl 27 juillet.

1606. peut-être S. M. n'aura-t-elle voulu voir les uns ni les autres 2septembre. qUe je ne sojs j^. ej qUanc| bien même elle les auroit vus et se seroit portée à toutes les aigreurs que l'on peut s'imaginer, peut-être est-il plus à propos que ce soit avant mon arrivée, et qu'après que cette fougue aura passé , que plus utilement je pourrai travailler envers S. M., et que mes raisons seront mieux reçues : sans mentir l'humeur du Roi est faite comme cela; tant y a que je pars demain , comme je vous l'avois mandé. A la Force, ce 2e de septembre.

i6»eptembre. Je vous dirai comme j'arrivai ici le mardi , et le jeudi après furent les baptêmes avec une très-grande solennité et toutes les cérémonies requises, si bien que je m'y suis trouvé à propos pour voir le tout et pour avoir ma part de la peine. La Cour est aussi grande que jamais et la plus richement parée que l'on ait vue de notre temps; le grand bal se dansa le soir, après le festin où le Roi et la Reine furent servis par les Princes du sang avec toutes les cérémonies gardées. Il ne s'est fait aucune autre magnificence. Tout se sépare à présent. La Duchesse de Mantoue s'en rêva demain et M. de Lorraine; le Roi l'accompagnera une lieue ou deux. J'ai trouvé que sur la mort de M. de Calignon, M. de Sillery a fait de grandes batteries pour induire S. M- à réunir à la Couronne tout ce qui est de l'ancien domaine de Navarre et que les sceaux lui fussent remis entre mains, et M. de Sully pour avoir la Surintendance des finances , et qu'il en fût donné récompense à M. du Plessis, à quoi j'ai trouvé le Roi fort porté; toutefois après en avoir discouru longuement, et lui ayant présenté plusieurs raisons de grande considération, il m'a semblé qu'il les goùtoit, et je pense avoir gagné à cela qu'au moins les choses seront dilayées. Il y a plusieurs particularités sur toutes ces matières qui ne se peuvent écrire. La Pleine prend ceci fort à cœur pour l'empêcher tant qu'elle peut, et m'a fait l'honneur de m'en fort entretenir. Je vous envoie des lettres de notre fils Masgezir; depuis, il est venu nouvelles comme Spinola assiège Rhinberg et presque tout ce qu'il y a de Noblesse françoise volontaire en Hollande, entre autres le pauvre M. de Theobon qui a eu une grande mousquetade à

M. DE LA FORCE A Mrac DE LA FORCE. 439

la cuisse. L'on croit qu'il se passera là de belles occasions et 1606> possible une bataille; car le Prince Maurice en est près avec 16sePtembre, son armée, qui est résolu de les secourir.

Je n'ai encore parlé au Roi de M. de Biron; j'en ai fort conféré avec M d'Espernon et M. le Grand; ils ont trouvé bon que je différasse, voir si le Roi m'en parleroitle premier; j'attends aussi le retour de M. de Sully qui est chez lui, avec lequel je désire m'en résoudre! J'ai appris qu'il n'y avoit point do difficulté au pardon, pourvu que l'on veuille promettre de n'attenter plus directement ni indirectement contre ce vénérable la Fin. A Fontainebleau, ce 16e de septembre.

Le Roi , à cause de la contagion , désiroit se décharger du 27 septembre grand monde qui étoità Fontainebleau; de sorte qu'il donna congé à tous et se résolut de s'en aller pour sept ou huit jours à Fleury, qui n'est que la maison d'un gentilhomme, si incommode qu'il n'y avoit moyen d'y loger; pendant ce temps-là je suis allé visiter ma sœur et nos petits à la Boulaye d'où je suis de retour cejourd'hui en cette ville. Le petit de Theobon est avec nos enfants : il est fort gentil; vous aurez su la perte de son père en Flandres, qui est un très grand dommage; j'ai obtenu du Roi pour son fils une Abbaye et un Prieuré dont il jouissoit, valant huit mille livres. Ilétoitvenu nouvelles d'un grand combat, où l'on disoit que les Espagnols avoient été battus et que le Comte de Buquoy s'y étoit perdu; mais cela n'est pas vrai. Je séjournerai tout demain en cette ville pour quelques affaires, et parce que les habits des pages et laquais ne pouvoient être achevés que demain. J'ai vu les comptes de la dépense de notre fils aîné depuis le dixhuit de mars, que je partis, jusqu'au douze de septembre, ce qui n'est pas six mois; elle se monte à trois mille neuf cent vingtquatre écus, que j'ai trouvée si étrange que je vous réponds que je lui en ai bien dit mon avis et suis fort résolu d'y mettre un si bon règlement que les choses prendront un meilleur ordre dorénavant.

Le Roi ne bougera de Fontainebleau; la peste est presque du tout apaisée en cette ville; tout le monde y est aussi libre qu'à l'accoutumée. M. do la Chapelle est .ci, il m'est

1606. venu voir avec M. de Rastignac et m'a prié de le présenter 27 septembre. au Ro^ disant qu'il désiroit aller à Fontainebleau avec moi; il est accompagné de cinq ou six gentilshommes. Je m'assure que S. M. lui fera bonne chère. Je crois que je ne vous ai rien mandé de M.- de Bouillon ; il est très-bien auprès du Roi et n'est pas croyable combien il me témoigne de bonne volonté. Yous ne manquerez d'avoir souvent de mes nouvelles ; j'aurai soin de faire tenir à la Force l'épinette que me mandez; mais si la petite n'apprend bien, et n'est bien sage, elle n'aura plus rien. Je vous dirai que mon argent s'en va fort; il m'a fallu habiller les pages et les laquais; je n'ai pu me passer aussi d'un lit, je l'ai fait faire en damas cramoisi avec de grands passements : il reviendra à deux cents écus. Je fais état de m'en aller après demain ouïr le prêche à Charenton, qui n'est qu'à demi-lieue de cette ville, et je prendrai de là mon chemin à Fontainebleau. A Paris, ce 27e septembre.

$ octobre. Je m'assure que vous ne vous attendiez pas de recevoir des lettres de moi datées de la Ferté; il y a deux jours que j'y suis, et fais état d'y demeurer encore trois ou quatre jours. Je vous en ai bien voulu faire entendre le sujet, craignant que si l'eussiez appris par autre voie , n'en eussiez quelque appréhension. C'a été un voyage assez inopiné, et, à la vérité, plutôt fait par discrétion que de nécessité. Je vous dirai donc qu'un garçon que Saint-Bonnet avoit eu de M. de Lanusse, lorsque mes gens étoient à Paris, pendant que je fus à la Boulaye, se promenant çà et là , avoit pris la peste. Étant à Fontainebleau, il lui sortit deux ou trois charbons; Jean de Pontcharrant, le muletier qui l'avoit fréquenté, en a été frappé aussi. Le garçon en étoit guéri, et ceux qui ont visité Pontcharrant dirent aussi que ce ne sera rien. Pour nos enfants et moi, nous avons toujours logé dans le château et tous ceux qui nous servoient ; tant y a que soudain je le dis au Roi, et lui représentai que bien que je n'eusse eu aucune fréquentation avec ces gens-là, que toutefois j'estimois qu'il seroit à propos que je m'absentasse pour quelques jours, ce quf S. M. ne me voulut accorder; mais par la presse que j'en fis à M. du Laurent, premier médecin , et que je n'avois point

M. DE LA FORCE A Mrae DE LA FORCE. Uki

mon esprit à repos, étant tous les jours dans la chambre du Roi et de la Reine, et de Msr le Dauphin, qui souvent môme me sautoit au col; enfin il me fut permis de m' éloigner pour sept ou huit jours, et j'ai été bien aise de venir faire un tour en ce lieu pour y voir l'état des affaires et y pourvoir le mieux que se pourra. M. de Sillery a les sceaux de Navarre, et dorénavant toutes nos affaires passeront par ses mains. Notre fils aîné est allé en Normandie , où le Roi l'a envoyé pour la montre de la compagnie de chevau-légers de Ms* le Dauphin, qui se fait le quinzième de ce mois, à Conches; cela n'est qu'à demi-journée de la Boulaye. Hier je jouai à la paume; tout aujourd'hui j'ai été visité et ai eu des lettres de M. le Marquis de Tresnel, qui n'est qu'à une lieue et demie d'ici ; il doit venir demain avec son équipage de chasse, nous faisons partie de courre le cerf , le chevreuil et tuer des sangliers. Il y a grand gibier et beau pays de chasse en cette terre, et tous les gentilshommes grands chasseurs; je fais état d'y bien passer le temps ces quatre ou cinq jours.

Les dernières nouvelles que le Roi a eues de Flandres portent que ceux de Rhinbcrg se défendent très-bien; à leur dernière sortie, ils avoient fait quitter la plupart des retranchements et gagné jusqu'où étoit le canon , et tué cinq ou six cents personnes. L'on fait état qu'ils tiendront encore jusqu'au vingtième de ce mois. Le Marquis de Spinola a perdu depuis six semaines plus de quatre mille hommes; il est venu un soldat de la compagnie de Masgezir depuis deux jours, qui assure qu'il se porte bien ; il est à l'armée du Comte Maurice. A la Ferté, ce 9e d'octobre.

9 octobre.

LL. MM. partirent hier d'ici pour faire un petit voyage n octobre. de huit ou dix jours, et vont jusqu'à Briare pour visiter le canal qui se fait, afin de joindre les deux rivières, et crois qu'ils passeront à Sully chez M. le Duc de Sully. Je pars présentement pour les aller trouver, et espère être demain auprès du Roi. Je viens de recevoir une lettre de M. de Rohan et de Masgezir, je vous les envoie. M. Zamet est ici que j'ai entretenu demi-heure; il m'a assuré que le Roi avoit nouvelles de la reddition de Rhinberg; que malaisément Spinoia attaque-

kU2 CORRESPONDANCES.

1606. roit-il d'autres places, car ses gens de pied lui a voient pro- 17 octobre. jest^ je ne ]j0Uger de là qu'ils n'eussentde l'argent, et il n'a moyen encore de leur en bailler, d'ailleurs nous approchons de l'hiver. MM. les députés de Béarn sont résolus de supplier le Roi de permettre mon retour à ce mois de novembre, afin de parachever les États et de ne faire point deux donations en un an ; croyez que j'y tiendrai la main de tout ce que je pourrai, etscrois fort aise de m'en pouvoir retourner. A Fontainebleau, ce 17e d'octobre.

25 octobre. LL. MM. font état de séjourner encore ici douze ou quinze jours, M. de Sillery y arrivera bientôt; je me promets que nous pourrons dans ce temps-là résoudre ce qui est des affaires du Béarn, et espère que le tout se conduira bien. Je crois que pour cette année la guerre est finie en Flandres; le Marquis de Spinola a déjà mis la plupart de son armée en garnison, et il y a des mutinés qui se sont séparés; Tan verra bientôt à quoi le Roi se résoudra pour le secours des États, l'on croit qu'il leur donnera plus d'assistance d'hommes et d'argent qu'il n'a fait. Je voudrois bien que notre fils aîné y fût employé pour .y passer un été; il est encore à la compagnie de M§r le Dauphin. Le Roi fut hier à la chasse, le cerf nous mena si loin qu'il en a couché dehors au village, et en est revenu ce matin à dix heures. Il ne se parle plus de contagion; cette demeure ici est fort belle, en beau pays. Le Roi ira demain ou après-demain jusqu'à Briare, voir l'ouvrage du canal qui doit faire joindre la rivière qui va à Lyon avec la rivière de Loire. La Reine l'attend ici; voilà tout pour astheure. A Montargis, ce 25e d'octobre.

30 novembre. J'ai reçu cejourd'hui des lettres du Béarn, où l'on me mande la prise de Méritein ; ce pauvre misérable n'a pu éviter le jugement de Dieu. Le Roi s'en est réjoui , et a dit que quoi qu'il en fût, il vouloit qu'il fût puni. Je suis bien aise de ce que me mandez de la venue de M. delà Fourcade, il me pourra assister en beaucoup de choses , car il n'a encore été touché à aucun affaire du Béarn; de sorte que vous jugez bien que je serai fort éloigné de pouvoir partir d'ici avant la

M. DE LA FORCE A Mme DE LA FORCE. 663

fin de mon quartier, ainsi que j'en faisois état. Le Roi et la »bws. Heine s'en vont samedi à Paris , de sorte que les affaires sont 30 novemb,e remis là. M. de Rohan est arrivé ici; les armées ne feront plus rien cette année, il doit venir des députés de MM. des États vers le Roi; leur légation est importante, et est certain que la résolution qui s'y prendra importe beaucoup. Je vous ai mandé l'assistance que madame de la Tremoille m'a promis de nous donner au mariage de mademoiselle de Sa veille pour notre aîné; depuis, sur l'avis que MM. de Soubiseetde Chatillon y prétendoient, et qu'ils dévoient arriver bientôt, craignant qu'ils n'employassent la faveur du Roi, je me suis résolu de les prévenir, et en ai parlé à S. M. qui m'a fait l'honneur de me témoigner toute la bonne volonté que j'eusse su désirer. J'espère que dans peu de temps je pourrai avoir nouvelles de madame de la Tremoille, afin selon cela d'employer la faveur du Roi. Le sieur de Laval est ici de la part de M. de Biron , qui poursuit quelques affaires pour lui ; mais les brouilleries particulières de sa Maison sont si mal prises de M. de Sully, que cela l'offense infiniment contre lui, de sorte que je puis dire que c'est le plus grand obstacle que nous puissions avoir, et qui nous ôte le moyen de rien faire pour lui. Je suis bien marri de la maladie de votre frère de Chefboutonne ; il y a longtemps que je n'ai eu nouvelle de madame la Maréchale, le Roi m'a promis deux sacres1 pour elle, que je lui ai demandés comme elle m'en prioit.

Il y a six ou sept jours que M. du Plessis est arrivé ici, le Roi lui a fait fort bonne chère; nous nous sommes fort accostés et jurés une étroite amitié; il montroit ne pas se soucier beaucoup de continuer sa charge de Surintendant en la Maison de Navarre; mais je l'y ai fait résoudre et lui ai fait connoître que c'est un sujet pour le tenir auprès du Roi , où je m'assure qu'il ne sera jamais inutile; et de fait, S. M. tous lesjours lui fait part des affaires. Je crois que la saison se présente favorable pour lui, et qu'il est pour y prendre plus de pied que l'on n'eût pensé ; il est aussi si capable que son mérite doit convier tous les Grands à faire cas de lui; M. de Sillery lui témoigne beaucoup de bonne volonté, comme fait 1 Espèce de faucon.

Uhh CORRESPONDANCES.

1606. aussi M. de Sully, qui ne lairra pas à mon avis d'avoir con- 30 novembre. nojssance des affaires et finances de la Maison et Couronne de Navarre. A Fontainebleau, ce 30 novembre.

P. S. Présentement le Pioi me vient de faire plainte qu'il a eu avis que quelques archers du Prévôt, voulant exécuter quelque chose à Chefboutonne, M. de Biron é toit sorti sur eux et en avoit tué trois ou quatre ; toutefois ayant recherché cela, je n'y ai point trouvé de certitude, et n'estime pas qu'il eût fait ce trait sans beaucoup de sujet et de contrainte, autrement ce seroit un grand malheur et qui nous donneroit bien de la peine.

21 décembre. Nous sommes tous en bonne santé, Dieu merci, grands et petits; je les voulois faire sortir du collège pour leur donner à dîner à tous dimanche, et les voir à plus de loisir, mais le Pioi s'en va samedi à Saint-Germain pour passer là toutes ces fêtes, de sorte qu'il faut remettre au retour, lorsque jeserai hors de quartier et tout à moi. J'ai été fort sujet en ma charge tout ce quartier, même à cause de plusieurs petits voyages que le R.oi a faits, où je ne pouvois le laisser. S. M. n'arriva qu'hier encore des champs, où elle, a demeuré trois jours pour chasser. Nos Béarnois sont au désespoir de ne pouvoir être expédiés. Il n'a encore été rien fait, l'on en a traité, mais sans résolution. Il y a six ou sept jours que M. de Sully est malade d'une grande défluxion sur la gorge, qui lui a donné la fièvre, de sorte qu'ayant assisté à leurs affaires, l'on attendoit sa guérison , afin de délibérer de tout en sa présence; cela les retardera encore. Il y a une si grande multitude d'affaires, et avec une si grande presse, que l'on ne peut venir à bout de rien. Je vous dirai à vous, puisque cette lettre est sûre , qu'un ces grands embarrassements que nous ayons et qui traverse tous autres affaires, est pour quelques brouilleries qui sont survenues entre le Roi et la Reine, à cause de la Marquise de Yerneuil; cela travaille l'esprit du Roi et le met en mauvaise humeur, et donne de la peine beaucoup à nous, ses serviteurs, non qu'ils laissent d'être ensemble, mais cela ne va pas bien , ce ne sont pas matière qui puissent être particularisées sur le papier, encore est-ce trop si je n'étois assuré du porteur, et ne devez pas

M. DE LA FORCE A Mrac DE LA FORCE. 445

douter que ce mal ne se convertisse en bien , Dieu aidant et i6oe. bientôt, car ils ont tous deux trop de prudence et de bon na- 21 decembreturel. Votre dernière m'a été rendue par M. de la Fourcade, écrite de Cugnac ; il me tarde d'apprendre l'heureux accouchement de notre fille de Castelnaut. Je ne pense pas pouvoir partir d'ici plus tôt que vers le quinzième de janvier, car il me faudra, après mon quartier, quinze jours pour vaquer à mes affaires. De mes amis m'ont assuré que M. de Sully m'a employé sur l'état pour une assez bonne somme sur ce qui m'est dû, mais ce n'est point argent prêt; le Roi m'a aussi accordé un petit avis que l'on assure qu'il me vaudra trois ou quatre mille écus ; cela nous aidera un petit. Madame de Saint-Gelays doit venir ici pour me parler du mariage de notre fdle ; nous verrons ce que ce sera ; je supplie Dieu qu'il conduise le tout à sa gloire. A Paris, ce 21 décembre.

J'ai reçu beaucoup de contentement d'apprendre l'heu- 26 décembre. reux accouchement de notre belle-fille, de quoi je loue Dieu, et de ce qu'êtes tous en bonne santé; je vous fais cette lettre à la hâte par un messager de Bergerac que l'on m'a assuré être sur le point de partir. Le Roi est en ce lieu de Saint- Germain , et doit aller le premier de l'an à une maison de M. l'Amiral, de là à la Rocheguyon, à Rosny et à Anet, c'est pour passer son temps ; ce sera huit ou dix jours. J'espère avoir congé samedi pour aller faire la Cène dimanche, et tirer plus tôt la volonté du Roi sur les affaires du Béarn , pour avec MM. de Sillery et de Sully, y prendre une résolution, car il n'a encore été rien fait, et à la vérité, c'est une trop grande longueur, je poursuivrai fort cela et pourvoirai à tous mes affaires à Paris pendant ce petit voyage du Roi, car j'ai grande envie de m'en retourner bientôt. Dieu vous tienne en sa sainte garde. A Saint-Germain, ce 26 décembre.

P. S. Les brouilleries que je vous avois mandées par ma dernière sont accommodées, c'est de leurs Majestés.

Leurs Majestés sont à Saint-Germain et je crois qu'elles y 30 décembre feront quelque séjour ; M. de Busenval, qui est Ambassadeur pour le Roi aux Pays-Bas, y est arrivé; sur ce qu'il rapporte

1506 des affaires de delà, il donne occasion auxRoiet à MM. de son Conseil de fort examiner et bien considérer la résolution qui se prendra comme affaire de grande importance; M. de Sully qui est guéri s'y en va lundi, et M. le Garde des Sceaux; je m'y en retournerai aussi pour essayer de faire dépêcher les députés du Béarn , afin d'obtenir aussi mon congé. J'ai vu eejourd'hui M. de Bouillon en cette ville, qui m'a dit comme il dépèchoit M. de Bourron vers madame de la ïrémoille; il est à elle et fort des amis de M. et de madame de Saint-Germain, et seroit instrument fort propre à négocier ce mariage; ledit sieur de Bourron est celui qui s'étoit adressé à M. d'Avance de la part de madame de Saint Gelays, pour le mariage de son fils avec notre fille; il m'est venu trouver à ce soir, nous avons conféré longuement de ces deux mariages, il m'a dit tout sur le doigt, pièce par pièce, en quoi consiste le revenu des deux Maisons ; celle de Saveille ne va pas si haut que l'on disoit, elle ne peut avoir à présent que huit à neuf mille livre de rentes, et après la mort de la mère, quatorze, mais cela est sans doute. Il y a une autre fille de six ans, qui est de ce mariage d'à-présent. C'est un habile homme qui en parle pertinemment, il fait beaucoup de cas du bon naturel de la fille et de sa vertu ; le beau-père a toujours dessein pour son fils, mais il ne pense pas que cela se fasse jamais et croit que noire recherche réussira. Quant à M. de Saint- Gelays, je l'ai vu; c'est une belle façon déjeune homme; il assure son bien-être apr< s la mort de sa mère de vingt mille livres de rente, et à présent douze mille; la mère n'est point en cette ville, mais ils veulent faire en sorte qu'elle se trouvera lors de mon passage à Orléans, pour me parler du mariage; voilà ce que je puis dire sur ces deux chefs. îS'otre fils est dem uré à Saint-Germain , il n'a pu prendre la botte ce matin, car étant à la chasse avec le Roi, où j'étois, une épine l'a piqué au-dessous du genou, et je me suis un peu courroucé pour ce qu'il ne daigna s'en plaindre ni se débotter, et aima mieux jouer jusqu'à une heure après minuit, sans y rien faire; ce n'est pas grand cas; M. Loiseau lui a mis un petit emplâtre. Je mène demain au prêche nos trois écoliers; M. de Busenval m'a dit que Masgezir faisoit état de s'en venir avec M. de Chàtillon. Si ma fille m'eût attendu à ses

M. DE ROHAN A M. DE LA FORCE. Util

couches , comme l'autre fois , ma présence lui eût fait avoir 160â* un fils ; Dieu les conserve à tous. A Paris, ce 30 décembre. 30 (,éCPmbr*'

Il le prie d'apai-icr le mécontentement du Roi à l'occasion de son escapade aux Pays Ras. — Il n'a différé son retour que dans l'attente de quelque combat et dans l'espoir d'y assister.

Monsieur, ce m'est un extrême contentement de vous sa- 20 octobre. voir à la Cour, tant pour l'espérance que j'ai de vous voir bientôt, que pour l'assurance que j'ai de n'être point abandonné de vous; l'on vous aura assez dit comme je me suis dérobé pour venir en ce pays, et que le Roi a montré le trouver assez mauvais pour les plaintes que l'Ambassadeur d'Espagne et celui de l'Arehiduc lui en ont faites; il m'en a écrit quelquefois, ce qui m'avoil, fait résoudre de m'en retourner selon le commandement de S. M. après la première occasion quej'aurois eue, mais mon malheur ne m'ayant permis d'en voir, quelque recherche que j'en aie faite , et voyant que les armées vont bientôt se retirer, je ne puis que je ne sois en peine, me voyant prêt de revoir mon maître et ne sachant de quel œil il me regardera. Certes, j'eusse préféré mon honneur ^1 son contentement, et étois prêt de m'en retourner quand je reçus sa dernière dépêche par le pauvre M. de Saint-Angel , qui m'assura que S. M. seroit fort aise que je me fusse trouvé en quelque bonne occasion, et qu'incontinent après il me conseilloit de la retourner trouver, à quoi je me suis résolu et n'ai demeuré si longtemps qu'en espérance de la rencontrer; ce me seroit un déplaisir trop grand que j'apprisse la nouvelle de quelque combat à Flessingue ou à Calais. C'est ce qui me fait résoudre d'attendre jusqu'à la fin pour rapporter au Roi l'état au vrai des affaires de ce pays, surtout puisqu'on ne peut être au plus que quinze jours en campagne; cependant, obligez-moi tant, Monsieur, je vous supplie, que d'ôter à S. M. les mauvaises impressions qu'on lui auroit pu faire prendre de moi ; elle n'aura jamais un plus fidèle ni plus affectionné serviteur, ni qui ait plus de passion

1 Les trois lettres suivantes n'ont point été placées à leur date, pour ne pas interrompre la série des lettres de M. de la Force à madame de la Force.

MlS CORRESPONDANCES.

1606. à son service. Je prie Dieu qu'il fasse naître les occasions où 20 octobre je pxQj pUisse connoître ceux qui ne le servent que pour leur profit particulier ou franchement, afin que la distinction en soit faite ; j'ai toujours été secouru de vous au besoin et ne m'attends pas d'être abandonné à ce coup. Au reste, quant aux nouvelles, ceux de Rhinberg en auront assez conté. Je réserverai à vous en entretenir plus au long à la première vue. Cependant assurez-vous de n'obliger point une personne ingrate, et me croyez, je vous supplie, plus que toutes les personnes du monde, etc. Henry de Rouan. Du camp, près Wessel, ce 20 octobre.

Siège de Groll. — Il prie la Force de lui continuer ses bons offices auprès du Roi. — Il regrette de n'avoir pu assister à aucun combat— 11 rapporte à S. M. des renseignements sur la véritable situation des affaires, mais appréhende son courroux.

25 novembre. Monsieur, j'ai reçu deux de vos lettres auxquelles je n'ai point fait réponse plus tôt, pour ce quejevoulois voir l'événement du siège de Groll, les particularités duquel et de tout le reste de mon voyage je réserverai à vous dire de bouche, puisque je suis prêt de prendre la poste pour aller trouver le Roi ; celle-ci sera donc pour vous remercier très-humblement des bons offices que vous m'avez rendus et me promettez rendre auprès de S. M. vous assurant que vous ne* serez jamais trompé en l'assurance que vous lui témoignez de ma fidélité et de la passion que j'ai à son service, ni en celle que vous prenez de moi pour votre particulier, car la fidèle amitié que je vous ai jurée, et l'affection que j'ai de vous faire service, ne me manquera jamais; je regrette seulement que les effets de ma bonne volonté ne soient aussi prompts que je les désire et que sont ceux que je reçois de la vôtre; je reconnois bien ma faute, je regrette de l'avoir faite et d'avoir donné sujet au Roi de se courroucer contre moi; je l'ai commencée par ignorance, je l'ai continuée croyant trop légèrement que d'heure à autre il se présenteroit des occasions qui me feroient retourner avec honneur; enfin croyant que cela tiroit de longue, je me suis résolu de voir la fin de la tragédie (laquelle n'a été fort sanglante) afin de rapporter à mon maître au vrai en quel état est cet Etat, pour essayer par ce petit service d'obtenir plus aisément pardon. Je suis

bien fâché que les nouvelles que je lui porte ne soient telles teoe. que je les désire, et que nous n'ayons renommé le siège de 25 novembre. Groll par le bruit d'une bataille; mais telles qu'elles sont, je les lui dirai véritablement, m'étant étudié à remarquer depuis le commencement de cet été jusqu'à la fin, non-seulement tout ce qui s'y est passé, mais aussi à quoi a tenu qu'on ait plus ou moins fait, afin de lui rendre fidèle compte de mon voyage. Cependant, Monsieur, je ne vous nierai point que j'appréhende la présence de mon Roi courroucé contre moi, car ne m'étant jamais proposé de lui en donner sujet, je suis fort apprenti à recevoir un mauvais visage de lui, et si je ne croyois qu'il sait très-bien que je n'eus jamais mauvaise intentionné ne saurois de quelle face l'aborder; toutefois j'espère tant en sa bonté et en vos bons offices, que mes péchés me seront pardonnes, et qu'un jour après cette lettre, je vous dirai de vive voix que rien au monde ne vous est tant acquis, etc. Hexry de Rohax. Boulogne, ce 25 novembre.

Il le supplie d'employer son crédit sur le Roi pour faire abréger son exil.

Monsieur, encore que ma punition soit douce et que le 29 novembre. Roi me traite plutôt selon sa clémence accoutumée que par la rigueur du mérite de ma faute, si ne vous puis-je nier que je la trouve fort rude, puisqu'elle me prive de l'honneur de sa présence, et même insupportable, si par le moyen de mes amis je n'obtiens ce contentement bientôt. En venant ici, l'appréhension de voir mon Roi et mon maître justement irrité contre moi, me transissoit de crainte, et maintenant le déplaisir de ne le voir point pour même sujet, me désespère. C'est ce qui me fait vous supplier bien humblement de me continuer vos bons offices et de moyenner que mon exil ne soit trop long ; je n'ose en demander précisément le terme, pource que, si c'est selon mon désir, j'en craindrois le refus comme trop téméraire, et si je le requiers à la proportion de ma faute, je craindrois de me nuire, car j'espère plus que cela de la bonté de S. M. Remettant donc le tout à elle, j'attendrai avec impatience sa grâce, quelque prompte qu'elle puisse être, mais bien plus impatiemment attendrai-je les occasions de réparer ma faute; je prie Dieu que ce soit par de 1. 29

23 novembre

Zi50 CORRESPONDANCES.

1606. sj signalés services, qu'elle ait sujet de me croire son serviteur aussi utile que je le suis passionné, et dorénavant le serai obéissant. Pour votre particulier, je vous puis assurer que vous ne serez point trompé quand vous me croirez plus que personne du monde, etc. Henry de Rohan. A Paris, ce 29 novembre.

M. DE LA FORCE A MADAME DE LA FORCE

Evasion de Méritein. — La Force surchargé d'affaires. — Maladie de Sully.— M. de Biron et sa femme plus brouillés que jamais. — Conseil tenu pour les affaires du Béarn. — Difficultés de les résoudre. — S. M. se charge de l'entretien du Bis aîné de la Force. — Il se dispose à retourner à Pau.

1607. J'ai reçu votre lettre par M. de Ceton, j'en ai reçu de

i«r janvier, jyj ^e ]}ei]efleur par le Procureur Gassion; ils ont laissé échapper Méritein ; sans doute des principaux y auront tenu la main ; cela l'aura au moins banni de notre voisinage, car de craindre ses intelligences, il n'a moyen de rien faire. M. de Gassion poursuit ici une résignation de son père, et trois ou quatre autres, l'office de M. de Bonœil ; il y a aussi les affaires de M. du Casse et de M. de la Fourcade; représentez-vous que j'ai tout cela sur les bras et trois douzaines d'autres affaires que je ne spécifie pas. Le messager de Bergerac n'est pas parti ce matin comme il disoit; je vous ai voulu ajouter ce billet pour vous dire que j'avois voulu envoyer vers M. de Sully ; il s'est trouvé mal la nuit passée et a pris médecine ce matin; lui, ni le Garde des sceaux n'iront point à Saint- Germain; le Roi doit revenir ici à la fin de cette semaine, ce qui m'a fait résoudre d'attendre aussi, car je ne ferois rien là sans eux. Cependant je pourvoirai à mes affaires et verrai si je pourrai faire valoir ces avis que j'ai entrepris; cela donne beaucoup de peine.

Ayant eu plus de loisir que je ne pensois, j'ai écrit à M. de Boisseet aussi à madame la Maréchale (de Biron), et vous ai laissé sa lettre ouverte, que vous fermerez. Entre tous les affaires de deçà, je n'en ai point qui me travaille tant que celui de M. de Biron; le ménage est plus mauvais en sa maison qu'il ne fut jamais ; il en écrit et fait ses plaintes à M. de Sully et à madame de Badefol ; sa femme y avoit envoyé la

M. DE LA FORCE A Mme DE LA FORCE. Û51

première; les choses se portent aux extrémités. Je n'en ai ioot. pas, depuis ses lettres, parlé à M. de Sully à cause de son leriai">er. indisposition, ni vu madame de Badefol, mais elle doit arriver en cette ville dans deux ou trois jours. M. de Laval est ici, qui est aussi chargé de poursuivre d'autres affaires de M.. de Biron, auxquels il m'emploie à toutes heures, et nous y trouvons les volontés si contraires que cela me travaille infiniment; j'ai un extrême désir de servir à ses affaires, mais il me fâche fort de voir que je n'y avance rien, et m'apporte à moi mille préjudices; j'y mets toute la prudence que je puis et tâcherai de faire le mieux qui se pourra. Dieu soit avec vous, etc. A Paris, ce 1er janvier.

A présent que le temps du retour approche, vous aurez plus d'impatience d'apprendre de mes nouvelles, ce qui me rendra encore plus soigneux de vous en départir à toutes occasions. Les affaires du Béarn rencontrent tant de difficultés que nous n'en pouvons venir à bout. Encore hier par commandement du Roi, MM. le Garde des sceaux, de Sully, du Plessis , de Loménie, de Bullion et moi demeurâmes plus de trois heures en conseil, sans y prendre de résolution. L'on a remis tout à S. M. ; je ne vois pas les affaires en train que ceux de la Religion en puissent retirer beaucoup de contentement, c'est-à-dire pour obtenir tout ce qu'ils se promettoient. Il n'y a aussi rien de résolu pour l'office de Président, mais j'espère que dans cinq ou six jours nous pourrons être hors de tout, et que je pourrai partir vers le vingt de ce mois ; c'est l'état que j'en fais et la volonté que j'en ai. Toutefois vous savez quelles sont les longueurs des affaires de la Cour et l'incertitude de ceux qui dépendent d'autrui. M. Aersens, l'agent des Etats, partit devant hier d'ici, le Roi l'a dépêché vers eux ; j'ai écrit par lui à Masgezir et lui mande expressément de ne point se hâter de venir qu'il ne soit rétabli; il étoit, Dieu merci, du tout hors de fièvre, et un soldat m'a assuré qu'il étoit levé tout le jour par la chambre; ne pensez point que je vous cèle ni ne vous déguise rien, vous savez comment j'en use en votre endroit; s'il y avoit autre chose de pis, je vous en parlcrois en autres termes ou ne vous en dirois rien du tout, ainsi ne soyez point en peine. J'ai com-

Janvier.

1907- mencé à minuter mon congé, je le demandai aussi pour notre janvier. amé^ fajsant connoître à S. M. que je ne pouvois continuellement le tenir auprès d'elle et fournir aux grands frais qu'il me falloit supporter ; elle m'a répondu qu'elle vouloit qu'il demeurât et lui feroit bailler douze cents écus d'entretenement, de quoi il seroit payé par les mains de Beringhen, sans y rien perdre, avec force autres belles paroles pour nous témoigner l'honneur de sa bonne volonté ; cela m'a donné plus de contentement que je n'en ai reçu de tout mon voyage. S. M. m'a promis aussi que s'il va des troupes en Flandres, elle ne l'oubliera point, et sur ce sujet m'a dit tout plein de bien de Masgezir et de la bonne estime où il est d'un chacun. Je vous réponds que j'ai plus de peine dix fois que lorsque j'étois en quartier, car outre mes affaires, j'ai mille personnes sur les bras; j'ai tant d'envie aussi d'échapper d'ici et de prendre le retour, que je ne perds pas une heure à travailler. M. de Bouillon m'a montré hier une lettre qu'il reçut de madame de la Trémoille; elle lui mande qu'elle n'a pu voir madame de Saint-Germain à cause de sa maladie, et qu'elle a appris que M. de Jarnac poursuit fort et offre sa jeune sœur pour le fils de M. de Saint-Germain. M. de Constant et autres, qui ont accès dans là maison, m'ont assuré qu'il y a longtemps qu'il est dans cette recherche, et qu'ils savent que la fille ( mademoiselle de Saveille) ne l'a nullement à gré. Ils croient que je ne puis avoir d'obstacles que du fils de M. de Saint-Germain. Je n'ai point encore eu de nouvelles de Dubois, archer des Gardes; il doit s'adresser à madame de Roussy et l'informer de tout ce qu'il apprendra. Je fais état de prendre mon chemin par Verteuil; mais j'ai tant de chevaux ici que j'irai à journées et ne me servirai point de la poste; cela retardera mon arrivée vers vous de huit ou neuf jours. C'est tout ce que je puis vous dire. Je vais prendre la botte, car le Roi s'en va à la chasse. Adieu, etc. A Paris, ce ... janvier.

Répartition d'une somme accordée aux Protestants du Béarn pour leurs écoliers.'

28 mars. Monsieur de la Force, ayant accordé à mes sujets de la R.

DU PLESSIS-MORNAY A M. DE LA FORCE. 453

P. R. de mon Pays de Béarn la somme de six mille livres, îaoî. par chacun an, pour l'entretien de leurs écoliers, je me suis 28 ma«. voulu décharger sur vous de la distribution de ladite somme, pour la confiance que j'ai de votre fidélité et bonne affection à ce qui regarde mon service, ainsi qu'aurez pu voir par la lettre que les députés de ladite Religion ont été chargés de vous rendre; et quoique je n'entende déroger aux privilèges des patrons, toutefois désirant gratifier les enfants de M. Jacques de Gassion , mon Procureur général en ma Cour souveraine de Pau, pour les bons et fidèles services que leur père m'a rendus et continue de rendre journellement , je vous ai bien voulu prier par celle ci, de faire en sorte que lesdits enfants, appelés Jean et Jacques de Gassion, soient compris en la distribution de ladite somme de six mille livres pour jouir, durant le terme porté par mes ordonnances, delà pension que vous jugerez devoir être distribuée annuellement à chacun desdits écoliers, afin de leur donner moyen de se rendre capables de me faire service à l'imitation de leur père et grand-père, et vous ferez en cela chose qui me sera trèsagréable ; celle-ci n'étant à autres fins, je prie Dieu, etc. Écrit à Paris, le 28e jour de mars. Signé: Henry. Et plus bas:

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