LIVRE I, CHAPITRE I. H
Le sieur de la Force lui répondit par ces paroles ■« pleines de douceur et de constance : Messieurs , faites ce qu'il vous plaira de moi, aussi bien nai-je plus guère de temps à vivre1 ; mais ayez égard' à ces jeunes enfants qui n'ont jamais offensé personne, et à la mort desquels vous n'aurez pas grand acquêt. J'ai moyen de vous donner une honnête rançon qui vous sera plus profitable.
Ainsi leur amollissant le cœur, tandis que leur capitaine entroit en accommodement, ses soldats se mirent à piller la maison, et ne trouvant point les clefs des coffres, parce que le valet de chambre du sieur de la Force s'étoit évadé avec la plus grande partie de ses gens, ils traînèrent les bahuts et les armoires au milieu de la chambre, et commencèrent à les enfoncer avec les chenets de la cheminée. Ainsi, tout ce qu'il y avoit soit d'argent monnoyé ou de vaisselle, meubles et habillements, fut tout pillé.
Après quoi ils reprirent leurs premiers discours,
1 Ces paroles ont inspiré ce vers à Voltaire :
Son vieux père, accable par le fardeau des ans...
Cependant M. delà Force n'avait alors que quarante-huit ans, étant né en 152i; toutefois il relevait à peine d'une maladie fort grave, et il venait de perdre, lorsqu'il se" rendit à la cour, presque coup sur coup, un fils et une fille : c'était sans doute par suite de son état de souffrance et des chagrins qu'il avait éprouvés qu'il s'exprimait ainsi.
1572. criant avec blasphèmes qu il falloit mourir, et qu'ils avoient commandement de tuer tout sans rien épargner. Mais Dieu, qui en avoit ordonné autrement, fléchit tellement leurs cœurs par les bons discours que leur tenoit incessamment le sieur de la Force, et ensuite par l'espérance de la rançon promise, qui étoit de deux mille écus, que le capitaine Martin leur dit enfin : Suivez-moi donc tous.
Et étant descendus dans la cour, avant que de sortir, il leur fait rompre leur mouchoir pour les mettre en croix sur leurs chapeaux et bonnets, et retrousser la manche du bras droit jusqu'au haut de l'épaule ; ce qui étoit le signal donné à tous les massacreurs. Il n'y avoit lors que le père et ses deux enfants, leur page, nommé la Tigerie, et leur valet de chambre, nommé Gast ,• ce qui faisoit cinq en tout. On les mena dans cet équipage le long de la rivière, qu'ils passèrent devant le Louvre. C'est alors qu'ils crurent bien que l'on alloit les dépêcher; car ils virent quantité de ceux de la Religion que l'on tuoit et jetoit dans la Seine, qui en beaucoup d'endroits étoit déjà rouge de sang. Néanmoins ils furent encore sauvés pour quelque temps; car le capitaine Martin continua de les mener à son logis, et passant devant le Louvre, ils virent quantité de corps morts, entre autres celui du